LAUSANNE
B. BENDA, LIBRAinE-ÉDlTEUR
3, RUK (^ENTHAI-E, li
Si vh pacenij para... pacem.
Tout changement inatteudu dans la constellation politique des puissances européennes provoque forcément un sentiment de malaise . Toute surprise engendre l'inquiétu de . Les événements de Cronsladt n'ont pas échappé àcetta loi générale. Les tendances à un rapprochement entre la France et la Russie se manifestaient au grand jour depuis 1887, et leur aboutissement aurait dû paraître tout naturel. Pourtant il n'en a pas été ainsi. L'Europe connaissait trop bien les efforts que faisait la diplomatie internationale pour empêcher cette entente: elle comptait trop sur l'incurable aveuglement de la diplomatie des deux pays les plus intéressés au succès de tendances nées, presque exclusivement, de rinstinct de conservation. L'alliance franco -russe semblait aussi irréalisable que la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel. De là, la stupéfaction générale devant l'inoubliable accueil fait aux vaisseaux français^ devant cette irrésistible explosion de sentiments, méconnus parce que contenus, au premier contact du peuple* russe avec une parcelle de Tarmée française- Le Tsar, par sa visite à l'escadre de l'amiral Gervais, par son toast et son télégramme, a mis lui-même le feu aux poudres, et cette attitude a encore augmenté la surprise qui s'est presque transformée en panique.
On s'explique donc très bien que Ten tente entre les deux grandes puissances menacées dans leur isolement, si elle les a ras surées, elles, ait par contre produit au premier abord une impression contraire dans le camp opposé . La secousse a été si violente que la moitié de TEuropen'en est pasencore remise. Les premiers mots de Guillaume II après Cronsladt , et le ton général des organes de la Triplice le prouvent suffisamment. Sans doute, on peut contester ^authenticité de paroles prononcées presque à huis clos, et il est permis de mettre en doute la sincérité des inquiétudes d^une presse qui a trop souvent sonné Talarme par ordre, alors que le ciel était absolument serein. Mais, cette fois, le pessimisme des journaux dévoués à la « ligue de la paix >» est trop naturel pour n'être pas
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sincère- D'ailleurs, il y a d'autres preuves de rinquî étude r^^olle éveillée au premier moment par les événements de Croiistadt. La Bourse, ce baromètre si seusible des impressions dominantes, a salué Tentente franco-russe par une baisse très prononcée, et, fait a noter, ce mouvement a surtout affecté les valeurs de la Triple Alliance, les fonds italiens, autrichiens, hongrois et même allemands! Pendant quelques jours du mois d'août, on a vu se produire ce phénomène significatif, que la rente allemande ébiît presque invendable aux Bourses de Berlin, Francfort et Hambourg; quant aux valeurs d'Etat italiennes, les banquiers allemands les ont complètement rejetées sur le marché de Paris.
Mais ce qui est bien plus syniptomatique, c'est le revirement subit de l'Angle terre. Les hommes d'Ktat de ce pays ont toujours fait preuve d'un llairextraordinaïre; cela leur est, d'ailleurs, assez facile, grâce à la persévérance admirable de leur politique extérieurCj toujours invariable dan^ ses buts et ses procédés. Sur les motifs du changement de front de l'Angleterre, nul doute n'est possible. La coalition des puissances centrales, restant sans contre* poids, consacrait, d'une manière indiscutable, Thégémonie allemande sur le cou I inent, et le gouvernement britannique fêtait Guillaume II, manifestait hautement son adhésion àlaTriple Alliance. Etre quatre contre un ne présentait aucun danger, c'était tout bénéfice. Mais voilà que surgit une double alliance qui contre-balance parfaitement la 1 riplice, et avec "un cynisme ad'mirable et un empressement tout à riionneur de leur perspicacité, sinon de leur courago, tes hommes d'Ktat anglais retirent leur épingle du jeu ! Ils partagent donc an plus haut degré la première impression d'inquiétude qui s'est emparée du monde des affaires.
Ce sentiment est-il justifié, Témoi du premier moment a-t-il lieu de persister, rallinnce franco-russe précipitera- t-elle les catastrophes, dont l'attente lient en haleine le monde entier, depuis de longues années ; en un mot, les événements de Cronstadt signifient- ils la guerre ou la paix?
Il y a dix -huit mois, quand Talliance franco-russe n était qu'en gestation, nous n'hésitions pas à déclarer que « le jour où un traité d'alliance défensive franco-russe sera signé et rendu public, TAutriche et Tltalie n'espéreront plus rentrer dans leurs fraisj et la paix de l'Europe sera assurée (i) ».
(1) La France et la. Hussie {Koui^elie RevuSj 15 avril 1890).
ou LA PAIX? S
Tout en restant convaincu que l'accord franco -russe est la meilleure sauvegarde de la pais, nous serons un peu moins catégorique à prcsentj et cela pour une raison très simple : la Triple Alliance touchait alors presque au terme de sa durée et laccord franco-russe^ fait à temps, en aurait rendu le renouvellement impossible, « Les faits accomplis ont une grande force suggestive.,. L'entente franco-russe une fuis sortie du domaine des aspirations vagues et devenue un facteur réel et décisif de la politique continentale, on sera frappé du revirement général qui se produira dans l'opinion des peuples et des rois. Les ministres les plus aveugles recouvreront subitement la vue, et la domination qu^ls ont subie pendant les dix dernières années, au grand préjudice de li*ur pays, ne leur apparaîtra plus que comme un lointain cauchemar, » {Kndent,)
Mais la Triple Alliance renouvelée, TAu triche et Tltalie continuant à se ruiner en armements pour maintenir un état de choses anormal et mena^^^ant, linfluence pacifique de lalliance francorusse aura plus de peine à produire ses bienfaisants effets. Avant ce renouvellement, la Russie et la France unies auraient pu imposer la pais à TKurope parce qu elles auraient bientôt attiré à elles TAutricbe et peut-être même ITtalie, A présent, elles ont en face d'elles la Triplice reconstituée, furieuse d'avoir perdu sa position prédominante en Europe, condamnée à se dissoudre, à s effriter dans un délai plus ou moins éloigné et par cela môme capable de coups de tête qui mettraient en feu le continent.
L'entente franco-russe réussira-t-elle à conjurer l'orage ? Comment parviendra-l-elle à épargner au monde les horreurs de la plus terrible contlagration qu'on ait jamais vue? C'est ce que nous allons examiner.
