‹ La guirlande (volume 3)Chapitre 11 sur 13 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Le tirage de cet Album est restreint à huit cents exemplaires .

Numéro : ^>«> /

Phili

ou par delà le bien et le mal

Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT

Illustration de M. Brunelleschi .

La double Flèche poëme par Monsieur HENRI de RÉGNIER

(de l'Académie Française)

Illustration de Monsieur George Barbier.

Une tentative pacifique

Prose par Monsieur RENÉ BOYLESVE

(de l'Académie Française) Illustration de Monsieur , Benito.

Complainte de V oAvèugle

(adapté de l'Arabe)

poëme par Monsieur JEAN HERMANOVITS

Illustration de M. Brunelleschi.

Enluminure de M. Stab.

TCout le confort moderne

prose par Monsieur G. de la FOUCHARDIÉRE

Illustration de M. Jean Dulac.

Jeunesse éternelle et Culture physique

par Monsieur ANDRÉ de FOUQUIÈ RES

Illustration de M. Guy Arnoux.

Elégances féminines propos par JULIETTE LANCRET

Hors -texte:

Le baiser sur V échelle, dessin inédit de M. BRUNELLESCHI

L'^'^w, dessin inédit de M. GEORGE BARBIER

Le Soir, hors-texte de décoration de M . STAB

Modèles des Grands Couturiers exécutés par

les artistes collaborant à la Revue.

&CJ€CLU)

Phili

ou

T^ar delà le bien et le mal.

Conte moral-

La terrible nuit.

Dès l'instant que Philippe-Egon et Sophie -Charlotte se virent isolés, maîtres de disposer d'eux-mêmes, ils perdirent tout leur aplomb et cette jolie impudence, qui n'était pas jouée, qui cependant était contre nature. L'amour d'une fille de quinze ans est plus une peur qu'un désir. Déjà Sophie -Charlotte ne concevait plus sa témérité : elle ne la

■ regrettait pas et n ' aurait point voulu, pour le trône qui lui échappait, s'être dérobée tout à l'iieure au danger qui la faisait pâlir d'effroi. Phili n'était guère moins timide, ou peut-être l'était davantage, avec on ne sait quoi de plus féminin, et avec une aimable gaucherie garçonnière. Pour la première fois il sentait son extrême jeunesse, dont il était confus, et ensemble attendri. Souvent les garçons à cet mJ^i I \|L^W ^'^ge ont plus de véritable pudeur que les

mm ^t^/i filles. Il s'étonnait bien d'éprouver une

gêne si nouvelle, lui qui ne se fût certes point caché derrière les saules de la berge, s'il avait su. l'autre semaine, que sa petite femme dédaignée le regardait curieusement par la fenêtre, quand if prenait son bain dans la rivière.

Volontiers ils auraient fui tous les deux... Ils étaient bien aises de ne le pouvoir décemment point. Ils auraient appelé au secours ... A quoi bon ? Ils se rassuraient mutuellement. Ils avaient grand 'peur, mais Philippe -Egon avait moins peur parce que Sophie-Charlotte était près de lui, et Sophie -Charlotte avait moins peur parce que Phili était près d'elle. Et ils se serraient l'un contre l'autre, sans se faire aucune caresse. Ils n'y songeaient plus. Ils n'éprouvaient, à se tenir ainsi étroitement rapprochés, qu'une douce chaleur, un bien-être, point de trouble : au contraire, peu à peu ils s.' apaisaient/ et n'avaient nul besoin de se le dire pour le savoir; caries mouvements de leurs cœurs, qu'ils sentaient et qu'ils entendaient battre, allaient se ralentissant. Alors, ils s'écartèrent, en faisant un sourire contraint, qui pouvait signifier: «Voilà... C'est fini. .. »

Ils s'étaient détachés un peu trop tôt, comme des

enfants dont les gestes sont toujours hâtés ; et dès qu'ils eurent ^ntre eux rien que la distance d'un pas — l'infini — ils reprirent peur. Mais cette peur, qui d'abord les avait réunis, ne pouvait plus que les séparer. Sophie -Charlotte, sans même s'excuser, cette fois, d'un sourire, baissant et détournant la vue, passa dans la chambre voisine. Phili s'étonna bien encore de pouvoir lui dire toute une phrase, d'une voix, il est vrai, incroyablement basse et que cependant il forçait. 11 lui dit :

— Ah ! vous choisissez F autre chambre?

