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L'Académie Royale de Musique, par Campardon, vol. II

XLIH

De cette anarchie, mieux qu'aucun gazetiér, qu'aucun nouvelliste, le directeur de l'Opéra, lui-même, fait le tableau en une longue lettre qu'il intitule : Lettre en forme de mémoire adressée à M. de la Ferté, intendant des Menus, par Antoine Dauvergne, dans laquelle il expose la situation de F Académie Royale de musique et les intrigues de quelques sujets du chant et de la danse.

En cette lettre-mémoire, Antoine Dauvergne expose que les premiers sujets de l'Opéra ne veulent plus de directeur, ont l'ambition de se régir eux-mêmes.

Il raconte qu'ils ont offert 200.000 livres à dû Vismes pour qu'il se démît en leur faveur et, quand ils ont vu qu'il s'obstinait dans sa direction, ils se sont mis à gaspiller au point de mettre leurs habits en morceaux devant lui ; qu'ils n'ont accepté le sieur Berton qu'à la condition qu'il ne serait directeur que de nom, qu'il ferait simplement les fonctions d'un homme d'affaires, qu'on le traiterait comme un camarade et, comme il n'avait pas tenu parole, ils l'avaient fait mourir de chagrim,

Dauvergne ajoute qu'enfin, après la mort de

Berton, les premiers sujets de l'Opéra continuaient à ne pas vouloir de directeur ou, s'ils étaient forcés à en subir un, ils en voulaient un qui fût absolument à leur dévotion, qui aurait été, selon son expression, un vain fantôme et, comme il avait été nommé contre leur gré, ils avaient tout fait pour le dégoûter et le forcer à se retirer.

Et Dauvergne fait les portraits des différents agents de la cabale.

C'est Legros, qui ne lui pardonnera jamais d'avoir procuré à l'Opéra deux hautes-contre mettant FOpéra en état de supporter son absence.

C'est Dauberval qu'il accuse de malversations dans la direction des magasins et de connivence dans les détournements avec un frère de Larrivée.

C'est Larrivée qui crie sur les toits que Dauvergne ne fait pas sa place comme il faut qu'il n'entend rien à son métier, vomissant, dans ses fureurs bachiques un tas d'injures contre tout le monde. C'est encore Larrivée qu'il nous montre, le jour de la mort de Durancy, disant férocement : « Elle est morte, tant mieux : elle nous coûtait plus d'argent qu'elle ne valait! »i C'est ce Larrivée qui se fait bâtir une maison. de campagne lui ayant coûté plus de 36.000 li-f vres, qui a une femme portant sur elle de 10 à

12,000 livres de diamants et dont la table de ménage coûte par mois 1.200 livres : Larrivée, tout perdu de dettes et qui a besoin de devenir directeur de l'Opéra, conjointement avec La Salle, et par sa complaisance.

Au fond, c'est La Salle qui est la vraie bête noire de Dauvergne, La Salle qui ne s'est pas caché de lui dire au début de sa direction : « que, s'il voulait être l'homme du ministre et de M. de la Ferté, il n'auroit pas la confiance et l'amitié des acteurs. »Et La Salle révoque sans cesse les ordres que Dauvergne a donnés, annonce des changements d'opéras, promet tel ou tel rôle à tel ou tel sujet sans le consulter, et, au dire de la lettre dans les orgies qui se tiennent chez lui, cherche à soulever les esprits, pousse les acteurs à secouer le joug, « à envoyer promener » tous ceux qui voudront fourrer le nez dans les aflaires de l'Opéra afin qu'ils puissent devenir les maîtres, se gérer eux-mêmes, et que le ministre ne se mêle de leurs affaires que comme les premiers gentilshommes se mêlent de la Comédie-Française. Mais La Salle n'est à proprement dire que Târne damnée de la Guimard, et la personne surtout visée dans la lettre justificative de Dauvergne est la danseuse, habituée à se considérer comme la directrice et déjà flattée de ce titre par ses camarades. Entendez-le :

