BATAILLES
Glencoë. . . .
Elandslaagte. . Rietfontein . .
Farquhar's Farm Belmont. . . .
Enslin ....
Modder-River .
Maggersfontein Slormberg. . .
Colenso ....
Spion-Kop . . .
\ aal-Krantz . .
Paardebem . .
Pieter's Hi'll . .
Poor^ents
moyens
des tués
et blessés
pour
les Ajiglais (')•
Ponr-cenls
muvens
et
approxîmati
pour les dei
adversaire^
(i) Nous mentionnons à part les pertes des Anglais, parce que ce sont
CONCLUSIONS. 5ll
Ces relevés statistiques sont instructifs à plus d'un point de vue. Non seulement ils démontrent que les pertes totales des armées en ca/npagnc ont sensiblement diminué du xvni* siècle jusqu'à nos jours, c'est-à-dire que la guerre, dans son ensemble, devient moins meurtrière ; mais encore ils prouvent que la décroissance des pertes est beaucoup plus rapide sur le champ de bataille que sur tout le cours d'une campagne (comparaison des pourcents des états i et 2). Ceci provient de l'appoint des décès par maladie, qui figurent aux pertes totales et dont la diminution serait, proportionnellement, moins rapide que celle des atteintes par le feu.
Ainsi, malgré les progrès considérables réalisés depuis un siècle dans les services sanitaires, malgré les nombreuses créations hospitalières qui honorent, surtout, la fin du XIX' siècle, le tribut meurtrier prélevé, à la guerre, par les privations, par les fatigue^, par la contagion, demeure énorme. Il est comparable, parfois même supérieur, à ce qu'on appelle proprement l'impôt du sang et, pour s'en rendre compte, il suffit de rapprocher les deux colonnes de l'état n° i. Rappelons, d'ailleurs, certains exemples particulièrement topiques, tels que celui de la campagne de 1870, où nos pertes par maladies furent quadruples des pertes du champ de bataille, et celui de la campagne de Madagascar, où, sur un effectif de 18.000 hommes, nous comptâmes près de 5. 000 décès par maladie, en regard de iG tués et 97 blessés.
Ces deux exemples récents de l'insuffisance des services sanitaires, l'un emprunté à une grande guerre cou-
les seules qui soient rigoureusement constatées. Celles des Boers, étant sensiblement inférieures, abaissent la moyenne de l'ensemble, mais cette moyenne ne peut être présentée qu'approximalivemcnt.
5l2 LA GUBRRE SUD-AFRICAINE.
tinentalc, l'autre à une campagne coloniale, admettent des explications différentes.
Dans le premier cas, ce sont les masses énormes mises en mouvement, les agglomérations constituées momentanément aux mêmes points, qui écrasent sous leur poids l'organisme hospitalier, si solide qu'il figure aux armées modernes.
Dans le second cas, ce sont les distances à parcourir, les difficultés de transport, les conditions climatériques, qui déjouent toutes les prévisions.
Les Anglais même, malgré leur expérience de la guerre coloniale, leur esprit pratique, leur luxe de matériel et cette entente des serv^ices de Tarrière qui se fit admirer dans les expéditions d'Abyssinie et des Achantis, ne semblent pas à Tabri de toute critique, dans la campagne du Sud-Afrique. Leur dotation en personnel médical et en lits d'hôpitaux se trouva insuffîsante.
Au début et quand le corps expéditionnaire ne comptait que 00.000 hommes, aussi longtemps, surtout, qu'on demeura rivé aux chemins de fer, tout marcha convenablement. Les services administratifs et hospitaliers et leurs approvisionnements avaient précédé les troupes sur les quais des ports de débarquement; ils les accompagnaient, sans trop de peine, sur le réseau ferré. Mais après mars igoo, quand l'effectif atteignit 200.000 hommes, quand lord Roberts se lança à travers le Veldt, les lacunes de la préparation s'accusèrent de regrettable façon. On ne disposait que de 6.000 lits, en février, pour une armée de 100.000 hommes, incessamment portée au double, et dans laquelle on devait prévoir plus de 20.000 hommes en traitement. A raison de un médecin par 20 malades, il eût fallu 7G9 médecins, et l'on n'en
avait pas la moitié (35 1 militaires et 79 civils). La rapidité des marches immobilisa bientôt les hôpitaux de campaçfne, insuffisamment pourvus de moyens d'évacuation. Grâce à des prodiges d'activité et à de larges dépenses, on réussit à sortir, au bout de deux mois, de cette situalion pénible. En juin, au lieu des 36 hôpitaux existant en janvier, 60 hôpitaux fonctionnaient, avec 853 médecins (dont 446 militaires) et 19.000 lits. La crise était conjurée, mais n'en avait pas moins duré six semaines, au grand détriment de la santé des troupes et en soulevant les clameurs justifiées de la presse (').
Cette expérience des Anglais mérite d'être étudiée de près. Nulle expédition d'outre-mer n'atteindra, de longtemps, les proportions de la guerre du Transvaal. Quand les rapports du War-Office mettront les faits en pleine lumière, nous aurons grand intérêt, à analyser tout le détail des subsistances et du service médical. — C'est, croyons-le bien, la lésinerie ou l'imprévoyance dans ces services qui tuent des milliers d'honunes, bien plus sûrement que les armes à feu perfectionnées (*).
Et combien plus fondée serait encore celte observalion, quand il s'agit de ces chocs de nations armées, que l'avenir nous réserve sur le continent. Nul exemple du passé ne peut donner une idée de la crise initiale ; les armées même de 1870 ne sont rien en regard des masses qu'on veut ébranler. Sur un front de 25 à 3o lieues et une profondeur de 3o à l\o kilomètres, c'est un million
(1) Notons, d'ailleurs, qiie, d'après les chifTres donnés plus haut, les décès par maladie sont doubles, chez les Anglais, des décès psr le feu : 8.3oo contre l^.tfio.
(a) Les Allemands, en 1870, nous ont monlré dans quelle mesure une bonne or«janisation de ces services peut atténuer les ravages de la maladie.
GUFRRE SUU-AFRICAINE. 33
5l4 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
d'hommes qui stationneront de chaque côté. Il faudra faire vivre tout ce monde, et dans un temps où la vie nationale sera presque paralysée ! Il faudra le loqer et dans Tentassement, que d'épidémies à prévoir ! Il faudra le mouvoir et, après les premières marches, aux moindres intempéries, quels déchets! En dehors donc de la bataille — et Leipzig ne sera qu'un jeu d'enfants auprès de celleci — les pertes seront considérables ; la masse fondra d'elle-même, si l'on ne proportionne pas à ses besoins le rendement des services administratifs et sanitaires.
Ici encore, comme dans le commandement, comme dans les unités combattantes, une forte organisation du temps de paix s'impose. Ces services doivent être largement dotés et encadrés, exercés dans la mesure du possible. L'improvisation, en ce qui les concerne, les formations de la dernière heure, l'emploi d'éléments inexpérimentés et sans liaison préexistante, seraient des pratiques tout aussi néfastes pour le bien général de l'armée qu'elles le sont dans les troupes. Ainsi, la nécessité d'un noyau permanent et solide, surabondamment démontrée pour les combattants, s'étend aux services auxiliaires (').
Mieux vaut, d'ailleurs, prévenir le mal qu'avoir à le combattre. Pour empêcher les maladies de prélever un tribut croissant sur la masse de la nation armée, on peut, au lieu d'assurer leur traitement par des efforts démesurés, restreindre la proportion des hommes qui y sont prédisposés.
Le souci excessif du nombre semble nous avoir enga-
(i) Oa voit ce qu'il faudrait attendre de millions d'hommes mobilises suivant le système suisse, pour constituer, par improvisation, 5 ou G armées juxta{K>sées.
CONCLUSIONS. 5l5
yés, en matière de recrutement, dans une voie diamétralement opposée.
Alors que les Allemands demandent 260.000 hommes seulement (appelés et engagés) à une classe de 53o. 000 jeunes gens, nous en prélevons 280.000 environ sur 3oo.ooo('). Ainsi nos voisins laissent la moitié, et nous à peine le cinquième d'une génération dans ses foyers. On peutjuger, par ce rapprochement, quelle différence de qualité doit se rencontrer dans les deux contingents. La sélection s'effectue sans peine outre-Rhin : sur deux hommes, celui qui marche est réellement valide et sa validité est constatée, dans la plupart des cas, par plusieurs revisions. Chez nous, à une époque où l'alcoolisme appauvrit encore la race, il est impossible qu'elle demeure assez riche pour offrir sept jeunes gens sur dix, en bonnes conditions physiques.
Dans notre contingent de 23o.ooo hommes, on peut affirmer que So.ooo, au bas mot, sont des malingres, impropres au dur métier des armes. Bon nombre y succombent déjà dès le temps de paix et sont réformés dans les corps de troupe, au détriment du budget qui les a incorporés et entretenus inutilement. C'est ainsi que, en une seule année, nous avons eu à prononcer 12.000 radiations des contrôles. Le reste, 20.000 hommes peut-être, après des séjours plus ou moins répétés et coûteux à l'infirmerie, atteint sa libération, continue à figurer aux registres et fait nombre dans nos états de mobilisation. C'est proprement, pour le temps de guerre, une clientèle a priori, que nous préparons à notre service médical, dans le temps où nous nous évertuons à le constituer fortement
(i) a 10.000 appelés, aS.ooo engagés, dont 16.000 environ pour l'année de terre.
5l6 LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
aux armées. Nous détruisons ainsi, d'une main, ce que nous avons péniblement édifié de Tautre.
Il est temps de corriger ces dangereux errements, imputables à la fois à des directives défectueuses et au fonctionnement trop hâtif des conseils de revision. Il faut que le ministre remanie la liste surannée des cas de réforme, qu'il donne des instructions à la fois très larges comme prescriptions et très précises comme indications de ses vues. Il faut encore que la circonscription des conseils de rcNision soit diminuée et leur nombre, par suite, augmenté ; que leur personnel soit renforcé, au besoin par l'adjonction de médecins de réserve assermentés ; que ces médecins puissent en tout temps délivrer des certificats, établis après mûr examen et valables devant le conseil. Il faut enfin qu'on mette à profit toutes les périodes d'appel, pour éliminer les résen-istes et les territoriaux qui auront subi un déchet physique.
Les mesures préventives seront faciles, en somme, à trouver, dès qu'on sera d'accord sur le but à atteindre et ce but est de n'avoir dans les rangs de l'armée mobilisée, que des soldats susceptibles de résister aux privations et aux premières fatigues de la guerre de mouvements.
20.000 à So.ooo hommes, de ce chef, disparaîtront de chacun de nos contingents. On nous fera observer que ce contingent était déjà à peine suffisant pour maintenir Tarmée au pied de paix reconnu indispensable. C'est une difficulté qui peut être résolue en restreignant, comme les Allemands, les dispenses aux seuls soutiens réels de famille, ou bien encore en restaurant les rengagements de simples soldats ('). La diminution porterait, désor-
(i) Oa les obtiendra sans peioe en autorisant les remplacements à IV
CONCLUSIONS. 5l7
mais, sur le seul effectif des. réserves et ces réserves sont assez considérables pour qu'on n'ait pas à craindre d'en distraire une centaine de mille hommes.
Tout d*ailleurs ne serait pas nécessairement perdu, parmi ces hommes écartés des troupes de première liçfne. Tel sujet, affligé d'un pied plat ou d'une poitrine étroite, pourrait parfaitement concourir à la défense des places. 11 y aurait donc des échanges à prévoir, aussi bien que des radiations.
Ces mutations et ces radiations enlèveraient-elles, en dernière analyse, une centaine de mille hommes sur un million de soldats de l'armée active mobilisée, que cette armée n'aurait rien perdu de sa force, bien au contraire. La quotité absolue du déchet n'est pas à considérer, mais sa valeur relative. Or, avec ces énormes chiffres, le rapport numérique s'abaisse à peu de chose ; il est moins que rien si l'on considère qu'en l'espèce il a une valeur négative.
On admettait, d'après l'expérience des anciennes guerres, qu'au bout de deux semaines de campagne, avant même les premières batailles, un vingtième de l'effectif demeurait en route. C'était le tribut des maladies et on réglait, en conséquence, les renforts tenus immédiatement disponibles aux dépôts. Avec le dixième de malingres que notre armée compterait, pour le moins, cette proportion serait triplée. La débarrasser de ces malingres, c'est l'alléger d'un poids mort. Leur disparition du rang se sentira à peine. Leur présence n'eût pas tardé à y exercer une détestable action morale. Cent mille éclopés,
miable; en admettant, par exemple, qu'un jeune homme incorporé pour trois années n'en fasse qu'une, s'il présente un soldat au terme de son service et prêt à rengager pour deux années.
à peine et 70 bouches à feu, dont bon nombre de modèles surannés, qui tinrent en échec 25o. 000 Anglais, disposant de 45o canons et mitrailleuses.
Le détail exact est le suivant (') :
L'effectif réel des Boers aux armées, pendant la période des opérations réglées, a oscillé entre le maximum de 3o.ooo hommes, atteint à la date du i^*^ décembre 1899 et le minimum de 19.000, auquel il tomba vers les premiers jours de juillet 1900. Dans le Natal, en particulier, il n'y eut jamais au delà de i3,ooo hommes sous les ordres de Joubert, puis de Botha et, dans ce nombre, 2.000 hommes, à peine, furent affectés au Treck exécuté, en fin d'octobre, jusqu'à Mooï-River.
A ces forces nationales, on peut ajouter 8.000 étrangers environ, dont 6.000 Afrikanders; mais le contingent de ces derniers diminua rapidement, aux jours de revers, de sorte qu'au bout des six mois de campagne que nous avons décrits, il en restait moins d'un tiers.
Quant au matériel d'artillerie, à l'actif duquel le rapport du War-Office avait porté des commandes faites mais non réalisées, il comprenait réellement :
4 canons de siège de i55, fournis par le Creusot ; 6 canons de campagne de 75™» du Creusot, modèle 1895; Dans \ ^ canons de campagne de 75»», système Krupp^ modèle 1896; le { l\ obusiers de campagne de 1 2"», système Knipp ;
3 canons de campagne de 76»"», Maxim Nordenfeldt; 1 canon de campagne de 75»»™, modèle Skoda (su^
dois) ; 8 mitrailleuses de 37"»™ Maxim- Nordenfeldt ; i3 mitrailleuses pour cartouches d'infanterie.
Transvaal.
(i) Revue militaire des armées élrangkreSt n9 88i (a\Til 1901).
i4 canons de campagne de yB»™, système Krupp, mo- Dans l dèlei892;
6 canons de campagne Armstrong se chargant par le { la bouche;
3 canons de montagne Armstrong ;
I mitrailleuse^ système Krupp de 87™™;
3 mitrailleuses pour cartouches d'infanterie.
Frec-State.
C'est donc bien, dans le plein de la guerre, 38. 000 hommes à peine, soit reffectif d'un corps d'armée européen, avec une proportion d'artillerie inférieure de moitié à celle de nos corps, qui se trouvèrent répartis entre le Natal, l'État-Libre et la province du Gap, sur un théâtre de ç(uerre aussi vaste que celui de la campagne de Russie. Que pouvaient-ils amener sur les champs de bataille de la Tugela et de la Modder: 7.000 à 8.000 hommes, avec une quinzaine de bouches à feu, opposés aux 3o.ooo soldats de BûUer; 5.ooo à 6.000 avec dix canons, pour contenir les trois brigades de Methuen, puis succomber devant l'armée de Lord Roberts !
Dans de semblables conditions d'infériorité relative et de faiblesse absolue, il ne pouvait guère être question, pour les Fédérés, de combinaisons tactiques, d'économie des forces, d'offensive finale. Le combat devait nécessairement prendre la forme, que nous avons signalée en maintes circonstances, d'une manœuvre contre ennemi figuré, où les Boers étaient réduits au rôle de plastron défensif, mais où ils avaient des balles dans leurs fusils. Ils surent faire si bon emploi de cette arme qu'à Farquliar's Farm, à Modder-River, à Maggersfontein, à Colenso, à Venter-Spruit, à Vaal-Krantz, dans vingt affaires et durant cinq mois ils arrêtèrent les Anglais au déploiement.
Ce déploiement, d'ailleurs, trahit le plus souvent une
singulière indiçjence de conception offensive. Nulle reconnaissance préalable, nulle action d'avant-garde. Devant un adversaire égaillé sur un front considérable, les Anglais s'étendent sur un front égal, forment quatre ou cinq colonnes de brigades qui attaquent simultanément en quatre ou cinq points différents. Le plan d'engagement est purement linéaire et ne comporte ni nuances dans la répartition des forces, ni point d'attaque décisive, ni réserves pour déterminer l'événement. C'est le combat parallèle dans toute son enfantine simplicité (relire Colenso).
Semblable conduite du combat n'offre aucun enseignement relativement à la tactique générale et la tactique d'armes y trouve difficilement quelques données utilisables. Le grand art n'a rien à y gagner et la technique y cherche avec peine sa pâture. Elle laisse dans l'ombre tous les problèmes soulevés par l'introduction des engins nouveaux: poudre sans fumée, explosifs, armes à tir rapide, à boucliers, etc.
Et cependant les deux partis étaient pourvus d'un matériel où figuraient les types les plus récents d'armes portatives et de bouches à feu.
Chez les Anglais, la poudre cordite, en service dans les canons et les fusils, passe pour avoir une action corrosive sur l'acier, mais possède toutes les propriétés balistiques des poudres sans fumée; la lyddite vaut la mélinite et autres explosifs similaires; le Lee Metford, avec son magasin, peut se comparer au Lebel auquel il ne le cède qu'en précision; les canons de i5 livres et de 12 livres, tous deux au calibre de 76™",2, constituent nn matériel d'artillerie analogue à notre canon de 8o""°, doué d'une niobilité et d'une puissance équivalentes.
CONCLUSIONS. 5a3
lançant un shrapnel supérieur au nôtre mais inférieur à notre obus à mitraille. Ces pièces, comme nos canons de 80"", et de 90"™, ne tiraient qu'un ou deux coups par minute; mais un dispositif récent du colonel Clarke a permis de supprimer partiellement le recul et de les transformer en pièces à tir accéléré, pouvant envoyer 5 coups à la minute. Elles se placent désormais sur le même plan que le canon allemand du dernier modèle, et Tobusier anglais de 5 pouces (127'"°*), avec son obus à lyddite de 22 kilogr., apparaît aussi comme le similaire de Fobusier mis en service par nos voisins. Les deux systèmes d'artillerie présentent, au demeurant, de notables analogies.
Chez les Fédérés, le fusil Mauser, modèle gS-gS, avec chargeur de cinq cartouches, est également un sosie de Tarme portative des Allemands. Supérieur au Lee comme portée et justesse, il a un mécanisme de répétition plus pratique que le magasin. — Nous avons déjà fait ressortir que les Boers n'y avaient pas adapté de baïonnette et nous avons insisté sur la valeur spéculative de ce détail d'armement. — Les canons Krupp modèle 1892, employant la poudre sans fumée, ressemblaient à notre canon de 80"". Les Krupp modèle 1896 étaient exactement le matériel à tir accéléré actuellement en usage outre Ilhin. Les canons du Creusot, système Schneider- Canet, tirant jusqu'à 1 3 coups à la minute, se rapprochaient de notre canon de 75°" à tir rapide, sans avoir toute sa précision et ses effets meurtriers, sans posséder non plus la protection essentielle des boucliers. Les mitrailleuses enfin, ou plutôt les canons-revolvers de 37"™ systèmes Vickers-Maxim ou Krupp, crachant à la minute et jusqu'à 5. 000 mètres, 5o à 60 projectiles de une ou
deux lirreSy réalisaient en partie le type à tir très rapide et à obus percutants, que des autorités militaires de premier ordre considèrent comme la pièce de Tavenir.
Poudres sans fumée, explosifs, calibres réduits, toutes les inventions antérieures à 1892 et réalisées chez nous dans le matériel de Bange et Lebel, se rencontraient, en somme, dans les camps opposés. On y trouvait même des pièces à tir accéléré et à tir rapide; ces dernières, il est ^Tai, chez les Boers, à l'état d'unités et non de batteries, car il n'existait aucun groupement dans l'artillerie fédérée; chaque canon agissait isolément en tirailleur.