— Oui, répondit-elle aussi bas et avec le même effort, c'est la plus petite.

Cela voulait dire : « Vous êtes toujours là, n'estce pas ? Vous n'êtes pas partie ?. Que je vous entende, puisque je ne vous vois plus ! » Sitôt qu'ils ■eurent échangé ces quatre mots bizarres, ils se sentirent mieux et ne poursuivirent pas un dialogue désormais inutile . Ils faisaient même l'impossible pour ne se trahir par aucun bruit, mais tendaient r oreille et s'épiaient.

Sophie -Charlotte, en dépit de toutes ses précautions, ne put ouvrir son sac de voyage sans faire craquer la serrure . Par suggestion, machinalement, PhiH ouvrit son propre sac. Il contenait, cesac, probablement comme celui de Sophie-Charlotte,

bien peu de choses: quelques objets de toilette, un pyjama. Phili hésita une seconde, puis, les yeux fixés sur la porte entr'ouverte, inquiet, tremblant toujours de voir reparaître à r improviste Sophie -Charlotte, n'osant lui crier : «Ma chérie, n'entrez pas», il se débarrassa de ses vêtements, avec cette agilité de gamin qu'il avait quand il se déshabillait au bord de l'eau. Il n'avait guère coutume de suivre les prudes conseils de r Eglise, ni de se vêtir et de se dévêtir modestement. Cette fois pourtant il ne regarda qu'à la dérobée T image flatteuse que lui présentait une glace inclinée au-dessus de la commode, et encore craignit -il d'avoir perdu un temps précieux. Vite, il noua la cordelière de soie ; il endossa un peu plus lentement la veste à grand col marin ; et comme Sophie -Charlotte ne donnait toujours point signe de vie, il prit le loisir de se regarder dans la glace avec un peu plus de complaisance.

Jamais il ne s'était aimé davantage, et autant que sa personne même il admirait son goût, r effronterie et T élégance de ce costume qu'il avait choisi, d'un taffetas noir et mat , où luisaient , largement espacées, des raies de satin bleu. Il lâcha un bouton du col, pour dégager un peu plus sa gorge. Ce retour de fatuité ne lui rendait pas d'ailleurs son assurance . Il lui fallut se faire violence pour se rappeler que le maître, après tout, c'était lui, et que, s'il ne prenait pas l'initiative de renouer la conversation, ce n'était évidemment pas la grande -duchesse qui commencerait.

Il lui dit avec un peu

d'impatience, et sans se tourner vers la porte, sans quitter des yeux le miroir :

— Voulez-vous me permettre d'entrer ?

— Mais oui, naturellement ! répondit- elle d'une voix altérée et d'un ton fort peu aimable .

Il franchit aussitôt le seuil, d'un pas déterminé, pour mieux dissimuler son irrésolution, et jeta un cri enfantin de surprise et de joie. Sophie -Charlotte était debout au milieu de la chambre, dans une attitude contournée, et semblait n'oser point ni bouger ni s'asseoir. Elle était vêtue précisément comme Phili. La couleur seule de son pyjama différait, grise à grandes palmes vertes, et la culotte était un peu plus courte, mais la veste un peu moins entre-bâillée. Sans y penser, elle avait mis ses deux mains dans ses poches... Ils firent, en se voyant si pareils, un petit ricanement, et gardèrent de se dire pourquoi ils riaient. Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes.

Ils prenaient un si vif plaisir à se dévorer des yeux qu'ils ne souhaitaient rien de^'plus. A peine s' étaient- ils rapprochés.

La plus grande entreprise de Philippe - Egon fut de tendre le bras et de glisser sa main dans la poche

de la veste où Sophie - Charlotte tenait toiir jours la si^na@ cachée, de lui saisir, de lui presser le bout

des doigts. Un fauteuil se trouvait bien à propos tout près d'eux. Il s'y laissa doucement aller, entraînant Sophie-Charlotte. Elle consentit de s asseoir sur ses genoux , se blottit entre ses bras ; et leurs lèvres ne tardé rentpas à se rencontrer...

— Wïe frivole !

Ils étaient si loin de la terre qu'ils n'avaient rien entendu.

