I 92 S3 94 M 96 97 ANNÉES
1900 01 02 03 o; 05 06 07 08 09 1910 II 12
ORIGINES ET ÉVOLUTION DE LA NATION ROUMAINE 5l
La production roumaine consiste, presque en totalité, en céréales, pétrole, forêts.
L'intlustrie roumaine, sauf celle du pétrole, est très réduite. Elle produit à peine i5 °/o des objets manufacturés que le pays importe de l'étranqer. L'industrie textile produisit cependant en 191 1 pour 35i millions de francs. Celle du fer est presque inexistante, faute de minerai et de charbon. Dans l'extraction du pétrole, l'Angleterre est intéressée pour 3i *»/o, l'Allemagne pour 87 °/o. L'exportation des produits industriels du pétrole, en 1918, se portait vers la France pour 29 millions de francs, vers l'Angleterre pour 24 millions, vers l'Egypte pour 10 millions, vers l'Allemagne pour 25 millions, vers l'Italie pour 12 millions; le reste se répartissait en quantités moindres entre divers autres pays. L'État roumain a su organiser l'exploitation du pétrole et des produits du pétrole. Depuis 191 2 il a construit trois plpe-lines allant des zones pétrolifères des Carpathes jusqu'à Gonstantza : une conduite pour le pétrole brut pouvant débiter i million de tonnes annuellement, les deux autres pour le pétrole raffiné et débitant 760.000 tonnes annuellement. L'Etat construisit en outre dans le port de Gonstantza des réservoirs et tout un outillage perfectionné destiné à faciliter le chargement des navires et pouvant contenir jusqu'à 200.000 mètres cubes de produits pétrolifères.
L'Etat s'est aussi occupé de créer un régime de liberté et d'égalité entre les producteurs de pétrole ; il a réglé entre autres la consommation intérieure en prenant des mesures pour empêcher que la concurrence de quelques grandes entreprises n'écrasât les petits producteurs ou raffineurs. L'exportation roumaine se faisait presque en totalité par voies maritimes à travers les détroits turcs et se dirigeait en grande majorité vers la Belgique, la Hollande et l'Angleterre. Le mouvement sur le Danube est intense : l'Angleterre y participe en première ligne. La marine marchande rou-
Jl? LA (il'EKHE UoUMAIM;
inaine comprenait, en 1896, 61.000 tonneaux, tandis qu'en 1916 elle montait à 289.000 tonneaux. Les lignes de chemins de fer se sont multipliées de o kilomètre en 1866 à 3.843 kilomètres (dont 3.709 pro[)riété de l'Etat) en 1916; les routes carrossables, de 1.0G8 kilomètres en 1866 à i^y.Oyo kilomètres en 191 2.
Les finances du pays étaient très prospères. Le budfjet, qui se chiiîrait à 39.208.014 Ici (francs) en 1862, a atteint 646 millions pour les prévisions de l'exercice I9i6-r9i7, dont un sixième à peine était consacré à l'armée ('). Cette croissance était normale et allait de pair avec l'augmentation de la richesse du pays. Aussi le budget se soldait-il régulièrement avant la guerre par un excédent qui variait autour de 5o à plus de 100 millions annuellement. La dette publique était de 1.462.708.000 lei. La couverture or des billets de banque était de 56 °/o, alors que la loi roumaine n'exige que 33°/o. L'actif en or de la Banque nationale de Roumanie montait, le 2 décembre 19 17, à 670 millions. Les souscriptions à l'emprunt national intérieur, que l'Etat demanda en 19 16 jusqu'à concurrence de i5o millions, sont montées à plus de 4oo millions et ont dû être arrêtées avant le terme fixé.
On peut affirmer, pour conclure et exprimer de façon palpable le degré de développement national roumain, que la puissance économique de la Roumanie était devenue approximativement égale à la somme de la puissance économique de tous les autres Etats balkaniques pris en bloc. Les chiffres de son commerce extérieur et de son budget le prouvent. Et son progrès était en cours d'ascension constant au moment où la guerre mondiale devait éclater.
Il est intéressant enfin de noter quelques-unes des relations économiques que la Roumanie a eues avec les grandes puissances qui sont aujourd'hui en guerre. Alors
(i) El cependant l'armée, de 17.379 hommes en 1860, est devenue une armée de 600.000 jusqu'à 800.000 combattants en 1916.
