ARTICLE PREMIER
« Les Sr et Dlle, futurs époux, seront communs en tous biens, meubles et immeubles qu'ils acquiéront pendant leur mariage conformément à la coutume de Paris, par laquelle leur future communauté sera régie.
« Ne seront, néanmoins, lesdits Sr et D"e, futurs époux, tenus des dettes et hypothèques l'un de l'autre antérieures à la célébration de leur mariage, s'il y en a, elles seront payées et acquittées par celui qui les aura contractées, et sur ses biens, sans que l'autre, ses biens, ni ceux de la communauté n'en soient chargés.
« Les biens dudit futur époux consistent : « 1° Dans trois mille sept cents livres de pensions, en plusieurs parties, sur le Trésor Royal ;
« 2° Dans la somme de vingt-quatre mille livres, tant en deniers comptants qu'en meubles et effets mobiliers, habits, linges et hardes à son usage, y compris les arrérages de ses pensions échus jusqu'à ce jour : le tout provenant de ses gains et épargnes, déduction faite de ses dettes passives.
art. 4.
« Ceux de ladite DUe, future épouse, consistent :
« 1° Dans douze mille livres de rente viagère sans retenue, sur Mgr le duc d'Orléans.
« 2° Dans deux mille cent soixante livres de rente viagère sur le Roy, nette d'imposition.
« 3° Dans six mille livres de pension, sur le Trésor Royal.
« 4° Dans trois mille aussi de pension, sur la caisse de l'Opéra.
« 5° Dans la somme de cent dix mille livres, tant en deniers comptants qu'en meubles, effets mobiliers, bijoux, habits, linge et hardes à son
usage, y compris les revenus de ses biens échus jusqu'à ce jour, déduction pareillement faite de ses dettes passées.
« Des biens dudit Sr et Dlle, futurs époux, il entrera de chaque côté, en ladite communauté, jusqu'à concurrence de la somme de douze mille livres, le surplus qui échoira et adviendra pendant le mariage à chacun d'eux, tant en meubles qu'immeubles par suite de donations, legs ou autrement, lui sera et demeurera propre, comme sien seulement.
Ledil Sr. futur époux doue ladite future épouse de 1 200 livres de rente de douaire prétix. dont elle jouira, sans être tenue d'en faire la demande en justice: le fond duquel douaire sur le pied du denier vingt, sera propre aux enfants qui naîtront du mariage.
art. 7.
« Le survivant aura et prendra par préciput et avant partage des biens de la communauté, tels des meubles d'iceux qu'il voudra, suivant la prisée de l'inventaire qui en sera lors fait jusqu'à la concurrence de la somme de dix mille
livres, ou ladite somme en deniers comptant, au choix du survivant.
<( Et en outre ledit survivant aura et prendra par augmentation dudit préciput savoir : si c'est le futur époux qui survit, les habits, le linge et hardes à son usage, ses dentelles et sa bibliothèque, et si c'est ladite demoiselle future épouse, aussi les habits, linge et hardes à son usage, ses dentelles, sa toilette, et argenterie d'icelle. à quelque somme que le tout puisse monter.
art. 11.
« Il est convenu que le survivant desdits Sr et Dlle futurs époux, demeurera propriétaire de la totalité du bénéfice de ladite communauté, sans que les héritiers, soit directs, soit collatéraux du prédécédé, y puissent prétendre aucun droit.
art. 12.
« Il est pareillement convenu que ladite Dlle. future épouse, continuera de toucher sur ses simples quittances, et sans avoir besoin de l'autorisation dudit futur époux, ainsi qu'il y con
sent expressément, tels arrérages e'chus ou à échoir des douze mille livres de rentes sur M. le duc d'Orléans.
art. 13.
« En considération dudit mariage, lesdits Sr et DUe, futurs époux, se font par ces présentes, donation l'un à l'autre et au survivant d'eux, de tous les biens généralement quelconques, qui se trouveront dépendre de la succession du prédécédé, et en quoi le tout puisse consister.
