‹ La guillotine et les exécuteurs des arrêts criminels pendant la révolution, d'après des documents inédits tirés des archives de l'étatChapitre 26 sur 27 · LES POSTULANTS · texte numérisé non relu

LES POSTULANTS

en Seine-et-Oise, postule assidûment la succession du bourreau. « Il a, dit-il, été militaire, et produit à l'appui de sa pétition son congé absolu. »

La seconde, datant de Tan III, est adressée directement au ministre par un certain Barnabe Bar, demeurant à Paris, rue d'Ecosse, n° 2. Le pauvre homme s'attendait à recevoir par le retour du courrier une commission d'exécuteur pour un département quelconque. Mais, comme on lui répondit au contraire — avec la traditionnelle lenteur administrative — qu'il eût à produire des répondants et des certificats, il répliqua par une lettre désolée et navrante :

« Je suis né, dit-il, à Paris ; je suis âgé de trentecinq ans, j'ai professé l'état de l'imprimerie pendant vingt ans, et, étant sans ressource, je me suis enhardi de vous demander une pareille place, comptant que cela ne souffrait aucune difficulté, et que même personne ne le saurait que dans les bureaux du ministère de la Justice ; mais je laisse à peser dans la justice du citoyen ministre si un honnête homme osera demander d'être appuyé par quelqu'un pour remplir une place que le besoin lui fait demander.

« Je n'ai jamais été en prison, je ne me suis

jamais mis dans de mauvaises affaires, ayant toujours travaillé de mon état et ne sachant que je serais obligé d'en venir là, ne pouvant plus pourvoir à me besoins par le laps de temps qu'il y a que je ne fais rien de mon état »

Le 15 brumaire an V, Barnabe Bar réitère sa demande, faisant observer « qu'il a femme et enfants, que voilà près de six mois qu'il vit avec ses effets, et que, dans ce moment, il est réduit à vendre des journaux ».

Enfin, en 1808, un nommé Giulio Montbel, détenu aux prisons de Turin et condamné à dix ans de fer, écrivait au grand juge une curieuse lettre dont voici un extrait :

« Les lois ont besoin d'instruments de leurs légitimes vengeances, la justice en a besoin aussi pour l'exécution de ses arrêts. C'est à ce titre que je me présente à elle et que je lui offre mon bras pour la répresission des attentats commis contre l'ordre établi. Je demande à votre Excellence qu'elle veuille me placer auprès d'une Cour de justice criminelle de l'Empire, pourvu que ce ne soit pas en Piémont, en qualité d'exécuteur des

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hautes œuvres ; s'il se présente un pareil oiiice vacant, je m'offre de le remplir, et, en obéissant fidèlement à mes terribles devoirs, si je ne puis mériter l'estime des hommes par l'effroi qu'inspirent ces rcJûuLibles travaux, je saurai au moins éviter leur mépris et leur haine, en faisant aux infortunés tout le bien qui sera en mon pouvoir de leur faire, en reversant sur eux tout ce qui excéderait mes besoins réels.

« Daignez, Monseigneur, dans la pénible démarche que je fais, me voir avec pitié mais sans horreur. »

Il serait mtéressant de traiter de haut cette question du préjugé en pareille matière : d'où vient cette répulsion pour le fonctionnaire ? Par quelle anomalie s'arrête-t-elle à la fonction et ne s'étend-elle point au fait même de donner la mort ? Le soldat qui, sur l'ordre d'un chef, fait partie d'un peloton d'exécution, n'inspire aucune répugnance . le bourreau requis par la société de mettre à mort un condamné est un être à part. Pourquoi cette différence? Est-ce parce que l'un est payé pour donner la mort, qu'il est quelqu'un^ gagnant sa vie à ce métier ; tandis que l'autre, le soldat, n'agit qu'impersonnellement et sans rému-