ORIGINES Eï lîVOLUTION DH LA NATION ROUMAINE 53
que l'Anglelerre, la France, l'Aniérique, l'Italie négligeaient le marché roumain, l'Allemagiio, qui surveillait minulieiisomeut le développement extraordinairement rapide de la Roumanie, y fit par tous les moyens une politique économique des plus actives. Il y a peu de pays où la France, par exemple, aurait pu développer une activité plus utile ; cependant, d'une imporlalion, il y a trente ans, allemande de 7 millions et française de 35 millions, rAllemagne arriva, en 1910, à pLicer ses produits sur le marché roumain pour i38 millions de francs et l'Autriche-Hongrie pour 98 millions, alors que la France tombait à 25.5oo.ooo francs ! Les Austro-Allemands importaient en Roumanie avant la guerre des marchandises montant à 80 °/o de l'importation totale, alors que l'exportation du royaume vers les pays de l'Entente montait à 75 °/o du total ! L'instrument financier fut le moyen principal que l'Allemagne employa pour accaparer ainsi le marché roumain. Berlin est arrivé à posséder de cette manière 2 milliards de marks en valeur roumaine et fit spécialement d'une politique bancaire admirablement organisée son outil essentiel de pénétration. Les Austro-Allemands introduisirent des sommes énormes dans les banques roumaines sans parler des assurances, des pétroles, des exploitations forestières. Le crédit allemand fut très largement ouvert à toute entreprise roumaine, alors que les banquiers alliés et spécialement ceux de France s'abstenaient presque complètement, et que, dans leurs pays respectifs, les traites souscrites par les Roumains, même à termes très courts, étaient empêchées de circuler. Enfin, on n'a jamais voulu admettre à la ^Bourse de Paris les valeurs d'Etat roumaines. Malgré tous les efforts faits à plusieurs reprises par les gouvernements roumains, ces derniers se virent toujours refuser |un emprunt en France ou en Angleterre, alors qu'à Berlin on leur prodiguait tous les avantages et toutes les facilités.
Nous avons peut-être appuyé trop longuement, au gré
du lecteur de ces lignes, sur l'esquisse que nous venons de finir de l'évolution historique du peuple roumain. Ce développement était cependant nécessaire, en présence d'un événement historique de l'envergure de la déclaration de guerre en 1916 de la Roumanie. Celle-ci, confiante en ceux dont elle faisait ses alliés, jouait ainsi d'un seul coup toute son existence, son passé et son avenir; cette détermination ne saurait simplement s'expliquer par une situation politique momentanée, mais se rattache, selon une fatalité inéluctable, à toute l'évolution antérieure de l'histoire et de la mentalité d'une nation.
ORIGINES ET livOLUTION DE LA NATION ROUMAINE 55
V — LA POLITIQUE GÉNÉRALE EUROPÉENNE PAR RAPPORT A LA ROUMANIE CONTEMPORAINE
Le tableau de l'évolution historique et de la situation économique de la Roumanie contemporaine doit être complété par quel(jues indications sur la politique générale européenne des dernières dizaines d'années, en tant qu'elle touche aux intérêts de l'Etat roumain.
L'Europe moderne a une structure générale qui devait être la cause profonde des grands événements auxquels nous avons assisté pendant cette guerre. La moitié occidentale de l'Europe était déjà arrivée avant la guerre mondiale à un équilibre à peu près stable de ses nationalités, ces dernières ayant réussi, les unes même depuis bien longtemps déjà, à former, au point de vue national, des Etats normaux. En dehors de la question tragique de r Alsace-Lorraine, laquelle depuis 1870 formait comme une plaie profonde ouverte au cœur même du continent, les problèmes économiques et coloniaux, ou alors des appétits tout simplement injustifiés, pouvaient seuls encore déranger cet équilibre.
Malheureusement, l'aspect de l'Europe était tout autre en Orient et au centre du continent.