A défaut d'une doctrine ferme sur l'emploi tactique des armes modernes, il semble qu'on soit en droit de demander, tout au moins, aux relations de combats, aux faits obser\'és, des indications précieuses sur les effets de ces armes. C'est l'expérience du champ de bataille, substituée aux résultats toujours suspects du polygone. C'est la réalité brutale, sur laquelle on peut, après coup et utilement, édifier des théories.
Rien de plu^ naturel, mais à la condition de ne pas conclure hâtivement sur des renseignements encore incomplets ou sur des expériences faites avec des moyens insuffisants.
Quelques exemples nous feront saisir le danger de ces généralisations prématurées.
Au cours des discussions récentes que provoqua au Sénat le déclassement de nos places fortes, nous avons vu M. le général Beziat et M. le vicomte de Montforl tirer argument de la résistance de Ladysmith, Mafeking et Kimberley, pour demander la conservation de notre svstème défensif.
« Les sièges de ces trois petites places, dit M. le gé-
néral Bezial, ont mis une fois de plus en lumière le peu d'efficacité des bombardements effectués même avec les projectiles les plus en renom de destruction. »
Et M. le vicomte de Montfort:
« Aujourd'hui les événements du Transvaal démontrent, d'une manière absolue, que non des camps retranchés d'une certaine importance, comme Ladysmith par exemple, résistent parfaitement et indéfiniment aux coups de l'artillerie la plus perfectionnée, celle du Creusot; mais des bicoques comme Kimberley, Mafeking, Paardeberq peuvent, elles aussi, résister, quand elles sont courageusement défendues. »
Et, dénonçant l'artifice et la mise en scène dans les expériences théâtrales de la Malmaison ou du Camp de Châlons, ces deux champions de la fortification n'hésitent pas à proclamer que les réalités de la guerre ont fait justice de la légende associée au mot sonore d'obustorpille.
Loin de notre pensée de trancher ici, au pied levé,. un débat aussi grave. Il se peut que certaines expériences du général Boulanger aient été conduites avec complaisance pour Tartillerie. Il se peut qu'on ait fait la part trop belle à la mélinite, lors de son avènement sur la scène militaire, que les forts du type adopté en 1875, ceux même qui sont isolés, soient susceptibles de la courte résistance qu'on en attend pendant la période de couverture. Les essais récemment institués à Pagny-la- Blanche-Côte démontreront peut-être que les calibres moyens de 120 et de i55 n'ont pas l'efficacité attribuée à leurs obus explosifs, que seul le matériel très lourd de 220 possède toute l'énergie désirable, que le matériel même de 220 n'entame point de façon sensible les an-
ciennes coupoles en fonte, mais pulvérise leurs assises, les voûtes et pieds-droits et généralement toute surface où apparaît la pierre. De là résulterait qu'une simple réfection de bétonnage, moins coûteuse qu'on ne le suf»posait, suffirait à restituer à certains de nos forts des qualités défensives qui auraient, le cas échéant, une utilité très appréciable.
Cette conclusion ne serait point pour nous déplaire, à nous autres Français, et, dans la lutte séculaire du canon et de la cuirasse, nous ne mettrons aucun amour-propre d'artilleur à dissimuler les défaillances du canon. — Agent offensif, il aura toujours le dernier mot. — Mais, en conscience, nous demandons si ces défaillances ont la gravité qu'on leur prête, dans les blocus de Ladysmith ou de Mafeking.
Quelle est en somme, dans ces blocus, cette artillerie la plus perfectionnée y aux projectiles les plus en renom de destruction, dont les effets négatifs réveillent tous les espoirs de MM. Beziat et de Montfort(')?
Il ne peut être question des quelques pièces de campagne dont disposaient les Boers, fussent-elles même des meilleurs modèles. Personne, en effet, n'a jamais prétendu que l'obus de campagne chargé à mélinite fût susceptible de la moindre action contre un blindage un peu sérieux. Ces obus ne sont bons qu'à détruire des murs de clôture peu résistants. Reste donc à mettre en ligne de compte le matériel classé sous la rubrique « Artillerie de siège ».
(i) Lire à ce sujet une brochure fort intéressante A propos du projet de classement des places fortes , par E. V., librairie Dupré à Saint-Quentin. Sans adopter toutes les conclusions de cette remarquable étude, nous en approuvons l'esprit critique et la méthode et nous en recommandons la lecture à nos législatciu*s.
Eh bien, dans cette catégorie, nous trouvons un canon de i55 en batterie à Mafeking, un canon également du Creusot devant Kimberley, deux canons de i55 devant Ladysmith. Voilà tout l'appareil de grosse artillerie déployé contre ces camps retranchés dont les deux derniers avaient un périmètre de plus de vingt kilomètres, dont le dernier tout au moins était puissamment armé. Et Ton s'étonne, et Ton triomphe de ce que le malheureux Long Tom des Boers n'ait pas réduit tout en miettes I II serait plus équitable de porter à son actif les quelques beaux coups qu'il réalisa, comme, à Ladysmith, contre le blindage d'un mess.
Ce procès trop sommairement fait à l'artillerie de siège des Fédérés, peu s'en fallut qu'on ne l'étendît à Tartillerie dé campagne des Anglais, et toujours avec la même secrète tendance .à exalter les propriétés de la défensive en regard de l'offensive.
Après les échecs des Anglais sur la Tugela et la Modder, il se trouva des écrivains pour condamner absolument toute attaque de front, pour proclamer invincible la défensive soutenue par d'habiles tireurs et pour conclure que, tout en n'aboutissant à aucune décision, elle était désormais la seule tactique possible.
Les Anglais, malgré leur énorme supériorité numérique, avaient vu leurs assauts repoussés. On n'en demandait pas davantage pour prononcer un jugement sans appel, on ne se demandait même pas si les assauts avaient été conduits contre toutes les règles.
Et comme l'arlillerie anglaise, en particulier, était décuple de celle des Fédérés, comme elle avait été seule à parler au début et n'avait pas eu de peine à faire durer ce monologue, comme elle avait prodigué des tonnes de
munitions sans obtenir de résultats appréciables, on inclinait à déclarer la faillite de cet agent offensif par excellence, la bouche à feu et son shrapnel; on tenait désormais pour inefficace la préparation de l'attaque par le canon, ce qui revenait presque à dénier toutes chances de succès à l'attaque.
La vérité est que Tartillerie britannique, bien servie, bien attelée, très manœuvrière, fut employée suivant les plus détestables errements. On voulut en tirer ce qu'elle n'a jamais donné, et dès lors, son impuissance n'est pas pour nous surprendre.
On caressa d'abord cette chimère de la reconnaissance à coups de canon, qui est éclose outre-Rhin, mais dont nos voisins se sont promptement désabusés. Dans les plans d'engagement de sir R. Huiler ou de lord Methuen, nous avons déjà signalé l'absence complète de Faction d'avant-garde. La position adverse était devant eux, avec toutes ses inconnues. Ils la faisaient fouiller par leurs obus, espérant obtenir quelque riposte maladroite qui aurait décelé les dispositions du défenseur. Celui-ci, mieux avisé, se tenait coi et couvert, et l'on avait brùlr sa poudre en pure perte.
On n'en passait pas moins au bombardement de ces positions imprécises. Le duel d'artillerie étant supprimé, et pour cause, on procédait à la préparation de l'attaqm^ finale. Mais comment entendait-on cette préparation et la liaison de ces deux phases? Pendant 24 heures, comme à Vaal-Krantz; pendant 36 heures, comme à Magger's- Fontein, on déchaînait contre une ligne de kopjes le tir de cinquante ou cent pièces; on vidait ses caissons. Puis le silence se faisait sur toute la ligne, l'artillerie cessait son feu et infanterie, cavalerie, artillerie s'ébranlaient
oflensivement. Il y avait donc disjonction complète entre ces deux actes, la préparation et l'assaut ; parfois même rintermède entre les deux était assez long.
Sous les rafales de la pseudo-préparation, les Boers se terraient dans leurs tranchées; ils n'avaient pas à élever la tête au-dessus de leurs sacs à terre pour surveiller et battre un terrain où Tennemi ne montrait âme qui vive. La canonnade ayant pris fin, dans le moment où les colonnes anglaises, beaucoup trop denses, apparaissaient oflensivement, le défenseur garnissait ses parapets et tirait sur elles comme à la cible.
Jusque-là il avail fait des pertes insignifiantes. C'est, en eflet, une notion élémentaire que l'artillerie de campagne n'a d'action que sur un objectif découvert. Pour obliger le défenseur à se découvrir, il faut que l'infanterie le menace d'abordage. L'artillerie combine ses rafales avec les bonds de l'infanterie : elle doit, comme l'a magistralement démontré M. le général Langlois('), ouvrir son feu au moment où les troupes sortent de leurs couverts pour l'attaque décisive et elle continuera ce feu par-dessus leurs têtes, jusqu'à 3oo mètres de l'objectif. C'est la liaison des trois armes, c'est la loi féconde qui permet, seule, à l'ofl^ensi ve de faire tomber, par instants, le masque de la défense, pour la frapper au visage.
Cette loi fut méconnue par les Anglais, comme elle l'avait été par les Russes à Plewna. Dans les deux cas la canonnade isolée demeura stérile. Faut-il en conclure à l'inefficacité du canon?
Le canon, d'ailleurs, n'eut pas seul à se plaindre de
(i) L'artillerie de campagne en liaison avec les autres armes, par le colonel Larglois. Librairie Baudoin. Paris, 189a.
53o LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
certaine tendance au paradoxe ou à l'interprétation superficielle de faits mal observés. Le fusil même de petit calibre, ce fusil des Boers qui travaillait si bien, fut mis en cause et rencontra ses détracteurs.
Déjà, lors de l'expédition des Anglais dans le Chitral, on avait prétendu que la réduction excessive du calibre ne laissait pas au projectile assez de puissance de choc, qu'il n'arrêtait plus l'ennemi frappé. On citait de sauvages montagnards percés de plusieurs balles et se ruant encore à l'assaut. Intéressés à la propagation de ce bruit, les Anglais philanthropes en avaient pris texte pour introduire dans leurs approvisionnements la balle Dam- Dum, hypocrite et horrible contrefaçon de la balle explosive.
Quelques observations de la guerre hispano-américaine ou des combats livrés aux derviches, notamment à Oindurman, semblèrent confirmer ce défaut des calibres inférieurs à 10 ou II"". Pour des reporters en quête de thèse sensationnelle, c'était un sujet d'assez piquante dissertation que cette arme, guérissant^ comme la lance d'Achille, les blessures qu'elle avait faites, et devenant inefficace à force de perfectionnements. Peut-être mirentils quelque complaisance dans leurs constatations, et la preuve en serait qu'ils les étendirent un instant à la guerre d'Abyssinie où les troupes italiennes passaient, à tort, pour avoir fait usage de leur nouvel armement.
Les esprits étaient donc préparés, lors des événements du Sud-Afrique, et la légende du Mauser inofTensif, de la balle humanitaire, sembla tout d'abord y acquérir une nouvelle vitalité. Sérieusement discutée dans les milieux militaires, elle circula par toute la presse. M. de Varîgny, dans le Temps du i4 avril 1900, s'en fait encore lecham-
pion et affirme que Tarme des Boers tue peu de monde, que ses blessures guérissent rapidement, que les deux tiers des hommes frappés peuvent rentrer dans le rang au bout de quinze jours.
M. le lieutenant-colonel Frocard, dans une série d'études très documentées et qui lui font le plus grand honneur, a réduit à néant ces dangereuses illusions (').
Partant d'une base fixe de i.ooo hommes atteints et prenant judicieusement, dans cet ensemble, comme terme de comparaison, le chiffre des tués et celui des hommes morts de leurs blessures, il a dressé le relevé ci-dessous, d'après les situations que le War-Ofïîce fournit pour les principales affaires du Transvaal et il a placé en regard les mêmes données moyennes pour la campagne de 1870.
Situation du 10 mars. . 179 35 2 14 (sur i. 000 hommes atteints).
— 12 mai . . 177 44 221 — —
— 23 juin . . 178 44 222 — —
— 21 juillet . 177 4? 224 — — Chiffre moyen dans les
sièges 170 47 217 — —
Pour l'armée allemande
en 1870 i53 gS 248 — —
Dans ce tableau, la colonne T enregistre, sur i.ooo hommes atteints, le nombre des tués; la colonne M. B., celui des hommes morts de leurs blessures; la colonne P. les pertes totales par le feu : P = T + MB.
11 en ressort de façon très nette que, sur un millier d'hommes touchés, la balle du mauser a fait immédiatement plus de victimes que celle du chassepot. La proportion des tués aux blessés dans les combats du 10 mars,
(i) Revue du Cercle militaire, n^ A3, 4A> 45 de 1900.
12 mai, 23 juin, 21 juillet est exactement, chez les Anglais
^^ ris' 4^' 4^8' 4^4- ^^' pendant la guerre franco-alleinande, cette proportion est de ^ chez les Allemands.
Donc la balle Mauser tue plus d'hommes sur le coup.
Par compensation, la mortalité moyenne des blessés est bien inférieure : 45 Anglais environ succombent à leurs blessures, en regard de 95 Allemands en 1870. Il en résulte que les pertes totales sur i.ooo atteintes sonl légèrement plus faibles que celles de la guerre francoallemande. Nous avons, d'autre part, précédemment démontré que la proportion des hommes atteints au total des combattants va toujours en diminuant, et nous avons donné Texplication psychologique de ce phénomène. Deux raisons concourent donc à rendre en dernière analyse les batailles moins sanglantes; mais le calibre réduil du fusil Mauser n'y est pour rien. Sa balle est essentiellement meurtrière.
11 est vrai que, au rapport des blessés, elle fait moins souffrir. i5 p. 100 seulement des soldats anglais perdent connaissance au premier choc ; quelques-uns même continuent à combattre, mais le cas est fort rare. En thèse générale, la balle Mauser met hors de combat sans torturer; elle tue net quand elle touche un organe essentiel. Et c'est là le plus clair de ses avantages humanitaires. Quant à la facilité de guérison de ses blessures, on peut l'expliquer par la netteté et la section restreinte du canal qu'elle se fraie dans le corps; mais l'antisepsie dans les hôpitaux et l'emploi des pansements individuels sur le champ de bataille ont ime plus grande part, encore, dans la forte proportion des guérisons.
La célérité de ces guérisons n'est pas, non plus, ce que
dépeignait M. de Varigny. Au bout de 36 jours, i66 soldats anglais, seulement, sur i.ooo atteints, ont pu reprendre du service. Pour un corps de 12.000 hommes, ayant perdu 8 p. 100 de son eflectif dans un combat, c'est <^xactement la valeur d'une compagnie restituée au bout de six semaines. Nous sommes loin des deux tiers des blessés et d'une hospitalisation de quinze jours.
En résumé, on doit conclure avec le colonel Frocard que :
1° Le fusil Mauser de 7"™, 7 tue plus d'hommes que le Chassepot ou le Gras, à égalité d'hommes touchés ;
2° La mortalité par blessures est la moitié de celle de 1870;
3® La mortalité totale, au Sud-Africain, demeure inférieure de 10 p. 100 à celle des Allemands dans la campagne de France;
4° La balle Mauser permet aux petits blessés un retour plus rapide dans le rang.
On voit avec quelle méfiance il faut accueillir ces prétendus renseignements de la guerre sud-africaine, qui courent les gazettes; renseignements qui ne résultent d'aucune donnée sérieuse et qui conduiraient, en matière d'armement, à de vaines et coûteuses mesures. Les jugements doivent être repoussés a /j/vbr/ et impitoyablement re visés. Les faits ne doivent être acceptés que sous bénéfice d'inventaire. Il faut les soumettre à un contrôle sévère et, leur réalité même une fois établie, on n'est pas en droit de conclure du phénomène à la loi, avant d'en avoir analysé tous les facteurs. C'est la méthode imposée à toute science expérimentale, et par suite à la technique comme à la tactique militaire.
Dans Tapplication de cette méthode critique, il y aura souvent grand avantage à consulter quelque étude didactique antérieure offrant à la fois un fil conducteur et des moyens de sélection. On y trouvera tout ensemble un plan d'études et de recherches^ des résultats déjà acquis et des théories rationnellement fondées sur Texpérience des polygones, enfin Tindication des points douteux et à vérifier spécialement. Ainsi, pour féconder la maigre contribution que la guerre du Transvaal fournit à la science militaire, nous conseillons de soumettre son apport au critère de Tœuvre magistrale que nous avons déjà citée, du livre hors pair de M. le général Langlois.
Bien que traitant plus spécialement de Tartillerie, ce livre condense toute la doctrine de l'Ecole de guerre (')
(i) Celte doctrine, qui s'infuse peu à peu dans nos étals-majors et pénètre jusqu'à la troupe, a été élaborée, dans son ensemble et pour la grande tactique, par M. le général Maillard ; pour la stratégie et la critique historique, par M. le général Donnai ; pour rartillerie, par M. le général Langlois ; pour la cavalerie, par M. le colonel Cherlils ; pour la géographie militaire, par M. le général Niox. Leurs élèves, MM. les colonels Foch, Leblond, Lanrezac, RufTcy, etc., maintiennent avec succès la tradition des maîtres. Ainsi s'est développée, peu à peu, dans une élite de nos officiers, une mentalité commune; ainsi s'est produit, dans toute l'armée, un mouvement intellectuel auquel l'étranger rend pleinement justice et dont le public fran<;ais, seul, n'a pas suftîsamment conscience. Nous espérons, quelque jour, venger la Grande Muette de ses détracteurs, en révélant aux esprits impartiaux toute la somme de travail et de foi dépensés à celle œuvre, toute la grandeur de cette renaissance militaire.
Rarement se rencontra une réunion d'hommes supérieiu*s comme ceux qui se groupèrent autour du général Maillard, animés d'un même zèle, pénétrés des mêmes principes. Il était l'âme de ce groupement, le \nilgarisateur de sa pensée. De son beau livre sur la théorie de la guerre, que nous avons analysé dans la Nouvelle Revue, procèdent ceux qui ont suivi, des généraux Lnnglois et Bonnal, du colonel Cherfils, sans parler de leurs écrits inédits, en trop grand nombre encore. Rendons ici, un hommage sincère, à la mémoire de cet honnête homme, de ce soldat sans reproche, de ce grand cœur doublé d'un grand esprit, dont les scn'ices éminents ont été si mal récompensés.
Mentionnons aussi, pour être équitable, ceux qui furent les précurseurs dans cet enseignement de l'École : un penseur original et souvent un initiateur comme M. le général Cardol, des maîtres en logistique comme MM. les génc-
en matière de tactique des trois armes. Il fait autorité à l'étranger, en Allemagne, en Italie, en Suisse, où il a eu, peut-être, plus de retentissement qu'en France. Nul n'est complètement prophète en son pays.
Sa publication date de 1892, c'est-à-dire d'une période de transition et d'activité créatrice. Déjà les systèmes d'arlillerie adoptés en 1878 par l'Allemagne, en 1877 par la France, et que l'on peut désigner sous le terme générique d'artillerie à shrapnels, appartenaient, en quelque sorte, au passé. La découverte des poudres azotées et leur adaptation au fusil ouvraient des horizons nouveaux, où les progrès mécaniques se combinaient aux progrès balistiques, où l'on entrevoyait le canon à tir rapide. En attendant, on dotait l'ancien matériel des nouvelles poudres sans fumée, on ajoutait à l'obus à mitraille Pobustorpille, et l'on obtenait ainsi, dès 1887, un armement
raux Fay et LewaI, des critiques énidits comme MM. les généraux Pierron et Canoagc, un théoricien comme M. le général Berthaut. Et nous en oublions dans ce livre d'or! Ce sont les pionniers de la première heure, qui ont défriché un sol ingrat. Ils n*ont pas connu la bonne parole, mais ils l'ont annoncée ; ils ont préparé les esprits à cet enseignement a)ncret qui fait la gloire de l'École de guerre.
