MOMENTS DÉCISIFS
«Les événements qui se déroulent aujourd'hui à nos frontières, ce qui se passe autour de nous, méritent toute notre attention. Ces moments-ci sont importants non seulement pour l'histoire russe, mais aussi pour nous Arméniens. Un peuple tenu depuis des siècles dans les chaînes de l'esclavage et dont
on a cherché à anéantir le suprême idéal, se dresse aujourd'hui devant nous et demande la solution de la question arménienne. Les Arméniens ont accompli des prodiges dans ce but et, tout particulièrement dans le dernier quart de siècle, ils ont produit des héros et des hommes dévoués qui ont toujours combattu contre leurs adversaires avec courage et fermeté.
Il faut donner une fin à la question des Arméniens ottomans et clore la tragédie vécue depuis des siècles par une population honnête, active, laborieuse et vertueuse.
Depuis le Congrès de Berlin jusqu'aujourd'hui, les Puissances européennes n'ont rien fait pour nous. Dans les périodes de paix, nous avons eu recours vis-à-vis du Gouvernement ottoman à une politique faible et inefficace, mais aujourd'hui, un cyclone enveloppe le monde et chaque peuple cherche à assurer son existence et à avoir une place au soleil. Aujourd'hui, la question des nationalités a surgi sous une nouvelle forme et avec une vigueur sans précédent dans l'histoire. A un moment où se jouent les destinées de toutes les nations grandes et petites, devons-nous sommeiller ? Les Arméniens ont une existence plusieurs fois séculaire, mais ils ne s'étaient jamais trouvés en présence d'un moment historique aussi important. Nos devanciers ont pu sauver une nation de la destruction et la préserver jusqu'aujourd'hui. Ils ont défendu les vertus et les qualités arméniennes contre les assauts et les attaques qui nous venaient de l'Asie et, c'est grâce à cela, qu'aujourd'hui, quoique politiquement faibles et petits, nous comptons au nombre des nations. Devons-nous maintenant abandonner la place et nous retirer honteusement, ou bien travailler à nous
préparer un avenir convenable : Voilà la question qui se pose en cet important moment à notre génération.
Les nations se démènent : les frontières sont en mouvement, chacun veut être maître de son histoire. Dans ces graves journées, la jeunesse arménienne et les Arméniens doivent songer à l'héritage que leur ont légué les générations passées et à ce que nous attendons du lendemain. Les Artnéniens du XIX" siècle surmontant les difficultés que l'histoire avait accumulées autour d'eux, de Van a Constantinople, de Zeitoun à Sassoun, d'Erivan à Ckiras, à Lor et à Karabagh, ont taché de créer une nouvelle Arménie. *) C'est cette nouvelle création qui se trouve aujourd'hui en face de si importants événements. Elle pourra disparaître ou, par contre, se développer et grandir comme d'autres petites nations au XIXe siècle. Demain ou après-demain, des événements historiques peuvent se produire à la frontière et les bruits de la guerre générale avoir leur répercussion à l'horizon de l'Arménie. Les Arméniens doivent être préparés à ce lendemain et l'accueillir en agissant et non pas par de simples appels à la concorde et à l'union. Jusqu'à présent, ce n'est qu'une partie du peuple arménien qui s'est sacrifiée et a supporté tous les périls et les peines. N'est-il pas enfin temps que ceux qui critiquent à tort et à travers les Comités, se fassent enfin voir et remplissent leurs devoirs nationaux r
Les âmes héroïques de nos glorieux ancêtres nous contemplent aujourd'hui, Arméniens! Seronsnous à même de les comprendre et, dans ces graves journées, pourrons-nous réaliser cette vie nouvelle
*) Soulignement par l'auteur.
pour laquelle ils avaient commencé à lutter à une époque pleine de périls et sous les pires conditions ? ... »
PROCLAMATION DU HINTCHAK
dans le journal du même nom immédiatement après l'attentat de Serajevo.
«... .Le Comité Social-Démocrate Hintchak qui depuis plus d'un quart de siècle marche à travers des sentiers ensanglantés pour assurer la délivrance de l'élément arménien exposé à toutes les exactions et privé de tous ses droits, profite des circonstances politiques actuellles pour sonner la cloche de la révolte et du combat et, du sommet du Taurus et des confins de l'Arménie, descend dans l'arène pour noyer dans le sang la tyrannie ottomane.