Avant tout, commençons pardissiper une funeste illusion qui, pour être universelle^ n'en est pas moins le plus gi^and obstacle à la solution pacifique des redoutables problèmes qui agitent l'Europe, Cette illusion consiste à croire que nous nous trouvons actuellement en état de paix, tandis qu'en réalité, si les hostilités ne se sont pas encore nmnifestées par des coups de fusil ^ la guerre ne laisse pas d'exister à fêtai latent depuis de longues armées déjà. Jadis, après la déclaration de guerre, les mobilisations, les armements et les autres préparatifs militaires se prolongeaient pendant des mois et parfois des années avant que les troupes ennemies sentre-choquassent sur les champs de bataille; les peu-
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ples^ durant cotte période de préparation, n'en étaient pas moins considérés comme belligérants: Or, Tétat actuel de FEurope n^est-t-il pas de tous points comparable à cet ancien état de guerre, et n'est-ce pas liypocrisic pore que déparier de pais, pendant que les diverses nations du continent, animées de haines et de méfiances réciproques, ne font que perfectionner leurs armes, multiplier leurs moyens d'attaque et de défense, augmenter jusqu'à la dernière limite humainement possible le nombre de lours soldats et les masser^ par d'habiles manœuvres, dans le voisinage immédiat du prochain théâtre de la guerre ? Parce que le service obligatoire universel, le transport des corps d'armée par les voies ferrées, les progi'ès accomplis dans les armements et dans l'organisation des services auxiliaires de la guerre ont complètement modifié le système de mobilisation et de concentration des troupes, nous prenons pour un état de paix ce qui, autrefois, a toujours été considéré comme l'état de guerre, précédant l'ouverture des hostilités proprement dites. L'identité des deux situations se retrouve jusque dans les efforts fébriles des gouvernements pour s'assurer au dernier moment soit des concours effectifs, soit de bienveillantes neutralités. Que sont les manœuvres exécutées avec de grandes masses d'hommes presque sur les frontières ennemieSj sinon des répétitions avant la bataille de demain?
Le gâchis où patauge une diplomatie internationale depuis longtemps frappée d'impuissance est la principale cause du malentendu qui nous abuse. Les agissements désordonnés, sans but et sans i^ésultats, auxquels se livrent les diplomates, simulent la paix comme les mouvements d'un cadavre secoué par l'électricité simulent la vie*
Daus l'introduction à son récit de la guerre de 1870-1871 récemment publié, MoUkc dit avec raison que les guerres modernes ne sont plus provoquées par Fambition des monarques j mais par les aspirations et les passions des peuples. C'est la vérité même. Or, comme les diplomates n'ont jamais été les agents des peuples, leur rôle dans les questions de guerre et de paix est, en fait, presque complétementeffacé. Ce que le langage officiel appelle mensonger ement l'état de paix esf en réalité la guerre, si l'on considère la situation vraie des nations et leurs sentiments réciproques. Quand éclateront les hostilités, ce sont les peuples entiers qui se rueront les uns sur les autres, dans une mêlée rappelant par ses carnages les vastes tueries dont furent accompagnées les
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grandes migrations humaines des premiers siècles historiques,
Cest la presse qui, aujourdTiui^ a pris en grande partie la place de la diplomatie, c'est elle qui, excitant les passions, amène ou précipite les guerres, comme le faisaient autrefois les diplomates par leurs procédés tortueux et leurs roueries traîtresses. Mais de même que le véritable objet de la diplomatie était de prévenir, d'empêcher les guerres, de même à présent la vraie missioo de la presse est d^apaiser les haines, de rechercher les solutions équitables des problèmes qui agitent le monde, de les indiquer aux gouvernements et de le;? faire pénétrer dans Tesprit des peuples,
La situation respective des grandes puissances, en ce qui concerne leurs tendances hcUiqueuses ou pacifiques, est aisée à comprendre. On peut l'esquisser en quelques lignes.
La Prusse est satisfaite de ses conquêtes, de sa posiiiooàla tète de rAlIemagne unie, de Thégémonie qu'elle exerça pendant vingt ans grâce à la complaisance aveugle de ses voisins. Peutêtre se consolerait-elle de la perte de cette hégémonie, mais elle a condamné TAllemagne, selon le mot si juste de Moltke, à cinquante années de guerre pour conserver le fruit de ses exploits, à moins toutefois que quelques défaites décisives ne la débarrassent de cette préoccupation. Seule, une alliance entre la France et la Russie peut faire de cette dernière hypothèse une réalité. La Prusse a cherché en 1875 et en 1887 à écraser la France avant sa résurrection complète, ce qui lui aurait laissé te loîsir de former k Taise une coalition dans le hut de refouler la Russie vers le Volga et le Don. Les empereurs russes, en épargnant à la France deux guerres désastreuses j ont du même coup rendu irréalisable la coalition projetée; à Cronstadt s'est faite l'alliance qui a mis à néant toutes ces combinaisons savamment ourdies.
Heureusement pour l'Allemagne, cet échec de sa politique est survenu quelques mois après le renouvellement de la Triple Alliance ; elle n'est donc pas seule à défendre les avantages que le traité de Francfort lui a assurés. Si elle a perdu — momentanément — Tappui de TAngleterre, celui de TAu triche et delltalie lui reste acquis, momentanément aussi. Ce concours constitue une force pour la défense des provinces annexées, mais en le recherchant, en Tacceptant, le cabinet de Berlin n'en a pas moins commis une grave faute et singulièrement affaibli la position de l'empire allemand. Par le fait qu'elle a formé une coalition européenne pour se garantir la possession de TAlsace-Lor-
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raille^ rAUemagne a elle-môme donné à cette question un caractère international. C'est là peut-être la plus grave faute politique commise par le prince de Bismarck, ^t II ne s'est pas rendu compte qu'en faisant participer l'Allemagne k la défense des intérêts italiens et autrichiens dans la Méditerranée, moyennant l'engagement pris par Vienne et Rome de défendre la domination allemande dans les pays annexés» il créait lui-même une connesiité inéluctable entre la question des Détroits et la question de TAlsace-Lorraîne^ transformait cette dernière en question internationale, et posait les bases de l'alliance entre la France et la Russie et tous les États secondaires qu'elles ne manqueront pas d^altirer dans Torbite de leur politique m, disions-nous dans le Figaro, le 23 août 1891. C'estrévidence même, La presse d'outre- Rhiu, si prompte à prendre la mouche pour peu qu'on effleure Tépineuse question de T Alsace-Lorraine, a gardé une prudente réserve et n'a pas même essayé de réfuter notre thèse d'ailleurs irréfutable. Nous Tavonsdéveloppée ptuslonguement ailleurs (d); bornons-nous à ajouter ici que^ la question de rAIsace-Lorniine étant devenue rfe/fïcio une question internationale, la revision du traité de Francfort par voie de congrès est entrée dans le cercle des possibilîtés politiques. L'Europe a donc le moyen d'échapper à une guerre qui serait également funeste aux vaincus et aux vainqueurs et ouvrirait pour le continent une ère de luttes aussi sauvages qu'interminables. L'Allemagne est encore plus intéressée à cette solution pacifique que le reste de l'Europe. Un congrès réuni pour reviser le traité de Francfort ne lui enlèverait que F Alsace-Lorraine, ce boulet qu'elle traîne depuis vingt ans, par suite d'une lourde faute commise en 1871 sous la pression du parti militaire; mais elle serait sûre de conserver intacte la plus belle conquête de ses guerres glorieuses, l'unité allemande, ce bien justement acquis et pour la défense duquel elle devrait verser jusqu'à la dernière goutte de son sang. Or, étant donné le groupement actuel des puissances européennes, T Allemagne, en cas de guerre, aurait à faire front de deux côtés à la fois et, victorieux, ses ennemis ne manqueraient pas de détruire son unité, ce qui, entre parenthèses, serait une grave faute, grosse de conflits futurs; mais les Allemands savent, par leur propre expérience, qu'il est impossible de résister au vertige de la victoire,
(i) La Russie contemporaim. Pa.riH, Caiiiiiiiin LC^ty, ùditCDr*
ou LA RAIX?