Deux institutions, dans notre conviction, assurent le relèvement politique et militaire de la France, pour peu qu'on leur permette d'édifier en toute liberté sur les assises qu'elles ont jetées. Ce sont l'École supérieure de guerre et l'École des sciences morales et politiques, auxquelles on pourrait joindre l'École supérieure de la marine. Un même esprit anime la jeunf»sse d'élite qui s'assied sur leurs bancs et leur enseignement se touche par bien des points. La guerre n'est-elle pas la diplomatie mise en acte, la prolongation de la politique ? Les futurs législateurs appelés à statuer sur l'organisation de nos forces militaires n'ont-ils pas intérêt à bien connaître ces forces, leur mesure et leurs facteurs essentiels ? On conçoit donc qu'un échange de lumières pourrait se faire, avec grand profit, entre l'Kcole de la nie Saint- Guillaume et nos hautes Écoles de l'armée et de la flotte. M. E. V., dans sa brochure déjà citée sur le classement des places fortes, indique, avec beaucoup de perspicacité, en quoi devrait consister cet échange. Ainsi se réaliseraient, pour le plus grand bien du pays, la fusion de nos élites dans l'action rt la pensée, l'alliance de nos officiers et des vrais intellectuels, places au même niveau mental et unis dans leurs efforts par un commun amour de la Patrie!
interm('»diaire, qui est à peu près celui des ^Vnglais au Transvaal.
Embrassant dans son étude le passé, le présent et l'avenir, M. le général Langlois soumet à une analyse approfondie les qualités distinctives des deux systèmes existants ; il pénètre avec une rare perspicacité celles que possédera le système à créer. Des effets, reconnus ou à prévoir, il déduit, pour chaque système, le mode d'emploi logique et par suite la tactique appropriée.
11 estime, en effet, avec raison, que toute amélioration sensible dans une arme entraîne une évolution correspondante dans sa mise en action. Les grands principes de Tart militaire subsistent, immuables; mais ses procédés, c'est-à-dire la tactique élémentaire, varient avec les engins. Or, la tactique opportune ne s'improvise pas au cours de la lutte. Ceux qui attendent les leçons de la guerre les paient fort cher, comme il arriva aux Autrichiens en 1869 en présence de notre canon, aux Allemands en 1866 en présence de l'artillerie autrichienne.
Notre devoir est donc de nous former des idées justes pendant la paix. Le jour de la bataille, il sera trop tard(').
Pour apprécier ainsi, par avance, les modifications tactiques imposées par les innovations dans l'armement, une méthode trop communément employée et des plus dangereuses consiste à prendre, telles quelles^ les données expérimentales du polygone et à les identifier aux réalités de la guerre. C'est négliger le terrain avec ses accidents et ses inconnues, l'élément humain avec ses défaillances physiques et morales ; autant de facteurs qui intervien-
(i) CVsl l'axiome anticjiic : « Ce n'est pas le jour du combat qiiVm modiflc l'aHelagc d'un char. » (Xénophon, Cyropédie, t. VI, p. 3.)
nent, du champ de tir au champ de bataille, pour se confondre en un coefficient de réduction tout à la fois considérable et non susceptible d'évaluation directe. On est coûduit ainsi à des théories fausses, exagérant d'ordinaire les avantages de la défense, et ce fut malheureusement notre cas en 1870.
M. le général Langlois se garde bien de tomber dans cette erreur. Mais il observe que les résultats du champ de tir, s'ils ne s'appliquent pas dans leur valeur absolue au champ de bataille, y conservent tout au moins leur valeur relative. En d'autres termes, deux systèmes d'armement A et B étant donnés, dont l'un. A, a reçu la consécration de la guerre, la comparaison de leurs effets devant la cible établira entre eux un rapport de puissance, qui subsiste devant l'ennemi, en dépit des coefficients de réduction auxquels ils sont également soumis. De l'efficacité réelle du premier dans la bataille, on pourra donc inférer exactement celle du second et, par suite, passer aussi des règles d'emploi de l'un à celles de l'autre.
Tout le plan de notre livre est fondé sur cette remarque.
Prenant comme point de départ les campagnes de 1866 ot de 1870, et comme étalon ou type de comparaison le canon rayé allemand dans la dernière de ces grandes guerres, M. le général Langlois fait, en maître, la critique de quelques-unes de leurs batailles, Nachod, Gitschin, Sadowa, Wœrth. De cet enseignement historique, il extrait les principes tactiques applicables au canon à obus percutant, savoir : emploi en masse ; mise en action immédiate ou la plus rapide possible de la totalité des moyens disponibles ; poussée incessante de l'artillerie vers les têtes de colonne, etc.. Rapprochant ensuite de
rartillerîe rayée rartillerie à shrapiiels, puis les systèmes suivants, et déterminant pour chacun son rapport de rendement au rendement du canon de 1870, adopté comme commune mesure, il conclut en toute assurance à la puissance guerrière des différents engins et aux modifications corrélatives de leurs règles d'emploi.
L'œuvre conçue de la sorte est plutôt un traité de tactique qu'un ouvrage technique. Elle comporte, cependant, une initiation préalable du lecteur aux réactions complexes qui font dépendre l'un jàe l'autre les différents éléments d'un système d'artillerie, canon, affût, poudres et projectiles. Cette initiation nous est donnée dans une première partie, purement théorique mais exempte de calcul intégral, où les spéculations arides et compliquées font place à de simples raisonnements de bon sens. Par des moyens merveilleusement simples, l'auteur nous donne la conception claire du rendement de chaque système; il nous permet d'apprécier exactement les difficultés du problème, la valeur des solutions et les progrès réalisés en conciliant des exigences souvent contradictoires.
Après la guerre de 1870, où l'infériorité de notre matériel d'artillerie s'était accusée de désastreuse façon, ce sont naturellement les progrès d'ordre balistique, concernant la vitesse initiale, la justesse et la portée, qui sollicitent les premiers efforts de nos officiers.
Dans cette voie, les étapes successives sont marquées : par la substitution des affûts métalliques aux affûts en bois; par l'adoption du chargement par la culasse, qui supprimait une déperdition des forces propulsives; par l'emploi de l'acier, plus résistant que le bronze comme métal de bouches à feu et supportant, par suite, de plus
fortes pressions; enfin par la création des poudres comprimées, dites poudres lentes ou progressives, qui réglaient la détente des gaz et donnaient à la bouche à feu un rendement supérieur avec moins de fatigue initiale.
Mais la bouche à feu n'est qu'un moteur, une machine-outil. Le véritable outil qui travaille au point d application, c'est le projectile. Il était donc indiqué de compléter les améliorations du moteur par des améliorations parallèles du mobile. Indépendamment des perfectionnements balistiques obtenus par un meilleur profil et un meilleur mode de forcement, on chercha à augmenter l'efficacité du projectile en déterminant son éclatement à point nommé, en multipliant le nombre et assurant la meilleure répartition de ses éclats. De là les inventions successives des fusées à masselotte, percutantes et fusantes, enfin de la fusée à double effet. De là aussi les essais d'obus à fragmentation préparée, obus à doubles parois, obus à balles, jusqu'à la mise en service d'un projectile unique, l'obus à mitraille.
Les transformations de la pièce, de l'affût et de la poudre avaient augmenté les portées utiles, résultat secondaire. L'emploi généralisé du shrapnel et du tir fusant doubla les portées décisives. Suivant l'image hardie du général Langlois, on réalisa à 3. 000 mètres et au delà, aux portées extrêmes de combat, Tancien tir à mitraille.
Arrivé en ce point, on possédait tous les éléments de notre système 1877, de ce matériel de Bangequi, durant vingt années, constitua notre armement.
Une batterie de 6 pièces de ce système, placée à 2.5oo mètres devant un objectif de 100 mètres de front et échelonnant son tir sur deux profondeurs, à raison de une ou
54o LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
deux salves par minute, pouvait toucher, à chaque minute, 5 p. loo des silhouettes disposées au but sur toute sa largeur et sur une profondeur de 25o mètres.
Comparant ce matériel, qu'il qualifie d'artillerie à shrapnels, avec celui qui valut aux Allemands de si beaux succès en 1870, M. le général Langlois fait ressortir justement cette profondeur de la zone d'action due au tir fusant. La pièce allemande à tir percutant avait le défaut de localiser ses effets dans les environs du point de chute de ses projectiles. Il y a là un progrès qui s'accuse d'autant plus que l'objectif est moins nettement défini, soit en raison de sa situation, soit par suite de sa mobilité.
Pour ce qui est de la puissance, ^ l'on observe que l'obus à mitraille de 90 pèse 8''«,70o et l'obus percutant du canon allemand un peu moins de 7 kilogr., que le premier donne 24o éclats utiles et le second une trentaine environ ('), que les éclats de l'obus à mitraille sont mieux répartis, on peut affirmer qu'avec un même poids de munitions dépensé dans un tir bien réglé contre une troupe découverte, l'effet de l'artillerie de Bange est quintuple au moins de l'effet de l'artillerie allemande à Gravelotte ou à Saint-Privat.
La vitesse du tir, d'autre part, est doublée. Alors que la batterie allemande tirait à peine 6 coups par minute, la batterie de Bange de 90 parvient à envoyer, dans le même temps, 12 î\ i5 obus fusants, soit un poids dépassant 100 kilogr., deux fois et demie à trois fois plus que sa devancière. Chaque kilogramme produisant d'ailleurs un effet quatre ou cinq fois plus grand, on conçoit sans
( I ) Sans parler des cas trop fréquents où l'obus percutant faisait fougasse ou bien laissait en terre une partie de ses éclats.
difficulté que, contre des buts animés, découverts entièrement ou en partie, immobiles ou en mouvement, Faction de notre matériel de 1877, dans un temps donné, puisse être jugée décuple de celle du matériel allemand en 1870.
En possession de ce rapport comparatif applicable au champ de bataille, M. le général Langlois est à même de conclure du passé à l'avenir, du canon à obus percutants à Tartillerie à slirapnels. Il a déjà fait ressortir les principes tactiques que Texpérience de la guerre a consacrés pour le canon allemand. Il proposera, pour le matériel de Bange, comme conséquences logiques de Taccroissement d'eflicacité, les modifications ou additions suivantes à ces principes :
1° Ouvrir le feu à portée décisive et non plus à portée utile. La portée décisive du shrapnel (3. 000 mètres) excède en effet les anciennes portées utiles (2.5oo mètres) auxquelles le canon rayé commençait à tirer ;
2° Conduire le feu à toute vitesse, comme l'ancien tir à mitraille^ avec lequel il a la plus grande analogie. Substituer ainsi le tir par rafales (12 coups par minute et par batterie) à l'ancien tir de l'obus percutant; tir forcémeut assez lent qui, aux distances ordinaires de combat, donnait des effets utiles mais non écrasants (*). Avec l'artillerie à shrapnels, la solution doit être prompte ;
3° Pour éviter cet écrasement du tir par rafales, rechercher les couverts dans la mesure compatible avec la nécessité primordiale qui est d'agir. Utiliser le terrain pour les approches, mettre en batterie derrière la crête
(i) A Sadowa et le i8 août à notre gauche, deux lignes d'artillerie restent pendant cinq à six heures en face Tune de l'autre, sans que l'une d'elles soit annihilée.
topographique, pratiquer le tir indirect quand les circonstances s'y prêtent ;
4° Pour la même raison que dessus, décliner la priorité d'ouverture du feu. C'était jadis un avantage, parce que les deux artilleries opposées entamaient la lutte à découvert. Mais désormais, dans maintes phases du combat et surtout à son début, elles cherchent à se masquer. Celle donc qui décèle son emplacement par la fumée, par la lueur de ses coups, prête le collier à l'adversaire et lui permet d'entamer la lutte dans les meilleures conditions par un feu de surprise rapidement réglé, promptement décisif;
5° Mettre par suite eu action le minimum de bouches à feu susceptible de produire sûrement l'effet voulu; d'abord pour dévoiler le moins de forces possible, ensuite aCn de ménager à son artillerie la situation la plus avantageuse. C'est le principe de V économie des forces applicable à l'artillerie comme à infanterie. Cela ne signifie pas qu'on doive réserver son artillerie, revenir à l'ancienne conception des réserves tenues en arrière comme atout final. On déploiera toute la masse disponible derrière le couvert, prête à agir; mais si l'on veut produire un effet qui demande une dépense de loo kilogr. de munitions par minute, on tirera avec une seule batterie, car elle suffit à envoyer ce poids de munitions. Les batteries non employées restent momentanément en position de surveillance. Si la situation change par suite des dispositions de l'adversaire, toute la masse est en mesure d'entrer immédiatement en action.
Il y a dans ces règles, et notamment dans la dernière, quelque chose de changé aux principes de 1870. La simultanéité d'entrée en action de l'artillerie ne s'entend
plus (Je la même façon, el cette entrée en action n'est plus fixée, machinalement en quelque sorte, au moment où la masse des batteries du gros a rejoint les batteries d'avant-garde. On attend que l'ennemi, démasquant des forces supérieures, entame la lutte générale d'artillerie.
C'est qu'en effet l'accroissement continu de la puissance a fait parcourir à cette arme une sorte de cycle.
Aux temps napoléoniens, alors que les portées utiles n'excédaient pas 700 mètres à 800 mètres et qu'on ouvrait le feu à 5oo mètres, toute batterie ainsi engagée au milieu des combattants était effectivement dépensée. Le commandement s'en dessaisissait et ne pouvait plus compter l'employer sur un autre point du champ de bataille. D'où la nécessité des masses d'artillerie gardées en réser>e pour l'action décisive et amenées seulement alors à 25o ou 3oo mètres de l'obstacle à briser.
Avec l'artillerie rayée, en 1866 et 1870, les portées utiles s'élèvent de 800 à 2.000 ou 2.5oo mètres. A ces distances qui constitueront la première position d'artillerie, on obtient encore des résultats appréciables ; mais les batteries tenues de la sorte loin de la mêlée, hors de la sphère d'action du fusil, demeurent dans la main du général. Leur action réciproque n'est pas écrasante, bien qu'elles ne cherchent pas à se masquer, et tant qu'on ne les rapproche pas aux distances décisives de i.5oo à 1.800 mètres, il est toujours loisible de distraire une partie de ces batteries de la masse pour leur assigner un nouvel objectif.
En d'autres termes, l'artillerie est toujours disponible et dès lors on a tout bénéfice à l'employer tout entière dès le début.
Avec l'artillerie à shrapnels, cette propriété d'être
constamment disponible reçoit une première atteinte. On ouvre le feu à 3.ooo mètres et, dès cette distance, les effets sont considérables. Les batteries qui, dans une lutte à découvert contre des batteries ennemies, auront le dessous seront facilement immobilisées par un nombre proportionnellement très faible de bouches à feu. Elles ne pourront amener les avant-trains sous Tœil de l'adversaire ; leurs attelages seraient décimés en un instant.
Ainsi l'extension des portées décisives due au slirapnel détruit ce qu'avait produit la simple extension des portées utiles par Tartillerie rayée. L'artillerie cesse d'être absolument disponible.
En 1892, M. le général Langlois était seul à discerner ce fait et à apprécier, dans une juste mesure, l'évolution tactique correspondante sur laquelle bataillent encore les théoriciens modernes. Nous verrons bientôt cette évolution s'accentuer, et cette fois aux yeux de tous, par un nouvel accroissement de puissance que réalisera le canon à tir rapide ('). Mais il nous faut passer auparavant par la période intermédiaire, où la poudre noire fait place aux poudres sans fumée et aux explosifs.
Dès 1884, les ingénieurs du laboratoire central des poudres et salpêtres avaient trouvé la méthode générale permettant de régler le mode de combustion des poudres azotées et de l'approprier à une arme de calibre déterminé.
(i) L'ancien tir à niilraille à a5o mètres s'eflectuait à la vitesse de cinq ou six coups à la minute.
Avec notre pièce de 75"»"», la rapidité du feu sera plus grande encore et, comme elle tire l'obus à mitraille, ce sera, bien réellement cette fois, le feu à mitraille transporté à 3. 000 mètres, qu'échangeront les adversaires semblablement armés. On revient donc à peu près aux conditions de l'époque napoléonienne et le cycle est fermé.
Ils allaient non seulement doter à bref délai Tartillerie d'explosifs très puissants (mélinite), mais encore, en disciplinant ces poudres, ils leur ménageaient la propriété éminemment précieuse d'exercer sur Tâme de la pièce des pressions notablement diminuées, (yiémorial des poudres et salpêtres.^
Outre ces propriétés balistiques, les poudres azotées jouissaient d'une propriété physique très appréciable. Elles émettaient fort peu ou point de fumée et cessaient ainsi de déceler le point de départ du tir.
Tous ces avantages, appliqués à l'arme portative, devaient, dès 1886, conduire au fusil à répétition de petit calibre. Pour l'artillerie, les progrès furent plus lents, et pendant une phase de transition qui va de i884 à 1898, on se contenta de mettre en service dans le matériel de Range des charges de poudre sans fumée et des obus allongés à mélinite. Avec ces additions, notre système d'artillerie, nous l'avons indiqué plus haut, ne différait guère de l'armement des Anglais dans le Sud-Afrique. M. le général Langlois lui consacre précisément un chapitre spécial par lequel débute son second tome. C'est à ce chapitre qu'il faudra se reporter pour apprécier sainement les résultats constatés sur les champs de bataille du Transvaal ou de TOrange.
Les propriétés balistiques des nouvelles poudres avaient cependant une bien autre importance que leurs propriétés physiques. Pour obtenir une même vitesse initiale, elles exigeaient une charge beaucoup moins forte que les poudres lentes, et comme le poids de la charge est un des principaux facteurs de la fatigue de l'affût, elles soulageaient sensiblement ce dernier, dont les poudres lentes avaient atteint la limite de résistance sans atteindre, à beaucoup
près, celle du canon. II en résultait, pour cette partie du matériel, un excès de résistance qu'on pouvait encore augmenter par Tinlervenlion de certains organes mécaniques, tampons, ressorts, freins hydrauliques ou autres.
Cet excès de résistance trouvait son meilleur emploi dans la réduction ou même la suppression complète du recul ; suppression qui dispensait de remettre la pièce en batterie à chaque coup, simplifiait singulièrement le pointage et réalisait Finalement une grande accélération dans le tir.
Combinée avec une réduction modérée du calibre, la rapidité du tir devait assurer au système d'artillerie une puissance considérable. Déjà, en effet, dans le système de Bange et dans les systèmes similaires en Europe, pour un même poids de munitions, le shrapnel de petit calibre avait, jusqu'aux plus grandes distances de combat, un effet supérieur au shrapnel de la pièce lourde ; dans un temps donné, il avait un effet presque égal et, pour prendre le dessus, il ne réclamait qu'une légère augmentation dans la rapidité du tir ; enfin, dans un système (pièce et affût) de poids déterminé par les conditions de service, la diminution du calibre-poids avait d'indéniables avantages.
L'accélération du tir n'était pas, d'ailleurs, la seule conséquence heureuse de la suppression du recul. Il devenait pratique de placer sur la pièce des boucliers, inutilement essavés avec l'ancien matériel où les servants devaient, à chaque coup, se porter en dehors des roues; mais qui, avec le nouveau canon immobilisé pendant le feu, protégeaient efficacement et constamment une partie du personnel contre les balles du shrapnel, voire même du fusil.
Ajoutons enfin que la suppression de la fumée venait à propos faciliter un tir rapide qui, sans cette condition physique, eût été irréalisable ou pour le moins aveugle.
Tout conduisait donc à la conception du canon de petit calibre à tir rapide et à boucliers. Mais il y avait à concilier et à déterminer exactement des éléments infiniment complexes : poids du matériel, calibre et poids du projectile, vitesse initiale, vitesse du tir. Il y avait aussi à rechercher le meilleur frein, un instrument simple pour déboucher les évents, un mode de chargement plus rapide par la réunion de la gargousse au projectile. Enfin certaines améliorations du mécanisme de culasse. Le problème balistique se compliquait de nombreux problèmes mécaniques, et Ton comprend que nos artilleurs aient mis du temps à les résoudre. Loin d'être blâmable, leur prudente circonspection ne mérite que des éloges.
Moins bien inspirés, les Allemands renouvelèrent, pour leur canon, la faute qu'ils avaient déjà commise en 1887 pour le fusil à petit calibre. Adoptant brusquement une solution bâtarde et incomplète, ils votèrent en 1892, sous une rubrique mensongère, les crédits nécessaires à la constitution clandestine d'un matériel à tir accéléré qui devait faire son apparition en 1 896 et porter la dénomination C/96.