La baronne de Krakus^ en sa qualité de dame d'honneur, avait requis l'hôte sans méfiance de lui ouvrir l'appartement de Son Altesse Sérénissime madame la grande -duchesse, pour son service ; et comme ils n'avaient pas mis le verrou, mais seulement fermé la porte à double tour en retirant la clef, l'hôte n'avait eu que la peine d'user de son passe -partout.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? dit Philippe-Egon comme daAs un rêve.

Il aperçut le large visage de la baronne penchée sur lui.

— Wie frivole! répéta cette horrible femme, mais avec une expression sarcastique plutôt que scandalisée.

Elle glissa ses petits bras courts sous le corps léger de Sophie -Charlotte, qui, étant couchée comme un poupon entre les bras de Phili, se présentait le plus favorablement du monde, et justement comme si PhiH lui-même la lui eût offerte à la

façon des nourrices. Elle T enleva sans difficulté, car elle était puissante, et disparut avec son fardeau, bien avant que Sophie- Charlotte se rendît compte de ce qui arrivait, et que Philippe - Egon pût reprendre ses esprits.

Il y eut un intervalle aussi long entre l'attentat et son cri de colère qu'entre un mot plaisant et le J' ai coriipris ! des gens qui n'ont pas l'intelligence fort prompte. Il souffrit ce que souffre un enfant à qui l'on retire brusquement la friandise que l'on tendait vers sa bouche gourmande. Il sentait sa f^iiblesse, la cruauté des grandes personnes, et ne s'avisait point qu ' il n ' aurait eu qu ' à vouloir pour imposer sa volonté . N ' étaitil pas toujours le grand-duc, même pour les bolcheviks de Silberberg, à plus forte raison pour la baronne de Krakus et pour cet aubergiste imbu des principes de la discipline allemande }

Il fut bien le trouver sans délai, mais non pour lui intimer l'ordre de ramener la grande -duchesse et de mettre la baronne sous les verrous. « Cet homme, se disait-il, va m 'enseigner où il a logé Mignon » . Plutôt que de faire le moindre effort pour reconquérir Sophie -Charlotte, il pensait que Mignon, plus facile, lui était, pour diverses raisons, indispensable. Il aurait bien voulu aussi voir son frère de lait, qui, dans les cas

extrêmes, trouvait toujours de bonnes paroles pour le cajoler et lui

remonter le moral.

Phili aborda l'hôte en fort piteux état, le visage défait, pâle et les yeux

rougis ; mais il recouvra le sentiment de sa dignité en présence de ce manant ployé en deux, et sut tourner fort noblement sa question.

— Monsieur, dit -il. bien que nous soyons tué de fatigue, nous ferions scrupule de dormir avant que vous nous ayez informé des logements que vous avez pu donner à notre suite.

L'aubergiste n'essaya point de cacher Témotion qu'il ressentait à voir ce jeune souverain courbatu s'inquiéter de si minces détails.

Il fit d'abord connaître à Monseigneur qu'il avait mis la femme de chambre de Madame avec le masseur turc.

— Nous nous en moquons comme du pape, dit Philippe- Egon. Mais, mademoiselle Mignon, monsieur Otto MQller, où les avez -vous fourrés ?

— Ensemble, sur leur demande, repartit l'hôte.

J'eusse été au surplus bien empêché d'inventer deux chambres s'ils en avaient réclamé une chacun ; mais j'ose assurer à Votre Altesse Sérénissirae que le lit est immense.

Phiii était si accoutumé aux privautés de son frère de lait et de ses maîtresses qu'il ne se formaUsa point. Au contraire, il se dit : « Quelle chance! Ils sont ensemble, je n' ai qu' une course à faire. » Et il ordonna au bonhomme de le conduire près d'eux bien vite. Cette requête n'était pas sensiblement plus extraordinaire que celle de la baronne de Krakus un quart d'heure auparavant. L'hôte ne se permit point de réflexions, conduisit Monseigneur, heurta, ne reçut point de réponse, ouvrit, s'effaça et disparut, sans témoigner une curiosité impertinente.

