Archives de la Bibliothèque de l'Opéra, vol. I
encore plus une satisfaction de vanité qu'une satisfaction d'argent i !
Elle intéresse à sa cause la Reine qui, lorsqu'il y a un ballet à la Cour, la demande toujours expressément, quitte au directeur à faire l'impossible pour s'en passer. Elle obtient donc que la Reine veuille bien parler en sa faveur au Roi et solliciter ses bontés, et elle fait insister par M. de la Ferté auprès du ministre sur le plaisir qu'elle fait et peut faire encore longtemps au public, « vu son air de jeunesse au théâtre et les bons services qu'elle a rendus à la Ville et la Cour, depuis vingt ans... » et, lorsqu'elle s'aperçoit que la grâce traîne, elle refuse de danser si l'on ne termine pas son affaire, en sorte que ce pauvre de la Ferté est dans la nécessité de mander au ministre qu'il serait bon qu'il mette Sa Majesté à même de le faire promptement.
A cet appelle ministre Amelot répond à M. de la Ferté, à la date du 12 avril :
« J'ai rendu compte au Roi, monsieur, du désir que Mlle Guimard avait d'obtenir une marque
1. Quand en 1772, à la suite d'un petit ballet donné par Mme du Barry au Roi, la Guimard, qui y avait dansé, est payée de sa danse par une pension de 1.500 livres, les Mémoires secrets disent : « Cette légère faveur a été acceptée à cause de la main dont elle vient, car on sent que ce n'est qu'une goutte d'eau dans la mer » ; et les Mémoires volent le mot de Sophie Arnould : « J'en ferai compliment à Guimard, voilà « de quoi payer son moucheur de chandelle 1 »
particulière de ses bontés, en portant son traitement à la somme de 6.000 livres. J'ai fait valoir avec plaisir les preuves de zèle qu'elle a toujours données pour son service, tant à la Cour qu'à Paris. Sa Majesté ayant consenti à lui compléter un traitement de 6.000 livres, je me suis fait représenter les objets pour lesquels elle était employée dans les États du Roi, et je l'ai trouvée portée pour 1.500 francs d'une gratification annuelle portée ci-devant sur les États des Menus, et convertie depuis 1779 en une pension sur le Trésor royal. Plus 2.000 francs en qualité de première danseuse sur Tétat de la musique. A ces deux objets^, Sa Majesté a consenti, pour compléter les 6.000 francs, d'ajouter 2.500 francs qui lui seront payés annuellement sur le Trésor royal. Je rends trop de justice à la façon de penser de Mlle Guimard pour n'être pas persuadé qu'elle sentira tout le prix de cette faveur et qu'elle sera pour elle un motif de continuer à donner des preuves de son zèle. »
A la suite de la lettre d'Amelot, on trouve sur le registre faisant partie de la bibliothèque de l'Opéra la copie de la supplique de la danseuse^ datée du 21 avril :
« La Dlle Guimard, danseuse de l'Opéra, supplie Sa Majesté de lui accorder un traitement particulier pareil à celui du jeune Vestris : c est-à-dire
une gratification annuelle de deux mille cinq cents livres.
« Les services assidus quelle a faits à la Cour et à ta Ville, depuis vingt ans, paroissent la rendre susceptible de cette grâce.
« La Dlle Heynel avoit également obtenu du feu Roi, un traitement particulier.
Et en marge il y a écrit : « Le bon du Roi est déposé au bureau de M. Philidor. »
Sur cette supplique Amelot écrivait, le 22 avril, cette lettre à la danseuse :
ce J'ai mis sous les yeux du Roi, mademoiselle, le désir que vous aviez d'obtenir de ses bontés un traitement pareil à celui du sieur Vestris fils, J'ai fait valoir, avec un grand plaisir, le zèle dont vous n'aviez cessé de donner des preuves dans toutes les occasions. Sa Majesté a consenti à vous accorder une gratification annuelle de 2.500, pourfaire avec les 2.000, que vous avez, comme première danseuse des ballets de la cour, et les 1.500 francs de pension, dont vous jouissez déjà, un traitement de 6.000 fr. Le Roi s'est déterminé à vous accorder cette grâce, non seulement pour récompenser vos bons services, mais sur l'espérance que vous ne les discontinuerez pas, tant à la Cour qu'à Paris. Vous connaissez, mademoiselle, la sincérité de mes
sentiments pour vous. »
Mais, cette lettre, M. de la Ferté ne la trans-
mettait pas, du moins tout de suite, à M110 Guimard» Il demandait au ministre d'écrire à la danseuse « de se rendre à ses ordres sans lui dire pourquoi » et là, dans une conversation ministérielle, de lui faire bien comprendre que les 2.500 livres complétant à toujours son sort de 6.000 livres lui créaient une situation tout autre que celle de Vestris qui n'était qu'une situation précaire et reposant seulement sur une gratification sur simple ordonnance. M. de la Ferté priait aussi le ministre de bien recommander à Mlle Guimard de ne pas ébruiter cette grâce dont la divulgation pouvait exciter la jalousie d'autres sujets dont les talents précieux étaient indispensables à l'Opéra.
Le grand événement parisien de la fin de Tannée de 1782, est la serenissime1 banqueroute du prince de Guéménée dont la femme, gouvernante des Enfants de France, était la fille du prince de Soubise : une banqueroute s'élevant à plusieurs millions de rentes viagères, et qui comptait trois mille créanciers où il y avait beaucoup de pauvres diables, nombre d'hommes