« Vous savez que... toutes les affaires de TOpéra se traitent dans les comités particuliers chez Mlle Guimard, selon la volonté de cette demoiselle ou les impulsions que la cabale, qui réunit dans ce centre, lui fait prendre. C'est de ce sanctuaire profane, ignorant en fait d'administration, partial, injuste, où on ne connaît ni lois ni bienséances, où rien n'est respecté, que partent les ordres qui dirigent toutes les opérations d'un spectacle qui appartient au Roi, qui intéresse toute la nation, et particulièrement tant de gens d'un mérite distingué, des auteurs, des gens à talent, enfin d'où dépend l'existence de 500 personnes, puisqu'on ne fait rien au comité qui n'ait été décidé dans le comité particulier, que tout est soumis à la décision de Mlle Guimard, que rien ne se fait sans son attache. C'est là où, abusant toujours de la portion d'autorité qu'on a donnée à quelques-uns, et la demoiselle Guimard, de la condescendance que Ton a pour elle, on dispose du bien de tous sans précaution, sans ménagement et avec profusion, lorsqu'il s'agit de choses qui les regardent particulièrement.

C'est ainsi que cela s'est fait pour le ballet de la Fête de Mirza. C'est chez cette demoiselle qu'on a lu le programme de ce ballet. C'est elle qui a, pour ainsi dire, forcé M. Grétry à compromettre sa réputation en faisant trop prompte-

ment l'acte d'opéra qui y a été inséré, chose plus malheureuse pour l'Opéra que pour lui, parce que cela peut influencer sur le premier ouvrage qu'il donnera. Si j'avais eu le pouvoir de m'y opposer ou que j'eusse été consulté, cela ne se serait pas fait parce que je sentais bien que la position était désavantageuse, mais, dans la position où je suis, je m'en serois bien gardé, parce que Mllc Guimard y tenoit si fortement qu'elle répondit à une personne lui disant, avant la représentation, que l'opinion publique n'étoit pas en faveur de ce ballet, « qu'elle n'écoutoit point les propos, qu'elle attendoit les critiques à la cinquantième représentation, et lorsqu'il auroit rapporté cent mille francs de bénéfice. Cela faitTéloge de ses connaissances et de son goût ». C'est encore chez elle qu'on a fait venir Bocquet, qu'on a fait le programme des décorations et des habits, et que l'on a commandé le tout sans qu'il y ait de devis arrêté au comité, ni même présenté, sans que j'aie eu la moindre connaissance avant la représentation ni du ballet (car toutes les répétitions s'en sont faites clandestinement), ni de l'acte avant les répétitions, ni des dépenses énormes que Ton faisoit pour cela1.

1. Dauvergne dit encore dans son mémoire : « On va dans la loge de M118 Guimard, on y change le répertoire selon ses volontés, et souvent sans que je m'en doute. » Et la loge de

Plus loin Dauvergne se plaint que la demoiselle Guimard ne veut pas être doublée dans les ballets d'actions, et par conséquent, lorsqu'elle ne peut pas danser, il n'y a point de ballets ; de plus elle a proscrit ceux du sieur Noverre : non seulement elle ne veut pas les danser, mais elle ne veut pas que d'autres les dansent.

^Enfin, à la fin de sa lettre, Dauvergne croit devoir se disculper auprès de M. de la Ferté de ne pas faire partie du monde qui fait visite, qui rend ses devoirs à la danseuse.

« Vous me faites quelques reproches de n'avoir pas voulu me prêter à aller chez Mlle Guimard. Sielleeûteul'honnêteté de m'engager ellemême, j'y aurois été volontiers, mais j'avoue que j'aurois regardé comme une bassesse indigne d'un homme en place, et offensante pour les supérieurs de qui il les tient d'aller mendier son appui, sa protection... Mais, quand j'aurois pu me prêter à m'aller mettre au rang des très humbles serviteurs de son comité particulier, quel bien en auroit-il résulté pour la chose? C'est donc relativement à moi que vous»