« Ladite donation ainsi faite, soit qu'il y ait des enfants ou non du futur mariage, et sauf la légitime desdits enfants, dans le cas où ledit futur époux recueillerait ladite donation en propriété.
„ « Le tout ainsi arrêté et convenu entre lesdites parties.
« Fait et passé à Paris, en la demeure susdite de la demoiselle Guimard.
« L'an 1789, le 13e jour d'août. »
Les femmes de théâtre aiment le compagnonnage avec les hommes qui leur apportent l'égayement, le rire, la distraction cocasse, avec les hommes qui ont à toute heure, la pensée et le mot drolatique : les femmes de théâtre affectionnent naturellement les farceurs.
Sophie Arnould adora l'architecte Bellanger, rien que pour son esprit d'atelier, et ce fut pour cela seulement, que la Dervieux l'épousa. La Guimard subit le même entraînement que ses sœurs de l'Opéra, et chez elle un pareil genre de fascination changea une passade — si même une passade eut lieu avant le mariage — en d'étroits liens conjugaux.
Oui, le côté carnavalesque de l'esprit en joie de Despréaux, dans ses parodies des opéras d'ERNELiNDE, de Castor et Pollux, d'IraiGÈNiE, de Pénélope devenue : Sy?icope, reine de Mie-
mac, ce côté qui laisse apercevoir clans l'homme un plaisantin farce, et promettait dans un mari, pour les jours noirs et mélancolieux, un aimable boutTon d'intérieur, il faut supposer qu'il fut un peu une des causes déterminantes de l'union indissoluble de la femme.
Puis Despréaux n'était pas seulement un amuseur, par le tour de son esprit et l'entrain de ses charges, il semble qu'il avait tous les petits talents d'agréments, propres à assurer, à perpétuité, l'affection d'une femme de plaisir, dont la jeunesse était morte. Il était un chansonnier, qui savait trouver un couplet pour le dessert d'un anniversaire, il dessinotait, il était un découpcur de silhouettes, à la façon du Genevois Hubert, pouvant, dans une soirée, au bout de fins ciseaux, donner la portraiture amusante des invités, hommes et femmes. Et, en elTel, le profil qu'on a de lui, en tête de ses Passe-Temps, ce profil au grand nez aquilin, au menton sensuel, surmonté d'un amour brandissant une marotte, et ayant pour légende : « Chantez, dansez, amusez-vous» porte au bas : Découpé par J.-E. Despréaux'1 .
1. Mes Passe-temps, chansons par Jean-Étienne Desprëaux, ornés de gravures d'après les dessins de Moreau jeune, avec les airs notés. A Paris, chez l'auteur, 1806.
Mais ce portrait physique et moral du danseur, le voulez-vous détaillé, plus complet, allez le chercher dans le recueil manuscrit de ses chansons, conservé à la Bibliothèque de l'Opéra, en cette pièce de vers, qui n'a pas été imprimée.
Despréaux, après avoir dit qu'il descendait du grand chapelain de saint Louis, se dépeint en ces termes :
Il faut que je vous désigne
De ma taille la grandeur :
Cinq pieds, trois pouces, neuf lignes,
Voilà juste ma hauteur.
Large front, bouche moyenne,
Menton pointu, le nez long,
Les yeux gris, figure pleine,
Sourcils bruns, cheveux blonds,
Esprit vif, gai caractère,
Sans souci, de temps en temps,
Et surtout à faire Usage de mes cinq sens.
Point de dévot, peu philosophe, Estimant fort les savans; En savoir, assez d'étoffe, Pour rire des charlatans.
Et savez-vous, c'est curieux, quand et dans quelles conditions c'a été écrit? lisez l'envoi :
Le tout, fait en ma demeure, Pour me distraire l'esprit.
De nuit, à peu près une heure, Crachant le sang, en mou lit.
