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La guirlande

Monseigneur Philippe -Egon, familièrement Phili, grandduc de Silberberg, en veston de cheviotte grise avec une chemise très ouverte à col marin, était assis dans un fauteuil de vieux style allemand au coin de la cheminée monumentale de la plus vaste salle de son château, son chien fidèle (un bull) à ses pieds. Son Altesse Sérénissime lisait avec passion un roman français qu'Elle avait eu toutes les peines du

monde à se procurer par la Suisse, lorsqu'Elle entendit, dehors, sur la place, un bruit de foule — ce que peut faire de bruit ce qu'il reste de foule dans une ville de dix- sept cent cinquante habitants dont les mâles de dix-huit à cinquante ans sont mobilisés.

Son Altesse Sérénissime, que le roman parisien divertissait prodigieusement, gronda entre ses dents, en français: « Quel chahut! On ne s'entend plus lire ». Puis Elle se souvint qu'EUe avait des droits, des devoirs et des responsabilités, et qu'il est convenable, au cas d'une émotion populaire, que le prince régnant s'informe de ce qui trouble ses sujets. Le grand -duc n'avait que six pas à faire pour se transporter jusqu'à la fenêtre et le voir de ses yeux ; mais il jugea plus conforme au protocole, à la constitution et à sa dignité de s'en faire instruire par Son Excellence Monsieur le grand-maréchal de la cour et, sans se déranger, il le sonna.

Il attrapa, sur la table où il s'accoudait, une baguette de bois terminée par une boule d'or, dont il frappa, d'un geste nonchalant, un petit gong chinois fabriqué à Munich.

Son Excellence Monsieur le grand -maréchal de la cour, qui se tenait en permanence dans un cabinet voisin, parut aussitôt. C'était un homme puissant, apoplectique, en redingote, qui pour le moment suait à grosses gouttes et semblait en proie à une terreur folle. Il n'oublia point toutefois de faire trois révérences : Tune dès la porte, Tautre exactement au milieu de la salle, etla troisième si près du fauteuil ait -deulsch qu'il marcha sur la patte du bull, qui le mordit cruellement. Cependant qu- il- exécutait cette troisième révérence, la porte se rouvrit et un tout jeune homme, assez mal vêtu, les cheveux

au vent, qui semblait au dernier degré de l'exaltation, fît irruption dans la salle au mépris de l'étiquette la plus élémentaire . Il était si bouleversé qu'il suffoquait et ne pouvait articuler une syllabe. Le grand -duc, plus froid, mais impatienté, dit, toujours en français :

— Ah çà, qu'est-ce qu'ils f . . . . là -bas ?

Est-ce qu'on ne pourrait pas les faire taire ?

Le jeune homme chevelu recouvra enfin la parole ou à peu près et cria, d'une voix étranglée :

-PhiH!...

PhiH!... C'est la révolution !

A ce coup , le grand-duc perdit son calme.

— Ah !

mon Dieu! fit -il, en se levant.

Quel bonheur î

Et ne sachant comment témoigner sa joie, il tomba dans les bras du messager,, tandis que S. E. M. le grand ^maréchal de la. cour protestait d'un lugubre sanglot et tendait ridiculement vers le plafond ses bras trop brefs .

— Va leur parler, dit le jeune homme mal vêtu.

Cette fois, le grand -duc se dirigea vers la fenêtre d'un pas décidé. Il l'ouvrit à deux battants. Dès qu'on le vit, de la place, une acclamation monta; car les gens de Silberberg adoraient leur souverain, et dans la fidèle Allemagne ce n'est pas la révolution qui change les sentiments. Quand il put placer un mot, il n'en plaça, en effet, qu'un seul. Il dit :

— J'abdique.

Et une seconde acclamation, remerciement et d'amour le salua.

de

Il referma la croisée , revint tranquillement à son fauteuil ; au moment de s'y assoir, il avisa M. le grand -maréchal, qui demeurait stupide à la même place.

— Vous pouvez vous retirer, lui dit- il, je n'ai plus besoin de vous. D'ailleurs, vous n'êtes plus rien.

Le grand -maréchal poussa un sourd gémissement et obéit. Il était éperdu, mais n'oublia pas de faire ses trois révérences à reculons .

— Ouf ! dit le grand-duc.