Nous verrons plus loin quelles belles et fructueuses compensations un congrès pourrait offrir à l'Allemagne pour !a perte de l'Alsace-Lorraine/mais pour le moment il n'est pas encore question de réunir un congi'ès, et depuis Cronstadt rAllemague atout intérêt à éviter une guerre. Ce n'est donc pas elle qui donnera le signal des hostilités. Il y a bien quelques points noirs de ce coté : le caractère impulsif de Guillaume II, le danger socialiste et les ambitions du parti militaire. Mais la raison et la sagesse politique prévaudront, nous en sommes convaincu, sur les velléités belliqueuses qui n'auraient que de pareils mobiles.
Ce serait folie pure, eu effet, que de chercher dans une guerre étrangère un dérivatif aux difficultés causées par jle mouvement socialiste. Quelques chefs du parti ouvrier, comme Liehknecht et autres, ont liautement exprimé une opinion contraire; pour eux, une guerre étrangère pourra seule arrêter et briser Torganisation socialiste; mais ils se trompent, ou plutôt ils raisonnent à leur point de vue personnel de meneurs, qui \ivent de l'agitation révolutionnaire, et lui empruntent une certaine notoriété. Sans doute la grande tourmente d'une guerre pour Texistence balayera impitoyablement tous ceux quf exploitent la misère publique. Mais la guerre, quelle qu'en soit l'issue, accroîtra considérablement le paupérisme, et par suite rapprochera Téchéance de la révolution sociale. La Commune de Paris est sortie des défaites de 1870-1871, et les victoires de l'Allemagne n'ont pas empêché — bien au contraire — la naissance de la formidable organisation socialiste*
Les velléités belliqueuses du parti militaire allemand sont plus dangereuses pour le maintien de la paix. Rien de plus compréhensible , nous dirions volontiers rien de plus légitime que Tambition guerrière chez des militaires de naissance et de profession. Quand on a dans les mains un instrument aussi merveilleux que Tarmée allemande et qu'on se croit un maître en art militaire, quoi de plus naturel que de vouloir essayer cet instrument? Demander fi un Paganini en herbe de ne pas se servir d'un magnifique Stradivarius mis k sa disposition serait folie. Pourquoi reprocher an comte de Waldersee de pousser à la guerre? L'incertitude de la Adctoire?Mais Tôventualité d'une recette médiocre n*a jamais empêché un artiste de débuter : la gloire et au besoin les applaudissements lui suffisent.
Heureusement j au-dessus des virtuoses ambitieux, il y a les
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imprpsarii responsables — Guillaume II et les autres souverains allemailds — à gui les résultats de la représentation sont moins indifférents*
L'ouverture des hostilités est encore moins à craindre de la part de T Au triche. Même avant Croiistadt, l'empire des Habsbourg était le membre de la Triple Alliance le moins disposé à se lancer dans des aA^eutures belliqueuses. L'espriL calme et prudent de François-Joseph, les tiraillements intérieurs des diverses nationalités dont se compose la monarchie austro-hongroise, la lourdeur ' des charges imposées au contribnableî la disproportion entre les dangers dVae guerre contre la Russie et les bénéfices à en recueillir, le peu de confiance inspiré par deux alliés dont les agis* sements étaient plutôt ceux d'héritiers cupides et rapaces, tout cela n'était guère fait pour entraîner la cour de Vienne dans des entreprises guerrières. Il y avait bien la folie des Magyars, leur haine aveugle contre la Russie et leur désir non moins insensé d'augmenter chez eux le nombre des éléments slaves — leurs ennemis jurés; il y avait la cécité traditionnelle qui pousse à Tabîme les hommes d'Etat autrichiens, mais cela ne suffisait pas pour amener un conflit sanglant. Le désir d'annexer définitivement la Bosnie est très vif et même assez compréhensible, mais on sait parfaitement à la Hofburg que cette annexion serait déjà un fait accompli, et accompli pacifiquement , si le gouvernement autrichien avait honnêtement exécuté les stipulations du traité de 1884, qui liait les trois empires, et ne s'était pas servi de cet j acte diplomatique pour ruiner Tinfluence russe en Bulgarie, conformément aux perfides conseils du prince de Bismarck. Prendre les armes à seule fin de rendre définitive une conquête qui Test déjà aux trois quarts ou pour pouvoir la pousser jusqu'à Novi- Bazar serait de la démence. Or, si Fon est souvent inepte au Ballplatz, on n'y a pas encore fait preuve de folie manifeste.
Même avant l'éclatante affirmation de Ten tente franc o-russCj rAutriche ne suivait déjà qu'en rechignant la politique hasardée de son puissant et impérieux allié : malgré les embrassades de Schwarzenau, il est hors de doute qu'à Vienne on se repent au fond du cœur de s'être embarqué sur la galère de la Triplice. On y est fermement décidé à ne pas allumer un incendie qui, ainsi que l'indiquent les événements de Prague et d'Agram, pourrait bien dévorer l'empire tout entier.
Il y a lieu d'^^tre moins rassuré du côté de l'Italie» Habitué
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à des défaites fructueuses, mis en appétit insatiable par les merveilleux succès dont ^a naissance a été accompagnée^ le nouveau royaume traverse une crise économique terrible et voudrait bien rentrer dans les frais qui ont amené sa ruine. Un homme subitement enrichi risque avec plus de facilité qu'un autre une fortune nouvellement acqilîse. D'autre part, la haine si humaine deritalîe pour le parent riche et puissant, dont elle a reçu tant de bienfaits, a failli plusieurs fois rentraîner à quelque acte de démence qui, probablement, lui aurait fourni Toccasion d'apprendre qu'il y a aussi des défaites improductives et que le bien trop aisément acquis ne profite pas toujours. Maift ce danger est moindre depuis la douche glaciale de Cronstadt et la non moins calmante douche écossaise de Portsmouth. Crispi seul, s'il revenait au pouvoir, oserait reprendre son rôle peu digne d^agent provocateur de la Triplice, Et puis T entente franco-russe ouvre un vaste champ à des combinaisons politiques excessivement variées, et les Italiens ont été de tout temps grands amis des cofnbmazioni, surtout si elles sont compliquées et promettent des bénéfices. Nous sommes certain que bien des Napolitains se sont servis des dates de Cronstadt et de Portsmouth pour des combinaisons de loterie : le gouvernement italien fera bien de les imiter.