Le Comité Hintchakiste, réunissant ses forces matérielles et morales, participera avec le sabre de l'insurrection à cette lutte gigantesque pour l'existence des nations et, en qualité d'alliée de la Triple- Entente et particulièrement des armées russes, et avec toutes les forces et les moyens révolutionnaires et politiques dont il dispose, aidera les Ententistes à remporter la victoire en Arménie, en Cilicie, au Caucase et dans l'Azerbaïdjan et, guidé par les nécessités patriotiques accomplira son devoir envers lui-même et envers la civilisation.
Que les héros disposés à sacrifier leur vie pour la délivrance de l'Arménie, se jettent dans l'arène avec leurs forces matérielles et morales afin que, dans le Congrès de demain, les Arméniens aussi
puissent prendre place, fiers du sang qu'ils auront versé pour leur cause et celle de la civilisation et parviennent à assurer leur indépendance sous l'égide de leur patrie et de la Triple-Entente, en prouvant leur droit à la vie et à la liberté politique. Que l'aube de la guerre apparaisse et éclaire de sa lumière le droit, la justice, la liberté et la fraternité. En avant donc, camarades, et à l'œuvre! Par notre mort, étouffons la mort qui menace l'Arménie pour que celle-ci vive à jamai^!!!»
«Le Siège Central du Comité Hintchakiste Social-Démocrate.»
IIe SERIE.
DOCUMENTS
relatifs aux atrocités commises par les Arméniens et à leurs actes d'hostilité ouverte contre le Gouvernement Ottoman à l'occasion de la guerre actuelle — atrocités et actes d'hostilité datant du lendemain même de l'explosion de celle-ci — et servant de justification immédiate aux mesures adoptées par la Sublime-Porte à l'égard de la population arménienne habitant l'Anatolie orientale.
DÉPOSITION sous serment d'Ali, fils de Suleiman, originaire de Bitlis, émigré actuellement au village de Kayalou de Mardine (vilayet de Bitlis).
C'était vers la fin de février 191 5. Les Arméniens de Bitlis et de Van, qui avaient appris de bonne heure que les Russes voulaient occuper Bitlis, se ruèrent sur la population musulmane et se mirent à la massacrer sans pitié, lui barrant le chemin afin de l'empêcher de s'enfuir. Entre temps, mon beaufrère Ali, de 21 ans, sa mère Rébiché, Cheikh Ahmed de Kazaran, sa femme et un de ses serviteurs -, nos voisins Ahmed Oglou et son enfant en bas âge, un octogénaire Hassan, son fils Izzet et deux soldats malades en congé furent victimes de la férocité de ces barbares qui les mirent en pièces.
De notre famille, qui se composait de 17 personnes, 5 seulement ont pu échapper au massacre et cela avec mille difficultés. Un bébé de ma nièce fut jeté en l'air et taillé en deux en retombant par ces bandits arméniens.
Ils violèrent les jeunes filles et ensuite ils les traînèrent toutes en sang dans les rues. En somme, des crimes inouïs et indescriptibles ont été commis par les Arméniens sur l'élément musulman.
DÉPOSITION
sous serment d'Abdul Razak, fils de Kiamil,
originaire de Bitlis, se trouvant comme émigré
au village de Kayalou de Mardine
(vilayet de Bitlis).
Lors de l'occupation de la ville, nous nous rendions matinalement, avec les familles de mon oncle et de mon frère, au pont d'Arablar. Les Arméniens barrèrent notre route et tuèrent devant nous mon frère, Tcherkess Daout Oglou, Abdul Kadir et sa sœur Eminée.
Nous nous dispersâmes de tous les côtés et, des dix-huit personnes formant notre convoi, cinq seulement ont pu se sauver et arriver à Mardine. Le reste, y compris nos propres enfants, furent emmenés prisonniers ou mis à mort.
VILLAGE DU COLPIK
dépendant du Caza de Hizan.
Dépositions sous serment de Eboubékir et de
Abdul Kérim du dit village
(vilayet de Bitlis).
