PRÉFACE
L'heure n’est pas encore venue où l’on puisse prétendre dégager d’une façon doctrinale les enseignements qui découlent de la récente querre en Extréme-Orient. Les Japonais, si réservés par tradilion en ce qui les louche, si pénétrants au regard de ce qui se passe chez les nations rivales, se sont bien gardés de publier quoi que ce soit qui rappelle, même de loin, les (ravaux d’un grand élal-major européen. Du côté des Russes, c’est à peine si les débats du conseil de querre appelé à Juger la conduite de Stoëssel et de Rodjestvensky pourront jeler un peu plus de lumière sur la moralité des douloureuses élapes qui ont abouti au désastre de Tsoushima.
L'huslorien est donc réduit à quelques faits matériels, aux renseignements fournis par la presse ou par des témoins plus ou moins oculaires. Il
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n'en faut pas moins approuver l'initiative de la Lique maritime d’avoir pris dale, en choisissant comme sujet de son concours annuel : Les enseignements à tirer des récentes guerres maritimes et en particulier du conflit russo-japonais, ef féliciter M. Michel Mérys d’avoir traité la question avec l’ampleur qu’elle comporte et un jugement aiquisé par l'expérience des controverses marilimes.
On trouvera, dans ce lumineux et consciencieux travail, un résumé très complet des fails, sorte d’encyclopédie qui ne dispense pas le lecteur de conclure suivant la disposition de son esprit, mais qui ne laisse dans l’ombre aucun des facteurs de celte rude leçon de choses : faillite partielle de la torpille automobile, — efficacité foudroyante et presque sauvage des mines de blocus et dérivantes, — suprématie des gros calibres et des obus à grande capacité, — nécessité de lunettes de visée pour les distances auxquelles le tir s'est montré efficace; — tels sont, dans les grands traits, les enseignements matériels sur lesquels tout n’a pas été dit, mais qui circonscrivent pendant quelques années le champ d'études de nos officiers.
Et pourquoi n’ajouterai-je pas que je ne ressens aucune inquiélude sur la facon dont notre étatmajor abordera cette série de problèmes et saura les résoudre? L'esprit nouveau qui envahit la
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marine par la contagion de l'exemple, n’est pas encore prés de tarir les sources de l'intelligence et ne détourne pas les esprits patriotiques, existant en si grand nombre dans nos cadres, des questions vitales qui touchent à notre matériel de combat. Je ne doute pas que leurs travaux sauront nous maintenir à égalité vis-à-vis des nations les plus puissantes.
Mais, après avoir dégagé les données pratiques, M. Michel Mérys a voulu, et je l’approuve, toucher à des questions plus controversées, plus délicates, parce que leur discussion (oujours ouverte, parfois passionnante, met aux prises nos lacticiens avec le courant de l’opinion publique. L'auteur a consacré un chapitre spécial à la vitesse. Ah ! la vitesse, la survitesse !... Idoleaux pieds d'argile, devant laquelle nos ministres parlementaires se montrent (rop facilement enclins à sacrifier les eléments décisifs de la victoire, les seuls qui comptent et agissent quand l'ennemi est au contact: nombre el puissance de l'artillerie, gros stock de munitions, stabilité de plateforme, agilité évolutive... Quel rôle la vitesse a-t-elle joué dans le combat de Tsoushima ? Et Rodjetsvensky, n’aurait-il pas tiré plus de profit d’une majoralion de combustible, arrimé dans de bonnes conditions de stabilité, que du dernier nœud problématique sommeillant dans ses cylindres
el acquis au prix de sacrifices que tous les marins connaissent? À court de charbon, les cuirassés russes n'ont eu d’autre alternative que de se rendre à la boucherie dans le détroit de Corée, au lieu de ruser et de lenter la division des forces ennemies en se lançant sur la route du large.
Un chapitre de cette étude à trait aux Institutions ef à l'influence de la vie publique sur les destinées militaires d'un pays. L'auteur n’y a touché que d’une plume discrète, et cela se comprend. Mais pour ceux que l’âge condamne à n’étre plus que des spectateurs attristés de l’évolution dissolvante qui se manifeste dans notre pays, le secret des victoires persistantes remporlées par les Japonais sur lerre comme sur mer ne réside-{-il pas dans cette cohésion de l'esprit patriotique qui, depuis le mikado jusqu’au plus humble soldat, enflammail l’âme jaune el lui donnait, avec la conception des efforts que réclamait la grandeur de la patrie, l’esprit de sacrifice nécessaire pour les accomplir ?
Vice-Amiral HUMANN
Juin 1906.