En Orient, de tout un côté, l'Empire russe couvrait, sous l'apparence de son imposante façade, un monde d'aspirations sociales et nationales qui, comprimé par un régime asiatique, attendait seulement l'occasion la plus favorable pour faire une explosion retentissante et inattendue. Cette partie de l'Europe constituait et constitue encore un tout à part, bien différencié de l'Europe Occidentale par sa mentalité et sa stnicture spéciale, en général trop peu connues. Au centre du continent, d'un autre côté, un second groupe
se dessinait netlement : une multitude de nationalités relativement petites s'agitait pour leur droit à la vie, essayant d'un commun accord de faire éclater les cadres compresseurs de la double monarcliie des Habsbourg dans lesquels elles se trouvaient prises comme dans un étau par le jeu aveugle du hasard et des fatalités historiques. Leur activité les dresse ainsi ensemble contre les deux nations qui les oppriment, les Allemands d'Autriche et les Hongrois. La mosaïque de ces nationalités se prolonge enfin vers le sudest de l'Europe en y constituant un troisième groupe, celui des peuples balkaniques. Ces derniers sont surtout caractérisés par leur histoire toute remplie de l'influence turque, dont ils sont aujourd'hui libérés, mais qui a considérablement retardé leur développement. Leurs limites ethnographiques ne présentent pas une netteté facile à reconnaître, à cause de ce passé même. L'inimitié réciproque de ces nationalités est d'une intensité peu croyable et forme peut-être une des caractéristiques de ce groupe. Le problème de leurs frontières nationales, compliqué par celui des Détroits, constitue ce qu'on appelle la question d'Orient. La mauvaise organisation politique de ces trois grandes parties de l'Europe en a fait autant de foyers de continuelles injustices et de graves menaces dirigées contre la civilisation elle-même : c'est un fait que l'opinion publique des grands États occidentaux et leur diplomatie officielle surtout, toujours rétrograde, réactionnaire et impérialiste, a trop peu profondément pris en considération, mais c'est un fait indéniable.
A l'intersection de ces trois grands ensembles européens, formant leur point de jonction réciproque et en quelque sorte le pivot de leurs mouvements généraux, se trouve géographiquement et historiquement la nation roumaine. C'est ce qui fait acquérir au problème roumain une importance spéciale dans la politique générale de l'Europe, pour tout observateur un peu attentif. L'histoire roumaine n'a
toujours été qu'une continuelle illustration de cette donnée primordiale; les Roumains ont rempli, avec un remarqiiahle instinct de conservation et de résistance, le rôle que la fatalité historique leur a imposé en les plaçant là où ils se trouvent.
Ils ont en effet tout d'abord formé une barrière infranchissable pour l'Empire turc dans sa marche triomphale allant du sud-est vers le centre de l'Europe civilisée. Ils ont ensuite empêché une croissance dangereuse de l'influence de l'Europe Centrale, tant directement sur les Balkans, en couvrant ces derniers de leur masse ethnique et politique, que vers l'Orient russe : ce fut la résistance des Roumains contre l'envahisseur hongrois et ensuite contre la politique d'extension de l'Autriche. Ils ont enfin rendu impossible, par leur existence à l'endroit où ils se trouvaient, une jonction des Slaves de Russie avec ceux des Balkans et de l'Adriatique, lesquels auraient sans cela bien vile perdu leur individualité et auraient ainsi formé avec les Russes un immense empire slave qui aurait été un grand danger pour l'Europe.
Les Roumains ont perdu à ce triple rôle la possibilité d'un développement politique normal. Ils n'ont pu faire subsister que l'indépendance de la partie de leur territoire qui a constitué jusqu'à nos jours le royaume de Roumanie, et cela grâce seulement au profit qu'ils ont su tirer de la rivalité des trois grandes formations politiques qui les entouraient. Leur résistance a été aidée, dans une mesure remarquable, par le fait de l'originalité puissante de la nationalité roumaine, si fortement distincte de toutes celles qui l'entourent; cette résistance est aussi devenue plus aisée par l'importance exceptionnelle que la politique européenne a dû finir par reconnaître à deux faits considérables. Le cours inférieur et les bouches du Danube, dominés nécessairement par les Roumains, forment en effet et tout d'abord la seule grande voie naturelle qui unit à l'Orient tout le
centre et l'occident de l'Europe ; le Danube est la voie la plus parfaite de communication entre l'Europe civilisée et l'Asie Occidentale. Le territoire national roumain domine incontestablement d'un autre côté, par sa forme et sa situation, non seulement ce fleuve, mais aussi toute l'entrée de la Péninsule balkanique elle-même ; il forme ainsi comme un bouclier qui couvre à distance Constantinople et les Détroits.
C'est sur cette situation générale de l'Europe, comme sur un immense canevas, que sont venus se broder avec tous leurs détails les événements individuels qui ont formé l'histoire contemporaine de l'Orient et finalement, de nos jours, de l'Europe entière. L'histoire de la Roumanie n'en a été qu'une conséquence.
Les trois grands ensembles politiques, qui ont subsisté sous une forme anormale et agressive jusqu'à ces derniers temps, comme trois menaces contre l'idée même que l'humanité moderne se fait de la justice, ont eu chacun une histoire diflérente. La cohésion de l'ensemble russe ne fut maintenue que grâce à la France surtout. L'Allemagne infusa d'un autre côté une vie , artificielle à l'Autriche-Hongrie. Quant aux Balkans, ils furent abandonnés au cours sanglant et sinueux de leur propre destinée : au lieu de diriger leur évolution vers son aboutissant normal et équitable, l'Europe, par ses intrigues, y prépara même en grande partie les conflagrations locales dont devait sortir l'étincelle qui allait incendier le monde entier.