Nous nous trouvions dans des endroits en avant de notre village. Quelques notables s'étaient rendus à Bitlis. A leur retour, ils nous ont renseignés sur la chute de Bitlis. Ayant appris que l'ennemi s'avançait du côté de la commune de Tatique, une partie de nos hommes s'y est rendue dans le but de l'arrêter, tandis que l'autre partie se dirigeait
vers Kardjian. Dans l'engagement qui eut lieu avec l'ennemi, nous nous rendîmes compte de l'impossibilité de lui résister longtemps et nous nous empressâmes de sauver nos familles. Pendant ce moment critique, l'ennemi, composé de Russes et en grand nombre d'Arméniens, fit irruption dans notre village par deux points différents et se mit à massacrer la population et à incendier les maisons. Quelques-uns d'entre nous ont pu se sauver; mais 1 50 personnes, parmi lesquelles des femmes, des hommes, des garçons et des filles, n'ont pas pu se sauver et furent tous passés au fil de l'épée.
Ces Arméno-Russes ont commis de tels forfaits qu'à notre retour dans notre village, personne n'a pu retenir ses larmes. Des hommes et des femmes nus, attachés l'un à l'autre, étaient pendus aux arbres; des femmes aux têtes tranchées, aux mamelles coupées, avaient sur leur sein des enfants fendus en deux ; les jeunes filles belles avaient été emportées et les autres moins belles mises à mort. Les parties sexuelles des victimes étaient déchiquetées. Les meubles qui convenaient à ces brigands avaient été pris par eux, les autres brûlés sur place.
DÉPOSITION
sous serment de Ahmed Nourredin effendi,
ex-Mudir de la commune Akdjan, actuellement
sous-gouverneur intérimaire du Caza Bervari
(vilayet de Bitlis).
La mobilisation générale fut décrétée par le Gouvernement et, un mois après, je fus appelé au poste de Mudir de la commune Akdjan. Feu Servet
bey, alors Gouverneur de Mouche, avait été très indulgent et affable envers toute la population du Sandjak sans distinction de race, ni de religion. Pourtant, les Arméniens de Mouche ne manquaient pas, quand l'occasion se présentait, de créer des difficultés au Gouvernement dans la perception des impôts et le recrutement des soldats. Nous voyions clairement les menées subversives des prêtres arméniens et des Tachnakistes russophiles. La plupart des villages arméniens, sous l'effet des suggestions séditieuses, ne tardèrent pas à commettre des actes de sauvagerie. En effet, les Arméniens invitaient les soldats, volontaires et miliciens, dans leurs habitations, sous prétexte de leur donner du pain et de l'eau et, de là, ils les attiraient vers les endroits enclos et solitaires où ils les étranglaient, leur crevaient les yeux, leur tranchaient la tête. Surtout, ils ne reculaient devant aucun crime pour s'approprier les fusils des soldats. Les atrocités des Arméniens avaient eu lieu en grande partie dans le village «Avran», qui comprend 300 habitations. C'est dans ce village que nous avons ouvert une enquête qui amena la découverte suivante :
Aux alentours d'une maison appartenant à un Arménien, membre du Comité Dachnak, nous avons découvert un puits dont l'orifice était très étroit et ingénieusement fermé. Lorsque j'ai fait enlever le couvercle, des émanations fétides et nauséabondes s'exhalèrent. J'y fis descendre un homme qui nous informa que l'intérieur du puits était plein de cadavres humains. Nous les avons fait retirer pour établir leur identité. Les victimes étaient au nombre de 19 et n'étaient autres que des soldats malheureux et innocents. L'état des cadavres montrait que ces crimes odieux n'avaient été commis que trois
ou quatre jours auparavant par ces Arméniens qui jouissent depuis 400 ans de la bienveillance du Gouvernement Ottoman. Nous avons quitté le village après avoir inhumé les corps de ces soldats si traîtreusement égorgés par les Arméniens.
DÉPOSITK 'X sons serment, par devant le Mudir de Hani,
de Mehmed Résoul Abdurrahman Oglou, âgé de l<s ans, un des réfugiés de Mouche.