Il brûlait de demander des détails à son ami, qui ne brûlait pas moins de les lui donner : l'enthousiasme leur coupait la parole. Ils se taisaient, ils se regardaient, et ils souriaient comme deux enfants. Mgr. Philippe -Egon de Silberberg était encore plus jeune que le jeune homme aux cheveux épars. qui avait vingt-deux ans sonnés. Il n'en avait lui-même que dixhuit, étant venu au monde le 5 novembre 1900. Il avait

coutume de dire :

— Mon cousin Guillaume, qui n'est pas fort (c'est de Sa Majesté l'Empereur et Roi qu'il parlait avec cette irrévérence) , mon cousin Guillaume raconte toujours que je suis né avec le siècle. On n'a pas réussi à lui faire comprendre que le vingtième siècle a commencé le i^'' janvier 1901 et non le i'^' janvier 1900. Il a même commis à cette occasion, un an trop tôt, une espèce de cartneii sœculare.

Dix- huit ans n'est pas encore l'âge ingrat des Allemands. Ils n'entrent guère dans la laideur qu'à partir de leur vingtième année, mais n'en sortent plus jusqu'à leur dernier souffle. Auparavant, ils sont quelquefois des enfants mièvres, des adolescents pleins de charme . Phili avait beaucoup d ' ascendants et de collatéraux anglais, il était plus anglais qu'allemand. Il profitait de cette circonstance pour être beau à l'anglaise, c'est-à-dire comme un jeune dieu.

Bien qu'on l'eût déguisé en enfant de troupe sitôt sevré, on l'avait trouvé un peu jeune pour l'expédier au front lors de la déclaration de guerre. Il n'avait pas quatorze ans révolus. Puis, ne fallait-il pas laisser quelqu'un à Silberberg, pour tenir la maison et les rênes du gouvernement? Son père, le grand -duc alors régnant, Rupprecht, avait grade de lieutenant- général. Son frère aîné, l'héritier, Siegfried, était capitaine. On escamota le code, PhiHppe-Egon fut en hâte déclaré majeur et chargé de la régence, sous la surveillance du grand -maréchal.

Ce n'était pas un fardeau bien lourd, même pour les épaules d'un enfant.

Il n'avait aucune occasion de recourir aux avis de son mentor, qui lui inspirait un parfait mépris. En revanche, il était entre les mains de son précepteur Frédéric Mosenthal , âgé alors de dix- huit ans, qu'on avait pu laisser auprès de lui grâce à la complaisance d'un conseil de revision.

Les premières journées de la guerre avaient été funestes à la famille grand ducale. Rupprecht, quoiqu'il s'exposât peu, avait trouvé la mort dans les marais de Saint - Gond. A peine Siegfried lui avait -il succédé qu'à son tour il disparaissait, et Philippe- Egon devenait grand-duc, contre toutes les prévisions humaines. Mosenthal lui conseilla de se marier sur-le-champ. Il épousa sa petite cousine Sophie-Charlotte, duchesse en Bavière, âgée de onze ans et demi, qui depuis habitait un appartement d'aile à l'autre bout du château, sous l'œil d'une duègne équivoque.

Lorsque Philippe -Egon atteignit l'âge périlleux de seize ans, il se mit, un peu trop tôt, à écouter la voix de la nature, mais non pas de la même façon innocente que Chérubin. Il n'écoutait même plus aucune autre voix et Frédéric Mosenthal faillit perdre son autorité. Le précepteur remontra doctement à son élève que mieux valait prendre une maîtresse en titre que courir de tous les côtés: il allégua l'hygiène et la dignité souveraine . Phili trouvait moyen de faire une fête inimaginable

dans une ville de dix- sept cent cinquante habitants. Il se soumit enfin, se rangea, et distingua une petite chanteuse du théâtre grand-ducal (entretenue sur sa cassette). Fort jolie et fort ambitieuse, cette jeune personne était connue sous le nom de Mignon pour en avoir joué le rôle avec succès. Phili, après avoir rechigné à privilégier une maîtresse, devint amoureux

fou dans les vingt quatre heures de celle qu'il avait élue ; et Mignon, qui était aussi à Tâge où l'amour le plus calculé peut être sincère et ardent, ne devint pas moins folle de son beau prince. C'était une id3dle , non dans le goût de Théocrite, mais demi - bourgeoise et ressemblante à Hermann et Dorothée , avec une différence, si Ton veut, de température . Le prince , qui aurait dû donner r exemple , suivait celui de ses peuples, et il faut avouer que les mœurs de

Silberberg s'étaient débridées étrangement depuis environ la deuxième année de la guerre.

