‹ La Guienne anglaiseChapitre 6 sur 39 · RECHERCHES SUR LES FORTERESSES ÉLEYÉES AVANT LA DOMINATION ANGLAISE · texte numérisé non relu

RECHERCHES SUR LES FORTERESSES ÉLEYÉES AVANT LA DOMINATION ANGLAISE

L'aperçu historique qui précède peut être considéré comme une histoire abrégée de l'humanité. Que l'on change les noms, que les événements soient quelque peu modifiés, et l'on verra qu'à peine sortis des mains du Créateur, les hommes commencent à s'entr 'égorger. L'histoire de l'humanité n'est donc que l'histoire des guerres que se sont faites les individus et les peuples- Il fallut, par conséquent, dès le commencement du monde, chercher à se défendre d'abord contre des hommes isolés, et bientôt après contre dos bandes plus ou moins bien organisées. De là, la nécessité de se construire des demeures dans lesquelles un petit nombre d'individus put résister à une bande nombreuse.

Comment s'y prirent ces hommes primitifs?

Ceux qui avaient choisi pour y habiter les pays de montagnes ou de coteaux, s'établirent : les uns, sur un mamelon que presque toujours ils rendirent plus abrupte en taillant à pic les rampes rapprochées du sommet, ou d'un plus difiicile abord, en garnissant ces rampes de pierres roulantes qu'ils extrayaient du plateau pour l'aplanir; — les autres, sur un étroit promontoire s'avançant entre doux vallées; ils choisissaient ceux dont les rampes étaient fort raides de trois côtés, et ils isolaient l'extrémité du promontoire du plateau auquel il se rattachait par une ou plusieurs coupures ou fossés (') suivis ou précédés d'autant de vallums (*).

Ceux qui avaient choisi les pays de plaines se logeaient sur une motte artificielle entourée d'un fossé dont la terre avait servi à former la motte, ou dans une île au milieu d'une rivière, dans une presqu'île, dans un marais, sur des pilotis, dans un lac, etc.

Ces diverses sortes de forteresses se rencontrent partout, dans l'ancien comme dans le nouveau continent; ce qui prouve ({ue chez les hommes arrivés à un égal degré de civilisation, les mômes besoins ont |)roduit les mômos résultats. Elles occupent une surface de terrain d'autant plus grande (|uo la famille ou la tribu qu'elles devaient protéger était plus nombreuse.

Plus tard, lorsque plusieurs familles ou plusieurs tribus se réunirent pour former un peuple, ces

l'i J'appelle coupure un fossé en ligne droite dont les deux bouts se relient aux dépressions naturelles d'un coteau, de maiiiore à isoler un promontoire sur l'extrémité duquel la forteresse a été construite.

- Le vallum est un rempart en terre élevé soit sur l'escarpe, soit sur la contrescarpe d'un fossé, et fait avec la terre extraite de ce fossé. L'existence d'un vallum n'implique pas nécessairement l'existence d'un fossé.

diverses forteresses se relièrent à un système de défense territorial ; mais cependant elles pouvaient très-bien se défendre isolément.

On rencontre souvent des cavernes naturelles ou faites de main d'homme, et dans lesquelles on se retirait dans les moments d'invasion; mais on ne peut les considérer que comme des lieux de refuge et non comme des forteresses proprement dites. Voici le plan d'une de ces habitations souterraines, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le croit généralement.

En remontant le vallon qui sépare le château de Roquefort de l'église de Lugasson (canton de Targon, arrondissement de La Réoie), on trouve, après avoir passé le village de Fauroux, à gauche du chemin , une magnifique carrière de pierre dure; quelques centaines de pas plus loin, et sur le même côté, la pierre change de nature : de dure elle devient tendre.

C'est à peu près à la démarcation de ces deux natures de calcaire, et dans un petit taillis, presque sur le bord du chemin, que se trouve ce lieu de refuge, dont le plan est aussi exact qu'il est possible de le relever lorsqu'on est obligé de se traîner sur les mains et les genoux, et quelquefois à plat-ventre, dans une terre humide au milieu des éboulements, et dans des corridors que le corps d'un homme obstrue en entier.

L'entrée actuelle A', au niveau du sol extérieur et contre le rocher, élevé en cet endroit de 1"33 environ, ne doit pas être l'entrée primitive : c'est un trou rond dans lequel on se glisse à grand'peine et à reculons, et qu'on a été obligé d'élargir pour nous permettre d'y pénétrer plus facilement. L'entrée devait être en K, où l'on voit une ouverture circulaire comme l'orifice d'un silo; elle est en plein air et comblée de pierres, ou au fond du corridor // B. La chambre Y, renfermant des silos pour serrer les provisions , devait être la plus éloignée de l'entrée ; elle a

2 mètres de hauteur. Le sol est plus élevé dans la partie où sont creusés les silos que dans l'autre moitié de la chambre.

