CHÂTEAU DE LA ROQUE-DE-TAU
A Gauriac, canton de Bourg, arrondissement de Blaye.
S'il est des villes, des châteaux, des bourgades ou de simples maisons dont l'histoire fournit des faits nombreux et palpitants d'intérêt, il en est beaucoup d'autres qui passent à peu près inaperçus, et dont l'ancienne splendeur n'est signalée que par les ruines souvent considérables répandues sur le sol. Le château de La Roque-de-Tau est de ce nombre, ou je n'ai pas été heureux dans mes recherches sur cet antique manoir. Le 4 octobre 1303, Engevine d'Ornon, femme de Guillaume de Bouville, co-seigneur de Langon, lègue cent écus d'or à Ayquem de Gauriac de Tau (') en Bourges (*). Cet Ayquem était probablement seigneur de La Roque-de-Tau. Deux cent trente et un ans après, le 15 juin 1594, le seigneur de ce château était Jean Olivier Du Sault, qui en même temps était prieur de Castres ('). Que s'était-il passé là pendant ce long espace de temps? Nous ne pouvons supposer que les seigneurs de Tau, si près de Blaye et de la Gironde qu'ils pouvaient contempler des meurtrières de leurs remparts, soient restés inactifs pendant que leurs voisins guerroyaient contre les Français, ou indifférents à la vue des flottes anglaises qui sillonnaient le fleuve. L'eussent-ils voulu d'ailleurs, qu'un pareil far niente eût été alors impossible. La famille Du Sault resta possesseur de cette seigneurie jusqu'à la Révolution. Bodin Du Sault de Saint-Laurent, qui était aussi seigneur d'Eysines et de Boissalut, après avoir vu son château dévasté, tomba à son tour sous la hache révolutionnaire (*).
Sur un promontoire rocheux moins haut que les côtes environnantes, dont il est séparé par un petit vallon et une vallée au fond de laquelle coule un ruisseau qui se jette dans la Gironde, au
village de Tau, s'élèvent des ruines considérables : c'est le château de La Roque-de-Tau. Il se compose maintenant d'une masse irrégulière de bâtiments, bordant, à l'est et au sud, la pointe du promontoire; à l'ouest, d'autres grands bâtiments concourent avec les premiers iij à entourer de trois côtés une vaste cour ; le quatrième côté, au nord-ouest, n'est fermé que par une galerie à hauteur d'appui, soutenue par des balustres. De là, on
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(') A celle époque, on disait Taur et non Tau. — (•) Variétés bourdeloises, t. VI, p. l'i. — (') Archives historiques de la }Gironde, t. I, p. 420. — (•) Jouannet, Statistique de la Gironde, t. II, U" part., p. 14. — 0 Gilvy, Nobiliaire de Guienne et de [Gascogne, l. I, p. 108, et t. II, p. 290.
jouit d'une magnifique échappée de vue sur la Gironde; au second plan de ce paysage apparaît le Pâté de Blaye, et plus loin, dans la brume, les vignobles de Saint-Julien, de Latour et de Pauillac.
Ce château, rebûti entièrement aux XVI' et XVII' siècles, occupe, je crois, l'emplacement d'une forteresse plus ancienne qui était séparée du plateau par un fossé (ABC) taillé dans le roc. Un pont en pierre traverse la portion AB de ce fossé, qui, là, conserve encore toute sa profondeur; de Zi en C il est comblé jusqu'au niveau du sol de la cour; en C, on voit l'entaille pratiquée dans le rocher pour le creuser, et une porte percée dans le mur, qui a servi à fermer cette entaille lorsqu'on a voulu combler le fossé. Cette porte , maintenant condamnée , communique , dit-on , dans des souterrains qui doivent être tout simplement les fossés métamorphosés en caves.
Deux étages de rochers à pic protègent le château du côté du nord, et une suite de terrasses assez larges descendent à l'est jusqu'au fond de la vallée. Les jardins occupaient ces terrasses, qui étaient soutenues par des murs, et sur lesquelles on monte par de larges escaliers qui donnent idée du luxe princier déployé dans leur construction.
Ce château, qui ne manque pas d'un certain aspect pittoresque, n'offre cependant que peu d'intérêt. Pour lui donner au XVP siècle la tournure d'un château fort, on l'a flanqué d'une grande quantité de tours (Planche XCIV) percées d'embrasures de canons; mais les murs sont trop minces et n'auraient jamais pu résister à une attaque quelque peu sérieuse.
En étudiant les constructions qui restent avec un peu d'attention, j'ai cru reconnaître qu'elles ont été élevées à deux époques : les premières, au commencement du XVP siècle, dont faisait partie le pigeonnier (PJ; et les autres, à la fin du même siècle, peut-être au commencement du suivant. Les balustres de la galerie CD et un escalier assez original placé en E indiquent cette époque.