Je fus blessé au combat qui eut lieu vers mijanvier 191 5 près du village Betkevo. Moi et mes trois camarades malades, n'ayant pas suivi l'armée dans sa marche, nous fûmes capturés par huit ennemis, lesquels crevèrent d'abord les yeux au soldat Hussein, un de mes camarades, après quoi ils lui dirent : «Lève-toi et regarde, est-ce qu'il y a des soldats ottomans qui viennent :> Puis ils l'entraînèrent dans un vallon et là ils le fusillèrent. Ce forfait commis, ils attrapèrent encore l'autre de mes camarades ; ils le mirent également à mort après l'avoir torturé terriblement. Le tour de mon troisième camarade arriva. Alors, ils lui coupèrent l'organe génital qui fut placé dans sa bouche et puis il fut égorgé. J'ai reconnu parmi les bourreaux trois Arméniens qui sont: Kéchich oglou Aran, du quartier Jakar à Mouche : Bagdasar Keurup oglou Alexan, et Hrant (fils de l'avocat Hrant), du quartier Bach à Mouche. Les cinq autres étaient des soldats russes. Ces bandits s'approchèrent de moi et tout en me disant que tels seraient le sort et la
fin de tous les musulmans, ils firent du feu dans lequel ils ont rougi le guidon de fusil avec lequel ils m'ont cautérisé le corps dans vingt-quatre endroits. Je poussai des cris déchirants lorsqu'un soldat russe vint me délivrer de la torture et, me prenant à part, me dit qu'il se nommait Abdul Malik, était un musulman de Kasan, et qu'il pouvait me sauver. Mes huit persécuteurs, les soldats russes et moi, nous nous mîmes en route; une centaine d'individus, composés de cosaques et d'Arméniens, nous rejoignirent. Nous prîmes la direction du village Til, lorsque nous rencontrâmes environ 800 émigrés musulmans des deux sexes et de tout âge. Les cosaques, ainsi que les bandes arméniennes, les assaillirent et les exterminèrent sans exception. Nous arrivâmes vers le soir au village Til. Les Arméniens avaient amené avec eux deux femmes musulmanes enlevées lors du pillage du village Kara Miche. Les deux femmes en question étaient enceintes. Elles furent placées, au milieu des Arménorusses; deux soldats russes et deux Arméniens parièrent deux médjidiés sur le sexe des enfants que portaient les femmes enceintes. Sur ce, ils leur fendirent le ventre avec des couteaux. Ils retirèrent un garçon de l'une d'elles, tandis que le fœtus de l'autre donna lieu, pour la détermination de son sexe, à des conjectures. Cinq minutes après, quatre Russes et six Arméniens emmenèrent six jeunes filles musulmanes. Parmi les dits Arméniens, j'en ai reconnu un qui était du village Ziaret (Mouche). Les filles furent mises sur une rangée. Un officier russe arriva, choisi une d'elles et l'emmena. Alors les soldats russes ordonnèrent aux filles de faire leur prière (namaz). Au cours de leurs dévotions, elles furent l'objet de viols contre nature. En même temps, les
cosaques me montrant aux Arméniens leur disaient : t Demandez à ce soldat si la prière des musulmans est faite de cette manière. Dites-lui que nous ferons faire de cette façon la prière à tous les musulmans.? J'ai passé trois nuits dans le village Til. Quoique souffrant énormément de mes blessures, j'ai pu m'enfuir grâce au soldat russo-musulman. Vers l'aurore, j'arrivai sur les collines dominant le village Kasan. Des cris déchirants étaient poussés de l'intérieur du village. Lorsqu'il fit jour, je m'aperçus que les Arméno-russes massacraient les habitants musulmans du village. Pétrifié de terreur, je n'ai pu quitter la place qu'à la tombée de la nuit. Dans l'obscurité, je me mis en route et, exposé à des dangers et à des difficultés de toutes sortes, j'arrivai à Hani.
DÉPOSITION
sous serment de l'agent de police de Bitlis,
Yassin effendi, fils de Hadji Ahmed, se
trouvant en service à Mardine
vilayet de Bitlis .