Cette caverne est taillée dans le rocher, sans aucune construction. Toutes les chambres sont circulaires; celles qui ne le sont pas paraissent de larges corridors naturels. Les chambres rondes sont généralement voûtées en forme de coupole surbaissée. La voûte de quelques-unes est si basse, qu'on ne peut s'y tenir debout. Les corridors sont encore plus bas que les chambres : on ne peut passer dans quelques-uns qu'en rampant. L'extrémité des corridors et l'entrée des chambres ont eu des portes; on voit encore les rainures qui ont servi à mettre les barres pour assujettir les vantaux. Je n'ai pas aperçu de gonds. Le côté où sont les rainures fait supposer que l'entrée était en K ou en H. Les corridors sont taillés en plein-cintre; il n'y a nulle part de trace d'ornementation. On ne pénètre dans certaines chambres que par des ouvertures rondes percées à une petite distance au-dessus du sol.

Voici, d'ailleurs, des observations un peu plus détaillées : A, chambre haute de 1"40; — ■ B, portes cintrées avec rainures pour les barres ; — C, porte cintrée et corridor; — E, chambre écroulée; — F, porte et corridor de 1™oO de long; — a, orifice, peut-être moderne, qui communique d'une chambre à l'autre; — Z, petite chambre, haute de i™70, dans laquelle on entre par un

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trou rond percé au-dessus du niveau du sol ; — W, petite chambre communiquant avec la précédente et le grand corridor, haute de I^TO ; — 0. antichambre haute de I^TO; — M, corridor montant en pente douce ; — iV et P. chambres écroulées et de diflicile accès ; — Q, long corridor écroulé et de difficile accès; — /, chambre eu partie écroulée; — X, chambre communiquant avec la chambre Y et le corridor; — //, long corridor dans lequel on peut se tenir debout et dont l'extrémité est obstruée par des éboulements ; — L, grande chambre dans laquelle on peut se tenir debout.

Il est difficile d'assigner une date certaine à ce lieu de refuge. Les caractères architectoniques et les ornements sont nuls. Il peut aussi bien remonter aux grandes invasions des barbares des III® et IV* siècles qu'à celles des Normands au IX*.

La commune de Lugasson est fort riche en monuments. Près de ce lieu de refuge existent les ruines d'une villa gallo-romaine appelée Ey-Murasses (aux Masures). Près du vieux château de Roquefort est un oppidum gaulois dont je donne le plan plus loin. L'église, fortifiée au XVI* siècle, offre une porte romane fort remarquable et de jolies voûtes d'arêtes à nervures prismatiques.

Chez les peuples primitifs et chez ceux qui sont encore au plus infime degré de l'échelle de la civihsalion, les habitations ne consistent qu'en de simples huttes en bois ou en terre, recouvertes de chaume; aussi, dans ces forteresses, lorsqu'elles n'ont pas été occupées postérieurement, ne rencontre-t-on pas de restes de constructions. II en est même, de peu antérieures au XI* siècle, sur lesquelles on ne trouve qu'une mince couche de cendres et de charbons, ce qui prouve que les constructions étaient en bois; les abords en étaient défondus par des palissades et des haies vives. La plupart des forteresses que les Romains firent construire dans les campagnes pour résister aux invasions des barbares, et celles élevées, dans le même but, par Charlemagne et ses successeurs immédiats, n'étaient pas faites avec plus de luxe.

Jusqu'au retour des premières croisades, ou plutôt jusqu'à l'invention de l'artillerie, les moyens d'attaque ont peu varié, et il n'y a que les peuples parvenus à un haut degré de civilisation, comme les Grecs, les Romains, les Arabes, et, plus tard, les peuples du moyen âge, qui se soient servis de machines puissantes pour attaquer les places; auparavant, ou chez ceux privés des bienfaits de la civilisation, ou encore lorsque des diflicultés matérielles s'opposaient au transport ou à la fabrication des engins de siège, on attaquait les forteresses de vive force, après avoir renversé ou briilé les barrières extérieures, et tué à coups de flèches et de pierres le plus grand nombre possible d'assiégés. On conçoit, dès lors, que les forteresses les plus anciennes ont dii servir bien longtemps sans subir de modifications, et que, jusqu'à une époque fort rapprochée de nous, on ait dh en élever sur le même modèle.

Aussi est-il fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'assigner une date à ces sortes de monuments, lorsqu'on ne possède pas, pour s'aider, un document historique incontestable, ou quelques restes de constructions, et encore ces constructions ne prouvent pas que la position n'a pas été occupt'e antérieurement à leur érection.

Une forteresse contemporaine de Charlemagne peut avoir son analogue bâtie par les Celtes, les plus anciens peuples de l'Asie, et par les peuplades qui, en Amérique, ont précédé les Indiens chassés par Pizarre, Fernand Cortez et leurs successeurs.

La Gironde possède une grande quantité de monuments de cette nature : les uns n'ont pu servir que de protection isolée; les autres, situés sur les coteaux qui bordent les fleuves et les rivières, ou sur le bord même de ces rivières, peuvent avoir fait partie d'un système général de défense

Malgré mes recherches et les informations prises un peu partout, je n'ai pu étudier qu'une bien

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faible portion de tous ceux qui existent dans le département. Ces monuments sont fort difficiles à trouver; la plupart du temps, ils n'ont pas de nom et n'ont pas été remarqués par ceux même qui les ont tous les jours sous les yeux. Les plans du cadastre n'en tiennent nul compte lorsqu'ils se trouvent au milieu d'un champ ou d'un bois appartenant tout entier au même propriétaire, ou ne formant pas une division naturelle. Presque toujours, c'est le hasard qui me les a fait découvrir.