Devons -nous croire, avec Ernest Renan, que Dieu n'est pas mais qu'il devient, et avec Joseph de Maistre, que la Providence exerce ici -bas un gouvernement temporel } Si l'on admet simultanément ces deux propositions, on est induit à penser que les directions de l'intelligence divine correspondent aux nôtres assez bien, et qu'un dieu qui «devient», comme nous, a comme nous pour le moment la marotte expérimentale. Il doit travailler de préférence dans la sociologie. Nous avons risqué çà et là quelques essais de communisme: Dieu, qui procède plus en grand, a fait un essai — faut-il dire: loyal? — de l'anarchie absolue; et il a choisi pour laboratoire la Russie, qui est le plus vaste pays de la terre. Le cadre de Silberberg est plus modeste; le thème de l'expérience était, en revanche, d'une hardiesse inouïe: il s'agissait d'éprouver si une société de quelques centaines d'individus peut subsister encore, toute espèce de loi morale étant pratiquement abrogée. Eh bien, cela est affreux à dire, mais la vérité avant tout: on ne peut nier que les peuples de Monseigneur ne subsistassent, et même avec assez d'agrément.

La population se composait de quelques vieillards négligeables et d'adolescents, qui sortaient à peine de l'enfance quand tous les Iiommes faits avaient quitté la ville. Personne n'avait pu leur inculquer les grands principes. Nulle éducation ne les avait formés, ni déformés. Ils ignoraient le bien et le mal et s'abandonnaient ingénument à leur instinct. Ils

travaillaient un peu dans les usines de guerre du voisinage et gagnaient beaucoup d'argent. La campagne était fertile et, parmi la disette universelle, ils ne manquaient ni du nécessaire ni du superflu. Ils jouissaient d'une indépendance admirable, n'avaient point de souci, point de remords, et ne se doutaient seulement pas qu'ils vécussent dans l'abomination.

Philippe-Egon y mettait plus de dilettantisme, sans se gêner davantage. Il avait installé Mignon au château. La grande -duchesse, son épouse, était maintenant une grande fille de quatorze ans et demi. Bien qu'elle sortît peu, elle subissait les influences de cette précocité qui était répandue dans toute la jeunesse de Silberberg. Elle aimait Philippe-Egon et était dévorée de jalousie. Elle ne faisait point de scènes, mais peut-être Phili pressentait-il qu'elle en ferait bientôt. Il les a en sainte horreur. Aussi ne trouvait- il pas encore suffisante la liberté qu'il s'était assurée en réduisant au minimum l'étiquette et la morale. C'est pourquoi, lorsque Mosenthal lui avait dit : « C'est la révolution » , il s'était écrié : « Quel bonheur ! » et était tombé en pleurant de joie dans les bras de son ami.

— Mais parle donc, parle! dit-il enfin après un long silence. Est-ce que l'armistice est signé, la guerre finie? Est-ce que toute l'Allemagne est en révolution, ou seulement Silberberg ?

Mosenthal entreprit de réciter à Son Altesse un rapport circonstancié. Il n'avait pas dit quatre phrases que le grand maréchal de la Cour fit une nouvelle apparition et, dès la porte, une première révérence, suivie d'une deuxième et d'une troisième.

— Qu'est-ce que vous venez faire ici ? dit le prince fort brusquement. Je vous répète que vous n'êtes plus rien.

Le grand -maréchal semblait é^aré.

•— Monseigneur, dit- il, je suis chargé d'une singulière mission. Le peuple de Silberberg témoigne à Votre Altesse Sérénissime que rien ne le chagrinerait davantage que de perdre avec Elle tout contact, et le président du conseil des ouvriers et soldats sollicite Fhonneur d'être reçu.

— Ah! non! s'écria le prince. Non! Qu'on me fiche la paix!

— Phili, dit sévèrement Mosenthal, tu ne peux pas avoir l'air de mépriser ces gens qui ont un culte pour toi.

— Soit ! dit Philippe -Egon, résigné. Introduisez donc Son Excellence.

— Son Excellence ? fit le grand -maréchal surpris.

— Eh bien oui! Son Excellence le président du soviet.

CyM-ri^î^^H^-

(à suivre) .

crroauetofaCotDcD

L'évolution de la passion du jeu.

