BUSTES. — STATUETTES
Un buste bien authentique de la Guimard, dont j'ai donné plus haut la description, existe chez M. Perrin.
Ce buste en marbre est signé : Merchi F.
Un autre buste de la Guimard se voyait autrefois au foyer de la danse à l'Opéra. Il a disparu lors de la Commune, et il ne reste de sa présence à l'Opéra que la lettre de Duponchel, à la date du i9 janvier 1838, dans laquelle il demande au ministre Fautorisation d'accepter un buste de Mlle Guimard, légué à l'Académie Royale de Musique par le testament du danseur Nivelon,
Et, à la date du 20 juin 1862, une lettre était adressée à M. Alphonse Royer, directeur de l'Opéra, par Gaétan Recours, notaire à Agencemandant à faire reproduire par la photographie le buste de la Guimard qui se trouve dans son cabinet, buste dû au ciseau de Merchi, aïeul maternel du pétitionnaire.
La terre cuite du marbre de Merchi, provenant d'un legs à Lockroy père, existe chez la petitefille de Victor Hugo, chez Mme Léon Daudet. Une terre cuite d'une grande finesse de travail mais d'une pâte un peu sèche, à la cuisson dure, qui donne à cette terre cuite originale un peu l'aspect d'une répétition industrielle du temps.
M. Edouard Lockroy, auquel j'ai demandé des détails sur la provenance de ce buste que je savais venir de son père, n'a pu m'en donner aucun. Il croit se rappeler seulement que c'est un cadeau fait à un de ses oncles.
Maintenant la statuette de la Guimard, statuette en talc de 8 pouces de hauteur, proposée en souscription en 1781 par le sculpteur du charmant buste de la Guimard pour orner les boudoirs parisiens, en compagnie des statuettes d'Allard et Peslin, en bacchantes, de Théodore, en bergère, d'Heynel, en nymphe, a-t-elle été vraiment exécutée d'après l'esquisse qui en aurait été faite? Je n'en sais rien, et j'en doute, parce qu'il n'a jamais été fait mention, ni dans les catalogues du dix-huitième siècle, ni dans les catalogues du dix-neuvième, d'une seule des statuettes en talc des cinq danseuses.
POSTFACti
Par J. H. ROSNY jeune.
Elle vit, cette Guimard, dans la singulière époque coupée par la Révolution, entre les fastes de la Monarchie et de l'Empire. C'est l'époque où vivait Sophie Arnould. Les deux courtisanes ont presque le même âge ; les Goncourt furent les premiers à démontrer que Sophie comptait trois ans de plus que Marie-Madeleine. La Guimard vivra plus longtemps, suivant une tradition des danseuses, qui doivent sans doute leur éternelle jeunesse et leur longévité à une hygiène indispensable. Si je ne me trompe, Sophie meurt d'avoir abusé de son corps sans le soigner. Que serait une danseuse qui ne se soigne pas?
Les voilà donc lancées toutes les deux; Sophie débute en 4757, dans un divertissement de Y Amour des dieux, et c'est, pour le public, le coup de foudre. Elle a peu de voix, elle a de l'âme, cela suffisait alors. « C'est le plus bel asthme que j'aie entendu chanter », disait Galiani, « mais cela, ce rien, cet asthme, écoutez-le... Son âme a fait sa voix, et son visage est le portrait de son âme. » Le chant ne se
chiffre pas encore en H. P. !... La Guimard était une violette dans le corps du ballet de la Comédie Française ... Elle ne paraîtra à l'Opéra qu'en 1762 ; mais, elle aussi, emportera tous les cœurs. Arnould chantait avec âme, la Guimard dansera avec âme. Elle triomphe surtout dans la pantomime. Heureux jours où la grâce l'emporte sur la force !