Un puits dans la cour fournissait assez d'eau pour les besoins des habitants, et une fontaine au bas des terrasses permettait d'arroser largement les jardins. Ce château, placé sur le bord (l'une grand'route, à un kilomètre de la Gironde, près d'un port muni d'un débarcadère, et garanti des vents d'ouest par des côtes élevées, est situé dans une des plus agréables positions que je connaisse.
A Saint-Brice, canton de Sauveterre, arrondissement de La Ré oie.
En 1327, un Bernard de Semens jouissait de la confiance d'Edouard III, roi d'Angleterre. Le 8 février de cette année, le monarque Anglais le chargea de missions importantes auprès d'un grand nombre d'évéques, de seigneurs et de villes de la Gascogne (*). Dix ans plus tard, le 25 juin 1337. le roi, content de ses services, lui écrivit pour le louer de sa fidélité et le remercier des peines qu'il avait supportées pour sa cause et des services qu'il lui avait rendus. Il lui assure qu'il n'aura qu'à se réjouir de lui avoir été fidèle (^).
('; Rymer, t. II, p.irs. II, p. 68G ; Londini, 1821. — ('i hiem, idem, p. 976, idem.
En 1524, Isabeau d'Anglade, fille de Jean d'Anglade, seigneur d'Anglade et de Laubesc, légua aux demoiselles de Puymahan, ses nièces, tous les biens venant de son père, parmi lesquels se trouvait le château de Semens (*). Au commencement du XVIP siècle, la seigneurie de Semens appartenait à Henri de Puyperon, dont la fille unique Marguerite épousa, le 7 août 1607, François de Lageard, à qui elle apporta le château et la baronnie de Monbadon (^).
Semens est resté dans la famille de Lageard jusqu'en 1812 ou 1813. M"« Rosalie de Lageard, fille de Jean-François, morte à cette époque, le laissa par testament au sieur Jean Heyraud. Les héritiers naturels attaquèrent le testament, mais inutilement. Jean Heyraud, mort vers 1815, laissa son château à M. Ruffe du Sandat, son beau-frère. Plus tard, M. Dussaud, gendre de M. Ruffe, en devint le propriétaire. Celui-ci l'a vendu en 1845 au fondateur des religieuses du Bon-Pasteur, qui y a établi un couvent de cet ordre, et qui en a fait détruire les belles ruines et brûler les archives, formant plusieurs gros volumes in-4°. De pareils actes n'ont pas besoin de commentaires.
Du château de Semens, il ne reste guère maintenant que l'emplacement qui offre un peu d'intérêt. Il est situé sur un promontoire triangulaire à pentes rapides, formé par la jonction de
deux petits ruisseaux, dont le plus considérable porte le nom de Gourmeron près de son confluent avec l'Engranne, à Frontenac. Deux côtés du château sont protégés par l'escarpement naturel du terrain, et le troisième par un large fossé creusé dans le roc. Ce fossé se courbe dans son milieu à angle à peu près droit, et donne ainsi au plan la forme d'un carré irrégulier. y.^^'ï L'angle nord est coupé, celui du sud-ouest est protégé par une tour ronde reconstruite, au XVP siècle, sur une tour du commencement du XIV; du moins le soubassement se relie à la courtine de l'est, où l'on voit une meurtrière de cette époque.
Il n'y a pas vingt ans que les courtines et la porte d'entrée (A) ont été brutalement démolies. Cette porte était surmontée d'une tour carrée (Planche XCIV (')), couronnée de mâchicoulis et de créneaux. Elle était précédée d'un avant-corps faisant saillie dans les fossés, et sur lequel devaient se tenir les hommes qui manœuvraient la herse. Vers le milieu de la courtine du sud, à son point de jonction avec les bâtiments intérieurs, existait une échauguette ronde établie sur mâchicoulis et percée de meurtrières cruciformes. Cette échauguette, et quelques restes de mâchicoulis sur le mur qui ferme le fond de la cour, paraissent prouver que la cour une fois prise, on pouvait encore résister assez vigoureusement dans le reste du château.
Les plus anciennes constructions datent du commencement du XIV* siècle, et ont été probablement élevées par Bernard de Semens.
Le fossé, dans lequel on ne pouvait certainement pas mettre de l'eau, était muré à ses extrémités. En avant existait une basse-cour dont on ne voit plus les limites.
(') Archives du château de Laubesc. — (') Guinodie, Histoire de Liboume, t. III, p. 241 el 281. — (') Cette gravure est faite d'après un croquis anonyme daté du 27 mars 1830 ou 1831. Lorsque j'y suis passé, le 25 avril 1859, la tour carrée était démolie, ainsi qu'une partie de ce qui l'entourait, et mon dessin d'alors ne pourrait douner qu'une idée très imparfaite de ce qu'était le château.