Que de fois, pendant la guerre, lorsque nous tentions de nous figurer dans quel état ces grands événements laisseraient la société française avons -nous dit ou entendu - dire : « Ce qui est bien fini, par exemple, c'est le jeu ! » On supposait bien qu'après les risques et une partie où tout r univers avait misé, la passion du jeu allait se trouver tarie, et que la roulette, le baccarat ou les courses apparaîtraient à nos imaginations comme des enfantillages indignes de nous. De vieux joueurs patriotes déclaraient avec la plus profonde conviction qu'on ne leur ferait plus jamais toucher une carte et quant à penser que la foule, au bout de tant de privations et d'angoisses, se précipiterait de nouveau sur les pelouses de Longchamp, c'était une hypothèse d'une telle absurdité qu'on, ne l'envisageait même point.

Il est vrai qu'à côté, d'autres gens ne craignaient pas de soutenir que rien ne serait changé et que la vie sociale et mondaine retrouverait tous ses anciens aspects depuis le chapeau haut -de -forme jusqu'à la lutte des classes . Ainsi allaient les conversations dans les milieux frivoles. Or, il est arrivé que ces observations, quoique inverses, n'étaient ni tout à fait justes ni tout à fait fausses et que tout le monde a eu à peu près raison, ce qui serait de nature à maintenir l'accord entre nous, au moins sur la vanité des prophéties.

Rien, en effet, n'est changé dans l'apparence, mais que de nuances imprévues si on s'approche et si on sait regarder ! Pour ne parler ici que de la passion du jeu, elle est visiblement transformée par une notion différente de la valeur de l'argent. Une obsession qu'on pourrait appeler l'obsession du milliard s'est emparée de l'esprit du joueur et y exerce de curieux ravages . Car le milliard qui était avant la guerre une sorte de total prodigieux est devenu une simple unité dans la table de Pythagore des nombres modernes. Alors un million n'est plus qu'une subdivision de cette unité : il est réduit au rang de millième. Qu'est-ce que mille francs ? Le millionième de ce " UN " monstrueux, dont cent francs ne sont plus qu ' une parcelle infinitésimale . Quant à la précieuse pièce de cent sous des bohèmes de Murger qui suffisait à elle seule, en ces temps préhistoriques, au dîner des quatre héros, elle se traduit par un chiffon de papier que les balayeurs de Paris se baissent à regret pour ramasser, s'ils l'aperçoivent dans le

ruisseau . L'échelle monétaire de la planète s'est démesurément agrandie .

Certes, pour la vie ordinaire et F usage commun, cette remarque est loin d'être strictement exacte et il y a des circonstances où cent sous sauvent encore un être qui a faim . Mais dans le jeu, le jeu sous Tétat de passion, ils ne comptent plus ; ils ne sont qu'un atome négligeable du milliard. Notons à ce propos qu'il y a eu, à un dimanche de courses de la saison, quatorze mille francs abandonnés aux guichets d'entrée par des aniateurs qui n'eurent pas la patience d'attendre qu'on leur rendît leur monnaie : c'est le chiffre donné par une statistique de la préfecture de police .

Cela explique le ton où est montée la passion du jeu en ce moment et la nouveauté qu'on y découvre . Elle a une intensité d'une nature spéciale due au vif sentiment de l'incertitude actuelle, du provisoire et de la transition. Au hasard du jeu s'ajoutent, en le multipliant, les hasards de l'existence. L'âme du joueur est aussi plus complexe et plus bouleversée; et le geste du jeu a une audace et une fièvre que lui communique l'atmosphère environnante autant que la secousse intérieure. On joue comme si l'enjeu était quelque chose d'insignifiant et d'indéfiniment renouvelable, comme s'il y avait en un lieu public et à la portée de tous une masse énorme d'argent où il suffit de plonger la main .

Un restaurateur parisien me racontait ces jours-ci qu'il avait perdu sur un seul cheval tout l'argent gagné en un mois sur des clients qui dépensaient par repas une moyenne de cinquante francs .

— Vous êtes donc très embêté ? lui demandai- je.

— Pas du tout, me répondit- il, parce

qu'il y a un endroit où je gagne a coup sur, c'est mon restaurant. Voyez-vous, quand un client se met à table, j'ai la sensation qu'il vient parier contre moi et qu'il a perdu d'avance.