Les dames vont revêtir la robe qu'elle avait dans « Médée et Jason », la robe « à la Guimard. » Elle n'est pas légère seulement dans ses danses ; elle l'est aussi dans ses mœurs. Arnould a plus d'esprit et Guimard plus de fantaisie. Le prince de Soubise et le banquier de Laborde auront beau combler la danseuse, celleci se ruinera plusieurs fois. Elle aura maison à la ville, à la campagne, et sera prodigue de fêtes somptueuses. Elle fera bâtir un théâtre à Pantin, pour y donner les pièces les plus libres, entre autres, la Vérité dans le vin de Collé qui fut un ami de Despréaux, l'auteur de Médée et Jason. Guimard ne sait pas encore compter. Nous sommes loin du marchandage de nos hétaïres, de la chambre à coucher toute prête chez le marchand et qui ne fait que paraître sur les notes. Les filles sont de vraies filles : elle perdent la tête avec le reste. La licence est effrénée, mais le cœur ne semble pas flétri. La Guimard met son hôtel en loterie et se donne à son camarade Despréaux. Nous avons déjà lu les lettres si touchantes de Sophie à Bélanger, à Lauraguais ; toute cette amitié conservée dans l'amour le plus corrompu...
Nos jeunes hommes de lettres, nos jeunes critiques et nos jeunes philosophes se demandent, parfois avec quelque ostentation, ce que sera demain. On
peut prévoir que demain ne sera plus seulement enregistreur du passé, mais reconstructeur. Alors, des études comme celles des Goncourt sur les courtisanes du dix- huitième siècle auront été les nécessaires étapes des grands travaux que j'entrevois. La vérité en sortira plus sûre que de l'observation contemporaine. Par un phénomène qui ne semblera étrange qu'auxâmes simplistes, mais qui est con forme à l'histoire naturelle, l'instrument littéraire, formé par la vie de tous les jours, s'applique mieux au passe qu'au présent. On peut bien reconnaître que la portion de passé qui est en chacun de nous déborde singulièrementce que nous acquérons dansuneexistence d'homme. A certains égards, nous sommes plus près de la Guimard que de nos ballerines; nous la comprenons mieux, nous pouvons, du moins, la comprendre tout entière si nous voulons nous en donner la peine. Je ne prétends pas révéler ainsi la formule du grand art, car le grand art, intuitif, inspiré, sortira nécessairement du contact des grands cerveaux avec leur siècle, mais je prétends donner une indication utile pour l'acquisition d'une technique. Les premiers travaux du jeune littéraire devront être de reconstitution; il évitera ainsi ces déplorables flottements que notre époque a vu sans joie champignonner sur l'art et sur les lettres.
Ici encore, les Goncourt furent des précurseurs : ils se rompirent à la rude besogne de l'érudition; ils excercèrent leur talent, ils formèrent leur langue sur ces sujets d'ailleurs généralement dédaignés, et quand ils entreprirent la création d'une Germinie Lacertcux, ils savaient le métier, ils étaient rompus
à l'analyse; appuyés sur une forte documentation, ils ne reculèrentdevant aucune hardiesse.
La Guimard, une danseuse, une courtisane, la joie, la gaîté, l'insouciance, cela vaut-il bien la peine de lui consacrer tout un livre, comme s'il s'agissait d'une reine, d'une sainte, ou, du moins, d une de ces honnêtes femmes qui, malheureusement, n'ont pas d'histoire ?
Telle fut la question que se posèrent, au sujet de cette publication, comme ils se l'étaient posée au sujet de tous les livres des Concourt, nos plus fameux critiques. Car, dans le roman comme dans les études historiques, ce qui caractérise spécialement les deux frères de sang et de génie c'est la reconstitution bien concrète, bien documentée, de vies, en somme humbles et modestes lorsqu'on les compare aux existences bruyantes des hommes d'Etat, des souverains...
Qu'il s'agisse de Germinie Lacerteux, de Chérie, des Frères Zemganno, ou de \&Guimard, de \&Saint- Huberty, de la Camargo toujours l'intérêt se porte sur les circonstances de ces vies qui peuvent éclairer leur rôle social, qui peuvent, par la vertu d'une magnifique image, nous replacer au sein d'une époque, afin que nous la comprenions par ce qu'elle a d'intime, par ce qu'elle a de vivant.
C'est de l'histoire, de la meilleure, de la plus sûre, de la plus efficace. Plus nous allons, et plus cette histoire l'emporte sur l'autre, sur l'histoire pompeuse, à grandes phrases, à grandes prétentions d'exactitude, mais où, quand même, le document sert les passions plus qu'il ne sert la vérité.