Vol. II. 19
146 CHATEAU DE GÉNISSAC.
CHATEAU DE GENISSAC
Canton de Brannes, arrondissement de Libourne.
On ne commence à bien connaître les localités de l'Entre-deux Mers, dont Génissac faisait partie, qu'au moment de l'arrivée de saint Gérard, fondateur de l'abbaye de La Sauve-Majeure. Alors, un certain Raymond-Guillaume, qui paraît avoir été seigneur de Génissac, touché parla grâce, se rendit au monastère naissant et se fit moine ; il donna en outre à l'abbaye tout ce qu'il possédait au lieu appelé Valenlignan, au château de Salabou (Sallebœuf?) et à Vayres ('). On voit par cet acte de donation qu'il avait plusieurs fils, et c'est sans doute l'un d'eux, appelé Raymond, qui, vers 1130, s'associa avec plusieurs autres seigneurs pour défendre les droits de La Sauve contre Seguin d'Escoussans (^)? Une trentaine d'années plus tard, Pierre-Rainaud de Génissac, au retour de la seconde Croisade, prit l'habit religieux à La Sauve et donna au couvent une terre sur les bords de la Dordogne, où plus tard on fit bâtir une église (^).
Il faut traverser maintenant un laps de temps de trois cents ans pour retrouver un autre seigneur de Génissac, à moins qu'on ne considère comme étant seigneur de cette localité Arnaud d'Anglade, chevalier, seigneur, en 1 372, de La Taule (*) de La Mote de Génissac ('). Trente-deux ans auparavant, un Pierre d'Anglade tenait de ses ancêtres certains fonds dans le comté de Benauges (^); il est assez probable que c'était La Taule de La Mote. Le 18 mai 1 451 , Gadifer Shorthoise (^) se fit donner par le roi d'Angleterre la baronnie de Génissac avec le droit de haute et de basse justice sur cette paroisse. Ce personnage, peut-être Anglais de naissance, avait dans ces temps difficiles la confiance du roi d'Angleterre; il fut nommé en 1430-31, n'étant que simple écuyer, capitaine de la ville de Bergerac. L'année suivante, il passa en France, chargé probablement de quelque mission diplomatique. En 1433-34, il était chevalier et maire de Bordeaux; il l'était encore lors de la conquête de la Guienne. En 1443-44, le roi lui concéda le château et la terre de Biron; en 1 445-46, la garde des villes et des châtellenies de Bergerac et de Sainte-Foy (*).
A la fin du XV' siècle, la terre de Génissac appartenait à Michel de Chassaigne. Le 15 janvier 1500, d'accord avec sa femme Marguerite de Gontaut, il fonda le chapitre de Génissac pour obtenir de Dieu le rélablisement de la santé de son frère Jean de Chassaigne, abbé de La Sauve-Majeure. Sa fille Jeanne, mariée à Gaston de Ségur, seigneur de Théobon, eut une fille nommée Izabeau, qui épousa Louis de Pierre Buffière, à qui elle apporta la seigneurie de Génissac, qui était en 1586 au pouvoir de Bertrand de La Pierre, et en 1717 en celui de Charles-Raphaël de Jousseran (^). A la fin du XVIIP siècle, la terre de Génissac était dans les mains de Jean-Laurent de Durfort-Civrac, duc de Lorge, etc. ('")
Le château appartient maintenant à M. Gautier.
Le château de Génissac (Planche XCV) est bâti sur l'angle d'un coteau très élevé au dessus de
{!) Cart. min. SU. maj., fol. 77. — L'abbé Cirot de La Ville, Histoire de la Grande-Sauve, t. I, p. 289. — (') Idem, t. Il, p. 32. — (') Idem, idem, p. 86. — (•) Taule (maison noble). — (") C'est peut-être le fief de La Mote, à Génissac. — Archives historiqiies de la Gironde, t, I, p. 66. — fl Rymor, t. III, pars. I, p. 15; Londini. — ['] Gadifer ou Godefroy Cliarihoise, Shorthoise ou Chartoyse. — (*) Catal. de Rôles français et gascons. — Archives historiques de la Gironde, t. I, p. 160. — [") Guinodie, Histoire de Libourne, t. III, p. 357. — ('") Liste des membres de l'ordre de la noblesse en ns9.
CHÂTEAU DE GÉNISSAC. 147
la plaine de la Dordogne, et dont les penles regardent le sud et l'est. La forme de son plan est celle d'un quadrilatère se rapprochant du carré. Il était complètement entouré de fossés, sans égard pour les pentes naturelles du coteau, sur la crête desquelles il devait y avoir des barrières. Ils sont presque comblés actuellement; il n'en reste de traces très apparentes qu'au nord-ouest et à l'ouest. On voit les vestiges d'un autre fossé ou du moins des mouvements de terrain faits de main d'homme
enveloppant la pointe du plateau et tracés suivant les lignes ABC. Au milieu de son parcours, entre A et B, on aperçoit sur leur contrescarpe un reste de tour ronde englobé dans des constructions modernes. Il y avait peut-être là une porte.