Est-il besoin de démontrer que ce n'est pas la Grande-Bretagne qui déchaînera sur l'Europe le fléau de la guerre? Le temps où la politique anglaise mettait le feu aux quatre coins du continent dans le seul but d'en tirer des marrons pour elle^ est passé, irrévocablement passé, La morale peut n'être pas étrangère à la sage réserve dans laquelle s'enferme actuellement l'Angleterre; mais cette louable altitude lui est surtout dictée par la crainte de perdre dans T incendie général ses biens disséminés sur toute la surface du globe. Certes, la tradition est encore trop forte chez les Anglais pour qu'ils éprouvent une répugnance bien vi%"e à voir les peuples du continent s'entr égorger pour le plus grand profit d' Albion. Mais s'ils sont toujours prêts à jouer gros sur les chances du combat, ils ne feront rien, aumoins directement, pour le provoquer.
Aussi longtemps que Fentente entre la France et la Russie paraissait un rêve irréalisable, le concours de l'Angleterre était assuré tout entier à la croisade que la Triple iVlliance organisait contre la Russie. Au besoin les hommes d'Élat anglais seraient allés jusqu'à employer la menace et peut-être la force pour peser
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sur les décisions de la France et l'empêcher do prendre part à la m^ée. Mais Cronstadt n'apas tarde â les éciuirer sur le peu de chance d'un pareil jeu. Ils ont donc fait brnsquenient volte-face et pris une attitude de neutralité absolue entre les di-UK alliances qui s'équilibrentj pour ne pas dire plus. Les politiciens d'arrière-boutique peuvoiit seuls espérer l'adhésion de l'Angleterre à Tentente franco-russe. Mais il faudrait méconnaître complètement le grand esprit pratique de la politique traditionnelle anglaise pour douter un seul instant que, désormais, elle restera Tarme au pied en cas de conflit entre les deux coalitions. Sans doute, elle ne demeurera pas inactive pendant la lutte, elle mettra sa main de fer sur quelques ports ou îles de TOrient <t pour mieux sauvegarder l'intégi-ité de Tempire ottoman » qui lui tient au cœur, comme le prouve l'occupation de Chypre et de TEgypte^ mais elle n'ira pas plus loin. Ati moment de la conclusion de la paix, forte des gages saisis, elle présentera sa petite note pour les dépenses à elle occasionnées par sa neutralité également bienveillante pour les deux adversaires.
Tous les membres de ta Triple ou de la ci-devant Quadruple Alliance sont donc condamnés par TAlliance franco-russe à la paix forcée. Une étincelle partie subitement dans ramoncellement de matières explosives pourrait seule à présent amener une guerre ouverte. A moins d'un pareil hasard toujours à craindre, la paix, toute précaire qu'elle est, ne sera pas troublée. La croisade successive contre la Russie et la France^ à laquelle on a travaillé pendant tant d'années ne verra donc pas le jour Perdues les savantes combinaisons de Moltke et de Waldersee en vue d'une guerre sur les deux froûts; enterré le projet de faire traverser l'Autriche à des corps d'armées italiens qui iraient rejoindre les forces alliées sous les murs de Brest-Litowsk ; évanoui Tespoir d'oublier quelques-uns de ces corps dans le Tr entin, pendant le retour triomphal dans la patrie éternellement irrédentiste ; pur gaspillage que ces innombrables pérégrinations par terre et par mer d'un empereur jeune et avide d'actions glorieuses et proli tables ; tout cela est noyé dans la rade de Gronstadt et ce ne sont pas les plongeurs anglais qui iront le repêcher au fond de la mer!
Si donc rémotion causée par les événements inattendus de Cronstadt est naturelle et légitime, elle ne saurait durer, La réflexion calmera vite les appréhensions dues en grande partie à la profonde désillusion éprouvée par les partisans 3e la Triple
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Alliance. Tout le monde comprendra bientôt que TiiUiance franco-russe ne troublera pas la paix^ ou plutôt Tétat de guerre lateut dans lequel FEurope se trouve depuis vingt ans. Bien plus, nous sommes convaincu que cette alliance, si ou sait en tirer toutes les conséquences qu^elle peut donner^ mettra fin^ satis effusion de sang y à cette lutte sourde mille fois plus ruinetîse qu'une guerre ou^ verte et qu'elle réussira à procurer d l'Europe une paix durable et réelle^ au lieu du sijnulacre de paix quou doit à la Triple Alliance.
Nous n'aurons pas de peine à le démontrer, mak il nous faudra pour cela parler avec une entière franchise, ci toucher hardiment à des questions délicates, douloureuses même, sur lesquelles on a le grand tort de vouloir faire le silence* Rien n'est plus absurde et plus dangereux que de prétendre soustraire à la discussion sérieuse les véritables causes de l'intolérable situation actuelle du continent. En évîlant de souder une plaie, on renonce à la guérifj et on a'oxpose à la rendre mortelle. Ce sont, d'ordinaire, les chirurgiens qui profitent de Fabstention des médecins; les diplomates qui croient écarter les dangers en évitant d'en parler céderont forcément la parole aux soldats. Nous ne saurions trop le rappeler, si certains diplomates par leur sourde hostilité à r entente franco-russe, n^avaicnt pas mai nie nu FEurope dans la conviction que cet accord n'était qu'une folie rêvée par des fanatiques comme nous, et qu'il ne se réaliserait jamais, la Triple Alliance n'aurait piis été renouvelée cet été, et la sointion pacifique des problèmes qui agitent le monde se trouverait rapprochée de plusieurs années.
C'est rexpérience de la première victoire Ja conscience d'avoir fait œuvre utile et féconde par notre long combat pour Fentente franco-russe, qui nous décide à passer outre aux criailleries et à poursuivre, avec un surcroît d'énergie, la campagne commencée.
L'Alliance franco-russe n'est, par elle-même^ qu'un moyen, un levier politique puissant; il s'agit à présent d'indiquer la direction dans laquelle ce levier doit être manié.