Lorsque la ville de Bitlis fut occupée, je me trouvais, vers les 10 heures de la nuit, au corps de garde. Ma sœur, prise d'effroi, arriva et me déclara que la ville venait d'être envahie par l'ennemi. Lorsque nous sortîmes, avec mes camarades, dans la rue, nous vîmes les habitants qui s'enfuyaient. On entendait les détonations de milliers de fusils et de mitrailleuses.
Pour sauver ma famille, je fus obligé de me diriger vers l'endroit dit «Arabe Keupri», à une demi-heure de Bitlis.
Derrière nous, les troupes russes et les bandes arméniennes massacraient sous leur feu nourri tous les musulmans qui essayaient de leur échapper, tandis que de l'autre côté les . cosaques russes les écrasaient, sans en épargner aucun, sous les sabots de leurs chevaux.
Les cris de détresse et les gémissements des enfants abattus à coups de lance par les cavaliers russes s'élevaient de tout côté. Un tout petit groupe est parvenu à se sauver miraculeusement comme nous. Pendant notre fuite, Mehmed Vehbi effendi, commissaire-adjoint, fut blessé au pied et nous dûmes le porter sur notre dos.
Tous ceux qui ne purent s'échapper furent victimes des hordes russo- arméniennes. Parmi les nombreuses victimes se trouvaient les personnes suivantes de ma connaissance : Vefik bey, directeur intérimaire de la police de Van; Ali effendi, agent de police; Suleïman effendi, commissaireadjoint; Remzi et Saïd effendis, de Van, en service à Bitlis; Hamdi et Ressoul effendis, agents de police à Bitlis ; Chaban Vehbi effendi, greffier en chef du tribunal de Bitlis; le célèbre savant Molla Saïd Kurdi, avec ses vingt disciples, et Abdurrezzak, fils de Hadji Isshak, négociant.
DÉPOSITION
sous serment de l'agent de police de Yan,
Suleiman effendi, fils de Sadoullah,
se trouvant actuellement en service à Mardine
(vilayet de Van).
A l'approche des Russes de Van, tous les Arméniens de la ville et des villages environnants commencèrent à s'agiter et se livrèrent à des démonstrations hostiles contre les Autorités ottomanes. Ils n'obéissaient plus aux règlements administratifs (en matière du paiement de l'impôt et n'accomplissaient plus leur service militaire) et allaient s'adjoindre à l'armée russe qui s'approchait. Ils rôdaient de village en village, attaquaient les passants et tuaient tout musulman qu'ils rencontraient sur la route. Ils massacraient aussi les soldats malades qui se rendaient en congé à leurs villages.
Après quelque temps, les Arméniens de Van se révoltèrent ouvertement contre le Gouvernement impérial et commencèrent, dans les rues de la ville, à attaquer à main armée les gendarmes, les soldats, les agents de police. Ils tuaient tout musulman qui tombait entre leurs mains et tiraient sur les gens qu'ils voyaient aux fenêtres ou bien devant les portes des habitations musulmanes.
(Cela dura 27 jours). Après l'occupation de la ville par l'ennemi, les Arméniens redoublèrent de férocité. Ils couraient sus aux fugitifs et les tuaient dans les rues. Des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants musulmans qui étaient restés dans la ville, furent torturés et égorgés par ces bandes arméniennes.
Une partie des habitants, qui fuyaient sur trois voiliers, furent exterminés par les Arméniens à l'échelle de Tarkat, du district de Adildjavaz. Les agents de police Djélal, Hachim et Moustafa effendis, qui accompagnaient ces malheureux émigrés, furent blessés pendant la mêlée et arrivèrent à Bitlis après beaucoup de difficultés et de souffrances.
Les habitants des villages de Zivé, de Molla Kassim, de Cheïkh Kara, de Cheïkh Aine, d'Ayans, de Zorayad, de Pakes, dépendant de la commune de Timar, ont été exterminés par les bandes arméniennes comme les habitants d'autres villages.