L'histoire de la Russie contemporaine a été déterminée par l'appui que la France lui a donné. Sans cet appui, les faiblesses de ce grand Empire lui auraient très probablement depuis longtemps ménagé de très graves déboires; dominé par une bureaucratie inintelligente et corrompue, le monde politique qui l'a dirigé était de beaucoup au-dessous de sa tâche : quand il n'était pas préoccupé uniquement de ses propres intérêts égoïstes et personnels, il était en général dominé par les idées réactionnaires jusqu'au
point d'en faire un(3 religion. Les nécessités internationales seules expliquent du reste le rapprochement à première vue incompréhensible cpii s'est produit entre cet empire à allure asiatique et la P'rance républicaine. Blessée en effet dans sa chair et humiliée sans possibilité d'oubli par la conclusion que l'Allemaque a imposée à la guerre de 1870, la France chercha à se garantir contre une nouvelle agression et tendit sa main inquiète, par-dessus la tête de l'Allemagne, au grand Empire des Tzars. Elle n'avait pas le choix. Mais, par ce fait, elle prolongeait sans s'en douter l'agonie de cet empire et donnait à son gouvernement les moyens désespérés dont il avait besoin pour brider la révolution populaire et en ajourner l'explosion. L'Empire russe, €11 Orient, put ainsi se maintenir encore jusqu'à ces derniers temps, avec une puissance apparente formidable.
Dans l'Europe Centrale, ce fut l'Allemagne qui domina.
Après 1870, l'Empire allemand cherchait à consolider sa situation prépondérante en Europe. Après avoir un moment louvoyé du côté de la Russie, Bismarck avait fini par trouver l'appui docile qu'il cherchait : ce fut la Triple Alliance. Avec une rare prévoyance, il avait fait tout d'abord de l'Autriche, dès 1866, un État exclusivement dévoué aux intérêts allemands, en instituant le dualisme avec l'aide des Hongrois. Deux nations devaient ainsi dominer complètement toute l'Europe Centrale sous une dynastie allemande : les Allemands d'Autriche et les Hongrois; ces derniers surtout étaient naturellement intéressés à maintenir la nouvelle structure de la Monarchie et aidés pour cette cause par Bismarck à conquérir une situation prépondérante sur Vienne elle-même. C'est ce qui fit que la Double Monarchie devint de plus en plus un simple prolongement et un instrument dévoué de la puissance allemande (').
(i) Jules Chopin, L'Autriche-Hongrie « brillant second » {Mercure de France, 16 mars 1916). Voir aussi, entre autres, les travaux de M. André Chéradame sur l'expansion pangermanique, pleins de précisions suggestives.
6o LA GUERRE ROU>LVINE
Détournant d'un autre côté pour tout jamais de l'AUemaçjne les regards de convoitise de la maison d'Autriche, Bismarck lui ouvrit la perspective d'une extension dans les Balkans; il fit miroiter, devant ses yeux éblouis, les plaines de la Macédoine avec Salonique au bout : pour commencer, il lui octroya, en 1878, l'administration de la Bosnie et de l'Herzégovine. Depuis, la politique extérieure de l'Autriche- Hongrie, mise au sersdce de l'Empire allemand, devint exclusivement et de plus en plus balkanique. Prise ainsi dans l'engrenage du mouvement où elle fut irrésistiblement lancée par la main puissante de Bismarck et dominée par la nécessité de couvrir au moins de succès extérieurs les déboires que sa politique d'oppression lui faisait subir à l'intérieur, elle aboutit, selon une fatalité tragique, mais normale, à l'ultimatum de 1914 à la Serbie.
Cet ultimatum fut le résultat d'un sinistre complot entre l'Allemagne et la Monarchie austro-hongroise. Pour mieux dire cependant, ce fut surtout un complot entre l'Allemagne et la Hongrie, devenue en fait maîtresse de l'Autriche-Hongrie. « L'empereur Guillaume H savait qu'il pouvait en tout état de cause compter sans défaillance sur le facteur hongrois. C'est sur cette base qu'il se décida à bâtir tout son édifice ('). » Les instruments de son influence en Autriche-Hongrie étaient en effet « les Hongrois et le. comte Tisza » (^). Au cours de la guerre mondiale, enfin, l'impossibilité absolue où se trouvait l'Autriche-Hongrie de se dégager de l'emprise allemande s'est manifestée avec éclat (5).