Quelles sont les véritables raisons de l'état d'incertitude et de malaise où se débat le continent pour le plus grand profit de l'agitation socialiste et de l'exploitation américaine? Il n'y a qu*une seule réponse h cette /question, et l'Europe entière sera unanime à la formuler : les iniquités des traités de Francfort et de Berlin. La situation créée à la France et à la Russie par ces stipulations est également intolérable, Utie grande nation
comme la France ne peut pas supporter T amputation brutale de deux provinces qu'unissaient h elle d'étroits liens cimentés par des torrents do sang. Et la meilleure preuve qu'il en est ainsi, c'est que si Ton posait aux auteurs mêmes du traité de Francfort
r interrogation suivante : f< Auriez -von s exigé Tannexion de Strasbourg et de Metz, si vous aviez prévu que vingt ans plus tard la France se relèverait entièrement de ses revers sans exemple et deviendrait, au point de vue financier et mililaîre, une des plus grandes puissances du continent, qu'entons cas elle se trouverait plus forte qu'à aucun moment de son histoire? » noua les défions de répondre affirmativement à cette question. En effet, le prince de Bismarck lui-même a maintes fois essayé de rejeter la faute de cette annexion sur le parti militaire, et Mollke a avoué qu^elle condamne TAlIemagne à cinquante années de guerre. Hafmnus confitenîe^ r^av/ Notons en passant que c'est à tort que Tancien chancelier cherche à décliner une responsabilité qui lui incombe tout entière : il suffit, pour s'en convaincre, de lire, dans le livre de Busch, les propos qu'il tenait sur cette question dès le début de la campagne.
Quoi de plus naturel que la France cherche à reprendre son bien, quand ses ennemis eux-mêmes reconnaissent implicitement qu'ils ont eu tort de s'en emparer? Outre que Tannexion de T Alsace-Lorraine a rendu un conllit inévitable dans Tavenir, elle a, dès le premier moment, remisentre les mains de la Russie le sort de la paix européenne- Si TAllemagne a si longtemps joui de l'hégémonie en Europe, c'est uniquement grâce à l'incurie, pour ne pas dire plus, des diplomates russes. Aux yeux de tous ceux qui ne doutaient pas du futur relèvement de la France, il était évident que, depuis la signature du traité de Francfort, la haute main sur les aiFaires de l'Europe appartenait en réalité à la Russie, Dès 1871, nous n'avons pas cessé de raffirmer. Aussi bien, dans les différentes occasions où, comme enl87S, 18H7et h CronstadtJeTsar, passant outre aux calculs de ses diplomates ordinaires, a fait entendre sa parole décisive, l'Allemagne n'a eu qu'à s'incliner. Et on veut que la France reconstituée, plus forte qu'à aucun moment de sa glorieuse histoire, sûre de rappui du monarque le plus puissant de la terre, accepte Tarrét prononcé contre elle au moment où, abattue par des revers inouïs, elle était à bout de sang et de forces ? Ses ennemis eux-mêmes ne l'admettent pas, puisque le cauchemar de
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Jîi
la revanche française les hante Jour et niiiLj détermine tous leurs actes et paralyse tous leurs mouvements.
Il y a dix-huit mois (1), nous avons établi les conditions dans lesquelles le concours de la Russie doit être assuré à ta France, L'empire russe ne peut pas non plus supporter indéfiniment les humiliations que T Angleterre et T Allemagne, aidées par la coupable complicitéde ses propres diplomates, lui ont infligées à Berlin,
La période liéroïque de Tintervention russe dans les aiïaires des Balkans est définitivement close. La Russie a fait plus que son devoir envers ses coreligionnaires orthodoxes, en ne reculant devant aucun sacrifice d'hommes et d'argent pour les affranchir du joug de la Porte. Lors même que les Bulgares et les Serbes ne se seraient pas montrés profondément ingrats h son égard, elle n'aurait plus le droit d*immoler ses intérêts les plus vitaux au profit de peuples qui ne sont, d'ailleurs, pour elle, que des parents très éloignés. Les rêvasseries slavophiles d'un cénacle de quelques lettrés moscovites ont fait à la Russie un mal incalculable. Celle-ci, tout en gardant ses sympathies aux Slaves de ta Turquie et de l'Autriche-Hongriej doit désormais concentrer tous ses efforts sur ses propres affaires. Comme épouvantail, le slavophilisme, ou le soi-disant panslavisme , peut rendre des services, mais il arrive des moments — et celui dans lequel nous sommes est de ce nombre — où un grand pays a mieux à faire que d'agiter des épouvantails,
Actuellement, il importe à la Russie de mettre ses côtes de la mer Noire k Tabri de l'attaque éventuelle d'une flotte ennemie; ce qui est plus essentiel encore pour elle, c'est d'ouvrir à ses vaisseaux Taccés delà Méditerranée, ce berceau de la civilisation européenne. La question des Détroits domine donc pour le moment toute la politique russe. De Constantinople la Russie n'a cure. Deux fois dans ce siècle elle en a été maîtresse, et deux fois elle Ta restitué au sultan, son possesseur légitime et le seul dont la présence dans cette ville soit sans inconvénient pour la Russie* Constantinople occupée par les Russes leur serait aussi funeste au point de vue politique qu'au point de vue religieux. Nous le prouvons suffisamment ailleurs; inutile d'insister là-dessus ici (2).
La question du libre passage des Dardanelles a donc pour
(i) La France et la Russie {Nouvelle Revue, V6 avril !S90]. \2) La Russie cùniemporainCj p, 283, etc. Pans, i891 .
la Russie la même importance vitale que celle de la reprise de r Alsace-Lorraine a pour la France.
Là se Lrouvenl les conditions dti do 7(1 des, seul principe d'une politique parallèle féconde. El qu'on ne s'étonne pas de nous voir assimiler ces deux problèmes. En les rapprochant l'un il*j lautre, nous ne faisons que constater une connexité créée par les ennemis mêmes de la France et de la Russie (1).
La revision des traités de Francfort et de Berlin étant le but indubitable que poursuivent la France et la Russie, leur alliance signifie donc une guerre prochaine pour réaliser cette revi^^ion? Nullement! Au contraire, Tobjct que se proposent les deux puissances bien déllni, ômi limité .\iirtoiii^ et leur alliance en vue de l'atteindre bien établie^ la perspective d*une guerre est reculée dans un avenir lointain. Protégées par leur union contre toute injure du fait de la Triple Allîîincej la France et la Russie ont tout intérêt à éviter Texplosion d'un conflit. Elles se trouvent en excellente posture pour travailler à fortifier leur entente, à attirer les Etats neutres dans Torbite de leur politique et à affaiblir ou même à rompre les liens de la Triplice. Les ennemis les plus déclarés de Ten tente franco-russe reconnaissent que depuis Cronstadt le Tsar est le véritable arbitre de la paix en Europe, Or, qui oserait mettre en doute Tamour d'Alexandre III pour la paiz? Les reptiles essayent bien d'insinuer que la Russie ne cherche qu'à gagner les deux ans, dont elle aurait besoin pour mettre ses armements sur le pied d'égalité avec ceux de TAllemagne et de ses alliés ; mais ceci est d'autant plus inepte qnll est évident que les membres de la ïriplice ne resteront pas non plus les bras croisés pondant ces deux années : leur prétendue avance resterait donc la même !