Les plus anciennes constructions remontent au commencement du XIV siècle : c'est le rez-dechaussée du donjon carré D, la courtine qui le relie à la tour ronde E, presque toute la tour F, et la courtine qui touche cette tour au sud. Lorsqu'on a comblé les fossés, le rez-de-chaussée du donjon a été enterré de toute leur profondeur, en dehors comme en dedans ; aussi le sol intérieur est assez près de la voûte à nervures d'ogive portant un écusson à la clef. Il est impossible de voir quelles étaient les ouvertures primitives de ce rez-de-chaussée, habité maintenant par les domestiques du château. Le sommet de cette tour est d'une époque moins ancienne que la base; la soudure des deux constructions se distingue très facilement au dessus du premier étage, qui primitivement était éclairé par une fenêtre géminée et subtrilobée. De ce premier étage partait un escalier à vis renfermé dans une cage polygone contre laquelle s'appuyait la courtine.
A côté du donjon et sur l'ancien mur, on retrouve la porte primitive du château (PJ de forme ogivale. La preuve de l'ancienneté de la tour F est dans ses meurtrières cruciformes, maintenant murées. Le château a dû être démantelé au XV' siècle, et peu de temps après, à la fin du môme siècle ou plutôt au commencement du suivant, on a rebâti le sommet du donjon, qu'alors on a couronné de créneaux surmontant d'élégantes consoles de mâchicoulis, et coiffé d'une toiture pyramidale. Des fenêtres cruciformes, à moulures prismatiques, ont remplacé, au premier étage, les petites ouvertures géminées. Tout l'intérieur de ce donjon n'offre aucun intérêt. Sa hauteur actuelle, depuis le sommet des créneaux, est de 14"'40. Autrefois, il faisait une saillie de S^.SO dans le fossé. Lors de la restauration du XVI" siècle, on n'a pas trouvé la porte ancienne P assez forte, et l'on a construit en avant une antichambre un peu plus saillante que le donjon, protégée par un gros contre-fort angulaire, des mâchicoulis et deux échauguettes; puis, sur la façade de cette antichambre, on a percé une grande porte et une poterne, précédées chacune par un pont-levis particulier ; mais au lieu de combler les fossés dans cette antichambre, on y avait conservé un vide recouvert par un plancher mobile, qu'on enlevait facilement en cas d'atlaque. Ce vide existe encore derrière la poterne, qui est murée.
La tour E paraît tout entière de la seconde construction. Les mâchicoulis qui la couronnent lui donnent assez d'élégance; mais elle est mal bâtie. Les ouvertures ont été plusieurs fois modifiées. L'autre tour ronde est découronnée. Les appartements n'offrent plus aucun caractère. La chapelle occupe l'angle de la basse-cour, au nord-ouest du château, près de l'angle B. Elle
avait trois travées voûtées d'ogives à arêtes prismatiques; il ne reste plus que la dernière, à l'orient; on l'a fermée pour en faire un petit oratoire. En soulevant dernièrement deux énormes pierres qu'on croyait recouvrir des tombeaux, on a trouvé un magnifique devant d'autel portant la date de 1527. Son ornementatioa se compose de douze niches renfermant chacune une statuette d'un dessin presque irréprochable. Ces statuettes représentent : 1° la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus; 2° saint Joseph tenant un bâton fleuri ; 3° une sainte couronnée, ayant pour attributs un livre et une épée ; 4° saint Paul; 5° saint Jean l'Évangéliste; 6° saint Jean-Baptiste; 7° une sainte, dont les mains sont brisées; 8° une autre statuette de femme; 9° sainte Magdeleine; 10° sainte Anne; 11° un apôtre; 12° saint Michel terrassant le dragon.
Canton de Podensac, arrondissement de Bordeaux.
