‹ La GuimardChapitre 33 sur 74 · Mémoires secrets, vol. IX · texte numérisé non relu

Mémoires secrets, vol. IX

Représenté devant Leurs Majestés à Ghoisy, à

Fontainebleau, en 1777, Et par l'Académie Royale de musique

Le dimanche lGr mars 1778.

A Paris.

De l'imprimerie de P. de Lorinel.

Les personnages de ce ballet, tiré de Toperacomique de Favart, sont :

Mme Madré, riche fermière Mlle Allard.

M. Subtil, tabellion , M, Despréaux.

M. Narquois, sçavant M. Gardel.

Nicette, fille de M™ Madré M110 Guimard.

Alain, fils de M. Subtil M. Gardel I.

L'Éveillé M. Dauberval.

Finette Mlle Dorival.

Et voici les premières lignes de la brochure :

« Nicette paraît en dansant un pas qui caractérisera sa simplicité. Le moindre bruit lui porte ombrage, un rien l'attriste ou l'égaie.

«M. Subtil la surprend à regarder ses doigts. Elle est effrayée en le voyant, mais il la rassure et profite du moment, où elle est seule pour lui déclarer son amour. Nicette le regarde, lui rit au nez. Elle veut se sauver; il la retient.

« Mmo Madré arrive, voit M. Subtil aux genoux de Nicette, éclate de rire, lui demande s'il a

perdu l'esprit d'être amoureux d'une fille aussi sotte. »

Mmc Madré propose une transaction à M. Subtil, elle veut bien lui accorder Nicette, mais elle épousera son fils qui est apparu un moment et qui a été accueilli par un sourire de la fillette. Et on se prépare à chercher le notaire pour dresser les contrats, et la mère envoie sa fille chercher de l'esprit.

C'est alors que la pauvre Nicette aperçoit M. Narquois, se promenant un livre à la main, perdu dans la profondeur de ses réflexions, et elle va à lui avec la pensée que cet homme qui passe pour un prodige de science pourra peutêtre lui procurer de l'esprit. Elle l'aborde toute tremblante et, après une belle révérence, lui demande si on peut avoir près de lui de l'esprit pour de l'argent.

Survient l'Éveillé qui se montre tout prêt à lui faire cadeau de tout l'esprit possible, quand apparaît Finette, la sœur de Nicette, qui fait entendre à l'Éveillé que c'est à elle seule qu'il en doit donner.

Et les deux amants se retrouvent et sont entre eux si embarrassés par leur naïveté, par leur innocence, qu'ils songent à quitter leur vil* lage pour aller chercher de l'esprit à Paris, quand Mffie Madré engage Alain à prendre une leçon d'elle et, s'agenouillant, elle lui présente un

ruban et lui prend la main pour la baiser, l'engageant à répéter la chose près d'elle, mais, au lieu de lui obéir, sachant ce qu'il voulait, Alain se sauve avec le bouquet et le ruban, retrouver Nicette.

Nicette revenue est en train de se mirer dans une fontaine devant laquelle elle arrange ' son fichu et pose une fleur dans ses cheveux, lorsqu'elle surprend un feint sommeil de sa sœur Finette, étendue sur un banc de gazon, pour se faire embrasser. Or, au moment où paraît Alain avec le bouquet et le ruban, elle se couche sur le banc et fait semblant de dormir et, comme il n'ose la réveiller, elle lui tend sa main à baiser.

Un instant hésitant, enfin Alain s'agenouille, lui met le ruban, lui attache le bouquet.

Et en cet instant, ainsi que le dit la brochure :

« Les deux amoureux semblent reprendre un nouvel être, ils se livrent à leurs transports et leurs transports éclatent dans leurs yeux. »

Alors Mme Madré d'entrer en fureur et de séparer les amoureux, mais bientôt tout s'apaise de la plus charmante façon du monde. Nicette épouse Alain, Finette épouse l'Éveillé, Mme Madré elle-même épouse M. Subtil, et les trois mariages sont célébrés par des danses villageoises.

D'après l'exposition de ce ballet, on conçoit la coquetterie jeunette et la naïveté malicieuse qu'il

fallait y apporter, et qu'apporta M110 Guimard qui, deux ans auparavant, en son rôle de la Capricieuse, dans les Caprices deGalathée1, avait fait déjà pressentir la mime de l'ingénuité qu'elle était. Et là-dessus c'est un concert d'éloges dans toute la presse du temps.

Les Mémoires secrets constatent les applaudissements qui accueillent Guimard

Les Affiches et Avis divers disent, en parlant du jeu de Mllc Guimard « que la nature ne se montre pas avec des grâces plus naïves et plus attravantes. »

Le Nouveau Spectateur, par Lefuel de Méricourt, s'exprime ainsi : « La difficulté d'une pantomime est de pouvoir exprimer par le moyen des gestes ce qui semble exiger le secours de la parole. Il était difficile, par exemple, dans le sujet de la Chercheuse d'esprit, de suppléer au vers

Allez chercher de l'esprit,

qui fait le nœud de la pièee, mais le jeu de la Guimard ne laisse rien à désirer dans ce moment intéressant. »

Le Mercure de France imprime : « On ne peut trop exalter le talent de MJ1° Guimard dans le

1. Ballet où la Guimard avait eu le plus grand succès, au théâtre de la Cour à Fontainebleau, le 20 novembre 1776.

rôle de Nicette. Il faut la voir'et convenir que jamais on n'a rendu une niaise, en même temps simple et maligne, avec plus de grâce, avec plus de vérité et plus de nature que cette charmante actrice-danseuse qui, par son art, est toujours ce qu'elle veut être. »

Enfin, Grimm, dans la Correspondance littéraire, après avoir déclaré que le talent de la Guimard a su faire oublier tous les défauts du ballet, louange la danseuse en ces termes : « Elle a mis dans le rôle de Nicette une gradation de nuances si fine, sijuste, si délicate, sipiquante, que la poésie la plus ingénieuse ne saurait rendre les mêmes caractères avec plus d'esprit, de délicatesse, de vérité. Tous ses pas, tous ses mouvements ont delà mollesse et de l'harmonie, une entente et sûre et pittoresque. Gomme sa simplicité est naïve, sans être niaise, comme sa grâce naturelle se cache sans affectation, se développe par degrés, et plaît sans se presser de plaire ! Comme elle s'anime aux doux rayons du sentiment ! C'est un bouton de rose qu'on voit éclore, échapper doucement aux liens qui l'enveloppent, trembler et s'épanouir. Nous n'avons rien vu dans le genre d'imitation [de plus délicieux et de plus parfait. »

A la direction de Berton et de Buffault, le marchand de soie ayant pour enseigne : Aux Traits galants, nommés commissaires du Roi avec pleine autorité sur les sujets de FAcadémie de musique et de danse, direction qui avait succombé sous les dissensions intestines du tripot lyrique, succédait, à Pâques de Tannée 1778, la direction du sieur de Vismes, nommé directeur de FAcadémie, à ses frais, risques et périls, et qui déposait 500.000 livres dans la caisse de la Ville de Paris qui lui payait la rente et se déchargeait de tout moyennant une subvention de 80.000 francs1.

Cette direction, annoncée comme devant faire des merveilles, débutait par de petites innovations dans la salle, que ne goûtait pas le public. Puis des réformes intérieures, comme la diminution des feux, indisposaient contre le nouveau directeur les coryphées de la danse et du chant qui se mettaient à entraver Fessor de ses projets avec Fappui, Fencouragement occulte de M. de Vougny, cousin germain de Maurepas, le type de Famateur dilettante du temps, le protecteur «

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