néraUon ? Peut-être ! Ce serait là matière à philosopher ; les quelques faits que nous avons groupés serviront aux psychologues curieux de traiter la question : il nous suffit d'établir ici que le préjugé qui excluait, pour ainsi dire, de la société, l'exécuteur des hautes œuvres est aussi ancien que l'institution de son office. Peut-être, à certaines époques, a-t-on, en quelques régions, essayé de l'affaiblir ; mais on n'y est point parvenu : les tentatives de ce genre ne font que prouver plus amplement combien ce sentiment populaire est instinctif. On prétend qu'en Alsace il y eut, à une époque, le bourreau des nobles et le bourreau des vilains ; le Dictionnaire de Trévoux note même qu'on dit que dans quelques endroits d'Allemagne les bourreaux acquéraient les titres et les droits de noblesse quand ils avaient coupé un certain nombre de têtes avec la même arme et sans donner plus d'un coup à chaque patient. C'est là évidemment un on dit. Dans le cours du xvn" siècl'^, le bourreau, dans les pays du Rhin, était encore l'objet d'un tel mépris qu'un médecin de Golmar ayant été élu membre de la municipalité, son élection fut cassée par le Conseil souverain parce qu'il était le fils de l'exécuteur des hautes œuvres.

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Comment donc était-il possible à ces malheureux de se soustraire à cette rouge hérédité dont le spectre les poursuivait ? Ce qu'il leur fallait de ruses, d'adresse, de mystères, pour parvenir à dépister la curiosité populaire est inimaginable ; beaucoup changèrent de nom; d'autres défigurèrent simplement le leur. Mais, en raison même de ces précautions, il est impossible de suivre ces malheureux parias à travers leurs différentes incarnations.

On peut assurer cependant qu'un certain nombre adopta la profession de chirurgien ou de vétérinaire. L'un d'eux écrivait, le 27 prairial an III, K qu'il n'a pas demandé le traitement à lui accordé par le district de X ^.., ayant, dès ce moment,

1 On comprendra que, dans ce dernier chapitre, nous ne pro cédions qu'avec une extrême discrétion : si nous citons quelques noms, c'est qu'ils ont déjà été imprimés soit dans des journaux

renoncé à l'état de son père pour suivre celui de chirurgien, qu'il continue avec satisfactioD, étant présentement premier élève de Yauspice {^ic) de l'humanité de cette ville. »

Celui-là était le descendant d'une vieille race de bourreaux exerçant depuis plus de deux siècles. D'ailleurs, sous l'ancien régime et jusqu'à la Restauration, tout exécuteur était tant soit peu médecin: le peuple considérait-il cet être, chargé par la loi de donner la mort, comme possédant le secret de la vie? Attribuait-il à ses sanglantes prérogatives quelque pouvoir mystérieux de guérir ? Ce qui est vrai, c'est que bon nombre d'exécuteurs professaient clandestinement la chirurgie L'habitude qu'ils avaient du spectacle des supplices leur donnait le sang-froid nécessaire aux opérations : leur métier ordinaire d'écorcheur de bêtes mortes avait pour résultat une certaine dextérité; et l'on en voit plusieurs qui acquièrent quelque réputation, et qui, dans le peuple, bien entendu, se font presque une clientèle. Pour ceux-là, le pas fut assez facilement franchi ; mais beaucoup d'autres n'avaient point cette ressource et vivaient misérablememt. En 1816, il existait en France un grand

locaux, soit dans un article publié, il y a quelques sanég?, dams un grand journal quotidien.

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nombre d'anciens rifleurs, de fils, de femmes, de veuves, de parents d'exécuteurs supprimés ou sans emploi, auxquels le Gouvernement servait des secours annuels. Car le nombre des exécuteurs en exercice alla toujours en diminuant. En 1870, il était égal au nombre des Cours d'appel. Le décret du 25 novembre 1870 les remplaça tous par un exécuteur unique siégeant à Paris et exerçant son ministère surtout le continent français. Que devinrent les vingt et un bourreaux supprimés ? Ils disparurent, et, oubliés, recommencèrent la vie. Dans quelques années, le souvenir même de ces hommes sera effacé ; leurs descendants seuls sauront de quelle race ils sont sortis et connaîtront le métier qu'exerçaient leurs ancêtres ; les traditions locales ont pourtant recueilli et conservé quelques indications touchant le sort réservé à ces malheureux dans la nouvelle existence qu'ils cherchaient à se faire.

Desmaret, le bourreau de Limoges, qui avait succédé à son père et était âgé de soixante ans au moment de la suppression de sa charge, est mort, il y a dix ans, dans une misère profonde.

Guerchoux, bourreau de Toulouse, où il avait également hérité de la charge paternelle, est mort en 1890 dans une situation assez aisée ; la Cour

d'appel n'avait réduit, en elîet, que de mille francs les mille écus de son traitement d'activité.