On nous dira : « C'est de l'histoire anecdotique ; il n'y a qu'à lire les mémorialistes, les chroniqueurs pittoresques comme Restif, comme Mercier... » Eh! bien non, quelque chose de nouveau caractérise les œuvres érudites des Goncourt, et, ce quelque chose, c'est l'art, l'ordonnance des matériaux, leur choix. Ils ne sont pas groupés pour faire prévaloir une idée abstraite ; ils sont groupés pour faire une représentation de la vie. Ici, l'amour de la sainte vérité, si chère à l'artiste, ne permet pas la détérioration du document. Il faut qu'il rende au maximum, et ce maximum se trouve le plus près possible de la constitution organique. Par là même, plus le détail se rapporte à des existences modestes, plus il devient caractéristique du temps. Trente-six mille hypothèses grandiloquentes, tirées de trente-six mille documents faussés par les passions contemporaines, ne cherchent qu'à nous tromper sur le caractère d'un Danton, d'un Robespierre, d'un Bonaparte. On a vu le travail des contemporains de Rousseau pour déformer son personnage ; que ne pourrait-on dire du travail de nos propres contemporains pour déformer ces mêmes personnages ! C'est un dieu ! C'est un misérable ! C'est un génie plein de noblesse ! C'est un laquais qui se venge !
Qui donc se donnerait le mal de tripatouiller les documents sur la Clairon, sur Camargo, sur la Guimard ? On les expose tranquillement dans ce qu'ils ont de beau, dans ce qu'ils ont de laid ; au lecteur de choisir l'image qu'il faut s'en faire. Mais le lecteur n'est pas toujours un artiste, ou bien il n'a pas le temps de styliser ces vies singulières. Sorte de vul-
garisation sublime que deux amoureux passionnés du dix-huitième siècle ontbien voulu entreprendre. Voilà l'œuvre historique des Goncourt. Michelet avait bien raison de l'admirer. Le grand tralala sera mort depuis longtemps, caduc parce qu'il est une œuvre de parti ; l'étude in anima vili des Goncourt vivra éternellement.
Singulière destinée de ces deux frères méconnus de leur vivant.' Ce sont eux qui, aujourd'hui, distribuent la gloire. Presque effacés par des rivaux plus éclatants, plus verbeux, leur œuvre reprend vie tandis que celle des autres meurt. La noble critique de nos pères les reléguaitparmi les regrattiers, et voilà qu'ils font figure parmi les meilleurs historiens de nos jours.
J. H. Rosny jeune,
de l'Académie Goncourt.
Ce livre fut publié en février 1893 par l'éditeur Charpentier. La première édition comporta, en plus, 30 exemplaires sur hollande, plus 5 sur chine et 6 sur japon pour l'auteur.
A la date du samedi 14 novembre 1891, Edmond de Goncourt écrit dans son Journal : « J'ai repris mon travail sur laGuimard, et j'y travaille autant que me le permet mon état maladif : c'est amusant, ces reconstitutions d'êtres du passé faits de toutes pièces et de toutes choses, ainsi que je le fais. Hier, j'étais à la bibliothèque de l'Opéra, demain j'irai chez un notaire, successeur du notaire de la Guimard, copier le contrat de mariage de la danseuse; un
autre jour, j'irai prendre chez Groult la description de son portrait en Terpsichore peint par Fragonard dans son hôtel de la Chaussée-d'Antin ; un autre jour, j'irai à Pantin retrouver ce qu'il peut rester de son erotique théâtre ; un autre jour encore j'irai chez Prieur de Blainville, s'il existe encore, étudier la gouache de la rare estampe du Concert à Trois. »
A la date du jeudi 24 novembre 1892 : « Pçtit voyage à Pantin pour décrire la maison de campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de petits palais appartenant à des industriels comme M. Doistau, comme M. Deligny, le beau-père de M. Doistau. Chez Mme Deligny, qui est une amoureuse du mobilier du xvme siècle, je retrouve le petit et le grand salon de la danseuse. »
Pages.
La danse de la Guimard. — Son triomphe dans le ballet anacréontique 7
Naissance de Marie-Madeleine Guimard, le 27 décembre 1743, et sa légitimation en 1765 10
Engagement de MUo Guimard dans le corps de ballet de la Comédie-Française (avril 1758) 13
La, Guimard à la Comédie-Française. — Amourette avec le danseur Léger (septembre 1760) . . 46
Début de M11* Guimard à l'Opéra (mai 1762) 23
État des personnes de la danse et du chant et des employés de l'Opéra en 1763 24
YII
Pages.
