Ce 26 Nivôse an VI. (iS janvier
Puis-je me flatter, citoyen, que vous ayez eu la bonté de vou occuper de mon affaire auprès du ministre. Si vous avez bien voulu ne pas la mettre en oubli, je dois être sans inquiétude sur le succès. Veuillez, je vous en conjure, citoyen, ajouter à toutes vos complaisances 'pour moi, celle de me faire un mot de réponse à ce sujet, ou bien de me faire dire le jour, où je
pourvoi avoir l'honneur de me rendre chez vous. Je préférerois le dernier, parce qu'il me procureroit le plaisir de vous voir, et de vous renouveler les assurances de ma vive reconnaissance. J'ai l'honneur d'être, citoyen, Votre concitoyenne
G. Fmc Desprèaux.
Cette lettre adressée au citoyen Ginguené, Directeur général de l'instruction publique, fait partie de ma collection d'autographes.
Le ménage fut-il heureux? Oui — du moins a-t-on lieu de le croire d'après un témoignage, qui n'a cependant rien d'officiel, — de l'heureux mari.
Un jour d'autrefois, un jour d'ironie contre les liens conjugaux, et d' 'alléluia en faveur des amours libres, le chansonnier Despréaux avait fait cette chanson :
Non, point de mariage, Je ne suis pas si fou; Le lien du ménage Toujours fut un licou.
Toujours, toujours fut un licou.
Joyeux célibataires, Suivez bien mes leçons,
Sachez que la gaité Naît de la liberté ;
Un peu de braconnage, Mais jamais d'esclavage; Non, point de mariage, Car les pauvres époux Sont tous . . . oui tous. . .
Ce que sont, ce que sont les jaloux (bis).
Marié à la Guimard, le prôneur du célibat, le chansonnier dénigreur du mariage, abjure « ses manières de voir » de vieux garçon, et dit en termes, tendres et reconnaissants, dans un bouquet poétique, intitulé : Un bon Ménage, et imprimé dix ans avant la mort de sa femme, le vrai et profond bonheur, qu'il a trouvé dans son union avec la danseuse :
Ah! mon dieu! combien j'étais fou!
Je redoutais le mariage; Et j'avais lu, je ne sais où :
« Le bonheur n'est pas en ménage.
Erreur ! ta bonté, ta raison M'ont enfin prouvé le contraire, Et je vois, dans l'heureux garçon L'heureux imaginaire (bis).
Magdelaine aime ma gaîté,
Et moi sa tournure m'enchante,
Elle fait ma félicité,
Elle est en vérité, charmante !
Elle prouve depuis vingt ans,
Par sa grâce qui m'est si chère,
Qu'on a l'art d'arrêter le temps, Quand on a l'art de plaire (bis).
Et il dira dans le premier couplet :
Ovide a chanté VArt d'aimer,
Moi, je vais chanter l'art de plaire,
Il me suffira d'exprimer
Les charmes de ton caractère,
Et tes grâces et ta gaité,]
Qui font le bonheur de ma vie;
Oui, c'est la pure vérité,
J'adore mon amie.
L'Empire, la Restauration ne semblent pas avoir ramené la fortune, même l'aisance chez la Guimard, car deux ans avant sa mort, elle adresse cette lettre à Desentelles pour obtenir une position à son mari, parlant de la situation cruelle du ménage, qui au lieu de payer ses anciennes dettes, est obligé d'en contracter de nouvelles.
« Pardon, mon cher Desentelles, de mon importunité, mais la position dans laquelle nous nous trouvons, m'en fait une nécessité. Je vous prie donc, de me faire l'amitié de solliciter de nouveau Son Excellence, monsieur le comte de Beugnot, pour qu'il ait la bonté d'effectuer la promesse qu'il a bien voulu vous faire, de s'intéresser à mon mari, pour lui faire rendre la pension qu'il réclame.
« Vous savez que c'est une récompense qui lui
fut accordée par Sa Majesté Louis XVI, comme homme de lettres, pour les fêtes intérieures de ses appartements. Vous n'ignorez pas non plus que plusieurs de Messieurs les gentilshommes de la Chambre, ainsi que M. le duc de Gramont, qui ont joué des rôles dans quelques-unes de ses petites pièces, ont apostille son mémoire, comme preuve de la justesse de sa réclamation. Voilà le seul titre, que mon mari peut produire en ce moment : tout ayant été bouleversé dans la Révolution.
« Ce ri est donc pas un intrigant qui demande, c'est un homme honnête, qui a été assez heureux pour avoir obtenu la bienveillance de ses souverains, et Sa Majesté Louis XVIII s'est si bien ressouvenu de lui, que très récemment, se trouvant sur son passage, elle a quitté le bras du duc d ' Aumont, pour s 'approcher de mon mari, et, avec son extrême bonté, elle a daigné lui dire les choses les plus flatteuses, ainsi que pour moi.
« La Révolution nous ayant enlevé toute notre fortune, mon mari a été obligé de travailler de nouveau, pour nous procurer une existence, — que je croirais encore perdue, si je riavois toute confiance dans la bonté et la justice de notre légitime et bien aimé souverain, que la providence vient de nous rendre. Mais en attendant, je vous
prie en grâce, mon cher Desentelles, de me faire l'amitié de rappeler mon mari, au souvenir du ministre. Peignez-lui notre position, en vérité nos besoins sont bien urgents, car il est bien cruel, au lieu de payer ses anciennes dettes, d'être forcé d'en contracter de nouvelles.
« Recevez, mon cher Desentelles, ï assurance du sincère attachement de votre amie1.
« G. Fe Despréaux.
« Ce 19 octobre 1814. »