Leur stratagème, qui ne trompa personne en France, nous faisait une loi d'agir de notre côté. Nous étions prêts d'ailleurs. M. le général Langlois le démontre à cette époque, en traçant les grandes lignes d'un matériel de 970 kilogr. (pièce, affût) destiné à tirer un projectile de 5 kilogr. à la vitesse initiale de 5oo mètres et avec une rapidité de tir de 8 à 10 coups à la minute.
On devait faire mieux encore et, ce qui est réellement
admirable et bien rare en France, faire sans parler. Nul crédit ne fut ostensiblement demandé aux Chambres; nos usines travaillèrent avec la plus grande activité en conservant merveilleusement le secret et, dès 1898, à la stupéfaction générale, toutes nos batteries divisionnaires étaient dotées du matériel de 76"™ pour faire leurs écoles à feu.
Cette pièce de 75°*™, aussi lourde, il est vrai, que le 90, mais plus roulante, lance un obus à mitraille dit obus Robin, pesant plus de 7 kilogr., donnant une abondante fumée et au moins 3oo balles ou éclats, supérieur, par suite, aux évaluations les plus optimistes du général Langlois,
La charge de poudre sans fumée est contenue dans une douille en laiton formant obturateur; elle se relie au projectile et l'ensemble, à introduire d'un seul coup dans le canon, se présente sous l'aspect d'une longue cartouche du poids de 10 kilogr. environ.
Pour combattre le recul, on se sert d'un frein excessivement puissant, dont le principe est tenu rigoureusement secret. Grâce à l'emploi de ce frein et aussi d'une bêche de crosse et de patins pour enrayer les roues, le recul, qui ne dépasse pas o°,5o au premier coup, est absolument annulé pour les suivants. La vitesse du tir une fois réglée peut ainsi dépasser 20 coups à la minute.
Un instrument très ingénieux, le débouchoir automatique, perce simultanément les évents de deux fusées, par un procédé mécanique, avec la plus grande précision et avec toute la célérité qu'exige le tir rapide.
Le pointage s'effectue à l'aide du goniomètre, appareil qui permet de choisir comme repaire un point quelconque de l'horizon. Lors de la mise en batterie, le
premier pointage est ainsi facilité et, tout en gagnant du temps, on évite les erreurs qui, autrefois, se produisaient si fréquemment dans la désignation des objectifs.
Actuellement le capitaine commandant, après avoir choisi comme point de repaire un signal bien visible, amène, par un calcul très simple, ses pièces à être dirigées parallèlement sur le but.
Pour le premier pointage, le pointeur n'a qu'à faire marquer au goniomètre la division qui lui est indiquée ; il n'a pas à savoir sur quoi il tire, // n^est pas obligé de voir le but. Les légers dépointages qui peuvent se produire pendant le tir sont corrigés au moyen d'un volant qui permet de déplacer le canon par rapport à l'affût ; disposition employée également pour le fauchage.
En général, pour les pointages ultérieurs, le rôle du pointeur consiste à ramener entre ses repères la bulle d'un niveau pendant qu'un autre servant, nommé tireur, donne l'inclinaison convenable au canon, puis met le feu.
Toutes ces opérations s'effectuent en moins de temps qu'il n'en faut pour les indiquer. Elles font, en somme, du tir indirect le tir normal et, contrairement à ce qui avait lieu jusqu'ici, ce tir peut être constamment employé, aussi bien contre une troupe en mouvement que contre un but immobile. Le capitaine seul est tenu de voir l'objectif pour régler le pointage et observer les coups. Pièces et personnel subalterne peuvent demeurer derrière une crête couvrante. Si donc le terrain s'y prêle, si la crête d'artillerie n'est pas trop éloignée de la crête topographique où doit se poster le capitaine, ou bien si cet officier peut s'élever suffisamment sans être trop exposé, la batterie sera toujours masquée.
55o LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
Le défilement des crêtes n*est d'ailleurs pas la seule sécurité offerte par ce matériel. Deux boucliers à Tépreuve des balles de fusil contribuent à protéger le pointeur et le tireur collés à la pièce. C'est là, nous l'avons vu, un complément indispensable et logique du canon sans recul. De plus, les arrière-trains des caissons, d'un modèle spécial, viennent s'intercaler entre les pièces, dispositif commode pour le service d'approvisionnement qui se prête aux positions sans profondeur et qui, sous un feu à shrapnels, n'est pas plus vulnérable que le dispositif en file ('). Ces caissons, basculant sur leurs essieux, forment une sorte d'armoire à deux battants blindés, derrière laquelle s'abritent le pourvoyeur et le déboucheur. Ceux-ci n'ont qu'à puiser les munitions et à les tendre aux deux servants de pièce placés avec eux derrière une sorte de mur continu.
Pendant tout le service de la pièce, on peut dire, en somme, que la plupart des hommes sont constamment à couvert. Les cadres seuls, et surtout le capitaine, demeurent exposés. Tout le personnel peut, d'ailleurs, à un moment quelconque, bénéficier des abris, sous la condition de suspendre le tir.
Le tir de réglage s'effectue par salves et avec des obus fusants, suivant une méthode très large et très simple qui permet de frapper l'objectif le plus tôt possible après l'ouverture du feu. Contre un objectif visible, il exige
(i) Contre l'ancica tir percutant ou le tir à boulets, la formation eo batt<'ric, avec les éléments échelonnés en profondeur, bouches à feu, avanttrains, caissons, en laissant de grands intervalles entre les files, présentait de sérieux avantages. On ménageait ainsi des couloirs où les projectiles adverses, battant un front étroit ne trouvaient rien à détruire. Contre le tir fusant, qui bat uniformément et sans lacunes un front presque double, la théorie des couloirs perd sa valeur.
une minute à une minute et demie, soit deux minutes au plus avec le pointage initial.
Vient ensuite le tir d'efficacité ou tir progressif. Sa durée sans fauchage (4 rafales ou 8 coups) varie de vingt à trente secondes; celle du tir progressif avec fauchage (4 rafales ou 1 2 coups) varie de trente à quarante secondes, ce qui correspond à une vitesse de 18 à 3o coups par pièce à la minute.
A une distance de 2.5oo à 3. 000 mètres, la batterie de 4 pièces couvre de projectiles un espace de 4oo mètres de profondeur, et de 100 à 200 mètres de front suivant qu'elle tire avec ou sans fauchage. Une fois le tir réglé, 90 p. 100 des cibles placées à découvert dans cette zone seront atteintes en quarante secondes de tir d'efficacité. S'il faut- passer par toutes les phases (tir de réglage et d'efficacité), le même résultat sera obtenu dans un temps variant de une minute et demie à trois minutes.
Comparant ce canon à tir rapide avec la pièce lourde des Allemands en 1870, on peut estimer que leurs deux projectiles ont sensiblement le même poids. Or, l'obus Robin donne 3oo éclats meurtriers en regard d'une trentaine que donnait l'obus percutant de 6 ; ses éclats sont mieux utilisés. On peut donc en conclure qu'à égalité de poids de munitions dépensé contre un but découvert, l'effet de la pièce de 76 est presque décuple de celui de la pièce allemande.
Dans le tir d'efficacité, les 4 pièces de la batterie de 75 envoient en une minute 80 projectiles, soit près de 600 kilogr., tandis que, dans le même temps, la batterie allemande de 6 pièces envoyait 5o kilogr. à peine ; chaque kilogramme de l'obus de 75 produisant d'ailleurs un effet neuf à dix fois plus grand, on n'exagère rien en disant
que, dans un temps donné, la batterie à tir rapide a jusqu'aux plus grandes distances de combat une action centuple de celle que les Allemands obtenaient en 1870.
Dix à douze fois supérieure à celle de la batterie de Bange, quatre fois plus grande que celle de la batterie allemande de 1896 à tir accéléré, cette action de notre batterie à tir rapide, contre un objectif découvert, est réellement foudroyante.
Contre un ohicciif découvert j disons-nous, et nous insistons sur cette condition que M. le général Langlois a soin, lui aussi, de mettre en vedette. Contre un but masqué, qu'il s'agisse de fantassins collés à un parapet, défilés derrière une crête, ou simplement couchés, ou bien encore d'artilleurs protégés par leurs boucliers, il n'en va plus de même. Les pour-cents diminuent sensiblement, subissant une loi qui s'imposait déjà, mais seulement devant l'infanterie abritée, à l'artillerie à shrapnels.
Nous verrons plus loin les motifs de cette réduction, qui laisse d'ailleurs aux systèmes d'artillerie leur valeur relative. Contentons-nous, pour l'instant, d'en noter les effets dans la lutte de deux batteries à tir rapide et à boucliers. Le bouclier agira dans un sens d'atermoiement, contraire à la tendance des autres progrès.
Supposons ces batteries placées derrière deux crêtes opposées, comme elles le seront d'ordinaire au début d'un combat. Elles seront guidées, chacune, par les légères lueurs qui signalent au-dessus de la crête couvrante le front de l'adversaire. Dès que l'une d'elles aura réglé son tir sur ce front, ses effets deviendront écrasants pour la batterie ennemie, dont les pièces, tout au moins, seront comprises dans la profondeur de 4oo mètres, comptée à partir de la crête. Alors même que dans cette bat-
terie les allelages et voilures inutilisées seraient tenus en arrière ou sur le côté du grand rectangle uniformément battu, la fraction du personnel que n'abritent pas les boucliers est exposée à une destruction radicale. D'où l'importance excessive acquise à la priorité du réglage et même à la simple préparation du feu, autrement dit aux opérations qui précèdent le premier coup de canon.
Une artillerie prête à agir peut obtenir contre une artillerie non préparée, ou incomplètement préparée, des résultats décisifs, en moins de temps que cette dernière n'en met pour terminer sa préparation.
Si la batterie qui se trouve en retard pour ses préparatifs ou son réglage s'obstinait à poursuivre la lutte, elle serait finalement anéantie.
C'était précisément le résultat fatal du combat soutenu, dans les mêmes conditions, par deux batteries de Range. Dès que l'une avait réussi, la première, à encadrer l'autre dans un rectangle de loo mètres de front sur une profondeur de 25o mètres, tracé à partir de la crête couvrante, il suffisait de dix minutes à un quart d'heure de tir échelonné et continu, pour mettre hors de combat la moitié d'un personnel astreint à opérer à ciel ouvert (').
Mais dans le canon à tir rapide, comme nous l'avons indiqué déjà, tout le personnel, y compris les cadres, peut s'abriter derrière les boucliers, à condition de suspendre son action. Ce personnel devient alors invulné-
(i) A condition de rompre le combat, les servants de la batterie de Han<|e ;ivaient parfois la ressource de s'abriter dans des tranchées creusées des deux cJtês de la pièce. Ils {>ouvaient y attendre sans subir de pertes, une occasion favorable de n)uvrir le feu. Mais il fallait cpie le sol et le temps disponible permissent rétablissement préalable de ce couvert. La batterie à boucliers porte son couvert avec elle.
rable. La batterie a éteint son feu avant de subir des pertes sensibles, et, comme l'adversaire ne peut indéfiniment continuer ses rafales, comme il se taira à son tour, il est toujours loisible au vaincu de profiter de l'accalmie pour reprendre la parole. Il enverra facilement deux rafales, dans le temps nécessaire à la batterie ennemie pour voir arriver les premiers projectiles et se remettre, ellem^me, en action. Pendant l'accalmie, il est également loisible à la batterie mal engagée d'abandonner définilivement la partie, d'amener les avant-trains sous le couvert de la crête et de se porter ailleurs.
La lutte initiale de couvert à couvert aboutira donc, tout au plus, à contraindre momentanément l'un des deux adversaires au silence. Elle ne l'écrasera jamais complètement. Elle lui laissera toujours une partie de ses moyens et la faculté, soit de se dérober, soit même de rentrer ultérieurement enjeu. Ce duel d'artillerie, qui tenait dans les spéculations des théoriciens une place considérable, n'obtiendra plus de solution décisive, comme il pouvait en obtenir entre batteries à shrapnels, sans boucliers. Il sera probablement abrégé, sinon supprimé, et fera bientôt place au combat d'usure.
Ici, en effet, intervient un facteur nouveau. Les deux infanteries sont aux prises et se disputent quelque point d'appui dans le vallon qui sépare les positions d'artillerie. Pour soutenir leur infanterie en détresse, les batteries momentanément maîtrisées mais peu entamées derrière la crête topographique, se voient dans l'obligation d'avancer jusqu'à la crête militaire. Elles s'étalent alors aux vues et sous les coups de l'ennemi. Leur mise en batterie ne s'effectuera point sans sacrifier leurs attelages. A peine auront-elles commencé le feu qu'une
partie de leur personnel, à découvert, sera décimée. Ce personnel se résigne-t^il à rompre le combat en s'abritant derrière les boucliers, il est encore exposé aux coups percutants d'obus-torpilles qui, à la distance de 2,5oo mètres, ont des chances suffisantes de frapper une plaque de 2 mètres de haut et i",20 de large. Veut-on enfin faire retraite, on ne le peut plus. Les rafales du vainqueur, qui suit de Tœil les moindres mouvements, interdisent d'amener les avant^trains.
A découvert, en un mot, les batteries exposées à un feu d'artillerie seront promptement immobilisées ou anéanties. Si, des deux côtés, on combattait sans masque, la solution serait rapide et dépendrait exclusivement de la priorité du réglage. L'habileté consiste à forcer l'artillerie opposée à se découvrir, tout en conservant la sienne à l'abri ou en n'exposant qu'un petit nombre de batteries très mobiles. C'est surtout par la progression de l'infanterie dans la zone intermédiaire entre les deux crêtes qu'on obtiendra ce résultat. C'est par le jeu combiné et intimement lié des deux armes qu'on s'affranchira des canonnades interminables et sans conclusion.
Utile à l'artillerie, cette liaison des armes, que les Anglais ont si complètement méconnue, est non moins utile à l'infanterie.
Comment en effet, sans le concours de son artillerie, pourrait^elle manœuvrer sous le tir rapide des pièces ennemies ?
Elle cherchera, évidemment, à amincir ses formations, à multiplier ses échelons. Avant d'entrer dans la ione dangereuse, les colonnes doubles de bataillon devront largement s'ouvrir et insinuer leurs éléments dans tous
les couloirs favorables. Bientôt Tavant-Iigne se fractionnera en petites colonnes de sections ou de demi-sections, précédées d'un rideau d'éclaireurs espacés. Ces colonnes, très souples et aptes à se plier au terrain, s'efforceront d'utiliser pour leurs approches les moindres accidents du sol. On se portera ainsi de couvert en couvert et, pour franchir les espaces sans abri, on procédera par bonds très courts de dix ou douze pas, en se levant à chaque éclair des rafales et s'aplatissant avant leur arrivée.
Mais il n'y a là que des palliatifs insuffisants, la difficulté subsiste presque entière et l'on peut dire qu'il n'existe pas de bonnes formations pour l'infanterie, lui permettant d'avancer sous le feu de l'artillerie. Le seul procédé efficace consistera à imposer préalablement silence à cette artillerie adverse, par le tir de nos propres batteries, et l'on a vu que ce résultat peut être atteint alors même que l'ennemi n'aurait pas subi de pertes considérables.
C'est encore la préparation et l'appui de l'artillerie qui ouvrent le chemin à l'infanterie quand elle se porte à Tattaque d'une infanterie opposée, en position dans des tranchées. Et ici, le concours réciproque des deux armes s'accuse encore plus nettement. S'il faut, pour compenser les avantages de la défense, qu'elle subisse l'action du canon, cette action, par contre, ne s'exerce efficacement qu'au moment où la menace de nos fantassins met les fantassins ennemis dans l'obligation de se découvrir pour tirer. Ce moment est court ; les instants sont comptés et, de ce chef, le canon de 75 prime largement l'ancien canon à shrapnels par le caractère foudrovaut de ses effets.
En résumé, le canon à tir rapide est Tarme de l'action instantanée.
En présence de Tinfanterie abritée, il réclame, comme Fartillerie à shrapnels, le concours de l'infanterie ; mais avec ce concours il assure, bien plus promptement, des résultats décisifs (').
En présence de son congénère et de crête à crête, il semble, par l'adjonction du bouclier, perdre un peu de la puissance destructive qu'apportait naguère, dans le duel, le simple canon à shrapnels. En réalité, le bouclier exige seulement un jeu plus serré et favorise l'habileté au détriment du nombre.
En présence d'un objectif quelconque découvert, le canon à tir rapide et à bouclier a une puissance dix fois plus grande que son prédécesseur.
Il réalise, en somme, un accroissement de puissance, indéniable, au moins égal à celui qu'on avait obtenu en passant de l'artillerie rayée, modèle 1870, à Tartillerie à shrapnels, modèle 1877.
Les principes que M. le général Langlois avait déduits de ce premier accroissement reçoivent donc, du second, une nouvelle consécration et s'appliquent plus étroitement que jamais.
(i) Notons, en passant, que nous n'avons tenu compte dans celte comparaison, que de l'enicacité du tir dans un temps donné. Il est encore une autre propriété de l'obus Robin, qui semble faciliter l'attaque ; nous voulons parler de l'abondante fumée produite par l'éclatement de cet obus. Quand la batterie de 76 passe au tir de vitesse, la trombe de projectiles qui s'abat sur le front de la défense, crée, devant ce front, un rideau épais de fumée allant du sol, par un temps calme, jusqu'à une hauteur de 8 ou 10 mètres et susceptible d'aveugler complètement les défenseurs. A la faveur de ce rideau, la cavalerie et l'infanterie assaillantes gagneront du terrain et, comme le feu de l'artillerie se continue par-dessus leurs tètes jusqu'à ce qu'elles arrivent à 3oo mètres de la position à enlever, elles peuvent être sur la position avant que la fumée se dissipe.
Nous avons déjà vu ce qu'il fallait penser de la liaison des armes.
Pour restreindre le nombre des déplacements, de plus en plus onéreux, on cherchera à prendre les premières positions d'artillerie aussi près que possible de l'objectif, sous la condition d'effectuer à couvert tous les mouvements d'approche et de mise en batterie.
Le tir indirect devient le tir normal et l'on s'engagera, d'ordinaire, en demeurant à l'abri derrière une crête.
Plus encore qu'avec l'artillerie à shrapnels, on déclinera la priorité d'ouverture du feu et Ton mettra son habileté à contraindre l'adversaire à se dévoiler le premier.
Le feu sera exclusivement conduit par rafales et dès lors, afin d'éviter une consommation excessive de munitions, il faudra ne tirer que sur un objectif important, à bonne portée et dans un but tactique déterminé.
Être à la fois avare et prodigue de son feu : voilà la maxime de l'artillerie moderne.
Ce principe d'économie des forces, qui s'applique déjà à la conduite intérieure d'une batterie, préside aussi à la mise en jeu de l'ensemble des batteries. Il devient la loi primordiale du système à tir rapide et c'est de là que découlent les principales modifications à la tactique de l'arme.
La masse d'artillerie, poussée vers les têtes de colonnes, continue, comme par le passé, à se déployer à l'abri et Ton attend, pour s'engager, qu'on l'ait tout entière dans la main. Mais on ne fait entrer en action que le nombre de batteries strictement nécessaire pour obtenir un efiet donné dans un temps donné. Les batteries non employées se tiennent à couvert, en position de surveil-
lance, observant l'horizon et prcîtes à frapper tout objectif nouveau que Tennemi y ferait paraître.
Ce n'est pas, comme nous l'avons déjà indiqué, un retour aux anciennes réserves d'artillerie, mais une adaptation économique des moyens, préalablement concentrés, aux besoins, successivement constatés.
L'évaluation initiale de ces besoins se fera, non plus d'après le nombre des batteries, mais d'après le front à contrebattre. Contre un front de 200 mètres, une batterie de 4 pièces donne, dans un temps minimum, le maximum de résultats désirable. Deux batteries n'obtiendraient pas mieux et, en les employant on commettrait une lourde faute, puisque ce serait consommer des munitions en pure perte et exposer, sans utilité, le personnel et le matériel en excédent.
Cette répartition première, d'après la considération des fronts à battre, entraîne diverses conséquences :
I® On tend à renoncer aux grandes batteries, difficiles à manier et dont le bloc compact se prête mal à cet allotrtissement. Les effets réalisés jadis par la concentration de leurs feux s'obtiennent désormais par la rapidité de tir d'éléments moindres, qui ne dépassent guère le groupe de 3 batteries.