Mois d'Avril, ce mardi seize, Rue d'Orléans-Saint-Denis,
L'an sept cent quatre-vingt-treize En la ville de Paris.
Ce ménage de danseurs, mariés juste un mois après la prise de la Bastille : le mari et la femme ne dansant plus, — et l'ancienne propriétaire à la Chaussée-d'Antin et à Pantin, en dépit des rentes et pensions énoncées au contrat de mariage, ne semblant avoir gardé pas grand'chose de son opulence passée : ce ménage avait bientôt à subir les réductions, les retranchements, la ruine apportée par la Révolution à la fortune des particuliers, pensionnés par l'Etat.
L'année n'était point écoulée, que le décret du 10 juillet 1790, assimilait la retraite d'un sujet retiré de l'Opéra, à la pension de l'ancien régime, — d'ordinaire, une faveur, une grâce, une prodigalité sans juste raison du pouvoir. Or, cette pension de retraite de l'Opéra, qui était en règle générale de 1 oOO francs pour quinze ans de service, de 2 000 francs pour vingt ans de
service, de 2 500 francs pour vingt-cinq ans, au lieu d'être une faveur, était une obligation contractée par le gouvernement, et appuyée sur une multitude d'arrêts et de règlements ', était un contrat, était un droit.
Et très justement, les Observations pour les Sujets retirés de l'Opéra s'exprimaient ainsi : « Le gouvernement a dit à chaque sujet : <( Votre talent est nécessaire à l'Opéra; je désire que vous vous y attachiez, et que vous y fassiez quinze années de service. Pendant ces quinze années de service, les appointements qui vous seront donnés, ne pourront pas s'élever au-dessus de la somme de trois mille livres, je sens que cette somme est modique, et que vous auriez le droit d'en prétendre une beaucoup plus forte ; je sais aussi qu'il vous seroit facile de vous procurer sur d'autres théâtres un sort
1. Dès 1713, un fonds de dix mille livres avait été réservé' à l'effet de payer les retraites promises aux sujets de l'Opéra. Et voici en quels termes, est conçu le règlement donné à Versailles, le 11 janvier de cette année.
Il sera fait un fonds de dix mille livres, pour les pensions des acteurs et des actrices, et autres gens de musique et de danse, et symphonistes de l'orchestre, qui après avoir servi pendant quinze années, seront par leur âge ou leur infirmités, hors d'état de continuer leurs services, savoir 1000 livres à ceux où à celles qui ont 1 500 livres d'appointements, et la moitié des appointements, à ceux ou à celles qui ont 1200 livres et au-dessous, sans que le dit fonds puisse être augmenté, etc.
infiniment plus avantageux. Je ne me dissimule donc pas que c'est un grand sacrifice que j'exige de vous, mais en considération de ce sacrifice, je vous assurerai, pour retraite, à dater du terme de vos quinze années, époque où il vous sera, en effet, libre de vous retirer, la moitié des appointements dont vous aurez joui pendant ce temps-là. »
A propos de ces pensions de retraite des acteurs et des actrices de l'Opéra, un livre qui s'occupe des Moyens d'améliorer l'organisation des spectacles de Paris par rapport au public et aux acteurs, dans le but d'être utile à la municipalité, ce livre confesse que la danse a surtout tous les droits à cette retraite, parce que si les chanteurs français n'avaient de chances d'engagement qu'en France, nos danseurs et nos danseuses qui plaisent dans tout F Univers, auraient pu trouver des conditions beaucoup plus brillantes chez les autres nations.
Et les observations pour les sujets retirés de l'Opéra, considérant cette retraite seulement comme le payement d'une avance sur leurs travaux, et comme une juste indemnité, se terminaient ainsi :
« Et, croit-on, que s'ils n'avaient pas invariablement compté sur ce secours, s'ils avaient pu
penser qu'on leur disputeroit un jour une propriété aussi sacrée, et qu'ils seroient exposés au danger de se la voir ravir, la Guimard, les Vestris, \esSai?it-Hube7'ti, et tant d'autres talents célèbres, qui ont fait pendant si longtemps les délices de la nation, et dont elle a conservé un si grand souvenir, eussent consenti à rester constamment attachés àTOpéra, et se contenter d'appointements, qui suffisaient à peine pour les faire vivre?
