L’ARMEE PRUSSIENNE MARCHE SUR LILLE
Car — et c’est là qu’est le traquenard — on ne dira pas que le corps d’Aix-la-Chapelle a pour objectif Anvers, 0,11 dira qu’il se dirige vers la frontière française .
A cette nouvelle terrible, répétée par les millions de voix de la presse à grand tirage, le paysan de la Bretagne ou du Cantal, le petit bourgeois patriote, l’ouvrier mal averti, persuadés que la France est attaquée, mettront sac au dos. Sans leur donner le temps de réfléchir, en toute hâte, dans les wagons à bestiaux, on les dirigera sur les plaines belges. L’armée allemande, troublée dans sa marche sur Anvers, leur tombera dessus.
Et voilà comment, par l’astuce d’un petit groupe de financiers et de diplomates, un grand peuple se trouvera tout entier entraîné dans une guerre qu’il,, n’aura pas voulue.
La seule chance de Paix
La guerre est-elle inévitable ?
Je ne crois pas.
Si dans la lutte économique, si âpre, engagée entre l’Angleterre et l’Allemagne des intérêts vitaux sont
en jeu, il n’en est pas de même pour la France. Et il faut toujours espérer qu’un sursaut de la conscience populaire, et la peur d’un soulèvement arrêteront les gens d’affaires avant le terme de leurs dangereuses intrigues.
Mais il faut qu’on le sache bien, ce sursaut de la conscience populaire ne se produira pas si les peuples ne sont avertis à temps.
Les coteries financières qui s’agitent dans les repaires des chancelleries sont peu nombreuses mais elles ont pour elles le plus terrible des atouts : l’ignorance populaire.
^ Les grands mots d’Honneur, Patrie, Drapeau, Défense nationale, au nom desquels, depuis des siècles, on a commis tant de crimes et fait tant de guerres injustes et inutiles, sont toujours puissants sur les masses.
Pour empêcher les financiers de s’en servir il faut éveiller l’opinion, secouer la torpeur où elle somnole.
Et surtout il faut se défier des prêcheurs de paix qui l’entretiennent dans une fausse sécurité.
Il peut convenir à des politiciens et à quelques naïfs de s’endormir dans le doux espoir de l’arbitrage obligatoire.
En fait, l’Allemagne a déclaré qu’elle ne l’accepterait pas ; et Sir John Gisher, chef suprême de la flotte anglaise et délégué à la Conférence de La Haye, a prononcé cette parole d’une brutale fran- * chise :
« En cas de guerre, dussé-je violer tous les règlements de toutes les Conférences de la paix, je n’ai t qu’un but : vaincre. Les diplomates s’arrangeront après. »
C’est donc une dangereuse illusion que de compter sur le règlement à l’amiable des grands conflits internationaux par l’arbitrage.
En ce moment, d’ailleurs, on constate, sous la pression des gouvernements et des financiers hostiles, un fléchissement de la propagande pacifiste dans les milieux bourgeois.
Même dans les masses ouvrières jusqu’ici réfractaires au militarisme, on essaye de faire pénétrer la fièvre militariste.
En Allemagne, des politiciens socialistes, et non des moindres, ont déclaré à la tribune du Reichstag qu’en cas de guerre pas un socialiste allemand ne manquerait à l’appel.
En Angleterre, un socialiste comme Blatchford a lancé une brochure retentissante : Le Péril Allemand ^ qui est un appel direct aux passions chauvines, et le Congrès du Labour Party, avec Hyndman, a voté le renforcement de la flotte de guerre.
En Fi ance même, voici que Jaurès, oubliant le cri * traditionnel de son parti : « Plutôt l’insurrection que la guerre î » sous prétexte d’organiser « l’armée nouvelle » propose de militariser nos enfants dès l’école primaire, exiger que tous les avocats, médecins, proesseurs, produits par la bourgeoisie soient officiers,
A prêche, avec son éloquence habituelle, le retour aux traditions patriotiques et guerrières de 1792 î
C’est contre ce réveil des passions chauvines qu’il faut maintenant se défendre.
Pour cela, un seul moyen : Instruire le peuple sur la vraie situation de l’Europe ; l’habituer à discerner sous les conflits diplomatiques les intrigues des gens d’affaires, lui montrer sous les grands mots Honneur, Patrie, Sécurité Nationale, les commandes, les concessions et les emprunts qui sont les vrais mobiles , des guerres. Et alors, le jour où on l’invitera à aller se faire trouer la peau dans les plaines de Belgique pour assurer les dividendes du Creusot, un si formidable sursaut de la conscience populaire se pro- * duira, non seulement chez les ouvriers, mais chez les paysans et les petits bourgeois, que l’oligarchie financière reculera, et que les hommes de proie s’arrêteront au seuil de leur crime.
C’est là la seule chance de paix qui nous reste...
Aux hommes de cœur d’oser dire la vérité I H Mai 1911 .
Imp. Coop. Ouv., Villeneuve-St-Georges