La Triple Alliance, basée ainsi avant tout sur l'asservissement irrémédiable de l'Autriche et enfin aussi sur les
(i) Jean Larmeroux, La Politique extérieure de ['Autriche-Hongrie de 1875 à iqi4j tome II. Paris, Pion, 1918, p. A33.
(2) Id.j ibid, p. 432-435.
(3) Voir les discours du comte Czernin, spécialement celui du 11 décembre
ORIGINES 1;T KVOLUnON DE 1,A NATION UOUMAINE 6l
inlnçjucs que le Gouvernement allemand sut faire aboutir entre l'Italie et les jtuissaiiccs occidentales, fut un outil admirablement iac^onné pour le but que Bismarck s'était proposé d'atteindre : la consolidation définitive de l'Empire allemand et une situation qénérale qui fasse de l'Allemagne l'arbitre de l'Europe. Mais, par cette combinaison devenue Taxe de la politique qermanlque, l'Allemagne prit un intérêt vital à la conservation de la monarchie des Habsbourg et, après avoir réalisé dans les cadres de l'Empire allemand son unité nationale, elle se trouva ainsi entraînée dans toutes les vicissitudes que comportait le grave problème de l'Autriche-Hongrie. C'est ce qui fit que, dès ce moment, la politique allemande, au lieu de se contenter d'un développement normal de la race, solidarisa en principe son sort à celui du maintien de l'unité politique effective de cet ensemble maladif et gros de complications, que nous avons noté, au début de cette partie de notre esquisse, au centre de l'Europe.
Une seconde période politique, encore plus grave par ses conséquences, commence pour l'Allemagne avec les successeurs de Bismarck. Basée sur la force formidable que ce dernier lui fit acquérir par la réalisation de ses desseins et poussée en même temps par le merveilleux élan de son développement intérieur, l'Allemagne commença, avec une méthode et un soin extraordinaires, sa politique mondiale. Nouvelle venue, elle chercha, d'un côté, à se créer un empire colonial et à déployer toute sa puissance sur l'Océan, ce qui devait nécessairement la mettre en conflit avec l'Angleterre et décider ainsi cette dernière à incliner vers la France. D'un autre côté, l'Alleïnagne, roulant fatalement sur la pente où elle-même s'était glissée, en créant la Double Monarchie et en liant son sort à l'existence de cette dernière, jeta son dévolu sur l'Orient européen et sur l'Asie Mineure. C'était, sans qu'on le remarquât, plein de gros dangers ; mais c'était aussi son dessein le plus
grandiose. A défaut de menues colonies lointaines, l'Allemagne, devenue catégoriquement impérialiste en Europe môme, pensait avoir ainsi à portée de sa main le plus magnifique empire colonial qu'elle aurait pu rêver, un empire qui commençait à ses côtés en Europe même, qui s'étendait indéfiniment en Asie par la Péninsule balkanique et qui devait lui donner une puissance économique et militaire que rien n'aurait pu ensuite arrêter dans son développement croissant et invincible.
La ligne de chemin de fer de Hambourg au Golfe Persique et le Danube devaient constituer comme les épines dorsales de cette merveilleuse construction. Maîtresse sans retour de l' Autriche-Hongrie et jouant comme d'un simple instrument de toute l'action de cette puissance pour se créer une situation de plus en plus solide en Orient, elle ne négligea rien, en fait d'action morale et politique, pour obtenir la vassalité de la Turquie. L'égoïsme personnel d'Abdul-Hamid, la menace russe et l'aveuglement du reste de l'Europe rendaient la Turquie toute disposée à accepter cette protection active et en apparence désintéressée. La Bulgarie fut gagnée à jouer le double jeu grâce auquel elle dupa l'Entente, jusqu'au moment même de son entrée dans la guerre actuelle, par le traité secret conclu dès avant la première guerre balkanique avec l' Autriche-Hongrie : la Bulgarie y gagnait le titre de royaume et la possibilité de réaliser l'idée fantaisiste qu'elle se/aisait de son droit à l'extension territoriale. La Roumanie, immobilisée par un traité qui la liait à la Triple Alliance, lequel, quoique purement défensif, la mettait dans l'impossibilité d'agir selon ses propres intérêts à cause du peu d'appui qu'elle pouvait espérer dans la Russie, paraissait devoir être docile aux desseins allemands. L'Orient s'ouvrait ainsi à la puissance allemande. Le Danube et les Balkans devenaient la voie de la conquête allemande de l'Orient. Par cette voie, l'Allemagne pénétrait dans l'Asie Mineure, pouvait exploiter les richesses extraor-
dinaires qui s'étendent juscju'au Golfe Persique et, prenant cette contrée comme centre de rayonnement moral et politique en Asie, compter s'ouvrir des possibilités indéfinies dans toutes les directions : l'Arabie, l'Inde, rEfjypte, devaient tôt ou tard tomber sous l'influence directe de cet immense empire. Les derniers événements de la guerre en Orient et en Russie étaient enfin tout près d'ouvrir une scène encore plus vaste à l'activité et à la domination allemandes ; si on n'y fait pas bien attention, une nouvelle et immense zone d'influence pourra s'offrir à l'Allemagne, même après sa défaite militaire en Occident : ce sera la Russie tout entière.