Grinheiser, bourreau de Caen, avait été aide à Moulins. A la suppression de sa charge, Grinheiser, âgé de cinquante-trois ans, choisit une « partie » à laquelle ses fonctions antérieures ne paraissaient pas l'avoir spécialement préparé. Il se fit horticulteur et exploita de vastes jardins dans les marais de Mondeville. Il mourut en 1883.

Reine, bourreau de Rouen, où il habitait la rue Bonnefoi, y est mort depuis vingt ans, obscurément, après avoir vécu, depuis sa mise à la retraite, d'un revenu annuel de douze cents francs. Reine avait été exécuteur dans un ressort moins important, peut-être à Orléans ou à Bourges.

Demorest, bourreau de Bordeaux, était allié à plusieurs familles d'exécuteurs. Peut-être vit-il encore dans quelque village environnant. Sa carrière, interrompue par le décret de 1870, avait été fort effacée.

Le bourreau de Douai, Pierre Desmettre, appartenait à une vieille famille de tourmenteurs, que la Révolution avait déjà trouvée en exercice à Douai et à Saint-Omer. Équarisseur dans les envi-

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rons, il fut appelé un jour à remplacer son frère Louis, brusquement révoqué à la suite d'une scène fâcheuse. Pierre Desmettre dut à cette circonstance fortuite de joindre à son commerce d'équarissage (qu'il n'abandonna point) la fonction d'exécuteur des hautes œuvres. Sa mise à la retraite (il avait alors cinquante-cinq ans) l'affecta si cruellement qu'il en perdit la raison. On le vit pendant (Quelques années errer dans les rues, entouré d'enfants qu'il regardait avec un sourire doux et égaré... Il mourut vers 1875.

Ce Desmettre avait pour coutume, les jours d'exécution, de se rendre le matin à l'église et d'y faire dire, pour le epos de l'âme de celui qu'il était chargé de mettre à mort, une messe à laquelle il assistait pieusement. Ainsi faisait aussi Heindereich, nommé, en 1871, le premier exécuteur continental. C'était là, sans doute, une tradition respectable dans les anciennes familles d'exécuteurs. On considère comme un fait certain que, le 21 janvier 1793, Sanson assista, pendant la nuit, à une messe pour le Roi que célébra un prêtre ré&^«ptaire dans la mansarde où se cachaient, fanbourg Saint-Denis, deux religieuses chassées de leur couvent. Balzac a écrit sur cette donnée un fort dramatique récit, dont les détails et la mise en scène

sont de pure invention, mais qui repose sur un fonds de vérité K D'ailleurs, on retrouve là le respect que l'ancien temps avait pour la mort, quelle quelle soit. Avant la Révolution un règlement voulait que des messes fussent dites à l'église Saint- Côme pour les malheureux morts dans les hôpitaux, pendant que les savants disséquaient leurs cadavres dans l'amphithéâtre voisin.

Au moment de terminer ce livre, je songe que, si le lecteur a eu le courage de le feuilleter jusqu'au bout, il a dû éprouver plus d'une fois, en parcourant ces pages, un sentiment de répugnance et de malaise. Parmi bien des choses qu'il y trouvera sans doute à reprendre, celle qu'il peut d'abord critiquer, c'est le sujet lui-môme ; ce n'est pas sans ressentir moimême cette impression que je me suis obstiné à puiser dans les nombreux dossiers des Archives de l'État les documents jusqu'à présent négligés des chercheurs et des historiens, et que je me suis efforcé de pénétrer dans ces dessous d'une sinistre horreur. Mais, quoi qu'on fasse, ces choses ticiment une place dans nos annales. « Vois-tu, Gilbert,

* Les archives de l'église Saint-Laurent ne contiennent aucune mention d'un service funèbre institué par Sanson en commémoration de la mort de Louis XVI.

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dit le geôlier de Marie Tudor^ l'homme qui sait le mieux riiistoire de ce temps-ci, c'est le geôlier de la Tour de Londres. » Ne pourrait-on pas dire que l'homme qui connut le mieux la Révolution, ce fut le bourreau ? Est-il besoin de répéter qu'on chercherait vainement dans notre récit la moindre intention politique ? Faut-il faire remarquer que nous nous sommes appliqué à n'avancer que des faits, sans les accompagner d'un mot de commentaire ? Devons-nous avouer, enfin, que c'est avec un certain soulagement que nous écrivons le mot Fin au bas de cette étude, et que nous nous séparons de la genti dolorose qui fait l'objet de ce travail.

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