2® Le groupe pouvant battre avec efficacité un front adverse de 600 mètres et occupant sur notre propre front une étendue de i5o mètres à peine, il est facile de prélever sur chaque corps d'armée un certain nombre de bat^ teries qu'on affectera aux corps chargés de l'attaque décisive. Sur ce point, en effet, on n'aura jamais trop d'artillerie. Les engagements antérieurs, duel d'artillerie et combat d'usure, n'aboutissant plus, avec le bouclier, à l'anéantissement des batteries de la défense, celle-ci
sera en mesure d'opposer aux assaillants une artillerie presque intacte. Pour en avoir raison il faudra, au moment et au point décisifs, donner au tir une violence inouïe, i® en déchaînant toute sa rapidité, 2° en accumulant les batteries, soit par le resserrement de leur front, soit même par leur disposition sur plusieurs lignes.
Toutes ces règles d'emploi du canon à tir rapide, toutes ces modifications tactiques, M. le général Langlois les a esquissées, bien qu'ayant en vue un type inférieur à notre pièce de 75. Voilà dix ans qu'il a posé et résolu, avec autant de pondération que de perspicacité, tous les problèmes qui alimentent aujourd'hui une polémique considérée comme neuve (^). Aussi éloigné du rigorisme conservateur que des témérités novatrices, il n'ira pas nous parler d'ordre dispersé pour l'artillerie, ni du combat par pièce ; mais il admet que, dans certaines circonstances, pour faire illusion à l'adversaire, un groupe d'avant-garde s'étale par sections ; il admet aussi l'usage de la section contre un défilé étroit, contre un pont, etc.. Il a enfin créé le terme et défini le rôle de batteries de surveillance, annonçant, par là, l'évolution essentielle de la tactique d'artillerie dans les temps modernes.
Examinons maintenant, à la lumière de cet enseignement, les événements du Transvaal : leur cadre est trop restreint pour embrasser toutes les théories du général Langlois ; mais bon nombre de ces théories y trouvent leur vérification éclatante et il n'est pas de fait, dûment constaté, qui n'ait son explication dans les pages qui précèdent.
(i) Consulter la brochure intitulée : Oà en est la question de t emploi du tir rapide? Paris. Chapelet, 1901. Consulter aussi les études de MM. le lieulrnant-colosel Kuffev cl le commandant Béraud.
Ainsi M, le général Langlois, tout en démontrant que rartillerie à shrapnels et a fortiori Tartillerie à tir rapide exerceront, sur des troupes découvertes, des ravages dont la guerre de 1870 ne peut nous donner d'idée ('), s'attache à détruire les illusions que nous nous formons trop volontiers au sujet de ces mêmes engins, agissant contre des obstacles et des troupes abritées.
L'obus à mitraille ne peut rien contre des fantassins terrés dans leurs tranchées ; pour atténuer sensiblement fees effets, il suffît que Tinfanterie soit couchée ; pour les annuler complètement, elle n'a qu'à se couvrir d'un léger bourrelet de terre. Le sac du soldat, quelques fascines, constituent déjà des éléments fort appréciables de protection.
Cette impuissance du shrapnel devant le moindre abri tient à deux causes :
1° A la tension de la trajectoire et à la faible ouverture de la gerbe du shrapnel. Les balles inférieures de cette gerbe, qui rasent la crête couvrante, vont frapper le sol sous un angle assez faible, laissant au-dessous d'elles, exempt de toute atteinte, un espace dont la hauteur dépend de l'élévation du parapet et dont la profondeur dépasse les dimensions d'un homme couché. Protégé par une levée de mince épaisseur, le fantassin peut laisser passer sans craintes un ouragan de projectiles, tant que sa tête ne dépasse pas ce plan de défilement ;
2® A la faible vitesse restante dont sont animées les balles du shrapnel au point de chute. Ces balles, de petit c.ilibre, n'ont plus, même aux petites distances, une
(i) En 1866 et en 1870, des troupes dc^couvertes ou fort mal abriti'es ont pu tenir sous un feu d*artillerie c^nerf]ique ; mais le tir percutant, employé alors, utilisait fort mal le poids de métal lancé sur l'ennemi.
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force de pénétration suffisante pour traverser le sac du soldat. L'homme couché sur le sol offre donc à la mitraille une surface vulnérable de dimensions très réduites. Si le terrain est incliné dans le sens de la trajectoire, cet homme est en grande partie à Tabri. On a pu même imaginer de dresser sur deux étages les sacs d'une escouade, en les assujettissant avec les bâtons de tente ; l'escouade, couchée et serrée sur deux rangs, trouve derrière ci* parapet improvisé une protection efficace.
Un si frêle abri pouvant suffire, on comprend sans peine que le tir fusant du shrapnel ne serait pas de recette contre les défenseurs d'une maison, d'un mur crénelé. On emploiera le tir à effet retardé, mais sans beaucoup plus de résultats. Après son passage dans l'obstacle,* l'obus à mitraille éclate et pousse en avant sa gerbe tout entière, inoffeiisive pour les hommes rapprochés du mur.
Sans action sur le personnel abrité, Tartillerie h shrapnel n'en a guère davantage sur l'obstacle matériel. L'obus, qui frappe eu un point déterminé, ne se prêle plus au tir à démonter, comme le boulet ricochaiil et roulant sur le sol. Le tir à démolir exige un nombre considérable de projectiles, 60 kilogr. par mètre courant, contre un mur ordinaire de campagne. Les diverses défenses accessoires, palissades, grilles, abatis, etc., se comportent bien devant l'obus à mitraille. Enfin et surtout, cet obus, dont la fusée donne un jet de flamme moins étendu que celui des anciennes fusées en bois, est totalement dépourvu d'effets incendiaires. M. le général Langlois insiste, avec raison, sur ce fait très grave ; car rincendic était le véritable moyen de déloger les défenseurs d'un point d'appui, village, grandes fermes, chà-
leaux. L'artillerie moderne est bien inférieure, sous ce rapport, à celle des temps napoléoniens.
Les localités, en somme, demeurent d'excellents points d'appui, en dépit des théories émises sur leur compte el qui semblent avoir eu un instant de crédit dans le monde militaire. Combinées avec des lignes de tranchées, des défenses accessoires, elles se transformeront en places improvisées, susceptibles d'une longue résistance. On a vu ce qu'avaient donné, en l'espèce, des villes ouvertes comme Ladysmith, Kimberley, Mafeking, etc.
a L'artillerie de campagne, conclut M. le général Langlois, ne doit pas chercher la destruction de ces points d'appui, murs, localités, tranchées-abris, ouvrages de campagne ; elle doit viser surtout le défenseur. »
Mais comment atteindre ce dernier, collé à son couvert?
Ici nous voudrions pouvoir reproduire en entier les pages presque prophétiques, écrites huit ans avant la guerre du Trans\'aal, et où notre auteur étudie l'attaque <rune position retranchée.
Il nous dépeint l'occupation de cette position par la défense :
Quelques officiers, quelques sentinelles observant au loin et à peine perceptibles au-dessus du parapet; la première ligne assise sur la banquette, totalement à Tabri; les soutiens assez loin en arrière, masqués ou couchés et peu vulnérables en raison surtout de l'indécision de l'adversaire sur leur emplacement; les résenes partielles plus loin encore et dans une situation plus indéterminée.
Les points d'appui, villages ou fermes, sont préparés de même : quelques vigies dans les étages supérieurs; la (roupe nécessaire à la défense de la lisière, strictement
calculée et tenue provisoirement à couvert derrière les premières maisons ; des résen-es aux carrefours ; partout des communications défilées, etc.
Contre un ensemble ainsi conçu, que peut l'art illerie de Tallaque? Avec le tir fusant, rien. Avec le tir percutant, peu de chose : pour un projectile logé par hasard dans le parapet et qui a fort peu de chances de mettre un homme hors de combat, combien toucheront inutilement le sol en avant et en arrière. La destruction de l'obstacle serait même sans utilité réelle : le parapet est, pour le défenseur, un couvert contre les coups, mais non un obstacle sérieux au mouvement de l'assaillant.
« Tout feu énergique, à ce moment, serait une faute, une dépense inutile qu'on regretterait amèrement. »
Et M. le général Langlois nous signale cette faute dans les attaques que nous avons tentées en 1870 contre la ligne d'investissement de Paris.
« La préparation par l'artillerie consistait à inonder de projectiles les points d'appui de la ligne, des villages généralement, pendant un temps assez long, avant de lancer les colonnes d'infanterie; le feu cessait lorsque r attaque s'ébranlait. Ce mode de préparation avait toujours pour résultat d'amener l'infanterie devant une défense non aiîaiblie, de la conduire à un échec ou à un succès trop chèrement payé. »
Ne semble-t-il pas, en lisant ces lignes, qu'elles aient été écrites pour les généraux Buller et Methuen? N'estce pas l'histoire de leurs longues et stériles canonnades, commencées la veille et parfois l'avant-veille de l'action, durant vingt-quatre ou quarante-huit heures, puis suivies d'une pause de plusieurs heures? N'est-ce pas l'histoire de Maggersfunlein, de Venler-Spruit, de Vaal-
Krantz? Où trouver enfin plus éclatante démonstration de rinefficacité du shrapnel contre un objectif masqué, que ce bombardement de Paardeberg, dirigé pendant huit jours par 80 bouches à feu, contre une position vu entonnoir, contre le lit d'une rivière dominé par un amphithéâtre de collines et où les Boers n'ont d'autre refuy^* que leurs tranchées et les anfractuosités des berges ; bon> bardement qui ne mit pas cent hommes hors de combat?
Les Anglais auraient eu, certes, grand profit à méditer la solution proposée par M. le général Langlois, c'està-dire l'intervention de l'infanterie assaillante, la liaison des deux armes dans l'attaque.
Le moment de cette attaque est venu. Les troupes qui en sont chargées s'ébranlent de leur couvert. A peine sont-elles en mouvement, les masses d'artillerie concentrées au point voulu entament, contre les dernières bat trries de la défense, un duel violent et court. Quelques batteries procèdent, s'il y a lieu, au tir en brèche. Pendant ce temps, l'infanterie se rapproche des lignes ennemies. Dès qu'elle arrive à portée extrême du fusil, 1.200 à i.5oo mètres, « les hommes aux tranchées se précipitent sur la banquette qu'ils garnissent en exposant une partie de leur buste, puis les soutiens y sont appelés, plus tard encore une partie peut-être des réserves; le défenseur cherche à nous arrêter par le feu et, pour tirer^ il se découvre et devient vulnérable.
« Dans cette phase, le rôle de l'artillerie de l'attaque est dès lors : i® d'empêcher ou du moins de gêner considérablement les mouvements du défenseur en battant, par un tir fusant rapide, l'espace en arrière des tranchées et du parapet, et cela au moment voulu, c'est-à-dire lorsque le mouvement s'exécute; 7? de mettre hors de
combat, par un tir fusant des plus violents, les tirailleurs du parapet, dès qu'ils ouvrent le feu. Les pertes éprouvées appellent de nouveaux renforts, qui doivent traverser la zone de mort créée en arrière du parapet. L'énergie du feu doit alors être d'autant plus grande que sa durée sera très petite. »
Ici encore ne nous leurrons pas : les résultats obtenus contre ces lignes défensives seront beaucoup moindres que ceux qu'on réalisait contre un ennemi totalement découvert, fût- il même en mouvement. Le nombre des atteintes est toujours proportionnel aux surfaces exposées. Là où des hommes, debout, auraient perdu 80 à 90 p. 100 de leur effectif, les renforts à genou dans un sillon perdront l\o p. 100, les réser\'es simplement couchées 3o p. 100, les tirailleurs garnissant les tranchées 20, 10 et même 5 p. 100, suivant leur habileté à lâcher leur coup puis à faire le plongeon. De telles perles suffiront, en bien des cas, à leur tenir constamment la tête derrière l'obstacle, à les faire tirer dans le bleu, c'est-àdire à éner\'er la mousqueterie de la défense, à compenser ses avantages sur celle de l'attaque.
On n'a, en somme, rien à souhaiter au delà et le général peut, en toute justice, se résumer dans cet axiome :
« La préparation par r artillerie doit se faire pendant la marche même de l'infanterie sous le feu du fusil ennemi; elle doit être violente; Faction de l'infanterie doit succéder immédiatement à l'action de Fartillerie. »
Sur la Modder comme sur la Tugela, les généraux de Sa Gracieuse Majesté semblent avoir adopté, de préférence, la formule du célèbre Cartaux : bombarder la position pendant trois jours, puis l'attaquer sur trois colonnes. Le troisième jour, ils sont aussi avancés que
le premier. Tout le résultat obtenu se borne à quelques mottes de terre retournées, quelques hommes hors de combat. Cependant le canon se tait ; on ne lui demande plus rien quand les colonnes anglaises marchent à Tassaut. Celles-ci tombent, en rase campagne, sous le feu des Boers embusqués, et toute leur valeur ne par^■ienl pas à faire réussir une attaque mal organisée, mal préparée, nullement appuyée.
Ainsi cette artillerie à tir accéléré, ces Maxim, ces GatUng, qui, naguère, avaient fait merveille en Egypte, qui avaient fauché, à Omdurman, les masses compactes et découvertes des Derviches, aboutissent à un pitoyable fiasco, contre les Boers tapis dans leurs tranchées.
La contre-épreuve est complète et démontre combien est fondée la distinction établie par M. le général Langlois : contre un homme découvert, le shrapnel peut tout ; contre un homme abrité et son abri, il ne peut rien ou presque rien.
Pour remédier à ces imperfections du shrapnel, pour . remplir les rôles qu'il ne peut jouer, on a songé, dès Tapparition des explosifs, mélinite, hellhofite, panclastite, lyddite, etc., à lui adjoindre un nouveau projectile, chargé avec ces poudres brisantes.
En France, ce projectile, obus allongé à mélinite, dut simplement prendre place dans les coffres du matériel de Bange, à côté de l'obus à mitraille, pour être tiré par les mêmes pièces. En Allemagne, en Angleterre, on lit, aux obus-torpilles, l'honneur de leur consacrer une pièce spéciale, les obusiers allemands de loo™*" et anglais de i27""(').
(i) En AUcmajne, sur les 24 batteries ou les i44 pièces du corps d'armcc,
On était au lendemain des expériences retentissantes de la Malmaîson; Tartillerie de siège semblait dotée de moyens d'action irrésistibles contre les plus solides abris, cuirasses ou béton. L'engouement s'en mêla et étendit, sans autre enquête, au matériel de campagne, les résultats, déjà exagérés peut-être, qu'on attendait du matériel de siège. Peu s'en fallut que Tobus-torpille ne devînt la panacée universelle, le projectile à tout faire. Quand la cuirasse en acier était vaincue, que pouvaient les abris en bois de la fortification passagère! Quand les terrassements de dix mètres d'épaisseur, les voûtes bétonnées s'effondraient au souflle des puissants obus, que pouvaient les minces levées de terre des tranchées, qu'allaient devenir les chétives murailles des lieux habités !
Déjà, dans maintes brochures, des théories nouvelles se propageaient, où il était fait table rase des points d'appui. Villages, châteaux, murs de clôture, défenses accessoires ne comptaient plus, ou devaient être pulvérisés en un clin d'œil par les nouveaux engins. L'obustorpille dispersait à tous les vents le parapet des tranchées; il avait raison de ïabri sous toutes ses formes.
Si puissant contre Vabri, il l'était également contre y homme défilé. Non seulement il allait le chercher derrière le masque violemment arraché, mais encore il pouvait l'atteindre au fond des tranchées, par-ilessus la crête couvrante, malgré le défilement naturel du soL La force
3 hattrries, comptant 18 pièces, sont des batteries d*obusiers. Toute rrltc arlilleric est repartie entre les deux divisions, à raison de quatre «jroupcs par division.
En France, nos 24 batteries sont rt^.parties en deux artilleries divisionnaires, comptant chacune deux groupes ou 6 batteries de 70, et une artillerie de corj)S de ({uatre groupes ou 12 liatteries, dcmt un groupe de 120 court. Les batlerics de 70 et celles de 120 n'étant qu'à 4 pièces, le total par cor{tes d'anu(*e n'est (pie de 9O bouches à feu.
oxplosible de la charge intérieure dépassant de beaucoup la vitesse restante du projectile, on avait constaté, en effet, que son éclatement ne se produisait plus comme pour Tobus à mitraille, sous forme de cjerbe projetée en avant. L'obus-torpille envoyait ses éclats dans toutes les directions, comme Tancienne bombe sphérique. Si donc il éclatait un peu au delà et au-dessus de la crête couvrante, on se croyait en droit d'espérer que les fragments lancés en arrière ou sur les côtés iraient frapper les défenseurs accolés à cette crête. Le problème du tir contre les troupes à couvert était résolu, le défilement su{>primé.
M. le général Langlois dissipe tous ces mirages et ramène les résultais présumables à la réalité, qui est peu de chose.
Et d'abord, contre l'obstacle passif, contre l'abri, il faut rabattre beaucoup des effets destructeurs attribués aux projectiles de campagne.
S'agit-il d'un parapet en terre; l'obus allongé de 90 aura tout au plus cinq fois l'action qu'on peut attendre de l'obus ordinaire. Pour faire brèche dans un parapet de dimensions normales, on devra compter sur 10 à 20 obus-torpilles par mètre courant. Le rasemenl total, si pompeusement annoncé par maints officiers, exigerait une consommation insensée de munitions; une brèche étroite n'aurait pas grande utilité, car elle priverait la défense de quelques fusils seulement et encore ces fusils reparaîtraient dès que le tir aurait cessé.
S'agit-il de défenses accessoires, fils de fer, petits piquets, abalis, trous de loup, etc., le calcul appliqué à des faits d'expérience démontre que, pour faire brèche, à i.Goo mètres, dans un obstacle de cette nature, de
10 mètres seulement de profondeur, la dépense excéderait i3 obus-torpilles par mètre courant. El encore suppose-t-on la position des défenses accessoires exactement déterminée, ce qui n'est pas le cas ordinaire.
S'agit-il des murs de clôture, murs de lisière ou façades de lieux habités, il ne faudrait pas croire, a priori, que Tobus-torpille les abattra comme des châteaux de cartes. Si le mur est en maçonnerie peu épaisse ou en pisé, il sera traversé par le projectile, qui éclatera au delà, à une distance telle que l'ébranlement produit par la forc^ explosive sera peut-être très faible. Quant à l'effet du soufRe d'un petit projectile, il n'y faut pas compter pour renverser une muraille.
Au contraire, si Ton tire sur un mur assez épais pour que l'éclatement de l'obus se produise dans la maçonnerie même, l'effet d'ébranlement de l'obus-torpille est énorme et il peut suffire de quelques coups, bien groupés, pour déterminer le renversement d'un pan de mur relativement considérable.
Le nombre de coups au but, nécessaire pour abattre un mur de campagne, n'est donc diminué que sous certaines conditions, par l'emploi des nouveaux explosifs. Quant au nombre de projectiles à tirer, il sera peut-être aussi grand, sinon supérieur, parce que la justesse des obus allongés, de faible densité, est toujours inférieure à celle des obus à mitraille.
Si l'objectif du tir est une localité, dont les murs sont répartis sur une certaine profondeur, l'action de l'obustorpille, comme celle de Tobus ordinaire, s'arrête à la lisière, puisque la rencontre d'un premier mur détermine Texplosion. « Rêver la destruction de la lisière de Frœschwiller ou de Saint-Privat serait pure folie, aflirme M. le
général Langlois, et toutes les munitions d'un corps d'armée, transformées en obus allongés, ne suffiraient pas à démolir un de ces villages. » L'exemple de Modder- River, bombardé une journée entière par les obusiers de lord Methuen et dont toutes les maisons étaient encore debout le soir, vient confirmer cette assertion.
Les lieux habités conservent donc leur valeur de points d'appui et les obstacles matériels, les abris, font encore fort bonne figure devant l'obus-torpille. Le véritable objectif du tir d'artillerie continue à être, non le couvert, mais le défenseur placé derrière ce couvert.
Mais de ce côté aussi, dans le tîr contre objectif défilé, l'obus-torpille donnera lieu à de nombreux mécomptes, imputables précisément à cette vivacité d'explosion sur laquelle on avait édifié les plus beaux calculs.