La famille de Budos était une des plus anciennes de la Guienne. Elle possédait la terre de ce nom avant la construction du beau château dont les ruines sont un des ornements de la Gironde. On trouve, en effet, qu'en 1273, un Géraud de Budos, damoiseau, rendit hommage au roi d'Angleterre ('). Pierre de Budos, chevalier, et peut-être son fils, est le premier nommé dans le Dictionnaire de la Noblesse, tome II, 2* édition. Il est suivi de Raymond de Budos, chevalier, qui épousa Jeanne de Goth, cinquième enfant de Béraud de Goth et d'Ida de Blanquefort, et par conséquent sœur du pape Clément V ('■^). Son fils Raymond-Guillaume, baron de Budos, était aussi seigneur de Caron et de l'Aunol et gouverneur d'Avignon. Il est probable que cette dernière charge lui avait été donnée par son oncle le pape, qui n'oubliait aucun des membres de sa famille. C'est peu de temps après le sacre de Clément V que, ne pouvant plus se contenter du petit château sur motte appelé le Castera qu'il possédait à Budos, il demanda au roi d'Angleterre la permission d'en construire un autre. Edouard I" lui accorda cette permission. « Sachez, écrit-il de Wynton, » le 9 mars 1306, au sénéchal, aux prévôts, officiers, baillis, ministres, et à tous ses fidèles du » duché de Gascogne, sachez que notre cher sujet Raymond-Guillaume de Budos, chevalier, neveu » du seigneur Clément, souverain pontife, nous a supplié de lui permettre de créneler sa maison » de Budos, située dans la prévôté de Barsac, dans notre duché susdit; de l'entourer de murs, de » tours, de fossés, et enfin de la fortifier comme il l'entendra.
» Par respect pour le souverain Pontife, et parce qu'une forteresse de cette nature protégera » non seulement nos possessions dans cette partie de la Guienne, mais aussi les sujets du neveu du » Pape, nous accordons au susdit Raymond la permission de fortifier son château ; et afin qu'il » puisse le garder une fois fortifié, nous le concédons à perpétuité, à lui, à ses héritiers et à ses » successeurs, et nous nous engageons pour nous, nos successeurs, nos sénéchaux, nos prévôts, » nos officiers, nos baillis et nos ministres, à ne le troubler en aucune manière dans cette » possession (^). »
(') Variétés Bordelaises, vol. V, p. 319. — (=) Idem. — La Chesnaye Des Bois, Dictionnaire de la Noblesse, t. Il, 2» édit. — Le P. Anselme, Histoire généal. et chron. de la maison royale de France, etc., vol. II, p. 170 et suivantes. — {') Rymer, 1. 1, pars. Il, p. 981; Loudini, 181G.
A peine le château fut-il construit, qu'Edouard II, roi d'Angleterre, étant à Avignon, accorda, le 15 mai 1309, à Raymond-Guillaume et à ses héritiers légitimes et à ses successeurs, la haute et basse justice avec tous les droits royaux dans la paroisse de Budos, moyennant hommage-lige rendu au roi et à ses successeurs, et une lance de fer neuf doré pour exporle à chaque changement de seigneur ('). C'est probablement lui que le pape avait établi gouverneur de Bénévent en 1307, et du comtat venaisin en 1309 (*).
Outre les terres dont nous venons de parler, ce seigneur possédait la tour de Bisqueytan, située dans la paroisse de Saint-Quentin en Entre-deux-Mers. Il l'échangea, en 1317, pour la seigneurie de La Motte d'Ayran, terre située à quelques lieues de Budos, sur la même rive de la Garonne, et par conséquent bien plus à sa portée. Elle resta pendant plus de deux cents ans dans la famille de Budos (*). Plus tard, le 13 février 1321, il acquit de Guillaume de Randon, seigneur de Saint-Luc, la baronnie de Portes-Bertrand, considérable en Vivarais (*). De sa première femme, Esclairmonde de La Motte, il eut trois fils, et de sa seconde, Cécile de Baux, trois fils et deux filles (*). Nous avons vu dans la notice sur le château de Blanquefort comment Raymond-Guillaume de Budos et son cousin Bertrand de Goth, seigneur de Blanquefort, se conduisirent après la mort de leur oncle; nous n'y reviendrons plus; seulement, nous devons faire observer que le pape Jean XXII ne conserva pas de rancune contre le seigneur de Budos, ainsi qu'on peut s'en convaincre par deux ou trois bulles de ce souverain Pontife publiées par Rymer. L'aîné des fils de la première femme de Raymond-Guillaume, André, succéda à son père dans ses seigneuries. Possédant des terres dans des localités soumises au roi de France et à celui d'Angleterre, sa position était embarrassante, d'autant plus qu'au milieu du