L'Allemagne serait arrivée ainsi non seulement à se suffire à elle-même économiquement, si son plan avait réussi, mais encore, après avoir étendu son influence décisive sur toutes les régions qui entraient dans ses desseins, à dominer le globe et finalement à l'asservir de toutes les façons. La base de tout cet échafaudage devait être l'organisation qu'elle aurait voulu donner à l'Europe Centrale et Orientale : la « Mittel-Europa », qu'elle avait déjà commencé à'esquisser au cours de la guerre actuelle conformément au plan minutieusement étudié depuis longtemps par ses politiciens économistes. Cette construction devait évidemment avoir pour noyau et centre de direction l'Allemagne; elle devait avoir pour axe naturel se dirigeant vers l'Orient, le Danube, et, pour point dappui à son extension en Asie, la Péninsule balkanique (').
C'est pourquoi, pour revenir à la Roumanie, cet État devait à tout prix entrer favorablement dans la combinaison organisée par l'Empire allemand. La forme et la situation seules du territoire roumain pouvaient constituer une menace qui était capable de faire crouler toutes les possibilités du
(i) Le comte Gzernin précisait en termes excellents l'importance des Balkans pour l'Allemagne : « L'Allemagne respire par les Balkans, i (Deutschiand athmet durch den Balkan.) (Discours de juillet 1918 devant la Haute Assemblée.)
G4 LA GUEHRE UOUMAINE
plan (]içjanlesque conçu par Berlin. L'Etat roumain domine en elFet le Danube et coupe, comme d'une barrière transversale, par sa position et sa forme, l'entrée de l'Orient balkanique pour toute entreprise venant de l'Occident. Une Roumanie défavorable pourrait obstruer cette entrée ou tout au moins troubler gravement sa sécurité par une simple menace dirigée vers le sud-ouest. Une Roumanie amie était donc indispensable, une Roumanie forte et ennemie était la ruine de l'entreprise de domination que l'Allemagne commençait à réaliser. C'est ce qu'on a trop peu connu en Occident jusqu'à nos jours. L'Allemagne, au contraire, s'est parfaitement rendu compte de l'importance de l'État roumain et ce n'est qu'ainsi que s'expliquent la rage et la persévérance extraordinaires avec lesquelles elle attaqua la Roumanie quand celle-ci osa lui tenir tête définitivement en déclarant, en 19 16, la guerre à l' Autriche-Hongrie. L'effort militaire formidable que fît l'Allemagne contre la Roumanie ne pourra jamais assez être apprécié : elle le fournit même avec le risque de son échec de Verdun. Aucun sacrifice ne semblait ainsi inutile à l'Allemagne; elle aurait encore fait marcher, au besoin, le double même des troupes qu'elle a effectivement envoyées pour écraser la résistance roumaine (') : on sait que tout était en effet préparé pour cette éventualité.
On voit bien, si toutes ces énonciations sont exactes, de quelle importance pourrait être à l'avenir une Roumanie puissante et amie des Alliés, dominant, au milieu de la grande masse des peuples slaves qui l'entourent, le cours du Danube et abritée par le massif montagneux de la Transylvanie. Ces observations sont, du reste, confirmées d'une façon extraordinairement brillante par tout le texte du traité de paix que les Allemands ont voulu imposer à Bucarest à la Roumanie qu'ils croyaient vaincue ; ce traité vou-
(1) Voir, sur l'importance de ces effectifs, p. loo-ioi.
OHKilNES ET ÉVOLUTION DE LA NATION ROUMAINE 65
lait faire en clTet de force de la Roumanie, et au delà, au profit de rAlleinayue, ce que la nation roumaine a refusé lie devenir de par sa propre volonté, car pendant cette t|uerre, elle a encore une fois rem[)li son rôle historique en essayant de s'opposer au débordement de l'Europe Centrale sur l'Orient; seul un Etat roumain puissant et bien soutenu, sans restriction aucune, de la part de ses alliés d'aujourd'hui, pourra éviter à l'Europe le retour d'un danger semblable.