La force explosive, qui projette bien les fragments du projectile dans tous les sens, a, par contre, l'inconvénient d'aboutir à un véritable émiettement du mé(al. Dans le voisinage du centre d'explosion, ces petits éclats sont animés d'une vitesse si considérable qu'elle compense la faiblesse de leur poids et leur assure des propriétés suffisamment meurtrières; ils ne tardent pas, cependant, à perdre toute force de pénétration, après un parcours qui n'excède pas 10 à i5 mètres. Le rayon d'action de l'obustorpille est donc très faible, son action éminemment localisée et sans profondeur.
De ce qui précède, on doit conclure que l'efficacité de l'obus-torpille contre un homme abrité par un parapet exigerait une excessive justesse de tir.
Or, cette justesse fait absolument défaut aux nouveaux projectiles, qu'on les emploie dans la pièce de campagne ou dans une pièce spéciale.
Dans notre canon de Bange, rinclinaison des rayures, déterminée par les conditions balistiques de l'obus à mitraille, ne suffit plus à Tobus allongé, de forme et de densité toutes différentes. Il faudrait à ce dernier, pour posséder la justesse, pour bien se maintenir sur sa trajectoire, être animé d'une vitesse de rotation plus considérable, et rinclinaison plus grande des rayures, qui lui donnerait cette vitesse, ne conviendrait pas au shrapnel parce qu'elle augmenterait l'ouverture de sa gerbe.
Dans l'obusier allemand ou anglais, le tir courbe à charges réduites et les faibles vitesses du projectile ne peuvent procurer, malgré tous les progrès balistiques accomplis, l'éclatement à point précis dont nous avons démontré la nécessité.
Sans nier absolument la possibilité d'atteindre, avec l'obus-torpille, les défenseurs masqués derrière un parapet de campagne, M. le général Langlois estime donc que, pour un médiocre résultat, on serait entraîné à une très forte consommation de munitions.
En une seule circonstance, il admet la supériorité de l'obus-torpille sur l'obus à mitraille; c'est dans le tir contre les défenseurs d'un mur de clôture ou d'une maison, à la lisière d'une localité. « L'obus à mitraille, en effet, après son passage dans l'obstacle, éclate et pousse en avant sa gerbe tout entière de balles et d'éclats, gerbe inoUensive pour les hommes rapprochés du mur. L'obus à niélinite, au contraire, après son passage dans le mur, enverra ses menus fragments dans toutes les directions, aussi bien en arrière el latéralement qu'en avant et, si près du point d'éclatement, ces petits morceaux d'acier, en nombre considérable, seront tous meurtriers ; ils déblaieront le terrain dans toute l'étendue de leur zone
d'action. S'il s'agit du mur de façade d'une maison, l'effet d'un semblable projectile, éclatant dans une chambre, sera terrible pour tous les occupants, effet matériel par le nombre des petits projectiles lancés violemment dans toutes les directions, effet moral produit par une explosion violente dans un espace très limité et clos. »
Toutes ces prévisions, aussi bien celles concernant le cas particulier d'efficacité signalé plus haut, que celles relatives à l'impuissance des obus-torpilles contre les tranchées et leurs défenseurs, ont été amplement confirmées par les expériences de la guerre Sud-Africaine. On peut citer, à l'appui des premières, les résultats obtenus par l'explosion d'un obus boer à mélinite dans une salle de mess à Ladysmith, et encore les sept burghers tués d'un seul coup à Modder-River par un obus à lyddite éclatant dans la chambre qu'ils occupaient. Quant à l'action des nouveaux projectiles contre les lignes retranchées des Boers, toutes les relations sont unanimes. Elles constatent qu'au début les explosifs jetèrent la terreur chez les Républicains, mais que, une fois le premier étonnement dissipé, ils ne lardèrent pas à constater que la lyddite n'exerçait pas grands ravages; elle faisait plus de bruit que de besogne et on s'habitua, peu à peu, à la considérer comme une quantité négligeable.
« Un des obusiers anglais tira sur nous, écrit le correspondant du journal boer le Volkiem, et l'obus tomba derrière nos pièces avec un bruit effrayant. Il s'enfonça de 4 pieds (i'",2o) dans la terre compacte, faisant un trou suffisant pour enterrer un homme à cheval. Chacun pensait être la première victime de la terrifiante puissance de la lyddite. Un nuage de dangereuse fumée s'éleva, des fragments de projectiles sifflèrent tout autour de nous.
Nous restions immobiles et nous regardions, la respiration coupée. La fumée se dissipa et pas un de nous n'avait été touché. Ce n'était qu'une bulle de savon. La fumée de la lyddite était sans danger et ses effets moins terribles que nous avions pu le croire. »
A Paardeberg, le même correspondant mentionne qu'un obus à lyddite éclata entre les jambes d'un Boer ; le Boer, par suite de la pression des gaz, sauta en l'air et retomba sur un sac de farine, sans éprouver le moindre mal.
Et les rapports anglais, eux-mêmes, comparent les explosions de lyddite, dans le bombardement du kopje de Maggersfontein, à un feu d'artifice imposant mais sans résultats pratiques.
Ainsi les nouveaux explosifs ne sont pas encore près de réaliser cet idéal, caressé un instant par les écrivains allemands et qui, sous tout autre patronage, nous semblerait accuser une sorte de décadence de l'esprit militaire : chasser l'ennemi par la seule action du feu à grande distance, vaincre sans s'exposer soi-même. L'obus-torpille ne révolutionnera point la tactique. M. le général Langlois ne lui accorde, dans l'état présent ('), qu'une
(i) M. le yénéral Langlois, à vrai dire, ne considère pas que les explosifs aient dit leur dernier mot. Il trace les grandes lignes d'une pièce très légère, qui lancerait k la minute 5o obus-torpilles armés de fusées percutantes et prs«mt au plus un kilogr. Cette pièce serait le canon de Tavenir.
On ne saurait, certes, sans beaucoup de complaisance, assimiler à ce projet les Vickers-Maxim, les canons-revolvers des Boers, si redoutés des Anglais. Ces Pompoms procèdent cependant du même principe, qui est le rendeipent croissant des petits calibres, et leur efQcacité vient à l'appui des théories émises par notre savant maître.
A Spion Kop, les Pompoms firent merveille. Cinq de ces pièces, concentrant leur feu sur le plateau large de 900 mètres et profond de i.5oo mètres où étaient entasses 6.000 Anglais, contribuèrent notablement au succès des Fédérés. Sur un millier d'hommes atteints par leur feu, près de 3oo le furent par i'urtilleric. Les Anglais combattaient à découvert ou insuffisamment
importance secondaire et conseille de proportionner à cette importance nos approvisionnements de campagne en cette sorte de projectiles.
Tout autre est son appréciation sur les poudres sans fumée, sur cette merveilleuse découverte que de Gollz avait presque entrevue quand il écrivait ces lignes prophétiques : « Si l'on réussissait à trouver une force motrice agissant sur les projectiles sans détonation et sans fumée, et produisant quand même un effet égal à celui de la poudre noire, la manière de combattre en serait certainement bouleversée au point qu'il nous est impossible de nous en faire, dès maintenant, une idée exacte. »
La force motrice nouvelle, que procurent les poudres azotées, est sans fumée. Elle n'est pas sans bruit; mais, comme la vitesse imprimée au projectile dépasse celle du son, comme d'autre part son passage dans le voisinage
protégés par un mauvais bout do tranchée ; vainement leurs résen'cs se collaient au sol et essayaient d'utiliser la déclivité du terrain. La superlicie, d'ailleurs,' qu'ils occupaient, était bien celle d'ime brigade en ordre normal de combat. On peut juger par là de ce qu'on obtiendrait, en rase campagne, avec le type de canon à tir rapide préconisé par M. le général Langlois, et peut-être cette indication vaut-elle d'être méditée quand on recherche une pièce légère susceptible d'accompagner l'infanterie dans l'attaque.
L'épisode de Spion Kop est intéressant, encore, à un autre point de vue. C'est presque la seule circonstance où les Boers aient recherché l'action convergente de leur artillerie. Partout ailleurs ils l'employèrent par pièce, en tirailleurs, suivant la formule de certains novateurs, et la médiocrité des résultats obtenus devrait donner à réfléchir aux partisans de l'action indi\'iduelle. Après les batailles des six premiers mois, les statistiques constatent que, sur cent soldats anglais tués ou blessés, trois ou quatre à peine avaient été frappés par les projectiles d'artillerie. 11 est vrai que les ressources des Fédérés en artillerie éuient bien peu de chose, dix à douze pièces sur tout un champ de bataille. Il est vrai encore qu'ils ne surent généralement utiliser Idurs canons au moment le plus propice dans la poursuite. A Colcnso notamment, quand les colonnes anglaises se repliaient en masse et offraient un objectif à souhait, on raconte (pie Joubert donna l'ordre de suspendre le feu, en citant un verset miséricordieux de l'Évangile. C'est de la casuisliqu? religieiLse, dira-t-on, et non plus de la tactique. Et cependant, avec les Boers, il ne faudrait pas se hdter de conclure par un haussement d'épaules. Leur foi, en effet, fut la principale de leurs venus militaires.
de Tobsenateur ébranle l'air avec un retentissement comparable à celui d'une détonation lointaine, les appréciations de distance et de direction, basées sur le son et la lueur du coup, sont sujettes à erreur.
Deux repères essentiels, concernant l'emplacement et la force de l'adversaire, font donc simultanément défaut, et le desideratum de Goltz est sensiblement réalisé.
Sans conclure comme Ini, avec un l\Tisme empreint d'exayération, à un bouleversement radical des formes de la guerre, M. le général Langlois estime cette nouveauté à sa juste valeur. Il consacre aux poudres sans fumée toute une partie de son livre (') et démontre qu'elles modifient considérablement, sinon la bataille même, du moins ses préliminaires et ses premiers engagements. Elles rendent de plus en plus difficiles, et onéreuses à TofTensive les prises de contact, accentuant ainsi une évolution préparée, dès longtemps, par l'accroissement des portées utiles.
Un fait simple, la difficulté croissante des reconnaissances, l'absence de données précises sur l'adversaire domine cette évolution. De plus en plus, on s'engage dans l'inconnu.
Au début du siècle dernier, avec les fusils portant à 200 mètres et les canons à 5oo, cet inconnu cCvSsait devant l'ennemi en station, qu'il fût au -repos ou prêt à livrer combat. Ses avant-postes, qu'on pouvait approcher et qui touchaient aux bivouacs, dissimulaient imparfai-
0) Cette p<irlie, traitant du matériel tel qu'il s'oflTrait en 1893, avant Tadoption du canon à tir rapide, est celle ([u'on consultera a^ec le plus de profit [»our la querre du Transvaal. L'armement, qui comporte déjà l'obus à mitraille, l'obus-torpillc, les poudres sans fumée et le tir accéléré, se rapproche très sensiblemcQt de celui des Anglais.
lemenl ses forces. Le champ de bataille était un pré carré où quelques centaines de mètres à peine séparaient les lignes adverses, où l'étendue de ces lignes, leur» points d'appui, la profondeur des colonnes s'appréciaient à la vue, où chacun prenait ses dispositions en pleine connaissance de cause. Le développement même de l'action, ses fluctuations étaient facilement suivis par les chefs des deux partis.
Plus tard, avec la portée et la puissance des fusils et des canons rayés, les distances augmentèrent, les abris furent plus recherchés, les dispositifs compacts s'égrenèrent insensiblement jusqu'à l'ordre dispersé, le panorama du champ de bataille atteignit un horizon et des profondeurs insondables. Mais la fumée subsistait encore pour déceler l'emplacement de l'adversaire; ses longues lignes marquaient le front des deux partis ; son intensité fournissait quelque indication sur les forces engagées ; ses déplacements, sur les alternatives de la lutte.
Aujourd'hui, plus que jamais, le champ d'action s'accroît en front et en profondeur, les troupes en station se dissimulent derrière les couverts, les colonnes en mouvement se faufilent dans les couloirs. Et cependant ce dernier indice, la fumée, fait défaut. Le coup de fusil isolé ne laisse aucune trace dans l'atmosphère. Le feu collectif d'un groupe d'infanterie émet une vapeur transparente, promptement dissipée, imperceptible aux distances auxquelles s'ouvre généralement ce feu. Il en est de même du feu d'artillerie. Le canon placé derrière une crête ne trahit son emplacement que par une lueur passagère, et encore celte lueur peut-elle être dérobée si la pièce est suffisamment en contre-bas au-dessous du plan de défilement.
GUERRE SUD-AFRICAIKE, 3;
Ainsi toute troupe qui entre dans la zone d'action d'un ennemi en défensive (3. 000 mètres en moyenne) peut tomber inopinément sous ses coups sans savoir d'où ils partent, à quelles forces elle a affaire. De là une première forme désagréable et dangereuse de la prise de contact, qui est la suq)rise.
M. le général Langlois insiste tout particulièrement sur les chances de surprise que coiirt rartillerie, incessamment poussée vers les têtes de colonne et qu'on engagerait volontiers, suivant certaines théories allemandes, avec le seul soutien de la cavalerie ou même en avant de tout appui. Il montre tel groupe de batteries, acheminé aux vives allures vers une crête favorable et se heurtant, sur cette crête, à la ligne des tirailleurs ennemis, ou fusillé à petite distance par des fantassins embusqués dans un fourré, dans un point d'appui quelconque. Il conclut à la nécessité d'éclaireurs appartenant en propre aux batteries ; mais il n'en conseille pas moins la prudence et cet avis, recueilli à propos par les Anglais, leur eût évité ainsi la perte des pièces du colonel Long à Colenso.
La surprise, en somme, est une mésaventure qu'on peut toujours conjurer en se gardant bien. Mais à l'obKgation de se garder, relativement facile à remplir, s'ajoute, dans la prise de contact, celle de s'éclairer, de reconnaître les dispositions de l'adversaire. On ne saurait s'engager en aveugle, et cette reconnaissance, dont les difficultés vont en croissant, demeure comme Je problème essentiel posé à l'attaque par le sphynx de la défense.
Chaque arme, prise isolément, est impuissante à résoudre l'énigme.
Veut-on tout d'abord, suivant les théories allemandes,
faire parler le canon et compter sur cet axiome suranné que le feu attire le feu? On risque fort de n'aboutir qu'à \x\\ long et stérile monologue. Fouiller le terrain est une formule singulièrement élastique ; on ne peut, en réalité, sans une incroyable dépense de munitions, battre une position étendue et profonde où tout se tait et se dissimule. On choisira, dit-on, les points d'appui comme objectifs..., mais les points d'appui, eux aussi, ont Une surface considérable ; bon nombre seront vides d'ennemis, et alors même qu'ils seraient occupés, on ne saurait en attendre l'indication que d'une bévue insigne de l'adversaire. Ce dernier est terré et à l'abri, il n'a rien de mieux à faire que de laisser passer l'orage inoffensif; ou bien, s'il se décide à répliquer, c'est qu'on lui aura offert l'occasion d'une écrasante riposte. La reconnaissance par l'artillerie, que préconisent de Goltzet Bronsart, est donc une méthode condamnable et M. le général Langlois, en dépit de ces autorités, la signale à bon droit comme une dangereuse chimère. A Colenso, à Modder-River, àMag- (jersfontein, dans presque toutes les affaires du Natal et de l'Orange, les Anglais en ont fait une consciencieuse application ; on a vu les résultats qu'ils ont obtenus.
La cavalerie ne fera pas mieux. Arrt^tée par quelques coups de fusil, elle ne pourra, même grossièrement, estimer l'emplacement de l'ennemi, qui n'est plus décelé par ia fumée ; elle n'appréciera pas non plus le nombre de fusils en ligne, en raison de la grande rapidité de tir des armes actuelles.
Mêmes difficultés pour l'infanterie. Le fantassin se glissera cependant plus facilement que le cavalier jusqu'à un poste d'observation; mais sa marche sera longue à l'aller et au retour et le renseignement de la reconnaissance ar-
58o LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
rivera bien lenleineiil. Qu'auront vu d'ailleurs ces éclaireurs isolés... ? Peu de chose, quelques lirailleurs dont ils n'auront osé se rapprocher. « Il faudra donc, en définitive, demain comme aujourd'hui, aujourd'hui comme hier, aller voir pour sortir d'indécision, c'est-à-dire attaquer. Ce mouvement offensif sera coûteux, surtout devant un adversaire non intimidé, qui ne craindra pas de laisser approcher à courte portée les antennes de l'assaillant cl qui les mettra ainsi dans l'alternative, ou d'aller à une mort certaine, ou de reculer sous un feu meurtrier, ou enfin de se cramponner au sol en attendant l'appui de l'artillerie. »
L'appui de l'artillerie, ou mieux le concours des trois armes, telle est, en dernière analyse, la solution imposée. Ce qu'elles n'ont pu obtenir séparément, elles l'obtiendront par leur action en liaison.
Cette combinaison des trois armes se trouve réalisée organiquement dans l'avant-yarde. L'avant-garde est le véritable instrument de reconnaissance. C'est elle qui, par le feu réciproque de son infanterie et de son artillerie, chasse la défense de ses avancées et pousse jusqu'à sa première hgnc de sérieuse résistance. C'est elle encore qui, renforcée par la niasse d'artillerie, contraint l'adversaire î\ démasquer successivement ses forces et à accuser ses intentions. M. le général Langlois, en restituant à l'avant-garde son véritable rôle, en faisant ressortir toute son importance, déduit, avec une rare sagacité, de son mode d'emploi, sa composition nécessaire. Il fait justice des paradoxes émis par de Goitz et de certaines tendances à constituer l'avant-garde uniquement en cavalerie el artillerie. L'infanterie y a sa place marquée el sa proportion doit élre maintenue au quart de l'effectif d'infanterie
de la colonne, si l'on veut qu'elle puisse : i® progresser de point d'appui en point d'appui ; 2° encadrer convenablement la masse d'ar(illerie.
La prise de contact, la reconnaissance de l'adversaire en position reviennent donc à l'avant-garde. Ce n'est pas à dire que sa lâche soit facile, avec la poudre sans fumée. L'ennemi, désormais, peut commencer le feu sans révéler son emplacement. En approchant de ses premiers postes, l'infanterie assaillante recevra maints coups de fusil sans deviner d'où ils partent, sans les rendre efficacement. L'artillerie, è la distance 0(1 elle se trouve, ne verra rien : elle apercevra sa propre infanterie avançant avec peine, éprouvant des pertes, mais elle ne saura où porter ses coups pour lui être utile. L'indécision est considérable en longueur et en profondeur, et quoi qu'on fasse, l'appui donné par le canon au fantassin entraînera une énorme dépense de projectiles.
Ces engagements préliminaires, même contre un ennemi très inférieur en forces, demanderont donc beaucoup de temps et beaucoup d'hommes ou de munitions. Il n'y a aucune comparaison possible, sous ce rapport, avec ce qui se passait avant l'adoption des nouvelles poudres. Depuis la suppression de la fumée, une troupe numériquement faible peut imposer de grands efforts à un adversaire bien plus puissant; elle peut le tromper longtemps sur la disproportion des effectifs et en commencer l'usure, sans sacrifices considérables de son côté.
On n'a fait, en somme, que déplacer la difficulté, en la transportant à l'avant-garde. La prise de contact d'un ennemi qui a la priorité du déploiement, de plus en plus onéreuse avec les progrès de l'armement, est devenue extraordinairement pénible avec les poudres sans fumée.
La prise de contact étant aussi dommageable à Tassaillant, il est naturel que la défense, c'est-à-dire le parti le plus faible, cherche à imposer au parti adverse des prises de contact répétées.
D'où, sur Téchiquier tactique, le jeu des avant-Jignes ou rideaux (Tartillerie; sur Téchiquier stratégique, le jeu des détachements de couverture : deux conceptions auxquelles M. le général Langlois a su donner un cachet d'originalité bien qu'il les ait empruntées, la première à l'exemple des Autrichiens à Gitschin et Sadowa, la seconde au dispositif de Verder sur la Lisaine.
Aux détachements de couverture, l'offensive opposera les avant^gardes d'exploration ; aux avant-lignes, les avant'-gardes renforcées par la masse d'artillerie.