« Croit-on qu'ils eussent eu le courage de résister à toutes les offres séductrices qui leurétoient faites de tant d'autres théâtres de l'Europe pour les attirera l'étranger, et les enlèvera la France?
« Croit-on qu'ils eussent ainsi sacrifié les années si brillantes de leur force et de leur jeunesse, pour n'en retirer dans un âge plus avancé, aucun avantage ? »
Mais en dépit de la justice de ces réclamations, l'état des finances de la République faisait que les 64 000 francs dépensions de retraite des retraités de l'Opéra, étaient mal, puis pas payés du tout, pendant certaines années de la Révolution1.
1. Sur un papier payant un timbre de cinq sous, et, qui porte en haut: Exercice 1791 : Musique du Roi et Département des Menus-Plaisirs, Mlle Guimard, à la date du 27e jour d'octobre, donne un reçu de 300 francs, pour ses appoiiitements de juillet.
Les Passe-Temps poétiques du mari de la Guimard, dans la pièce intitulée : Mon emménagement à Montmartre, nous apportent un curieux renseignement sur le logis, où s'abrita, se cacha un peu le ménage, pendant « les trois années de la Terreur », un logis situé tout au haut de la butte Montmartre, et auquel on parvenait par un chemin si escarpé, que les patrouilles anthropophages1 négligeaient d'y monter.
Ecoutez le mari de la Guimard :
Un peu plus haut que les clochers,
Près de la céleste demeure,
Ma femme et moi sommes juchés,
On y monte en moins d'un quart d'heure :
Les habitants de ces cantons,
Ce sont simplement des ânons.
1. C'est ainsi, que Despréaux épithete ces patrouilles, dans le manuscrit de ses chansons.
Des bourgs, des cités plus de mille.
Là, je découvre à l'horizon.
Au bord de Paris et des champs, Avec mon aimable compagne, Mon cœur goûte les agréments De la ville et de la campagne :
Paisible du matin au soir, Là, sous des voûtes de verdure, En main, la bêche ou l'arrosoir, Je tâche d'aider la nature (bis).
Et l'arrosoir et la bûche à la main, le ménage reste en haut de la butte Montmartre, jusqu'en 1797, où dans une autre pièce : Les Contretemps, Despréaux s'excuse auprès de ses confrères des « Dîners du Vaudeville », de manquer à. leur réunion, à cause de son déménagement.
Au fond, le mari que s'était choisi MUa Guimard, sous le coup de la cinquantaine, était un gai optimiste, un philosophe couleur de rose, ainsi qu'il se dénomme quelque part, un joyeux qui se consolait des malheurs de sa patrie et de ses infortunes particulières par la fabrication de flons-flons, sur l'événement douloureux.
Il trouve que l'année 1794, est une année faite pour chanter le soir, au dessert, et le voici, qui, cette année-là, fonde les Dîners du Vaudeville.
En 1795, la dégringolade des assignats le force à vendre une partie de ses livres, et c'est pour lui l'occasion de lancer la chanson : Ma Bibliothèque ou le Cauchemar.
Vers le même temps, le manque à peu près de tout, même de la pudeur chez la femme, lui fait faire la jolie chanson :
Grâce à la mode, Un' chemis' suffit, Un' chemis' suffit, Ah que c'est commode.
Un' chemis' suffit, C'est tout profit.
Car dans son genre, il n'est pas sans talent, ce Jean-Etienne Despréaux. C'est un précurseur de Béranger, de Béranger qui, ma foi, a pris au danseur-chansonnier sa philosophie d'Anacréon, avec un peu du tour de ses vers.
Que le lecteur en juge par lui-même.