Pendant que l'Allemagne tournait ainsi toute son attention et sa volonté de puissance vers l'Orient en général, la France et l'Angleterre laissaient chaque jour perdre une partie de l'influence historique qu'elles y possédaient, sans remarquer que c'était le plus puissant atout qu'elles mettaient elles-mêmes entre les mains de leur ennemi.
L'Angleterre avait longtemps réglé son attitude, spécialement par rapport aux Roumains, d'après sa politique générale en Orient, basée sur l'intégrité de l'Empire ottoman. C'est en s'appuyant sur ce principe qu'elle n'avait pas toujours regardé d'un œil favorable, au milieu duxix= siècle, l'élaboration de la Roumanie moderne; elle donna toute son attention aux régions situées au sud du Danube, oubliant l'importance capitale de la Roumanie. Dans les derniers temps, elle se désintéressa presque complètement de ce dernier pays devenu indépendant, malgré la sérieuse importation de grains qui lui venait de Roumanie et malgré la perte de la suprématie qu'elle avait eue à un moment donné au point de vue du commerce fluvial sur les bouches du Danube. C'était regrettable au point de vue anglais lui-même, car, sans même parler du débouché économique que la Grande-Bretagne négligeait ainsi, la question des bouches du Danube fait partie intégrante du grand problème des Détroits, ces derniers n'étant qu'un prolongement de celles-là. Et l'on sait l'importance que peut avoir au point de vue de la route maritime des Indes la position de
06 LA GUERHE ROUMAINE
flanc (lu Bosphore et des Dardanelles, de même que l'on connaît la gravité que pourrait acquérir la question de la possession de la Mer Noire au point de vue de la domination du chemin terrestre qui unit l'Europe à l'Inde. L'Allemagne, au contraire, basait sur cette domination toute sa politique en Asie Mineure ; elle faisait tout son possible pour réaliser ses desseins à ce sujet avec une ténacité merveilleuse et un soin méticuleux. A cet effet, elle accordait à la Roumanie une importance toute particulière (') et essayait, par tous les moyens possibles, de captiver sa sympathie.
Quant à la France, la politique inaugurée par le second Empire, considérée un moment comme une simple utopie à cause du douloureux échec de 1870, constituait en réalité une visée géniale qui devait dominer l'avenir. A partir de 1870 cependant, la France, uniquement soucieuse de sa sécurité immédiate, détourna son attention de cette conception qui devait finir par s'imposer avec éclat au cours de la guerre mondiale et en même temps ne prêta plus le même intérêt qu'auparavant aux choses de l'Orient. Ses relations officielles avec la Roumanie devinrent plutôt froides grâce aux intrigues des intéressés et à la lumière dans laquelle ces derniers savaient présenter en France l'adhésion roumaine à la Triple Alliance : ceci arriva malgré l'écho de la chaude sympathie qui venait à la France en toute occasion de la part du peuple roumain. La mentalité de ce dernier, si proche voisine de celle du peuple français, s'alimentait en effet directement et presque exclusivement depuis plus d'un siècle à la source même de la littérature et des sentiments français. La Roumanie est, à ce point de vue, un pays quasi français, et la langue française constitue presque
(i) Il est à noter que tous les ministres envoyés par l'Allemagne et l'Autriche- Hongrie en Roumanie ont toujours été des hommes politiques de tout premier ordre. La plupart, du reste, ont occupé les postes de chancelier ou de ministre' -des Affaires étrangères dans leurs pays respectifs.
une seconde langue maternelle dans laquelle parlent et pensent les Roumains cultivés : il est vraiment étonnant que la France n'ait pas voulu remarquer jusqu'à présent ce fait indéniable et presque unique, et surtout qu'elle n'ait pas tout tait pour en tirer toutes les conséquences favorables pour elle. La France nécjlirjea ainsi de profiter tant économiquement que politiquement de la situation absolue de priorité dont elle bénéficiait sans peut-être même s'en douter et que l'Allemagne essayait de miner par tous les moyens possibles. C'est un vrai miracle que cette situation ait persisté et que les efforts méthodiques et persévérants des Allemands n'aient abouti à rien.
L'Italie enfin, par sa faute et par celle des Roumains peut-être aussi, ne comprenait pas encore que le problème capital de sa politique extérieure moderne concernait les Balkans et que là, tout comme contre l'Autriche-Hongrie, elle avait un allié naturel tout indiqué, dont elle aurait dii tirer de très sérieux profits. L'Etat roumain en effet, tout en ayant une forte influence dans la Péninsule, par sa situation géographique et son importance relative, ne pouvait avoir aucun intérêt contraire à ceux de l'Italie, alors que toute son histoire montre, tant dans les Balkans que par rapport à la monarchie des Habsbourg, que les deux Etats latins ont au contraire des intérêts vitaux communs.