Avant-gardes de couverture ou d'exploration, rideau d'artillerie et avant-gardes renforcées ne sont, d'ailleurs, que des modes d'application d'un même principe, que M. le général Langlois dégage dans toute son ampleur et propose avec raison comme dominant et caractérisant la guerre moderne, le principe de Vaction en profondeur, La défense cultive et étend l'action en profondeur, pour multiplier les prises de contact. L'offensive s'exerce aussi eu profondeur, d'abord pour sui\Te le jeu de la défense, ensuite et d'une façon plus générale, parce qu'elle a devant elle rinconnu, qui exige l'échelonnement de ses moyens, la disponibilité de fortes réserves.
Ce principe de l'action en profondeur répand partout la vie et le mouvement ; il supprime la distinction a priori de défensive et d'offensive et met aux prises, sur le terrain de combat comme sur le théâtre d'opérations, deux volontés, deux énergies, alternativement employées dans l'un et l'autre sens.
A sa lumière, la notion surannée de liyne défensive s'efface. Le parti qui adopte l'attitude expcctante recherche et prépare un champ de bataille, non une position au sens étroit du mot; ou bien, si l'Oii veut, la position est ellemême un champ de bataille.
« Une position est constituée par une série de points d'appui, qui ne se développent pas habituellement en ligne droite, mais qui forment une série de saillants et de rentrants appelés au même rôle que dans la fortification. Ces points d'appui, occupés par l'infanterie, sont soutenus en arrière par l'artillerie dont la ligne générale se plie aux mouvements du sol. Entre les points d'appui les plus avancés et la carcasse de la position tracée par la ligne des bouches à feu, existent une série de points d'appui échelonnés, dont l'ensemble forme les lignes de résistance successives de l'infanterie. La position n'est donc pas une ligne, mais une région profonde de plusieurs kilomètres. »
En arrière et jusqu'aux cantonnements ou bivouacs s'étend, à l'abri du canon ennemi, la zone de manœuvre des troupes; zone qu'elles auront à traverser pour garnir la position, où évolueront leurs réserves pendant la bataille, où sera organisé un réduit pour couvrir éventuellement la retraite.
En avant, du côté par lequel on attend l'ennemi, à la lisière extrême de la position ou du champ de bataille ainsi choisi, s'infléchit en arc de cercle la ligne des avantpostes de sûreté. — Composés exclusivement d'infanterie, dans une proportion que M. le général Langlois limite au huitième de l'elTectif total, ils ont comme mission, non de s'engager à fond, mais de gagner du temps et de garantir ainsi à la défense sa liberté d'action tactique. Ils doivent, d'après le règlement, donner au gros des troupes
le temps de se préparer au combat ; ils protègent ce yros contre les surprises et notamment contre celle que pour- 'Taient lui infliger des batteries surgissant inopinément à l'horizon et tenant sous leur feu toutes les avenues des points d'appui, avantqu'ils soient occupés. Pour satisfaire à cette dernière condition, on assied généralement les avantpostes sur la crête où pourraient apparaître ces batteries et y comme cette crête est à portée d'artillerie, c'est-à-dire à plusieurs kilomètres des points à couvrir, on distingue, parfois, de la position principale la position des avantpostes.
Le parti qui se décide ainsi à attendre l'ennemi sur une position, tire son principal avantage, non des obstacles passifs qu'il crée ou exploite, mais de ce fait qu'il a, seul, toutes ses batteries dans la main, qu'il est en mesure de les mettre de suite en action. En les établissant d'avance sur la crête principale, il peut ménager aux têtes de colonne de l'adversaire une rude réception, provoquer cet adversaire à un déploiement prématuré d'infanterie, à une attaque décisive sur un rideau. Ayant économisé ses propres forces d'infanterie, il les lancera alors dans une contreattaque irrésistible.
C'est le combat défensif réduit à un seul acte, à la feinte sous les armes suivie du dégagement au premier battement du fer. Tout se borne à une prise de contact. Mais avec un adversaire expérimenté, alors surtout que de grosses unités sont en présence, il est prudent d'y mettre plus de façons, il convient de serrer le jeu et de multiplier les reprises.
On réalisera ces contacts répétés en exploitant les propriétés nouvelles de l'armement, cette portée et cette invisibilité du coup de fusil qui permettent de déployer une
masse de batteries sous la protection d'une inlanterie peu nombreuse.
« De là, une conception nouvelle consistant non plus seulement à former le rideau d'artillerie sur la position principale, mais à le porter carrément sur la ligne de résistance des avant-postes, dont reflectif restreint suffit cependant à assurer une protection suffisante aux batteries. Le rôle de la masse d'artillerie sur cette ligne avancée sera le même que sur la position principale : user les avant-gardes ennemies^ les compromettre, inviter l'ennemi à un déploiement prématuré d'infanterie. Il y a cependant une différence à établir : la masse des canons sur la ligne avancée n'a pas pour objet, sauf exception, de déterminer une attaque décisive à laquelle on ripostera par un retour offensif; en principe, on n'attendra pas l'attaque; dès que l'ennemi aura déployé des forces devenues dangereuses, Tavant-ligne y^ra le vide^ elle laissera l'ennemi dans l'indécision, contraint à reprendre de nouveau le contact, opération toujours délicate pour lui. »
On voit que l'assaillant commence par subir toutes les fatigues et toutes les pertes d'un premier engagement, puis quand il a tendu et rassemblé ses forces pour un suprême effort, quand il est prêt à les lancer à l'assaut, il donne un coup à faux. Il aura alors à reprendre l'équilibre, à ressaisir ses troupes dont une partie peut-être couronnent déjà la position abandonnée et y subissent le feu d'artillerie de la position principale ; il devra reconnaître celte position et modifier tout son dispositif en vue d'une nouvelle attaque (').
(i) Ce jeu de )'avant-]igne, réal'sable dès qu'on a eu les armes raydcs, smgiiliërcment facilité par la poudre sans fumée, est devenu plus efÛcacc encore depuis la création du canon à tir rapide. La grande rapidité des
586 LA GUERRE SfD-AFRICAIXE.
En plaçant, d'ailleurs, le rideau d'artillerie sur les avantpostes, nous avons supposé : i® que leur position offre un champ de tir assez étendu; 2"* que la retraite de cette position à la position principale soit facile, voire même couverte. Si la lîyne des avant-postes ne satisfait pas à ces conditions^ si notamment elle est séparée de la position principale par quelque défilé, quelque ruisseau profond, ou cherchera une position intermédiaire, exempte de semblables inconvénients. Dans un champ de bataille suffisamment profond, on en trouvera certainement une, sinon plusieurs, qui se prêteront à la prolongation delà lutte.
La défense peut donc, sur le champ de bataille, contraindre tout au moins son adversaire à une double prise de contact. Elle peut obtenir mieux encore, en projetant en dehors du champ de bataille des antennes avancées, en installant, comme Verder le fit en avant des liynes de la Lisaiue, des détachements mixtes, sur toutes les voies principales ouvertes à l'ennemi.
Ces détachements, de quelques unités d'artillerie et d'infanterie, constituent une sorte de système d'avantpostes irréguliers à grande distance, un réseau de couvrrUire ou, si Ton veut, des avant-postes stratégiques. Us doublent et renforcent le service d'exploration de la cavalerie indépendante ; ils contribuent, comme lui, à assurer à l'armée la liberté (Topérations ('), c'est-à-d'ure la faculté de se déplacer ou de rester en position, le choix entre la défensive, TolTeiisive ou la retraite.
effets rend plus précaire la situatio i de rartillerie d'une araDt-garde exposée, à distance décisive, aux coups d'une artillerie supérieure qui se dé> mnsque inopinément.
(i) Les avant-postes de sûreté garantissent, sur le champ de bataille, la lil)erlé dV/r//o/i tactique. Les avanl-postes stratégiques ou détachements de couveriure garantissent la liberlé à! opérations»
CONCXUSIONS. 587
Semblable conception eût été évidemment une folie à Tépoque des armes lisses. Elle n'est devenue pratique que par l'extension des portées décisives, grâce à laquelle on peut tenir l'ennemi à distance, masquer plus longtemps sa propre faiblesse, éviter le danger d'être coupé.
La distance de ces détachements à l'armée qu'ils couvrent est fonction, pour ainsi dire, de l'efficacité de l'armement. Avec les armes rayées, Verder osait les porter à 10 kilomètres de ses lignes et déjà, à cette distçince, leur mission prenait le caractère que nous avons indiqué plus haut. Avec l'artillerie à shrapncls, M. le général Langlois propose la distance d'une étape. Avec la poudre sans fumée et le canon à tir rapide qui exaltent, dans une si large mesure, les facultés de résistance d'une faible troupe, c'est dans la zone même d'action des divisions de cavalerie, à trente ou quarante kilomètres de l'armée, qu'on établira le réseau de couverture. II fournira ainsi une ossature solide à l'exploration et, s'il est contraint à se replier, il trouvera, dans l'espace ménagé sur ses derrières, l'occasion d'infliger maintes prises de contact aux avants-gardes ennemies.
Ici apparaît une nouvelle utilisation, et celle précisément qui nous intéresse, des détachements de couverture. Non seulement ils servent de soutiens et à^ portelunettes à la cavalerie indépendante, non seulement leur réseau ménage à cette cavalerie des replis ou des intervalles qui facilitent la lutte contre une cavalerie supérieure en nombre ; mais encore « ils prennent à leur tour le contact de l'ennemi et maintiennent ce contact ; ils cèdent à sa pression, mais en l'exigeant aussi forte que possible, sans s'engager à fond, c'est-à-dire en combattant de loin ; ils^ gagnent du temps en résistant sur une série de posi-
tîons successives, jusqu'à leur jonction avec l'armée». Dans ces prises de contact répétées ils commencent l'usure de l'adversaire, ils le fatiguent et parfois même réussissent à l'induire en de fausses directions.
Pour remplir leurs multiples fonctions, M. le général Langlois compose chacun de ces détachements d'un bataillon, avec la proportion d'artillerie que peut encadrer cette unité d'infanterie, soit deux à trois batteries au maximum. Dans l'armée, chaque corps d'armée affectera, au service de couverture, un régiment environ et un groupe d'artillerie ; le second régiment de la brigade fournissant les avant-postes de sûreté. Théoriquement ou en terrain dénudé, il convient d'espacer les détachements, sur le réseau de couverture, à double portée efficace du canon, soit 5 à 6 kilomètres au maximum : c'est d'ailleurs l'intervalle moyen des grandes routes. On voil, dès lors, qu'une armée de trois corps développera son réseau sur un arc convexe de 45 kilomètres de longueur et 3o kilomètres environ de rayon. Ce front d'exploration, équivalant au sixième du tour d'horizon, répond bien à toutes les nécessités; il embrasse, à coup sûr, toute la zone de pénétration de l'armée adverse.
Dès ses premiers pas, cette armée se trouve donc aux prises avec les divisions de cavalerie et les détachements mixtes. Contraintes à se replier sur le réseau des délachements, les divisions de cavalerie essaient d'attirer la cavalerie opposée dans le rayon d'action d'un ou deux délachements. Elles réussiront ainsi, dans quelques circonstances, à réparer leur échec et à reprendre du champ. Elles sont, tout au moins, à même d'interdire toute infiltration de l'ennemi à travers les mailles du réseau.
Force est à l'agresseur de faire intervenir ses avant-
gardes contre les détachements mixtes. Ces derniers commencent alors leur jeu d'usure, où rarlillerie a le principal rôle, tandis que l'infanterie lui sert surtout d'escorte. Étalant leurs formations, fractionnées au besoin en sections, dissimulées par des couverts et ouvrant le feu à grande distance, les deux ou trois batteries disponibles feront, grâce à l'absence de fumée et à la rapidité du tir, illusion complète sur leurs forces. Elles infligeront à l'ennemi des pertes plus ou moins sensibles ; elles l'induiront peut-être à appeler les batteries de son gros, à déployer une partie de son infanterie; puis quand il aura rassemblé ses moyens pour s'engager à fond, tout disparaîtra à ses yeux; le détachement ira s'établir un peu plus loin, pour susciter une nouvelle prise de contact.
Sous la poussée des avant-gardes assaillantes, les détachements de front reculent, ainsi, pas à pas ; le réseau se creuse au centre, mais les détachements des ailes, débordant l'ensemble, se trouvent ipso facto sur le flanc des colonnes d'invasion. Formés surtout de cavalerie et d'artillerie à cheval, ces détachements auront un rôle spécial et particulièrement actif. Ils peuvent menacer constamment l'ennemi par des attaques de revers, brusques et répétées, ils peuvent, en se dérobant latéralement, Tentraîner sur leurs traces et distraire une partie de ses forces dans une fausse direction.
Tout l'ensemble du réseau, en contact permanent avec les avant-gardes oflcnsivcs, exerce sur elles une sorte d'attraction. Il lui est loisible d'en user pour jeter l'armée ennemie hors de ses véritables voies. C'est bien là le moule plastique et tenace, dont parlait de Goltz, qui se colle au front adverse et le tire en quelque sorte par adhésion. Rien de semblable ne peut être réalisé avec la seule cavalerie.
OgO LA GUERRE SUD-AFRICAINE.
Pour contrecarrer la défense dans ce jeu des détachements de couverture et des avant-lignes, Toflensive n'a rien de mieux à faire que de recourir aux mêmes procédés. Dans Tarmée assaillante, chaque brigade d'avantgarde de corps d'armée se fractionnera en deux parties égales, l'une constituant Vavant-garde d* exploration et destinée à entrer aux prises avec les détachements de couverture, l'autre maintenue comme auant^garde de sûreté et marchant à portée de canon de la tête du gros(').
De même, à l'entrée du champ de bataille, pour soulager les avantr^jardes de l'accueil brutal que leur ménage l'avant-ligne d'artillerie de la défense, on poussera immédiatement à leur secours le gros d'artillerie, de plus en plus rapproché des têtes de colonnes. On forme, de la sorte, les avani-gardes renforcées par la masse d'artillerie, dont la constitution, les propriétés et la mission sont identiques à celles des avant-lignes, a La masse d'artillerie engage le combat, couvre le déploiement, fait disparaître les rideaux d'artillerie, aide les avant-gardes à progresser jusqu'aux forces vives de l'ennemi, à contraindre l'ennemi à présenter son infanterie; elle permet d'é -onomiser l'infanterie du gros, de lui éviter un déploiement prématuré, une attaque dans le vide. »
Similitude et symétrie des moyens conduisent M. le général Langlois à identifier, dans l'action, deux adver-
(i) M. le général Langlois n'éteod pas son étude au delà de deux armées opposées. Si l'on envisage le cas du groupe d'armées, il faut organiser un échelon intermédiaire entre la concentration principale et le réseau des détachements de couverture ou avaut-<|ardcs d'exploration.
Cet échelon intermédiaire, composé des deux ou trois corps d'année A effectif renforcé qui occupent la frontière, sera Varmée (t avant-garde. On y trouve tout à la fois un centre de raUicmenl et un résenroir pour les détachements de couverture, qui sont, proprement, les avant-gardes d'exploration de cette armée.
CONCLUSIONS. Bgi
saîres qu'il suppose animés d'un même esprit. II supprime toute distinction théorique de défensive et d'offensive, de couverture et d'exploration, d'avant-ligne et de position principale. Et, dans le tableau qu'il nous offre, qu'il réalisera, d'ailleurs, sous forme concrète, en recommençant la campagne d'Alsace de 1870 avec les armes modernes, régnent tant d'énergie et de vie, une telle intensité d'action, que nous ne pouvons nous tenir de reproduire les lignes suivantes :
« Le parti qui se croit le plus faible et prend position cherche, par la priorité du déploiement d'artillerie, une supériorité de feu qui, bien que momentanée, est aujourd'hui fort dangereuse pour le parti opposé.
« Si, d'une manière quelconque, l'adversaire est parvenu, au contraire, à se donner cette supériorité du feu dès le début, le parti le plus faible ne doit pas s attacher à la position; il doit profiter des facilités que lui donne l'armement nouveau de consener sa liberté de mouvement pour manœuvrer en profondeur. Dans le choix de la position, il n'y avait aucune idée préconçue d'acfantligne ou de position principale; ces idées doivent être abandonnées maintenant, car elles sont fictives: elles nous ont surtout ser\i à démontrer le principe sur lequel tout repose, la défense en profondeur.
« Si l'ennemi a mal engagé ses avant-gardes, un mouvement offensif sur ses premiers organes de contact nous conduira, peut-être, à reporter notre action en avant de la position choisie ; si, au contraire, nous sommes mal engagés, nous reporterons Faction en arrière.
« La position est un moyen qu'on doit abandonner s'il ne réussit pas; notre véritable force est dans nos moyens actifs, dans notre troupe, et le meilleur procédé est de
manœuvrer, ce que nous pouvons toujours faire tant que notre masse d infanterie est dans la main.
« Ces considt^rations nous conduisent aussi à écarter la distinction entre ofTensive et défensive, utile seulement à l'enseignement.
« Débarrassons donc notre esprit de la formule, du mot, et conservons simplement Tidée, que voici:
« Pour le parti le plus faible, Imposition est un facteur d'importance secondaire; la force réside dans la troupe. La position doit être déterminée de manière à laisser toute liberté de mouvement : en avant, pour bousculer les avant-gardes ennemies, si elles se présentent dans de mauvaises conditions ou commettent des fautes; en arrière, pour se soustraire à l'étreinte, à l'investissement de forces très supérieures, pour les user par des prises de contact toujours coûteuses. L'armement moderne augmente la liberté de mouvement du parti le plus faible, qui doit en profiter. IJagilitéj la souplesse, Vapti'tude manœuvriêre se transforment en force. »
Ainsi conçue, la bataille est bien ce choc de deux volontés contraires, ce jeu d'action et de réaction, cette tensi<m de toutes les énergies, qui en font le plus grand des drames humains. Dans ses phases multiples, dans ses péripéties imprévues, dans les fluctuations des lignes aux prises, tout respire la vie, le mouvement, la manœuvre. Le terrain est le support de l'action et n'en est pas le facteur dominant.
Cette bataille s'appelle Castiglione, Rivoli, Auerstœdt, Mobile vv, Austerlitz.
Entre de semblables modèles et les combats du Sud- Afrique, rien de commun pas même l'idée. Ces
derniers, dans leur action linéaire et purement frontale,
semblent nous ramener de deux siècles en arrière, par delà les lignes frédériciennes, jusqu'aux combats de postes de Maurice de Saxe ou de Villars. D'un côté, défensive passive sur un front mince et c^lendu, occupation a priori de la position; de l'autre, déploiement également a priori et attaque sans préparations, sans nu^pces, sans action d'avant-garde ni intervention possible de réserves: on ne saurait imaginer forme plus élémentaire de la lutte, ni méconnaissance plus complète de sa conduite en profondeur.
Chez les Boers, cependant, le bon sens, préférable à la routine et aux théories surannées, semble avoir éveillé quelques justes notions de l'avantage des prises de contact multiples. Dans leur tactique défensive, on pourrait reconnaître, sans y mettre trop de complaisance, l'emploi des détachements de couverture et des avant-lignes. Ils en ont joué, peut-être, comme M. Jourdain faisait de la prose; mais ils n'en ont pas moins tiré excellent parti.
N'est-ce pas, en effet, de véritables détachements de couverture que ces commandos lancés par Cronje, au mois de novembre, au-devant de lord Methuen?.... L'envergure de leur échiquier ne laisse, certes, rien à désirer. Poussés jusqu'à l'Orange, à 80 kilomètres de Spiet-Fontein, ils prennent le contact avec le colonel Gough dès le 10 novembre, pendant la période de concentration des Anglais. Et, durant la marche offensive de Methuen entre l'Orange et la Riet, les combats qu'ils soutiennent à Belmont (28 novembre), à Enslin (25 novembre) ont bien le caractère que nous avons défini pour ce genre d'opérations. La lutte n'y est jamais soutenue jusqu'à la dernière extrémité. Les défenseurs se dérobent à propos après avoir infligé à l'adversaire des pertes sensibles
d'hommes et de temps. Ils l'entraînent sur leurs pas et exaltent sa confiance téméraire de façon à Tameiier, sans reconnaissances approfondies, à la prise de contact malencontreuse de l'avant-ligne fédérée sur la rive sud de la Riet.
