‹ La Guimard, d'après les registres des menu-plaisirs de la Bibliothèque de l'Opéra, etc., etcChapitre 16 sur 71 · Mémoires secrets, vol. IV · texte numérisé non relu

Mémoires secrets, vol. IV

La Guimard, jalouse des succès amoureux de la Dervieux, jalouse de sa beauté célébrée par Dorât, ne se contentait pas dans les discussions qu'elle avait avec la moderne Hébé, de se permettre contre elle les railleries les plus cruelles, les sarcasmes les plus offensants. Un jour de l'année 1770, parmi la petite cour de poétereaux qu'elle avait autour d'elle, elle encourageait l'un d'eux, le plus grossièrement et le plus obscènement cynique, à mettre la sale méchanceté de ses vers, au service de ses haineuses rancunes, et Dieu sait quels abominables vers c'étaient1.

1. Voici de cet engueulement lyrique, les seuls vers qu'on, puisse donner, vers tirés des Mémoires secrets, vol. XIX :

J'suis un milord

Tout cousu d'or

Arrivant d'Angleterre

J' veux connaître le plus fameux B...

Hélas ! dites-moi dans lequel ?

Chez la Dervieux Aux beaux yeux bleus, Chez sa putain de mère.

Dans cette bataille entre ces grandes impures, bataille qui tient un peu des engueulements des filles des rues, la réponse de l'injuriée ne se fit pas attendre, et vraiment la Dervieux eut la main heureuse dans le choix qu'elle fit de son vengeur lyrique, car il est impossible, on. va en juger, d'imaginer une exécution plus impitoyable du physique et du moral de la Terpsichore du dix-huitième siècle.

ÉPIÏRE A M«» DERVIEUX

à l'occasion des vers que

mi.le GUIMARD

avait fait faire contre elle.

Sur ton compte un mauvais fragment, 0 Dervieux, court en ce moment; Crois-moi, ris d'une acre Furie, Qui de ta douceur se prévaut; Auprès d'elle, ton vrai défaut

Comment entrer Se présenter?

Com' faire pour lui plaire ?

Encore mon ami si j'étois Recommandé par quelque Anglois.

Non simplement Beaucoup d'argent A la fille, à la mère.

Sachez monsieur, J'suis d'une grosseur Qu'est très extraordinaire Pour n' pas souffrir dans le plaisir.

Est de plaire, lorsqu'on l'oublie.

Monotone, et sans grand talent, Ses pas ne sont que des grimaces, Qu'un admirateur ignorant Prend pour d'inimitables grâces.

Nymphe chantant à bon marché, Sa voix qui sent la quarantaine, Cette voix de chat écorché, Ose parfois glacer la scène.

Actrice au pays des pantins, Dévote et courant l'aventure, Buvant du vin outre mesure.

Devant à Dieu comme à ses saints, Elle se fait bâtir un temple.

Sur le fronton de son hôtel, On mettra pour servir d'exemple A la déesse de B...

Guimard en tout, n'est qu'artifice, Et par dedans, et par dehors.

Otez-lui le fard, et le vice, Elle n'a plus ni âme ni corps.

Je vais vous tracer son esquisse.

Je vous la peindrai dans son beau.

Elle a la taille de fuseau, Les os plus pointus qu'un squelette, Le teint couleur de noisette Et l'œil percé comme un pourceau.

Ventre à plis, cœur de maquereuse Gorge dont nature est bonteuse, Sa peau n'est qu'un sec parchemin Plus raboteuse que du chagrin, Sa cuisse est flasque et héronière Jambe taillée en échalas *

l. Dans un article du Démocrate, M. Henri Plattard, dit

Le genou gros sans être gras, Tout son corps n'est qu'une salière.

Que vous dire du gagne-pain Qui la rend si sotte et si fière!

On sait que ce n'est pas un nain, Vieille boutique de tripière Vaste océan, gouffre profond, Les plongeurs les plus intrépides, N'en peuvent atteindre le fond.

Hideux présent des Euménides, Chemin des pleurs et des regrets C'est le tonneau des Danaïdes, Il ne se remplira jamais '.

avoir acheté un manuscrit d'une cinquantaine do feuillets, intitulé : Les maillots de Mlle Guimard, où l'auteur Bonneval premier régisseur de l'Opéra, déclare que la danseuse ne pouvait utiliser ses maillots qu'une vingtaine de fois, au bout de quoi, ils ne pouvaient plus mouler ses jambes maigres.

1. Les Mémoires secrets, disent à la date du 29 septembre : « Celte querelle occasionne une grande fermentation parmi les demoiselles de l'Opéra, et les amateurs de ce spectacle prennent parti pour ou contre, suivant leurs affections particulières. On ne sait comment finira cette division qu'on traite fort gravement. Le sieur de La Borde surtout, le directeur des spectacles de Mlle Guimard, est furieux do voir ainsi dégrader la divinité qui reçoit ses hommages, et à laquelle il fait construire le temple dont on parle.

Et deux mois après, en décembre, avant que la fermentation produite par ces vers, dans le monde des demoiselles d'Opéra fût éteinte, avant que l'indignation du sacrilège commis à l'endroit de sa divinité, fût calmée chez M. de La Borde, la satire était suivie d'une cruelle caricature.

L'image au-dessous de ce titre : « Concert a trois » imprimé en très gros caractères, représentait groupés autour de la Guimard, tenant à la main un papier de musique et se balançant en cadence, représentait le grand entreteneur, le prince de Soubise, jouant de la pochette; le sous-entreteneur, le sieur de La Borde, brandissant un bâton de mesure de chef d'orchestre; enfin, l'ami de cœur, en termes techniques, le guerluchon, Dauberval, jouant du cor de chasse l.

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