XIV' siècle, époque où il vivait, ces deux nations se faisaient une guerre acharnée entremêlée de trêves qu'on n'exécutait pas et de paix qui n'étaient pas de longue durée. Dans les commencements, il suivit le parti des Anglais, puisqu'on 1330, Philippe de Valois lui confisqua pour ce fait la baronnie de Portes, pour laquelle, en 1340, l'archevêque d'Auch et Pierre de la Palu furent chargés par le roi de nommer un gouverneur ("). En 1341, Edouard III, roi d'Angleterre, prit sous sa protection ce seigneur et ses possessions ('); en 1348, il lui permit de construire une maison-forte à Ayran, situé dans la juridiction de la prévôté du château de l'Ombrière de Bordeaux, et lui donna le droit de haute justice dans cette localité. Il lui accorda la ville et le baillage de Castel-Seigneur, en Agenais. Dix ans plus tard (1358), il lui solda ses gages et ceux des hommes qu'il avait fournis (*), probablement pour faire la guerre au roi de France, pour lequel, si on en croit la généalogie de la famille de Budos (^), il prit parti sur la fin de sa vie. « Chargé de vieillesse, dit Du Chêne, et oppressé de la maladie dont il mourut, il dist à ses » vingt-deux enfants masles qu'il avoit, ainsi que l'on trouve dans un ancien registre du Parlement » de Paris, que Porte Bertrand estoit nuement tenue du roy de France, et qu'il estait le plus » vaillant prince de tous autres. Parquoy il leur recommandoit qu'ils fussent bon et leal François, t> et à ceux de ses enfants qui seroient bons François, il donnait sa béneisson, et aux autres » malédiction selon l'ancien Testament. »
Malgré les assertions d'André Du Chêne, il est à peu près sûr que Thibaut, l'aîné de cette
(') Rôles gascons. — Rymer, t. II, pars. I, p. 72; Londini. — (') Le P. Anselme, Histoire généal. et chron. de la maison royale de France, etc., vol. II, p 170 el suiv. — (') Variétés Bordeloises, t. IV, p. 212. — (*) La Chesnaye Des Dois, Dictionnaire de la Noblesse, t. II, 2» édit. — (») Si l'on en croit une autre g('néulogie, il aurait épousé, vers 1338, Callierine de Narbonne, fille d'Amalric, baron de Talaison, et de Naude de Clermont-Lodove. Devenue veuve et sans enfants, Catherine épousa, en secondes noces, Agne de La Tour. — (•) Dora Vaysette, Histoire générale du Languedoc, vol. IV, p. 233 el 307. — (') Râles gascons. — 0 Wem. — {') André Du Chêne, Histoire généalogique de la maison de Montmorency, liv. V, chap. V, p. 447 et suivantes.
belle et grande lignée, ne suivit pas de suite les conseils de son père mourant; car on le trouve sur la liste des seigneurs gascons qui, en 1363, rendirent hommage au prince de Galles dans la cathédrale de Bordeaux. A cette occasion, « il bailla pour esporle et devoir deux lances ('). » Dix ans plus tard, il reçut du roi d'Angleterre la prévôté de Barsac (^). Il attendait peut-être une occasion favorable pour remettre ses forteresses de Guienne au pouvoir du roi de France. Cette occasion se présenta en 1377. Le duc d'Anjou et Du Guesclin parcouraient nos contrées en triomphateurs. Les places qui leur résistaient étaient immédiatement emportées, et en peu de temps, cent trente-quatre forteresses furent prises d'assaut ou firent bénévolement leur soumission. Thibaut fut un des premiers qui mit ses châteaux et tout ce qu'il avait en l'obéissance de Charles V. Deux ans après, il vint en personne à Montargis faire sa soumission au roi de France (').
Nous devons supposer que les vingt et un frères de Thibaut, qui n'avaient peut-être pas comme lui le même intérêt à ménager le roi anglais, passèrent après la mort de leur père du côté de la France. Leur destinée et leur nom sont restés inconnus. Il est probable qu'après avoir pris définitivement le parti de la France et jusqu'à l'expulsion des Anglais, Thibaut de Budos ne résida pas dans ses terres de Guienne, et que les rois d'Angleterre chargèrent de la garde du château des seigneurs qui leur étaient fidèles. Je trouve, en effet, dans des notes manuscrites de Jouannet, mais sans indication des sources où il a puisé, qu'en 1382, cette seigneurie appartenait à Jean de Stratton, seigneur de Landiras, et en 1400 à Henri Bowet. Rymer (tom. III, part. IV, p. 177, 3« édit.) ne dit pas que Henry Bowet était seigneur de Budos; il dit seulement que Henri IV lui donna la prévôté de Barsac que possédait auparavant le seigneur de Budos. En 1426, la môme prévôté fut accordée à son neveu Nicolas Bowet.