Ces détachements, d'ailleurs, qui multiplient les contacts le long de la voie ferrée, axe unique d'opérations des Anglais, ne sont pas les seuls que Cronjc avait jetés à grande distance. Des partis couraient encore le Veldtà droite et à gauche du chemin de fer et, à l'origine, observaient rOrangc en aval et en amont d'Orange-River. Les derniers, peu avant l'affaire de Modder-River, s'étaient groupés à Jacobsdal, où ils remplissaient excellemment la mission de détachements de tlanc.
Cronje avait donc, au mois de novembre, organisé sur rOrange un véritable réseau de couverture au contact de la concentration anglaise, et ce réseau fournit largement tout ce qu'on pouvait en attendre : lenteurs et usure de l'adversaire, engagement à faux de cet adversaire devant Modder-River.
De même, dans la longue et regrettable période d'inaction de décembre à février, Cronje sut, du moins, maintenir ces antennes à grande distance. Methuen dut, plus d'une fois, tenter de les couper, à Sunnyside, Douglas, Jacobsdal, lorsqu'elles inquiétaient ses flancs et ses derrières.
Après même Tarrivée de lord Roberts, avec ses renforts, il s'en fallait que le pays entre Riet et Orange fût purgé de détachements fédérés. Le 9 février, presque sur les rives de l'Orange, le colonel Hannay heurtait un fort commando à Wolveskraal. Le lendemain French, gagnant comme Hannay le rendez-vous de Ramdam, était éventé,
dès ses premiers pas, par les batteurs d'estrade oraiigistes. Le 12 février, il devait forcer, après un assez vif engagement, les passages de la Iliet à Dekiels-Drift; le i3 février, il livrait un nouveau combat pour s'ouvrir ceux de la Modder à Klip-Drift el Rondeval. Ainsi, trois jours au moins avant que l'orage fondît sur lui, Cronje pouvait en discerner les avant^coureurs. Son système de couverture, porté à 1 5 ou 20 lieues de Spietfontein, avait parfaitement fonctionné; son inconcevable aveuglement fut seul à causer sa perte.
Et, cette fois encore, c'était bien un véritable système, c'est-à-dire un réseau de couverture, non pas quelque pointe isolée et aventurée. On se rappelle en effet l'échauffourée de Waterval (i5 février), où le commando de Jacob mit à mal les convois anglais. Ce commando, qui avait déjà eu affaire à Hannay, jouait et remplit fort bien le rôle de détachement de flanc, par rapport à ceux que French avait en tête.
Si, de l'échiquier stratégique, nous passons à l'échiquier tactique, nous reconnaîtrons, dans l'armée de Cronje, quelque entente de Tavant-ligne ou des lignes successives sur le champ de bataille. C'est ainsi qu'à Belmont, les commandos opposés à Methuen disputent successivement trois lignes de kopjes dont les crêtes parallèles s'étagent les unes derrière les autres. Ainsi, encore, à Modder-River, Cronje avait disposé sur la rive sud de la Riet une avant-ligne de tirailleurs qui firent doublement merveille : d'abord parce que leur présence ne fut pas soupçonnée un seul instant par les Anglais, ensuite parce qu'ils causèrent grand dommage à ces derniers. A là rigueur, le dispositif de Maggersfontein, avec double étage de feux, sur les crêtes et dans des
596 LA GUERRE SUEHAFRICAINE.
tranchées au pied du kopje, pourrait encore être classé parmi les dispositifs à avant-ligne.
Mais ce sont là des avant-lignes d'infanterie, dont la seule utilité, fort appréciable d'ailleurs, consiste à renforcer les feux. Leur rôle n'a rien de commun avec celui que nous avons assigné aux avant-lignes d'artillerie.
Ces dernières, dans leur réelle acception, ne se rencontrent guère que sur certains champs de bataille du Natal et Ton en trouvera, notamment, un remarqua])le exemple sur le terrain de Farquhar's-Farm (3o octobre
Depuis le 27 octobre, les Transvaalîens, débouchant par les routes de Glencoë et de Beith, avaient entamé une série de mouvements en tiroirs, les uns pour donner la main aux Orangîstes vers Bester et bloquer ainsi le secteur nord de Ladysmith, les autres pour s'étendre vers Pieter's-Station et amorcer l'investissement du secteur sud. Sir G. White juge le moment opportun pour les attaquer, pendant cette période d'évolutions qui les dissémine sur un arc considérable, et où ils n'ont pu encore asseoir de solides travaux défensifs. Il choisit, avec discernement, comme point d'attaque, la région nord, qui renferme les lignes de retraite de l'ennemi.
(i) Avant Farquhar's-Farm, nous citerons l'exemple do combat de Glencoë et plus tard celui de Vcnter-Spruit.
On po^irrait encore, à la rigueur, mentionner dans le même ordre d'idées rorg<inisalion défensive de la moyenne Tugela : la ligne Red-Hill-GroblerV Kloof-Kopjes de Culenso-Hlangwane-Hill, constituait bien une avantligne d'artillerie par rapport aux positions échelonnées en arrière jusqu'jk Pieter's-Hill ou Nelthorpe; mais, le i4 décembre 1899, elle joua le rôle de position principale, les efforts des Anglais ayant été inmiédiatement brisés. A la Gn de février 1900, sir R. Buller renonça à aborder cet ensemble m s'élevant par Colenso, directement du sud au nord. Le rideau de^ collines de la Tugela ne joua donc jamais son rôle d'avant-ligne d'artillerie dans le dispositif défensif des Fédérés.
La veille, 29 octobre, les reconnaissances anglaises signalent que les fédérés occupent en forces une ligne légèrement incurvée, qui s'appuyait à gauche à une hauteur située à 8 kilomètres au nord-est de Ladysmith, près de Farquhar's-Farm, et qui allait rejoindre le Klip en décrivant, à deux lieues de la ville, un arc de cercle de 7 à 8 kilomètres de longueur. Cette position, garnie de plusieurs batteries de campagne, se développait donc de la route d'Elandslaagte jusqu'au cours amont du Klip.
Sir G. White n'hésite pas à y voir la ligne principale ou plutôt la ligne unique de défense de l'adversaire. Il prend toutes ses dispositions pour l'attaquer et môme, avec un sens dynamique assez rare chez les Anglais, il projette d'en négliger une partie pour concentrer ses ressources contre un point décisif, contre la hauteur de Farquhar's- Farm où il imaginait le point d'appui de la gauche des Boers et qui couvrait leur principale direction de retraite vers Elandslaagte.
On sait le reste.
Le 3o octobre au matin les batteries fédérées ouvrent un feu très vif, qui confirme encore sir G. White dans ses vues d'ensemble. Après un duel d'artillerie sans résultats appréciables, le gros des troupes anglaises, formé en deux colonnes, l'une de 4-ooo hommes (Grimwood), l'autre de 3. 000 hommes (Hamilton), s'ébranle dans la <lirection de Farquhar's Farm. La colonne Grimwood, à cheval sur la route d'Elandslaagte, marche droit sur cet objectif. La colonne Hamilton forme échelon un peu en arrière et à gauche, mais en liaison étroite avec Grimwood. A droite de ce dernier et également en contact immédiat, French, avec ï.5oo hommes montés,
se tient prêt à poursuivre le vaincu sur la route d'Elandslaagte (').
Tous les ressorts sont donc bandés contre un seul point, contre Farquhar's Farm et contre la ligne qu'il appuie.
Mais au moment où Ton en approche, non sans perles préalables, cette position est évacuée en un clin d'œil par rartillerie boer et ses soutiens montés. Ce n'était qu'un rideau tendu devant les Anglais et qui, après avoir provoqué leur déploiement prématuré, démasquait, en se repliant par les ailes, la véritable ligne de bataille, à 3 kilomètres plus au nord.
Celle-ci, pour comble d'infortune, s'étendait sur la gauche, bien au delà de la route d'Elandslaagte. La direction d'attaque des Anglais, au lieu de conduire sur une aile de l'ennemi, débouchait presque dans son centre. Leur déploiement n'était pas seulement prématuré, il portait à faux.
Dès lors la victoire appartenait aux Fédérés. Elle leur était acquise par le feu, parfaitement conçu et conduit, de leur rideau d'artillerie, et, s'ils avaient su aussi bien exploiter que préparer leur succès, ce succès mériterait une place fort honorable dans l'histoire militaire.
Par l'emploi des avant-lignes et des détachements de couverture, les Boers accusent donc une sorte d'instinct de la défense en profondeur. Mais cette conception ne va pas au delà ; elle s'arrête au champ de bataille, peutêtre par défaut de moyens d'exécution.
Sur le champ de bataille, avant-ligne et ligne princi-
(1) Nous négligeons inlentionuellcment le détachement excentrique du colonel Carloton, qui a son champ d'action distinct à Nicholson*s Neck.
pale n^olTrenl, en somme, comme forces d'infanterie, qu'un mince cordon de tirailleurs. Soutiens et réserves sont des jnythes. Quand la nécessité s'impose de renforcer un point, d'opérer une contre-attaque, on réalise une concentration momentanée, non en faisant avancer des échelons de l'arrière qui n'existent pas, mais en ralliant tout ce qui est disponible sur les parties du front les moins vivement pressées. Ces tirailleurs enfourchent leurs montures eo un instant, parcourent au (jalop 5 à 6 kilomètres et se cjroupenl au point voulu. Ainsi opéra Botha à Spion-Kop.
Un combat conduit de la sorte rappelle, par bien des points, ces actions d'ennemi figuré que nous pratiquons aux grandes mancpuvres. La seule dilTérènce est qu'il y a des balles dans les fusils. Comme aux manœuvres, tout se borne à la première prise de contact, qu'elle ait lieu sur l'avant-ligne ou sur une ligne unique. 11 est vrai que, dans les affaires précédant Paardeberg, les Anglais ordonnèrent si malencontreusement leur plan d'engagement qu'il ne les conduisit jamais au delà de ce premier contact.
Partout en effet, sauf dans le combat d'Elandslaagte dont la direction fait le plus grand honneur au général French, les Anglais commettent les mômes fautes : déploiement a priori et entrée en action immédiate de toutes leurs forces sur tout le front. C'était faire le jeu de l'avant-ligne ennemie. Ayant le nombre, ils avaient les moyens de Faction en profondeur; mais ils semblent ignorer tout ce qui constitue cette action dans l'offensive. Détachements d'exploration, engagement d'avantgarde, économie et répartition des forces suivant les besoins tactiques, constitution des réserves sont autant de pratiques à eux inconnues.
Aux théories modernes, ils n'empruntent que les plus nuageuses conceptions d'outre-Rhin, telles que la suppression des avant-gardes ou la reconnaissance par le canon ('). Leurs batailles, celles du moins qu'ils livrent de jour(*), offrent ainsi, à un degré uniforme, les carac^ tères surannés de l'ancienne bataille rangée. Elles procèdent d'un même type, que Ton trouverait, dans toute sa pureté, à Colenso.
Après un ou deux jours d'une canonnade à laquelle l'ennemi se garde bien de répondre, on délimite, tant bien que mal, un front d'attaque et, sur ce front, un certain nombre d'objectifs topographiques, c'est-à-dire de j)Ositions que l'on suppose occupées. On forme autant de colonnes qu'il y a de brigades et on lance chaque colonne sur un de ces objectifs. Une fois la machine déclanchée, le général n'a plus qu'à se croiser les bras ; nulle combinaison dans le jeu de ces divers éléments ; nulle liaison entre les différentes armes. Ainsi dans les rares circonstances où l'infanterie fait une conquête ap- ])réciable, à Spion-Kop par exemple, l'artillerie arrive trop tard pour lui garantir sa conquête. Ainsi encore à Colenso, la 6* brigade d'infanterie laisse l'artillerie du colonel Long évoluer devant elle et tomber finalement dans l'embuscade des tirailleurs fédérés.
Nous avons déjà fait la critique de ce combat de Colenso. Nous n'y reviendrons plus, sauf pour indiquer quelle tournure différente il aurait prise s'il avait été
(i) La cavalerie régulière aïKjlaisc fut mal ou point du tout employée au Sî^rvicc de reconnaissance. C'est ainsi que les Anglais curent de désagréables surprises à Glcncoë, Colenso, Modder-River et en d'autres circoostances encore.
(2) Glencoi'^ Riotfontcin. Graspan, (lolonso, Moddcr-River, Venterspruil, Vaalkrnnlz. Pielers.
mené d'après les règles posées par le général Langlois, s'il avait débuté par un engagement d'avant- garde. Qu'on suppose cette avant-garde dirigée contre Illangwane-Hill, poste avancé des Boers sur la rive sud de la Tugela, tandis que le gros des forces anglaises serait demeuré sur le plateau à 5 kilomètres au sud de Colenso. La conquête de Hlangwane-Hill donnait des vues de revers ou d'enfilade sur toute la ligne du Kop Wylie et sur les pentes du Grobler's Kloof.
Une partie de l'artillerie anglaise établie sur cette hauteur était à même de croiser ses feux avec les feux des batteries avancées sur le plateau; elle aurait puissamment contribué à Tenlèvement direct de Colenso et du Kop, à supposer qu'on persistât dans cette attaque centrale. On pouvait mieux faire encore. De Hlangwane- Hill on discernait l'ensemble défensif des Fédérés entre Colenso et Pieters. Il était donc possible de suspendre momentanément l'action et de préparer le passage en aval de Pieters, avec Illangwane comme soutien, tel qu'on l'effectua à la fin de février, en tournant et en faisant tomber toutes les défenses ennemies. Voilà bien un exemple de reconnaissance par l'avant-garde et de reconnaissance éminemment féconde.
Éclairés par l'expérience sur les dangers de la prise de contact, les Anglais cherchent à tourner la difficulté par un artifice, en couvrant leurs approches des ombres de la nuit. Dans cette tentative comme dans toutes leurs velléités d'innovation, ils semblent avoir pris leurs conseillers en Allemagne. Depuis la surprise de Marmont, aux environs de Laon, les Allemands ont un faible pour les opérations de nuit. De Gollz et Bronsart en parlent avec complaisance et prévoient que les propriétés de
Farmement moderne les remettront en faveur. Les règlements mftme leur consacrent un paragraphe spécial.
Mais il y a plusieurs façons (l'entendre les opérations de nuit.
I® On peut viser la surprise de l'adversaire en partant d'assez loin, marchant une partie de la nuit ou même la nuit entière et réglant son itinéraire, coupé par une grand'halte, de façon à arriver, un peu avant l'aube, à petite distance de la position ennemie et à se jeter alors sur cette position aux lueurs incertaines du lever du jour. Ce procédé, excellent pour la guerre de guérillas et qui convient à renlèvement d'un poste, d'un blockhaus, est d'une application rarement heureuse quand il s'agit d'un adversaire qui tient lui-même la campagne, possède la faculté de s'y déplacer, à tout le moins de se garder et de ménager un traquenard à l'assaillant. Aux difficultés qu'offrent dans tous les cas les marches de nuit : chances de s'égarer, de mal calculer son temps, se joint le danger d'être soi-même surpris en voulant surprendre. C'est la dure expérience qu'en firent les Anglais à Stormberg et peu s'en lallut (ju'à Bclmont ils n'eussent un sort an«logue. Il est vrai que dans les deux cas ils diminuèrent à ]:>laisir les chîuices de succès de leurs tentatives en multipliant les fautes les plus grossières. Ici et là al^sence complète d'éclaireurs de terrain, itinéraire mal reconnu et mal calculé; à Stormberg, changement d'itinéraire aii <lébut de la marche, omission dans les ordres, ignorance de la manœuvre chez les exécutants; à Belmont, formation de marche à travers champs qui déconcerte la critique.
!i" On peut encore, étant en présence d'une position ennemie, depuis un jour ou deux, à distance extrême d'ar-
CONCLUSIONS. 6o3
tillerie (4 on 5 kîlomètros), tenter renièvement d'un point bien défini, d'un point d'appui de celte position, par une attaque exécutée en pleine nuit. C'est l'arme froide substituée au fusil, c'est la suppression du feu, ou du moins ses chances égales des deux côtés. Le procédé est tentant et cependant il a valu à lord Methuen le désastre de Maggersfontein. Il ne faut pas s'y tromper en effet : nulle opération n'est plus délicate à conduire. Elle réclame une préparation habile d'artillerie, un bombardement coupé de pauses et non suivi d'attaque, de façon à énerver l'adversaire et à l'endormir dans une dangereuse sécurité. Elle exige un dispositif d'attaque bien connu, entouré de patrouilles de combat, suffisamment compact pour qu'on se sente les coudes en donnant le coup de bélier final, suffisamment articulé pour conserver la souplesse et échelonné pour parer à toutes les éventualités. Enfin et surtout elle suppose un objectif bien déterminé, parfaitement reconnu ; elle exige que chacun sache où il va et connaisse sa manœuvre (').
Pour s'emparer d'une position, si on ne veut pas avoir
(i) Ici s*arrèfe le manuscrit du capitaine Gilbert.
De plus en plus souflfranl durant ces derniers mois, son séjour habituel à b campagne, dans le pys de son enfance, n'ayant apporté, l'an dernier, aucune amélioration à son état de santé, l'éminent écrivain n'a ])as eu le temps d'achever entièrement son étude sur la Guerre Sud-Africaine.
Il ne lui restait pins cependant que quelques pa«)cs à rédiger pour tenniner son opuvrc. (l'est ce (|u'a permis de constater le plan général des conchisions retrouvé parmi les notes de l'auteur, où, en quelques lignes, il fait connaît n* les points princij)aux <|u'il se propose encore de développer.
Nous considérons comme un pieux devoir de reproduire ces lignes et de les reproduire textuellement par respect pour la mémoire du regretté capitaine Gilbert et par crainte de dénaturer sa pensée. (Note fiefi éditeurs.)
f)o4 LA GUERRE SCD-AFRlCAINi:.
recours aux attaques de nuit, on pourra essayer d*or- (janiser en quelque sorte Tinvestissenient de cette posîlîon par la construction de tranchées, rétablissement de j)OÎnts d'appui. Ce système a été amorcé par les Anglais à Paardeberq. Mais attaques de nuit, travaux d'investissement constituent des expédients ; ce sont des formes bâtardes de la guerre.
Pour la guerre de demain, pour la guerre de niasses et les batailles gigantesques qui en seront la conséquence, autant qu'il est permis de s'élever du simple au composé, l'enseignement à tirer de la guerre actuelle est celui-ci :
Les difficultés des reconnaissances et de la prise de contfict résultant des progrès considérables réalisés dans Tarmement démontrent la nécessité des avant-cjardes et (les détachements de couverture, et justifient l'emploi de Tavant-ligne d'artillerie.
La lutte sur le champ de bataille doit avoir lieu en profondeur, si on veut pouvoir faire agir les réserves(').
Les mômes motifs conduisent également à augmenter W front de la défensive encadrée; le front défensif d'un corps d'armée* peut au besoin avoir une étendue de 8 à 9 kilomètres, au grand avantage du principe de l'économie des feux et pour la facilité du jeu des réserves. Celles-ci pourront dès lors agir soit en profondeur, soit au point choisi du front, soit encore de préférence
(i) Gilbert, on le voil, est en coinraiinauté absolue d'idées avec M. fe i)(*néral Langlois qui, dans la deuxième partie de son ouvrage, cité tant d^ lois dans cette étude, a tracé d'une fa<;on magistrale le rôle des avaotcjardes et, le premier, a préconise Temploi de Tavant-ligne d'artillerie et àfi détachements de couverture, tpii, enfin, a insisté sur la nécessité de nwmtuvrcr en profondeur.
SOUS forme de groupes détachés sur une aile ou aux deux ailes.
Une armée de quatre corps, occupant ainsi 20 kilomètres, aurait deux de ses corps au centre pour le combat de front, ceux des ailes résen'és pour la manœuvre.
Enfîn, j'ai réservé intentionnellement la leçon que je considère comme essentielle
Quelle est cette leçon essentielle dont voulait parler Gilbert ? La mort Ta empêché de dévoiler sa pensée et il n'appartient à personne d'essayer de se substituer à lui. Tous ses amis^ c'est-à-dire tous ceux qui ont eu l'honneur d'approcher « le plus grand penseur de l'armée française (*) », sauront conclure.
(i) Le géoéral Bon:*al, Éloge funèbre du capitaine Gilbert.