Le problème roumain en général et celui des Roumains de l'Autriche-Hongrie en particulier restaient ainsi presque ignorés de l'Europe Occidentale. Cette dernière manifestait même avec insistance une tendance officielle favorable à l'Autriche-Hongrie, qui prenait sa source dans l'ancien adage, qui n'est qu'une boutade de Voltaire à propos de Dieu et selon lequel cet Etat devrait être inventé s'il n'existait pas. On oubliait dans tous les cas de remarquer que la situation avait changé du tout au tout dans les derniers temps. L'Allemagne avait en effet profondément transformé,
et pour toujours, l'ancienne Autriche : de puissance indépendante et même à prétention d'hégémonie (jermanique, cette dernière était devenue une monarchie si profondément subordonnée à la politique prussienne que, même si elle avait voulu briser l'impossible à un moment donné et reprendre une indépendance réelle d'action, elle serait retombée bien vite dans le giron de la politique allemande. La monarchie des Habsbourg ne pourrait jamais plus être dorénavant qu'un simple prolongement de la puissance allemande et un foyer de complications pour l'Europe. Quant au rôle que l'Etat austro-hongrois s'était arrogé de protecteur providentiel des peuples que la fatalité historique a soumis à sa domination, ses crises intérieures continuelles et croissantes en intensité et la façon naturelle avec laquelle il s'est dissocié à la fin de la guerre en ses éléments naturels, à la joie de tous ses sujets sans exception aucune, marquent parfaitement la manière dont il a su le remplir pendant tout le cours de l'histoire. L'Autriche et la Hongrie modernes ont été tout simplement un défi porté, au nom d'absurdes conceptions féodales de droit public, aux droits naturels des peuples, à la tranquillité de l'avenir et au progrès politique de l'Europe. C'est ce que les Roumains ont toujours trop douloureusement senti.
Pour conclure enfin cette esquisse de la situation générale de l'Europe politique et de la place que la Roumanie contemporaine y occupait, on ne peut pas ne pas se rappeler que la mauvaise structure politique des trois grands ensembles du nord-est, du sud-est et du centre de l'Europe, que l'on a indiqués comme trois immenses plaies, foyers de graves complications dans les flancs de l'Europe civilisée, a été la source même de l'immense et monstrueuse conflagration à laquelle a assisté le monde épouvanté. La guerre a été déclarée sur un simple prétexte, comme efi'et d'un conflit entre la Russie et le groupe germano-autrichien, à propos de la Péninsule balkanique. Et
fous les efforts faits sur le momenl par les puissances occi- (leulah's ont étc^ impuissants à rempj^clier.
C'était dans l'ordre naturel des choses. Car, dans l'Europe des derniers temps, deux grandes conceptions politiques qui s'excluent finissaient par se gêner de plus en plus par leur présence réciproque. L'une faite de générosité, de droit et d'idéal, qui se tournait vers l'avenir et était représentée par l'Occident européen arrivé à la satisfaction naturelle des aspirations nationales de ses peuples ; l'autre dominant tout le Centre et l'Orient, tant russe que balkanique, faite d'autoritarisme féroce et d'attachement à des idées surannées, voulant arrêter sur place, dévier, torturer et faire revenir de force sur elle-même l'évolution nécessaire de l'histoire ! « En Occident, la petite Europe des nations libres, des démocraties et des parlements, pour qui les mots de travail, de paix, de justice et de liberté ne sont pas toujours, sans doute, la règle pratique de la vie intérieure et internationale, mais qui, du moins, saluent en ces beaux mots l'idéal de leurs rêves et le but de leurs efforts ; de l'autre côté, la masse énorme de l'Europe centrale et levantine, vouée au culte de l'autocratie divine ou militaire, cathédrale gothique d'où montaient les quatre tours du piétisme prussien, de l'impérialisme habsbourgeois, du tzarisme moscovite et du khalifat ottoman ('). »
Le conflit entre ces deux mondes, le choc provoqué par la révolte de l'avenir lumineux qui ne veut et ne peut se laisser étouffer par les puissances aveugles et tyranniques du passé, devait être d'autant plus effroyable, que l'humanité, insouciante et inattentive aux tragédies qu'elle tolérait dans son propre sein, laissait prendre plus de force aux puissances du passé. C'est pourquoi le cataclysme dépassa
(i) Victor BÉRARD, Guillaume II et le règlement macédonien {Revut dt Paris, i5 janvier igoô).