Evidemment, vue seulement sous cet angle, notre société d'après guerre aurait un aspect de coupe -gorge et de tripot.

Ne noter que cet aspect-là serait un jugement trop superficiel. Il y a de remarquables contrastes avec l'affolement que le jeu communique à une portion de la société bourgeoise et du peuple. Tandis que la valeur de l'argent disparait presque aux jeux de la bohème des temps nouveaux, en

revanche, dans la bourgeoisie moyenne, dans les familles ouvrières qui suivent la loi du travail, la question d'argent est continuellement présente, avec toute son âpreté d'autrefois, avec plus d'âpreté encore qu'autrefois. Là, les mille francs, les cent francs et les cent sous cessent d'être

les gages provisoires du plaisir ou de l'émotion, ils représentent, sous un mince volume, d'énormes sommes d'efforts, de privations, d'épargne. A la vie d'aventures et de risques qui commence à se dessiner dans la société actuelle s'oppose donc fortement la forme ancienne et persistante de la vie française : celle-ci essayant même de se raffermir avec une patience et une énergie accrues par les difficultés de l'heyre.

Il semble que nous traversions, pour l'instant, une période "d'extrême" en tout genre: privations excessives, luxe insolent, surexcitation dans l'allégresse, et que les moyennes s'effacent. La guerre aurait agi à la façon d'un puissant magnétisme qui attire la limaille aux deux pôles seulement. Mais c'est un phénomène accidentel et momentané.

La double tension que nous constatons dans la société en sens inverse ne saurait être durable. Elle constitue un état anormal que nous ne supporterons pas longtemps et que nos mœurs tempérées et plastiques ne tarderont pas à soumettre. Tout éboulement se termine par un équilibre.

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de V Académie Française-

Le Présage.

A vous qui consultez le miroir des augures , dont le regard aigu sait lire dans la nuit, à vous penché sur 1 ' eau des jours , sur l' eau qui fuit inexorablement vers des rives obscures , à vous , Magicien , j ' offre ces figues mûres , ces amphores de lait , d'huile fine et de nard .

J ' ai cheminé longtemps , sans arrêt ; le voyage a lassé mes genoux et creusé mon visage , le hâle a sur ma peau mis un plus rude fard , ma tunique de lin sur ma gorge est ouverte, mon voile est déchiré , mes cheveux sont épars . . . Répondez , répondez , lèvres trois fois expertes qui connaissez les mots habillés de brouillard ! Parlez. — Je suis venue , anxieuse, farouche, portant, divin trésor qu'une angoisse corrompt , tout le poids ignoré des choses qui seront ; parlez ! Car du Passé dont les ombres me touchent sortira l'Avenir cherché sur cette bouche.

. . . Passé . . . Futur. . . Parmi les visages présents , à mes côtés je vois remuer des fantômes . . . Il me semble baigner en de vagues royaumes et répondre à voix basse à des souffles dansants . . . Parlez , Magicien ! — Je veux selon les astres , au rythme chuchoté des grands pins, à travers des reflets ondoyants , décevants et divers , et tour à tour frôlant la joie ou le désastre déchiffrer avec vous mon secret univers !

..Mais Teaufrisonne , Feau des bassins de porphyre.. La nature s'émeut déjà . . . Comme des lyres

qu' un invisible Orphée agacerait du doigt les grands pins murmurants, les grands pins semblent dire : « Aime . . . Aime !.. » Un trouble nouveau s'est emparé de moi , pareil au trouble heureux qui déborde les vignes... Et l'Amour devant moi sourit... et me fait signe!..

Les " Tangogos "

es médecins n'ont pas découvert le microbe de la grippe espagnole; en revanche, le bacille de la fièvre argentine est parfaitement connu : c'est le bacille du tango.

Cet infiniment petit fait des ravages dans tous les mondes et demi-mondes. Depuis Tarmistice, c'est effrayant... On voit des gens très sérieux, très pondérés, donner tout à coup les signes d'une agitation singulière : c'est le microbe qui fait des siennes. Quelques jours se passent et le mal éclate, dans toute sa fureur. Monsieur n'y tient plus :

^ Il faut que je prenne des cachets ! s'écrie-t-il. Madame répond :

— J'en ai pris.

— Et cela va ?

— Beaucoup mieux.

Ces cachets sont ceux d ' un cours de tango .