Cependant, le fils de Thibaut, André de Budos, habitait au commencement du XV' siècle la forteresse dont il portait le nom, malgré la fidélité qu'il conservait au roi de France. D'après Du Chêne, il servit Charles VI avec tant de valeur et de constance, qu'il mérita d'être surnommé le fléau des Anglais. Il fut nommé, suivant le même auteur, gouverneur de Bazas; mais la chance ayant tourné, après la mort de Charles VI, « il abandonna mesme ses biens et héritages assis au » pays de Bourdelois et de Bazadois à la mercy des ennemis, pour maintenir le juste party du roy » Charles VII. Lequel en récompense d'un si louable mespris, non seulement l'honora de Testât » de conseiller et chambellan de sa maison, par lettres de l'an mille quatre cents vingt-quatre, » mais encore luy donna depuis diverses rentes et revenus sur le péage de Saint-Jean de Marvejolz » et autres en la sénéchaussée de Beaucaire et de Nismes (*). »
Si André de Budos abandonna ses biens et héritages du Bordelais, c'est qu'il y fut contraint par la force. En effet, en 1 421 , les Bordelais désirant se débarraser de quelques forteresses des environs qui tenaient pour la France, décidèrent le 1 4 juin qu'ils attaqueraient Budos. Ils mirent à la tête des gens de la cité deux jurats, Vigoros Estèbe et Arnaud Miqueu. Menant de Fabars avait le commandement des troupes anglaises. Il fut décidé qu'on donnerait à chaque homme 20 francs, et en outre un tonneau de vin pendant la campagne.
Il fut convenu aussi qu'on emploierait dans cette expédition la grande bombarde qui lançait des boulets de pierre de cinq quintaux, et dont nous avons déjà parlé à propos de Malengin, et avec elle deux canons d'un plus faible calibre. On résolut de faire porter cette artillerie par eau, et l'on
(') Jules Delpit, Documents — (*) Râles gascons. — ['j Du Chêne, Loc cit. — (*) Idem, idem.
fit marché avec un gabarier nommé Fonlbodeau ou Fontgodeau, qui, avec six autres matelots, se chargea de la transporter pour 8 francs, dans sa gabare du port de dix-neuf tonneaux, jusqu'à Budos; il devait relâcher à Podensac pour prendre les boulets de pierre qui s'y fabriquaient ('). André de Budos jugea prudent de ne pas se laisser assiéger ; et, après deux entrevues avec Menant de Fabars, il déclara que sa résolution arrêtée était de ne pas se faire Anglais ; mais qu'il livrerait son château et donnerait son fils en otage, à la condition qu'on lui restituerait une terre située dans le pays bordelais que son père avait vendue autrefois pour le service du roi. Le 29 juin, le sénéchal Jean Tiptoft écrivit aux Bordelais pour leur demander leur avis; ils répondirent qu'ils s'en rapportaient à lui et de faire ce qu'il jugerait à propos. Il est probable que le sénéchal accepta les offres d'André (^), qu'on trouve en 1426 en Languedoc, au service du roi de France, sous les ordres du comte de Foix (').
Dès ce moment, le roi d'Angleterre prit possession du château de Budos et en confia la garde à des capilaines dont il était sûr. En 1 422-23, il en chargea Pons, seigneur de Castillon (*). Vers 1433, Henri VI concéda au duc de Glocester les terres et le château de Budos ('). Même concession fut faite au même seigneur et à son épouse le 13 juillet 1439 ("). L'année suivante, le château et le domaine de Budos furent donnés à François de Montferrand C). Ce seigneur, qui était dévoué à la cause de l'Angleterre, était gouverneur de Dax lorsque celte ville fut assiégée par Charles VII. Il fut obligé de capituler, et le roi de France prit la ville à merci, à la condition que Monferrand, seigneur d'Uza, rendrait aussi les châteaux de Bedol (Budos] et de Serves (Cernés). Pour gage de sa promesse, Monferrand donna son fils en otage (*). En 1 446-47, Budos fut donné à Jean, comte de Foix, par suite du décès du comte de Glocester (^), qui, sans doute, avait de nouveau été rétabli dans la possession de cette terre, ou l'avait primitivement partagée avec François de Montferrand.
Après la conquête de la Guienne, la famille de Budos, qui avait suivi avec constance la cause de la France, rentra en possession de ses seigneuries de Guienne. A André de Budos, qui avait été obligé de céder son château aux Anglais, succéda Thibaut, son fils aîné, qui fut sous Louis XI capitaine de deux compagnies, puis maître d'hôtel, conseiller et chambellan du roi Charles VIII, qui lui donna deux mille livres de rente à prendre sur la recette de Toulouse. Jean de Budos, son fils, servit aussi la France avec honneur; il fut colonel des gens de pied au siège de Perpignan, et suivit en Italie le prince d'Orange et François I""; il rendit hommage au roi en 1533 pour raison de la baronnie de Budos ('"). Jacques de Budos, fils et héritier de Jean, fut élevé près d'Anne de Montmorency, pair et connétable de France. A l'âge de dix-huit ans, il faisait partie de l'armée que Henri II envoya en Italie au secours du pape ; il y fut gouverneur de Rodegofiny, deCastel-Lautier et de Talmon; il servit aussi sous François II. Pendant les guerres de religion, sous Charles IX, il commanda les villes d'Alais, de Saint-Ambroise, de Barjac et des Vans.