La constellation actuelle des forces en Europe présente trop d'avantages aux nouveaux alliés pour qu'ils les compromettent par quelque aventure hasardée. Les forts peuvent être calmes et
(1) Le priaca ds Bismarck reconnaît cette faute commise en avenant d^iia [&& Hambiirf}er NachriGhlen^ dti 3 septembre, que n pour une f^uerre «ntreprÎB© ^lu bénéfice d'intcriHî^ iiotrichietia ou auglaïs 1è fitror leulonious ferait défaut, et pur suite UD tactear essâutiel du euciiàà ", Ce n'était Traicneut pas la peine de trahir la Russie au Contrés de Berlin, de faire tant de fracas avec la création de la Triple Alliance et de jeter luï-méme le séculaire alU6 de la Prusse dans le^ bras dû la Frauce, pour an arriver à un tel aveu on à cet autre bicm plua eipUci-tu encore : n Les alli;mce3 sont très précieuses comme épouvantail; mais, quaud la guerre est déchaînée, leur solidité est mise à une rude épreuve ». Und darum Rduàer uitd Morder! aurait pu ajouter reit^chancelïerj une fois dans fa voie des regrets et du repentir!
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patients; le temps conspire avec eux. L'hégémonie allemande était condamnée à ragîLalion perpétuelle parce que, ne reposant que sur un malentendu, elle devait constamment faire illusion sur le véritable état des clioses. Sans cesse il lui fallait susciter quelque nouvel épouvantait pour amener ses alliés contre nature à se serrer peureusement contre elle. Le soleil levant de l'Alliance franco-msse chassera les fantômes, le continent pourra respirer librement et attendre, avec une entière tranquillité dVsprit, les événements destinés à mettre nu terme à rintolérable état de guerre latent^ qui l'oppresse depuis plus de vingt années. Chaque jour d attente vigilante contribuera à dissiper les ténèbres si industrieusement accumulées et préparera Topinion publique dans les deux camps à des solutions pacifiques également avantageuses pour toutes les parties : c'est à présent la tâche de la presse d'apaiser les haines fomentées par des excitations factices, d'éteindre les jalousies honteuses et de détruire les espérances injustifiées. Elle a là un grand et noble rôle à remplir,
La solution amiable'ne pourra être donnée que par un congrès réuni au moment propice, après que de prudentes négociations auront suflisamment déblayé le terrain. Convoquée trop tôt, avant qu'une entente préalable ait pu s'établir entre tous les participants, une conférence de diplomates ne pourrait qu'amener des catastrophes. Le futur Congres — pourquoi ne se tiendrait-il pas à Saint-'Péterflbourg? — aura une besogne presque aussi ard ue que Tancien Congrès de Vienne, mai s j s'il réussit à mettre finaux sourdes hostilités qui troublent le continent depuis tant d'années, il assurera lui aussi à TEurope un demi-siècle de paix et laissera un souvenir aussi impérissable que son aîné. C'est un empereur de Russie, Alexandre I"^ qui a été le bon génie du Congrès de Vienne, Pourquoi Alexandre III ne jouerait-il pas le même rôle au futur Congrès do Saint-Pétersbourg? Il a pour cela toutes les nobles qualités du cœur et de l'esprit; les plus acharnés ennemis de la Russie le reconnaissent sans hésitation. Après trois quarts de siècle écoulés, les cris de « Vive le Tsar! » retentissent de //{)• nouveau, enthousiastes, en France, DîeuveuiUe que, comme alors, \>^ " ils annoncent à TEurope une longue ère de paix et de prospérité,,.
Étant donné que la revision des traités de Francfort et de Ber* lin doit être la principale tâche du futur Congrès^ une conciliation entre les intérêts divergents est*elle réalisable? Peut-on trouver un terrain d'entente? Nous sommas persuadé que oui, et nous
essayerons d^esquisser à grands traîU les bases d'an accord qui donnerait à tous égale satisfaction.
1* La solution de la question des Détroits, écrivions-nous encore dans le Figaro à la date du 23 août, dépend du sultan qui, tôt ou tard, connaîtra où sont ses vrais amis, » Un scepticisme presque général a accueilli cette affirmation : dix jours plus tard, l'Europe apprenait qu'un accord était intervenu entre la Russie et la Porte sur le règlement de la question des Bétroits, au moins en ce qui concerne la flotte volontaire russe; presque en même temps, le télégraphe annonçait que le sultan avait entièrement changé son ministère, que le grand vizir Kiamil-Pacha, l'âme damnée de la Triple Alliance, était renvoyé et remplacé par Djevad- Pacha; en un mot, qu'une véritable révolution s'était accomplie dans la politique du sultan qui avait enJln fï reconnu où soni ses véritables amisn en se tournant avec confiance vers la France et la Russie. Noire prévision s'est donc réalisée de point en point, et cela avec une rapidité vraiment miraculeuse. Souhaitons d'être aussi bon prophète pour le reste de nosprédictioïis..*
De même, notre avis sur le droit du sultan de régler seul la question des Détroits a été entièrement confirmé par une autorité incontestable. A la date du 3 septembre, un organe autorisé qui reçoit les inspirations d'une des personnalités les plus compétentes en matière diplomatique, i>roovait que la Russie n'avait pas à s'arrêter aux stipulations du traité de Paris^ et ajoutait textuellement : « Dans la convention des Détroits, ajoutée au traité de Paris, il n'est question que du bon vouloir du sultan, une modification dam les dispositions de ce dernier amène itn nouvel étal de choses. Une autorisai ion spéciale donnée aux navires de guerre russes de passer les Délroils ne permettrait nullement aux autres puissances d'user de la même liberté. *»
L'organe autorisé d'où nous extrayons ces lignes, s'appelle les Hamburger Nûchriehlen et Tante ur de la citation n'est autre que le prince de Bismarck 1 En effet, le Congrès de Paris a simplement confirmé la convention de 1841 , relative à la clôture des Détroits, laquelle reconnaissait la souveraineté absolue de la Turquie sur les détroits de Conslantinople et des Dardanelles. Cette convention, conclue entre les cinq grandes puissances, après une lonj^ue crise qui avait failli mettre toute l'Europe en feu, a été établie uniquement dans T intérêt de la Turquie, et pour sauvegarder Tintégrité do son territoire. Il n'est pas inutile
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de rappeler que cette garantie fut accordée sur la demaude expresse de la France, et que Guizot la formula entérines bien plus énergiques encore. Or, le sultan, maître absolu des Détroits, est en mt^me temps le meilleur juge des conditions qui garantissent le mieux sa sécurité. Le traité de Paris, lui aussi, ne parle que de la wo/o«^e du sultan de taire respecter le principe d'apri^s lequel les Dardanelles restent fermées aux flottes des puissances. Les cris de rage et les menaces que la presse anglaise pro-* digue à la Porte, pour Tarrangement conclu, n'ont donc aucune raison d'être. Bien plus^ grâce au précédent créé par TAngleterre en 1877, le sultan avait parfaitement le droit d'ouvrir les Détroits même à des cuirassés russes, sans être pour cela tenu d'accorder le même traitement aux autres puissances européennes. C'est TAngle terre qui, en forçant contre la volonté du milan les Détroits en 1877, a elle-même annulé la partie de la convention de 1841 stipulant la fermeture des Détroits aux flottes militaires de toutes les puissances (Texception stipulée dans cette convention pour l'état de guerre ne se rapporte évidemment qu'à un appel au secours fait par le sultan lui-même). Elle serait donc la dernière à pouvoir réclamer contre un accord qui interviendrait a ce sujet entre le Tsar et le sultan.