Ces larges fossés, creusés par des peuples dont le nom n'existe même plus dans l'histoire; ces retranchements qui ont protégé des hommes maintenant oubliés et que nous devons cependant considérer comme nos ancêtres, — excitent un vif intérêt, aiguillonné peut-être par la poésie de l'inconnu. On ne rencontre jamais un monument druidique ou une de ces vieilles forteresses sans être vivement ému.

Ce qui reste des murs de Bordeaux élevés par les Romains pour résister aux premières invasions est presque tout enfoui sous le sol de la ville actuelle. On en met au jour des fragments plus ou moins considérables lorsqu'on construit des maisons neuves sur l'emplacement de ces anciennes murailles. Elles se composaient, comme celles de toutes les autres villes fortifiées à la hâte à cette époque, de gros blocs de pierres presque tous sculptés et provenant des temples et des édiflces démolis. Par-dessus cette fondation, qui s'élevait souvent à une grande hauteur au-dessus du sol, on avait construit un mur fort épais dont les parements étaient faits en petit appareil, comme celui du Palais-Gallien ; des tours construites de la même façon flanquaient ces murailles, et de rares portes donnaient entrée dans la ville. On a si souvent décrit les murs antiques de Bordeaux, que je n'en parlerai pas ici.

Déjà, dans deux Mémoires, l'un (Quelques Châteaux du moyen âge dans la Gironde et la

Dordogne) publié dans les Actes de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux, et l'autre (Ricochets archéologiques) publié par le Bulletin monumental de la Société française d'Archéologie, j'ai fait connaître quelques-unes de ces intéressantes forteresses; cependant, je crois utile de les reproduire ici, en y ajoutant celles que je n'ai pas encore publiées, afin de rendre mon ouvrage aussi complet que possible.

Je l'ai déjà dit, je ne puis assigner de date bien positive à ces sortes de monuments ; je ne peux même dire par lequel des peuples qui se sont succédé sur notre sol ils furent élevés ; peu d'entre eux sont nommés par les historiens, et ces citations ne commencent à apparaître qu'après la réunion de la Guienne à la couronne d'Angleterre, par conséquent bien longtemps après leur construction. Quels sont ceux qu'on doit attribuer aux Celtes, aux Gaulois, aux Romains, qui, suivant Zosime, Ammien Marcellin, Procope, etc., construisirent, pour résister aux barbares, une quantité considérable de châteaux? La plupart de ces châteaux n'avaient pas de murs, mais simplement des fossés (>t des retranchements surmontés de palissades; c'étaient de simples block-haus. — Quels sont ceux élevés par Charlemagne, qui adopta la méthode romaine pour fortifier les places? — Quels sont ceux enfin que nous devons aux Normands ou aux premiers seigneurs féodaux? Ici, les classifications de M. de Caumont, dans son Cours d'Antiquités monumentales; de M. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire raisonné de l'Architecture française, sont presque impossibles à suivre, car tous deux ne présentent des données bien certaines qu'à partir du X« siècle et lorsqu'il existe des constructions, et cependant on avait élevé auparavant de nombreuses forteresses. Une seule, du moins à ma connaissance, peut être positivement attribuée aux Celtes ou aux Gaulois, à cause des nombreux silex travaillés qu'on trouve dans son enceinte ; une autre, qui domine la vallée de la Dordogne, porte le nom de Butte de Charlemagne. On peut se hasarder à attribuer à ce grand homme et à

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ses successeurs, jusqu'au X" siècle, les châteaux construits d'une façon analogue. Celui de Fronsac a éprouvé tant de vicissitudes, qu'il ne conserve plus aucune trace des travaux qu'y fit faire Charlemagne. Les ruines qu'on y voit encore sont du moyen âge. Il ne peut servir de type pour les châteaux élevés contre les Normands.

Un troisième, que j'ai eu le bonheur de découvrir, celui de La Tusque, à Sainte-Eulalie-d'Ambarès, a été reproduit par M. Viollet-le-Duc, dans son Dictionnaire ; il l'appelle un château Franc, et le présente comme type de ceux construits en plaine par ce peuple vers le X* siècle. Un quatrième porte le nom de Puynormand; son nom, sa position et la place qu'occupent ses fossés, dont les analogues se retrouvent dans les châteaux construits par les Normands, en Normandie et eu Angleterre, sont des preuves à peu près certaines que le tertre sur lequel il est situé a été fortifié par ces barbares. Il peut donner une idée des forteresses élevées par ce peuple conquérant (•).

Je vais d'abord décrire ces quatre forteresses, et je gro'iiperai les autres suivant l'analogie qu'elles présenteront avec ces types principaux.

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