Avant l'occupation de Van par les Russes, Cheïkh Zadé agha; Risa Mémo, gendarme à cheval; Hodja Hassan effendi, ancien sous-chef de la comptabilité de Van, et sa famille, composée de six personnes; Rassim effendi, professeur à l'école Ruchdié, et sa famille, et d'autres personnes ont été tous massacrés par les Arméniens de la ville. Le lieutenant Hussein effendi a été attaqué dans sa maison et sa fille Nadidé blessée et violée. D'autres femmes et jeunes filles musulmanes ont été également violées et des milliers de maisons brûlées (avec leurs habitants).
DÉPOSITION
sous serment de Mehmed Toufan effendi, fils
du Major Essad effendi, juge suppléant
au tribunal à Hakiari.
Les Arméniens de Turquie nourrissaient depuis longtemps l'idée de l'indépendance et travaillaient par tous les moyens en leur pouvoir à détacher une partie de l'Empire à leur profit.
Dès la déclaration de la guerre générale, des bandes arméniennes formées d'avance entrèrent en activité et se firent les éclaireurs et les estafettes des troupes russes se trouvant à la frontière persane. Ils appelèrent les Russes et les introduisirent le 9 novembre 1330 (1914) dans le village de Dir, chef-lieu de la commune de Chikefti, du district de Hekguiari.
Pendant que les Russes occupaient Dir, ces bandes massacraient de leur côté tous les habitants mâles des villages kurdes qui se trouvaient sur leur chemin et passaient au fil de l'épée des milliers d'enfants.
Plus de 400 femmes et jeunes filles kurdes furent violées. Les femmes âgées furent massacrées.
Avant que l'ennemi occupât Bach-Kalé, cheflieu de l'arrondissement, les bandes arméniennes entrèrent dans la ville, le mardi 17 novembre; ils établirent à l'église arménienne une soi-disant administration d'état de siège sous la présidence d'Ossep, fils de Hatcho, et emprisonnèrent dans une des annexes du bâtiment plus de 200 musulmans auxquels ils firent subir toutes sortes de supplices pour leur extorquer de l'argent.
D'autre part, les membres des Comités arméniens se trouvant sous le commandement de Carabet, exjuge au tribunal, entraient dans les maisons des musulmans et des israélites qu'ils dévalisaient après avoir violé les filles et les femmes.
C'est de la sorte que les maisons de tous les fonctionnaires et des habitants, entre autres celles de Chéïkh Taha, Cheikh Voussouf, Cheikh Seïd Ibrahim et Ali effendis, furent pillées et saccagées par ces Arméniens. Mes effets et mes meubles, ainsi que mes bijoux, d'une valeur de 300 livres turques,
furent saisis et emportés. De plus, ils vidèrent les dépôts de ravitaillement de la commission de réquisitions, ainsi que les magasins de Gouril oglou et d'autres commerçants musulmans. Suleïman Gouril oglou fut conduit à l'église où ils lui extorquèrent IOOO livres en lui faisant subir toutes sortes de supplices.
L'ennemi resta treize jours à Bach-Kalé. Pendant ce temps, les Arméniens donnèrent libre cours à leur sauvage hostilité contre l'élément musulman, dont ils ne respectèrent pas les mosquées qu'ils profanèrent de leurs orgies. Au moment où les Russes furent chassés de la ville, les Arméniens se barricadèrent dans les maisons et luttèrent toute la journée. Ne pouvant tenir tête aux assauts de nos troupes, ils prirent la fuite et se joignirent aux Russes en ne laissant derrière eux que des villages en ruines et jonchés de cadavres.
Partout où ils avaient passé, gisaient des corps de femmes éventrées avec des mamelles coupées, des enfants mis en morceaux, des jeunes filles violées, des hommes aux yeux crevés. Il est impossible d'énumérer toutes les cruautés commises par les Arméniens.
DÉPOSITION
sous serment de l'épicier Mouheddin effendi, fils de Hussein, âgé de 45 ans et originaire du quartier Tache de Bitlis, se trouvant actuellement comme émigré à Saver (vilayet de Bitlis).