Ajoutons toutefois que, si le sultan est libre d'accorder aux flottes du monde entier Vaccès dans les Détroits, il est obligé en même temps d'interdire Ventrée dans la mer Noire à toute tlolte autre que celle de la Russie. Ceci est un point capital pour les négociations à venir. En elfet^ la neutralité de la mer Noire, stipulée par le traité de Paris, a été abolie en 1871 par la conférence réunie à Londres, à la suite de la fameuse note du prince Gortscbakof déclarant que « Sa Majesté Impériale ne saurait se considérer plus longtemps comme liée aux obligations de ce traité en tant qu'elles restreignent ses droits de souveraineté dans la mer Noire ?>, Les journaux rusisesj sans en excepter le Nord si compétent d'habitude dans les questions diplomatiques, ont récemment, à tort, confondu les deux questions, Sî le sultan est maître absolu des Détroits, la Russie est souveraine de la mer Noire; et en admettant même ici le cojidommium de la Turquie, celle-ci a, comme maîtresse des Détroits, te strict devoir de ne pas laisser, sans le consentement de la Russie, pénétrer une flotte militaire sur un territoire appartenant à cette dernière. La Russie, de son côté, a le droit de prendre des garau-
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lies contre une pareille éventualité qui^ eo ipso^ élablîrait Tétat de guerre entre les deux puissances.
Le sultan, gardien des Détroits, no peut donc pas laisser une flotte hostile pénétrer dans une mer placée sous la souveraineté de la Russie. En échange de Touverture des Détroits à ses vaisseaux, le gouvernement du Tsar pourrait garantir Tindépendanee et Fin tég rite de l'empire ottoman j ce k quoi il s'est refusé en 1841. L'Angleterre trouvera déjà dans cette garantie une compensation importante pour le droit accordé à la Russie : elle pourrait en obtenir une bien plus grande encore, si la Russie s'interdisait solennellement toute Icntative ultérieure dans la direction de Hérat, et toute intervention dans les aiîaîres de T Afghanistan, La marche vers Hérat, « la clé des Dardanelles jî, n'a jamais été pour la Russie qu^un moyen d'exercer une pression sur le cabinet de Saint-James. Les Détroits ouverts alallottc russe, TAnglei erre sera à jamais délivrée du cauchemar d'une invasion russe aux Indes, Ayant obtenu le libre accès à la Méditerranée^ la Russie n'aura plus le même intérêt à s'avancer vers le golfe Persique: nouvel avantage pour l'Angleterre qui, de toute façon, n'aurait qu'à gagner à abjurer sa haine insensée contre la Russie.
Il est bien autrement difficile de régler à l'amiable la question de r Alsace-Lorraine. L^ Allemagne ne pourrait Jamais céder purement et simplement ces deux provinces conquises au prix de tant de sang et de sacrifices. L'idée d'en procurer le rachat à coups de milliards est plus que grotesque ; un pareil marché serait également déshonorant pour les deux pays : T Allemagne ne peut pas vendre les ossements de ses soldats ensevelis sous Metz et Strasbourg et la France est habituée à acquérir des territoires à la pointe de Tépée et non avec des gros sous.
Tous les Allemands doués de quelque clairvoyance se rendent chaque jour un compte plus exact du tort que fait à leur patrie la malheureuse coiiquête de 1871, De Tautre côté du Rhin se manifeste de plus en plus la conviction que le sort de Tunité allemande restera précaire et livré aux hasards de guerres sanglantes aussi longtemps que le nouvel empire traînera ce boulet. Nous avons devant nous une cinquantaine de brochures et d'articles de revues germaniques parus depuis deux ans qui tous, nonobstant leur diversité d'inspiration, laissent voir, soit cuver terne nt^ soit entre les lignes, la constante préoccupation de
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rAlsace*L orrai ne et le désir de trouver une issue honorable à rimpasso actuelle. Céder moyennant finance les pays annexés serait un déshonneur ; les neutraliser ne serait guère moins dangereux que d'en faire un État entièrement indépendant.
Mais pourquoi ne pas recourir à un échange de ces provinces que TAllemagne a payées si cher contre d'autres contréeîj dont la conquête a aussi coûté à la France le plus pur de son sang? La possession de T Alsace-Lorraine, fardeau écrasant pour TAllemagne, est une condition vitale pour la France. Celle-cîj dont la population n'augmento paSj n'a que faire de son empire indochinois, où elle ne peut déverser que le trop-plein de ses fonctionnaires; au contraire, ces régions seraient une source de puissance et de prospérité pour rAllemagne justement inquiète de voir chaque année tant de ses nationaux émigrer dans des pays non allemands. La vaste et fertile Indo-Chine, avec ses trente millions d'habitants et ses inépuisables éléments de richesse, constituerait un domaine d'une valeur incalculable pour l'Allemagne, surtout si cette dernière, au lieu de la coloniser par les procédés de la bureaucratie prussienne, donnait libre essor àTinitiative individuelle^ en suivant les traditions des anciennes villes hanséatiques. Au lieu de deux provinces foncièrement hostiles dont Toccupation Tépuise en armements et met tous les jours son existence nationale en danger, elle trouvera dans ses nouvelles possessions de Textrème Orient un accroissement considérable de puissance commerciale et maritime.
Exchange is no robber^, disent les Anglais ; une fois admis le principe de rechange, on s'entendra facilement sur les moyens de pourvoir à la sécurité des frontières, de dédommager T Allemagne des immenses dépenses par elle faites dans les provincesannexées.
Les monarques allemands auront-ils le courage moral de rompre avec les préjugés d'un autre âge et d'assurer à leur em* pire une solidité incontestable, première condition d'un avenir glorieux? Qui sait? Guillaume II a donné tant de preuves de sa grande indépendance inlcUectuclle!.,. Lui, si rempli des rêves bumanîtaires^ si désireux de résoudre les problèmes sociaux qui agitent le monde, n'agirai t-il pas dans Tiulérêt de sa gloire en admettant de son propre gré ce à quoi son successeur sera peutêtre obligé de consentir, sous la pression de TEurope coalisée pour mettre fin à un état de choses qui Tépuise et expose son avenir au péril de bouleversemeots sociaux? Nous ne voulons
pas appuyer sur un snjel si délicat, mais le lecteur comprendra à demi-mot, s'il possèrie celte faculté d'entrevoir Tinvisible, aussi indispandablc dans la politique pour créer de grandes œuvres, qu'elle Test dans les arts, les lettres et les sciences.