Les cours de tango sont innombrables... Il y en a de très chics et de très démocratiques. L'art du "massage centraF' s'y enseigne en huit, en cinq, en trois leçons.

On y rencontre de nouveaux riches et de nouveaux pauvres, des économistes distingués et des commis de banque, des bourgeoises et des aventurières, des pères de famille et des fils à papa, des tantes et des coquins de neveux. Tout cela se tortille et gambille avec une application, un zèle admirables. . . Ah ! si pareille activité régnait dans les bureaux et ateliers, je vous prie de croire que nous ne souffririons pas d'une crise de la production !

Cette folie du tango est extraordinairement contagieuse. Elle gagne maintenant les milieux les plus populaires... On tangote à Belleville et la C. G. T., qui donne des représentations théâtrales rue de la Grange -aux- Belles, songe à créer un cours de tango pour les citoyens et citoyennes conscients et organisés. Pourquoi pas ? Mieux vaut, après tout, qu'en fait de grand soir, nous ayons, simplement, une soirée dansante... Au lieu de faire tout sauter, les révolutionnaires organiseront, et c'est infiniment préférable, une petite sauterie .

11 semble bien qu'avant peu, la population parisienne se divisera en trois grandes catégories :

I'' Les directeurs de boîtes à tango ;

2'' Les professeurs de tango ;

3'^ Les danseurs et danseuses de tango.

Les boîtes à tango sont de toutes dimensions, depuis le music-hall jusqu'au petit entresol... Autrefois, quand une douairière de Montmartre avait eu des malheurs, elle ouvrait chez elle un tripot ou un salon pour flirts rapides et décisifs : maintenant, elle donne des thés -tangos. La maison de danses tend à remplacer la maison de jeux et la maison d'illusions: elle les remplacera même, c'est probable, à tous points de vue.

Je connais aux alentours du square Vintimille, un immeuble où cinq vieilles dames du meilleur demi-monde donnent concuremment à danser... Eau, gaz et tango à tous les étages! Certains soirs, faute de place, les couples se trémoussent sur les paliers, dans la cour, voire dans la loge de la concierge, — qui, d'ailleurs, débite du Champagne à trois louis la bouteille. Et c'est très gai...

Les grands établissements sont moins folâtres. On danse dans ces bouillons Duval chorégraphiques, un tango banal, presque administratif. Ce n'est plus cela du tout... Mais la foule s'y précipite et quelle foule ! Toutes les classes s'y mêlent, sans parler des déclassés. Le tango est un grand niveleur et c'est peutêtre uniquement sur lui qu'il faut compter pour rétablir en France, l'union sacrée, comme pour créer, dans le monde, la Société des Nations.

L'admirable, c'est la conviction des tangueurs, qui ne sont pas tous — loin s'en faut — des jeunes gens frivoles. J'ai reconnu, l'autre soir, parmi les plus frénétiques cavaliers, un de nos très graves confrères. J'avais lu de lui, le jour même, un article solennel sur la nécessité de regarder

en face les "redoutables problèmes de la paix" et "de nous montrer dignes d'une victoire si chèrement acquise '\

Mon gaillard tangotait comme pas un.

Il m'aperçut et, entre deux entrechats, vint me serrer la main.

— Nous sommes sur un volcan, me dit-il, et que voulez-vous faire sur un volcan, sinon danser?

Au fait , il avait peut-être raison .

Le tango va jusqu'à troubler la vie familiale. Il y a d'affreux maris qui poussent la tyrannie au point de refuser à leur malheureuse femme l'autorisation de se livrer à cette chorégraphie à la mode .

— Madame, tout ce que vous voudrez, mais pas le tango ! . . .

— Je retournerai chez ma mère .

— Votre mère m'approuvera î

— Pas du tout: maman tangue, elle aussi!

Attendons -nous à des divorces dont la vraie raison sera celle-là. . . Et il y a les jeunes filles qui déclarent :

— Maman , je veux vivre ma vie , je veux danserle tango !

Rien ne saurait les en empêcher... Elles franchiraient les grilles de tous les couvents pour aller se trémousser au Tango -Palace : d'ailleurs, il est peut-être des couvents où les nonnettes, dans les coins, esquissent le pas diabolique. . .

J'imagine que nous aurons, aux prochaines élections, le candidat qui ne sera ni blanc, ni bleu, ni rouge, ni panaché, mais couleur tango. Il fera poser sur les murs de Paris des affiches ainsi conçues ;

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