C'était à la fin du mois de février de l'année 133 1 (191 5). Un vendredi soir, lorsque je me trouvais chez moi, des bruits tumultueux et des
coups de fusils interrompus venant de tous les côtés de la ville signalèrent l'arrivée de bandes russo-arméniennes. Je sortis tout de suite dans la rue. Ces bandes étaient déjà en train de massacrer. Aussitôt, je suis rentré chez moi pour me sauver avec ma famille. Dans la rue, voyant qu'on mettait en pièces le secrétaire Fazil effendi, de Viran, je fus obligé de fuir avec ma famille du côté de l'Hôtel gouvernemental. Là, les rues étaient occupées par des bandes qui tuaient et mettaient en morceaux sans distinction tous les musulmans, hommes, femmes et enfants, qui se rendaient de ce côté. Ne trouvant pas une issue pour me sauver de ce côté-là, je tentai, pour ne pas tomber entre les mains de l'ennemi, de me suicider en me jetant dans le fleuve qui traverse Bitlis. Mon frère Moussa me retint et nous nous sauvâmes grâce à la Providence du massacre général.
Parmi les milliers de victimes se trouvaient les notables suivants: i° Tossou effendi, fils du notable Hadji Chemseddine : 2° Abdul Baki effendi, fils de Hadji Youssouf, du quartier Mersan ; 30 Hadji Mehmed, fils de Hadji Hassan ; 40 Nadir, fils de Mahmoud; 50 Abdurrazzak, fils de Djémal; 90 Torssoun, fils de Mahmoud : 70 Hamid, fils de Rédjeb ; 8° Djémil, fils de Billal : g0 Cheikh Abdul Malik effendi, fils de Cheikh Mehmed Muvrévi : io° le Commandant de la gendarmerie de Bitlis. Ismaïl bev.
Ahmed effendi. ex-cadi de Mouradié, a été tué dans son lit; sa sœur, Bédrié Zeman Hanim. Périchan Hanim, fille de Rédjeb effendi, Leila, femme du caporal Halid. son fils Salih furent aussi tués dans leurs maisons en subissant d'atroces supplices.
DÉPOSITION
sous serment de Féhim bey, fils de Kahraman
bey, originaire de Mouradié, membre du Conseil
d'administration de cette ville, se trouvant
actuellement émigré au village de Klet
(vilayet de Van).
C'était au commencement de 1331 (19 15) que des bandes russo-arméniennes, formées la plupart d'Arméniens, avaient envahi le district de Bayazid ainsi que les 300 villages de la commune d'Ayara dépendant de Mouradié. Là, elles ont massacré tous les habitants musulmans qu'elles rencontraient sur leur route, sans épargner même ceux qui se rendaient à elles. Sachant que nous aurions le même sort que nos coreligionnaires, si nous nous rendions à ces bandes, nous décidâmes de fuir et partîmes pour Erdjiche avec les habitants des villages environnants de Mouradié.
Tandis que nous quittions notre village pour aller à Erdjiche, quelques milliers d'habitants de la commune d'Ayaya, qui s'étaient sauvés du massacre des Russo-arméniens, se réfugièrent à Mouradié. Le jour même nous quittâmes cette localité. Plus tard, quelques femmes et enfants qui s'étaient également sauvés et qui se sont joints à nous, nous racontèrent, les larmes aux yeux, que le reste des habitants de la commune d'Ayaya, réfugiés à Mouradié, avaient été anéantis par la bande de Surpine Arménian, sujet russe, qui s'occupait de commerce à Bayazid.
Pendant notre marche, nous apprîmes de Salih bey, fils du maire du village Gumuche, que les habitants de son village ainsi que ceux des villages environnants avaient été massacrés par la bande arménienne de Aram de Van, chef de Comité, qui fit brûler vifs les enfants dans des fours destinés à cuire du pain. En route, nous avons constaté avec Salih bey que le village musulman de Iguidjé composé de 30 maisons et celui de Gumuche de 100 habitations avaient été entièrement dévastés par des bandes arméniennes. Des cadavres d'hommes et de femmes horriblement mutilés gisaient partout. On voyait dans les fours les squelettes carbonisés des enfants. Quelques femmes et enfants qui ont pu échapper au massacre du village de Gumuche vinrent se joindre à nous et racontèrent que tous les habitants de leur village avaient été tués ou brûlés sans pitié par les bandes arméniennes.
DÉPOSITION
sous serment de Mollah Mehmed,
fils d'Abdurahman, originaire de Kizil Kilissé,
district de Mouradié.