Mlle Guimard est tellement le lieu souverain de l'Opéra que, dans une lettre du 30 janvier 1783, il écrit : « Il m'est rej venu, messieurs, par trois personnes différentes, que l'on s'était plaint dans la loge de Mlle Guimard, et en présence di M. de Vougny, de dépenses considérables qu'occasionnai M . Bocquet, tant en peintures de décoration qu'en habits, et il est obligé de le défendre. »

avez la bonté de me témoigner des regrets sur mon indocilité à me prêter à cette complaisance dans la pensée qu'elle auroit pu me concilier les esprits, et que j'aurois pu m'en faire des amis. Mais, après avoir réfléchi sur le conseil que vous m'aviez donné, j'ai vu que je n'y réussirois jamais, qu'il y avoit trop d'oppositions ; ne voulant point d'ailleurs me relâcher sur mes principes pour entrer dans les cabales et les complots de ce petit comité, et me prêter à tout ce qui s'y faisoit contre les autres sujets, je m'y serois fait mille tracasseries, ou ils en auroient traité particulièrement à mon insu pour que je ne pusse pas m'y opposer ou en rendre compte. Cela seroit donc revenu absolument au même, cette démarche n'auroit servi qu'à m'attirer leur mépris et celui des autres sujets. J'en juge pour tous les propos qui se tiennent sur cette société et celui que me tint un jour une des premières actrices : « Si vous aviez la bassesse, me ditce elle, de vous prêter à aller prendre les ordres « de la Guimard dans sa loge, vous perdriez « l'estime de tout l'Opéra, et même du public, « car il n'y a personne qui ne trouve indécents « et ridicules les tons qu'elle se donne de gou- « verner l'Opéra ! » Voilà les propos qu'on m'a tenus plus d'une fois et que beaucoup de gens tiennent. Ne pensez pas que cette demoiselle et sa société composée de quelques danseurs et

du sieur La Salle aient tant de prépondérance dans la chose. Elle a perdu celle que lui avoit donnée son zèle apparent pour le bein général, parce qu'ils ont vu qu'elle en abusoit pour leur intérêt particulier en arrangeant toujours l'Opéra relativement à leurs prétentions pour devenir premiers acteurs par leurs ballets d'actions. C'est par cette raison que tous les premiers sujets ont tous refusé de chanter Facte d'opéra inséré dans la Fête de Mirza, parce qu'ils ont dit qu'ils ne vouloient pas devenir accessoires de la danse. Quelques propos que s'est permis la demoiselle Guimard, assaisonnés d'ordres, ont tellement achevé d'indisposer les esprits que, si elle n'étoit seulement soutenue dans ses prétentions que par ses camarades, elle entreroit bientôt dans la classe où la place son talent, ce qui seroit fort heureux : alors la paix et la tranquillité pourraient renaître à l'Opéra, car, sans avoir peut-être l'intention de faire le mal, elle est cause de tout le désordre parce qu'elle est le soutien de la cabale. Les acteurs aiment tant cette société que, tout en se plaignant de la dépense qu'a occasionnée le ballet nouveau qui leur enlève le bénéfice de l'année, et qu'ils soient furieux de la manière dont cela s'est fait, ils ne sont pas fâchés de sa chule et des humiliations qui l'ont suivie, qui remettent la dame un peu plus à sa place, et ils.

disent que, si ce ballet avoit réussi, avec la prépondérance qu'a déjà la dame, l'Opéra étoit perdu. 1 »

Le 8 juin 1781, sans doute à la suite du simulacre du feu des Enfers, dans le 3e acte d'ORphée, l'Opéra prenait feu, heureusement après la sortie des spectateurs, et heureusement encore ne se communiquait pas au Palais-Royal. Toutefois, trois tailleurs, six ouvriers machinistes, le Danseur Danguy sont brûlés, Beaupré, le frère du célèbre danseur, se tue en sautant du troisième étage. Mile Guimard, déshabillée et n'ayant pas encore sa chemise sur le corps, étouffe dans sa loge, sans oser en sortir, quand un machiniste vient à son secours, l'enveloppe dans des rideaux et l'emporte à travers des tourbillons de fumée et de flammèches.

L'incendie de 1763 avait fait inventer par les tailleurs et les couturières : la nuance tison; l'incendie de 1781 leur lit inventer : la nuance opéra-brûlé2.

1. Académie Royale de Musique, par Campardon. Voir l'article Dauvergne.

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