En 1570, Jacques de Budos fut fait chevalier de l'ordre de Saint-Michel. Sous Henri III, il fut nommé gouverneur du Pont-Saint-Esprit. Ce monarque, en récompense de ses services et de sa fidélité, érigea sa baronnie de Portes en vicomte et sa terre et seigneurie de Teyragues en
(') Le Ciron est flottable depuis Villandraut; mais un bateau du port de 19 tonneaux ne pourrait plus le remonter actuellement. — (') L'abbé Baurein, Bulletin pohjmathique, ann. 1812, vol. X, p. 167 et suiv. — Variétés Bordelaises, vol. Y, p. 305 et suivantes. — (') Uom Vaysette, Histoire générale du Languedoc, vol. IV, p. 4G9. — (*) Rûles gascons. — (') Idem. — (*) Ideni. — 0 Idem. — 1*) Berry, Histoire chronologique du roi Charles VII, p. 421. — (°) Rôles gascons. — ('") i^rchives de M. le baron de Brivazac
15a CHATEAU DE BUDOS.
baronnie. Henri IV, reconnaissant les mérites du baron de Budos, l'associa en 1595 à l'ordre de chevalerie du Saint-Esprit. Enfin, pour comble de fortune, il maria Louise, l'aînée de ses filles, « la » plus belle et la plus accomplie dame de son siècle, à Henry, duc de Montmorency, lors mareschal » de France et depuis connestable. »
Ce Jacques de Budos eut pour fils Antoine Hercule, qui servit avec honneur comme son père et son grand-père. En 1G12, Louis XHI érigea en sa faveur la vicomte de Portes' en marquisat; il le créa plus tard chevalier du Saint-Esprit et ne cessa de le combler de faveurs ('). Mais déjà depuis assez longtemps, le château de Budos n'appartenait plus à cette illustre famille. Jacques de Budos l'avait aliéné, le 7 juillet 1571, à Raymond de La Roque (^), moyennant 30,000 livres. L'acte de vente fut passé à Bordeaux, par Deperroy, notaire (^).
Pendant les guerres de religion, le château de Budos, qui était considéré comme une place assez forte, fut donné en garde à Louis de Lur, vicomte d'Uza. Voici la lettre que lui adressait à
cette occasion M. de Noailles, le 22 décembre 1562 : « Il faut, s'il vous plaît, que vous
» choisissiez parmi ceux de la commune de Budos les principaux et les plus fidèles et non suspects » de la religion, pour conserver cette place, et la leur baillez en garde avec acte de notaire pour » le service du roi, et de ne la rendre qu'à Sa Majesté, ses lieutenants généraux, et qui auront » charge de lui {''). » Le château fut si bien gardé, qu'il resta toujours aux catholiques.
Pendant les guerres de la Fronde, ses larges fossés et ses hautes murailles ne surent pas le protéger. Laserre, qui avait d'abord suivi le drapeau du Parlement et plus tard abandonné son service pour suivre le parti opposé, se saisit en 1652 du château de Budos, qu'il saccagea, pilla et en brûla les archives. Balthazar envoya contre lui quelques troupes qui le rencontrèrent près de là et le firent prisonnier (*).
La seigneurie de Budos est restée dans la famille de La Roque, depuis l'achat qu'en fit Raymond de La Roque jusqu'à la Révolution. Elle appartenait alors à Charles-François-Armand de La Roque, chevalier, baron de Budos et de Montferrand, qui émigra et mourut en 1825 (^). Le château fut
(') André Du Chêne, Histoire généalogique de la maison de Montmorency, liv. V, chap. V, p. 147 et suiv. — (') D'après l'abbé Baurein [Variétés Bordeloises, vol. V, p. 313), cette vente eut lieu en 1561. — (') Archives de M. le baron de Brivazac. — (*) Notice généalogique de la maison de Lur. — (^) Balthazar, Histoire de la guerre de Guienne.
(^) Je crois devoir donner ici une généalogie de la famille de La Roque-Budos, dressée d'après les preuves faites par le dernier baron de Budos, pour monter dans les caresses du Roi, en mars 1781. Ces preuves, faites sur titres, existent aux manuscrits de la Bibliothèque impériale. Celte généalogie, qui m'a été envoyée par M™" la comtesse de Carneville, petite-flUe de M. le marquis de Saint-Hérem, diffère essentiellement de celle donnée par M. O'Gilvy, qui l'avait dressée d'après une note pleine d'erreurs fournie par une personne qui n'avait qu'une idée fort imparfaite de la généalogie de cette famille. Je dois ajouter que j'ai trouvé, dans les riches archives de M. le comte Henri de La Chassaigne (du Gros), deux ascendants d'Archambaud de La Roque qui ne paraissent pas avoir été connus du généalogiste du siècle dernier.