Dans cette déposition, le signataire corrobore les déclarations du témoin précédent. Il ajoute seulement que le seul survivant du village Gumuche était Salih bey qui a échappé à la mort en se cachant dans un puits. C'était la bande arménienne d'Aram de Van, chef du Comité qui avait organisé le massacre général du village de Gumuche. lors de sa retraite vers la frontière.
DÉPOSITION
sous serment, par devant le Mudir de Hani, de
Mevloud oglou Mehmed, gendarme à Mouche,
âgé de 37 ans, un des derniers réfugiés de Hani,
originaire du quartier Kalé (Mouche).
Je me trouvais, depuis deux mois et demi, comme prisonnier de guerre en Russie. Il y a dix jours que j'ai pu m'enfuir et ayant appris que le bureau de notre bataillon se trouvait à Hani, j'y suis arrivé.
J'avais quitté Mouche le 8 janvier 1331 (191 5) pour pqrter le courrier au commandant du détachement se trouvant dans le secteur de Liz (Mouche). Arrivé sur les collines du village Molla Davoud, je fus cerné par les soldats russes et les bandes arméniennes. Je réussis à faire disparaître tout le courrier avant de tomber prisonnier. Les Arméno-russes m'ont pris mon fusil, ma montre et mon argent. Parmi les soldats ennemis, il y avait une dizaine d'Arméniens parmi lesquels j'ai reconnu: les nommés Kéchich oglou Quinaz de Boulanik, Gazar du village Ayri, Dedo du village Quelan et Vano Melkon oglou de Mouche. Ceux-ci ont voulu me tuer, mais les Russes, pour je ne sais quelle raison, les en ont empêchés. Là-dessus, les Arméniens m'ont battu fortement. Puis ils m'ont emmené au village Molla Davoud où ils m'ont montré à leurs officiers et enfermé dans une maison gardée par six soldats russes. Pendant les nuits, un d'entre eux montait la garde tandis que les cinq autres allaient aux villages où ils rassemblaient les nouvelles
mariées et les jeunes filles, les emmenaient auprès de leurs camarades ; alors, ils les forçaient à danser et à prendre du vin. Après avoir assouvi sur elles leurs instincts bestiaux, ils me disaient: c Regarde, tous les musulmans essuyeront les mêmes affronts » et ils injuraient grossièrement la religion musulmane. En quittant ce village, les Arméno-russes qui m'emmenaient aussi massacrèrent, après mille tortures, les personnes qui y étaient restées. Nous arrivâmes au village cRazanan» où ils enfermèrent toutes les femmes dans une maison et les hommes dans une autre ; ils m'emprisonnèrent aussi dans une troisième maison. Voilà ce que j'ai vu par la fenêtre: Les Russo-arméniens appelèrent un à un les hommes; après leur avoir pris leur argent, ils les tuèrent en faisant subir à chacun différents supplices qui consistaient à leur crever les yeux, à les écorcher et à les mutiler. Ces forfaits abominables accomplis, ils se sont rendus chez les femmes. Ils choisirent les nouvelles mariées et les jeunes filles belles, les déshabillèrent et leur firent subir les derniers outrages. Au moment où ils perpétraient leur crime, les Arméno-russes, voyant que deux de leurs victimes étaient enceintes, se réunirent autour d'elles, engagèrent un pari entre eux, pour la somme de quatre roubles, sur le sexe des enfants que les femmes portaient en elles et ouvrirent le ventre de ces malheureuses. Ensuite, ils pendirent six femmes aux arbres, lesquelles furent ensuite dépecées. Puis ils me dirent : € C'est ce que vous méritez >. Nous quittâmes ce dernier village pour aller à celui de Molla Yaya. Là, je fus de nouveau enfermé dans une maison. Les mêmes crimes y furent commis. La nuit, je pus m'évader de la prison et à travers mille difficultés
je suis arrivé ici. Les fugitifs musulmans que j'ai rencontré en cours de route, disent avoir été témoins oculaires de crimes analogues commis contre les musulmans.
Ainsi, tous les habitants de deux villages « Kara Hussein» et «Kuchanli» furent passés au fil de l'épée par les Arméno-russes.