Dans deux beaux discours prononcés simultanément par M* Ribot et le général de Caprivij ces hommes d'Etat se sont également réjouis, et cela en termes presque identiques, de voir Téquilibre européen rétabli par la visite de Cronstadt. Nous doutons fort que la joie du chancelier allemand ait été aussi sincfere que celle du ministre des affaires étrangères français* Eu effet, ce qu'ils appellent par euphémisme le rétablissement de l'équilibre européen n'est, en réalité, que la substitution de T hégémonie franco-russe à celle de la Triplîce. S'il existait, sur le terrain politique, des arbitres souverains dont les décisions seraient acceptées avec une égale obéissance par tontes les parties adverses, comme le sont les décisions de l'arbitre sur le champ de manœuvres militaires, il n'y aurait pas de doute sur la véritable portée de l'alliancG franco-russe : c'est la défaite de la Triplîce dans la question d'Orient et la perte de TAlsace- Lorraine pour TAllemagne dans un avenir plus ou moins prochain. Le souverain qui voudrait épargner à l'humanité une guerre où dix millions de soldats armés de vingt mille canons s'entre-choqueraient dans un carnage sans exemple, en s'inclinant devant Tinévitable, occuperait dans Tbistoire du monde ^une des places les plus glorieuses!
Amener TAllf'raagne à l'échange de T Alsace-Lorraine contre TEmpire Indo-Chinois, et assurer à la Russie le libre passage des Dardanelles, telle serait la tâche principale du futur Congrès. En dehors des avantages déjà indiqués plus haut, l'Angleterre pourra obtenir encore des concessions dans la question de Terre- Neuve et ailleurs. LTtalie et l'Autriche, ayant consenti, dans une heure d'égarement, à garantir le traité de Francfort, seront mieux placées que personne pour prendre finiliative d'une pression à exercer sur leur puissant mais ruineux allié: il faudra leur faciliter cette tâche en garantissant à Tltalie son unité avec Rome pour capitale, en l'aidant à sortir de ses embarras économiques, et eu lui accordant certains avantages en Afrique, A l'Autriche ie Congrès rapportera le consentement de la Russie et de la Turquie à la prise de possession détinitive de la Bosnie et de THerzégovine ; révacuation de l'Egypte par les troupes
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britanniques sera la compensation à accorder à la Porte,
L^\lg6^ie et les autres possessions d'outre-mer suffiront largement aux besoins d'expansion coloniale de la France aussi longtemps que durera l'arrêt dans T accroissement de sa population, dont la première, sinon la principale cause ^ esta coup sur Tépuisement amené par les guerres du commencement de ce siècle. n faut à la France de longues années de travail pacilique et concentré à rintérieur pour que son tempérament national recouvre toute sa vigueur primitive.
Les deux grands problèmes de T Alsace-Lorraine et des Détroits relèguent à Tarrière-plan les autres questions qui agitent l'Europe ; celles-ci se régleront sans difficulté. C'est en travaillant dans le calme et le silence à leur organisation intérieure que les Serbes et les Bulgares se montreront dignes de la situation que la Russie leur a conquise au prix de son sang et que l'Europe serait peu disposée à leur maintenir s'ils continuaient à troubler son repos. Le remplacement du Cobourg par quelque prince orthodoxe, originaire des provinces balkaniques donnera satisfaction à la Russie sans effaroucher rAutriche-Hongrie. L*anta* gonisme ayant cessé d'exister entre la Russie et les puissances les plus intéressées aux affaires d'Orient, Tindépendance et Tîntégrité de T empire ottoman étant placées sous la sauvegarde collective de TEurope, les querelles intestines et les ambitions désordonnées de ces jeunes peuples à peine éclos à la civilisation perdront toute leur importance. La Grèce seule» par sa sagesse éprouvée, mériterait une récompense : la cession de Janina lui donnera satisfaction pour de longues années.
Lorsque la revision des traités de Francfort et de Rerlin aura mis fin à Tétat de guerre latent^ deux questions vitales pour l'Europe pacifiée s*imposerontà Tattention du Congrès : le désarmement et les réformes sociales, deux problèmes bien plus connexes qu'on ne le croit généralement.
Le désarmement ne devra pas se borner à une simple réduc tion des effectifs de paix, mais porter sur le système militaire tout entier ; le premier devoir des gouvernements continentaux serait de renoncer au service militaire obligatoire, le plus grand pas fait par T Europe vers le retour a Tétat barbare,
La Prusse, écrasée à lénaT a cherché à profiter par tous les
LA GUERRE Oi; LA PA13C?
moyens des dures leçons que la France lui avait infligées. De même que, cinquante ans plus Lard,MolLke a systématisé Tart de la gueiTfî tel qull se dégajLfeait des conceptions géniales de Napoléon I'% et en a fait une science aux lois précises et inélucLables, de même Scharnhorst el Gneisenau ont érigé ensystèmetes levées e n TU asse , a u x q u ell e s 1 a Fra u c e a va i i e o rec o u rs q uaii d 1 a p atri e était en danger j et ils ou t créé le service militaire obligatoire.
Les saignées à blanc que la France a subies par suite des guerres de la Révolution et du premier Empire ont épuisé sa sève et exercent encore à présent leur funeste influence sur raccroïssement de la population. Le service militaire obligatoire pour tous aura des conséquences bien plus désastreuses encore; il ruinera matérieîlement et intellectuellement les peuples du continent (que TAnglelerre est heureuse d'avoir pu, grâce à sa position insulaire^ échapper à cette folie mortelle!) et le jour de la révolution sociale^ il livrera la civilisation désarmée aux barbares de r intérieur, La durée de la présence sous les drapeaux sera forcément réduite k deux ans ou même à une année si TEurope garde le service universel; or, une telle armée fera peut- Hve encore son devoir dans une guerre étrangère, où Tenthousiasme patriotique et la haine do l'ennemi extérieur suppléeront à la discipline, mais elle sera impuissante en cas de guerre civile.
Le premier devoir d'un Congres décrétant le désarmement, sera d'arrêter cette étrange rétrogradation vers la barbarie ancienne que la Prusse a imposée au monde. Le continent reviendra aux armées permanentes avec cinq ans de séjour sous les drapeaux; UQ effectif de deux à trois cent mille bommes, pour les grandes puissances, suffira largement au maintien de Tordre à rintérieur comme à la défense contre les attaques du debors»
Les centaines de millions que chaque pays pourra ainsi économiser fourniront le moyen do résoudre éqoitablement les questions sociales dont se servent aujourd'hui des meneurs pour exploiter les ouvriers; la solution de ces problèmes deviendra plus facile aux gouvernements forts, sûrs de pouvoir réprimer énergiquement toute tentative de désordre.
De ces mesures dépend le salut de notre civilisation. ..
Septembre 1891.
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