Liaison de la Guimard avec Jean-Benjamin de La Borde 29
Début aux: spectacles de la Cour (1763). Son succès dans la statue de Piumalion 30
La Guimard a le bras cassé par une pièce de décoration (janvier 1766) 31
La Guimard entretenue parle maréchal de Soubisc. 32
La charité de 6.000 livres (janvier 1768) 35
Poinsinet houspillé par la Guimard (5 février 1768). 4J
M11» Guimard à Longchamp (fin mars 1768) 43
XIY
Les ballets des opéras de Dardanus et de Daphnis et Alcimadure (février et juin 1768) 44
Représentation de la Partie de Chasse de Henri IV
septembre 1768). — Description delà salle de spec-
acle de Pantin, d'après le mémoire de l'architecte. —
Description de sa maison, et des boiseries peintes de
Pages.
son petit et grand salon, mis en place dans la maison
de Mmo Delizy 44
Échec de la Guimard, dans le Mariage de Radeoonde (février 1768) . . 50
XYH
Bruit de la banqueroute de la Guimard, puis reprise des spectacles de Pantin (juillet-septembre 17f;9) .... M
Satire en vers, inspirée par la Dervieux contre la Guimard (octobre 1770) .., 52
L'estampe du Concert à Trois (décembre 1770). — La miniature de M. Le Prieur de Blainvilliers 56
M*' de Jarente, évèquo d'Orléans, entretenant la Guimard avec la feuille des bénéfices. — Son portrait physique d'après le dessin de Gabriel de Saint-Aubin. — Son oraison funèbre 58
Discours de clôture du théâtre de Pantin (il décembrel770). 61
Cinquantaine (août 1771) » 67
Ameutement de la Guimard et de Dauberval contre le Directeur de l'Opéra Rebel (avril-juin 1772) 68
Pages.
Les permis de chasse délivrés par la Guimard (août 1772). 69
Théâtre de Pantin pendant l'automne de 1772 ; Madame Engueule et la Vérité dans le Vin 70
L'hôtel de la Guimard, rue de la Chaussée-d'Antin. — Les peintures de Fragpnard 71
Description de la peinture de Fragonard qui représente la Guimard, faisant partie de la collection de M. Groult 78
Ouverture du Temple de Terpsichore par la représentation de la Partie de Chasse de Henri IV et la parodie de Pygmalion (8 décembre 1772) - . 80
Quitterie de la Borde par Mlle Guimard (juin 1773). . . 82
Portrait moral de Jean-Benjamin de La Borde. — Ses Maximes et pensées sur l'Amour 83
Pique-nique défendu (mars 1776) 86
Parodie d'ERNELiNDE sur le théâtre de la Chausséed'Antin et à Choisy (septembre et octobre 1777) .... 88
Pages.
La Chercheuse d'esprit (mars 1778). . 89
Direction du sieur de Vismes, et ses démêlés avec les coryphées de l'Opéra et la Guimard (avril 1779) .... 95
Le libelle contre Devisme à l'instigation de Guimard (19 mars 1779) J 102
Souscription de l'Académie de musique pour marier une fille pauvre. Mll« Guimard nommée caissière de l'œuvre, et le banquet de noces donné dans son hôtel (février 1779) 113
Buste de la Guimard, exécuté par Merchi en 1779. — Caractère du charme de la Guimard. — La Chanson : Ce qu'il ne faut pas dire. — Les statuettes en talc de Mlle Guimard, Heydel, Théodore, Allard, Peslin. . . : . 115
Les toilettes de ville et de théâtre de la Guimard. . . 120
Les croquis de costumes de Bocquet de la Guimard, d'après le recueil de l'Opéra, du Cabinet des Estampes, et de ma collection de dessins. 123
Contrat de mariage de la fille de la danseuse Marie- Madeleine Guimard avec Drais orfèvre-bijoutier (4 mai 1778). — Sa mort dans l'été de 1779 132
Pages.
Le ballet de Mirza et la rupture de Guimard avec Noverre (novembre 1779) 135
Anarchie de l'Opéra. 138