Le spectacle qu'il n'avait pu se défendre d'entrevoir était cependant singulier. L'attitude de Mignon et d'Otto ne semblait guère moins abandonnée que celle de Phili et de Sophie- Charlotte, au moment que l'on avait de même violé leur asile. Mignon, il est vrai, sanglotait, elle était toute fondue en larmes, et ce n'est que pour la consoler que le ministre plénipotentiaire la couvrait des baisers les plus tendres ; mais il ne l'en caressait pas moins, et rien ne ressemble davantage à un baiser d'amour qu'un baiser de consolation. Otto, bien que farouche révolutionnaire, avait dix-huit ans et le cœur sur la main ; il ne pouvait pas voir pleurer une femme sans l'imiter, et l'on n'aurait su discerner du premier coup d'œil si c'était lui qui réconfortait Mignon ou Mignon qui le réconfortait. Dans l'un ou l'autre cas, ils avaient une façon bien humaine de se raisonner. Déplus, ils étaient rompus du voyage, et sans discontinuer de plaindre la trahison de Phili, ils s'étaient machinalement mis à leur aise. Le grand -duc reconnut un de ses déshabillés sur le dos du ministre, à qui revenait toute sa mise-bas. C'était un kimono à grandes chamarrures, dont Son Excellence avait oublié de nouer la cordelière. Quant à celui de Mignon, Ton n'aurait trop su dire ce que c'était, tant il était en désordre. Les convenances étaient sauves, en ce sens que Mignon et Otto n'étaient point couchés en long dans le lit, mais en large sur les couvertures.

Mignon, se dressant au bruit de la porte, vit soudain Philippe-Egon et jeta un cri de joie. Il y répondit par un cri de désespoir; mais il tomba dans les bras de sa maîtresse. Il lui conta sa peine, ils pleurèrent ensemble, mais en pleurant elle riait, car elle n'avait plus sujet d'être jalouse ; et Phili, dans son chagrin, était aussi bien aise de lui procurer un tel bonheur. Ces sentiments sont compliqués. Ils n'essayaient pas d'en trouver le fîl. Ils jouissaient de leur étourdissement et ne souhaitaient que de s'étourdir encore. Phili sonna l'hôtelier et lui demanda s'il n'avait point, caché

dans quelque coin de sa cave, du vin de Champagne qui ne fût ni allemand ni suisse. Avec la meilleure volonté, il n'en put dénicher que quatre bouteilles. Elles leur suffirent, mais ils les vidèrent jusqu'à la dernière goutte, et vers le milieu de la nuit ils s'endormirent; Otto sur l'épaule de Mignon. Mignon sur l'épaule de Phili.

Myp<K..

(à suivrt)

SeORf^E B.'ÏR.SiaîV

La double flèche.

Il est doux de rêver à la vie

En buvant

Dans une coupe

Un beau vin pourpre,

Sombre et sans lie,

D'où monte un chant

Mélancolique, grave, impérieux, ardent

Comme la vie !..

Il est doux de songer à l'amour,

Dans r ombre,

Tandis que F air est lourd

De r odeur des roses du jour

Et que roucoule.

Dans l'ombre.

Auprès du bassin clair où le jet d'eau retombe,

Une colombe...

Il est doux, même, de penser à la mort Entre la vie et l'amour qui penchent Leurs visages sur le miroir qui les reflète Et qu'enguirlande Un laurier d' or ;

Il est doux de penser à la mort, Lorsque la vie est encore belle Et lorsque l'amour pose encor Sur un cœur qui bat lent et fort Sa double flèche, Aigiie et fraîche, A pointe d'or.

Ji^mu^ fitL^^ yvufL^

de l'Académie Française.

La tentative pacifique.

Monsieur et Madame Bellambre déjeûnaient en tête à tête et ne se disaient rien.

Un automne magnifique était visible par la grande baie : des marronniers roussis, un sycomore ayant conservé sa verdure, et des platanes au feuillage grisonnant et doré tonifiaient la lumière débile de Paris. En sorte que, tout aussi bien du jardin que de la salle à manger et de la table ébourriffée de chrysanthèmes, une sorte d'invitation semblait adressée par les choses, à goûter ce que la vie offre parfois de charmant.

Et, à cette gracieuse invitation, Monsieur et Madame répondaient par un refus catégorique .

Ils niaient le bien-être matériel qui les pénétrait malgré eux comme eût fait un parfum ou la douceur atmosphérique ; ils niaient la beauté du jour. Monsieur était encombré, paralysé, suffoqué par la seule présence de Madame, et, exactement de même, Madame par la présence de Monsieur. Ils grignotaient maussadement leur côtelette en se disant, l'un: «Je suis là, rivé à cette femme , par les convenances mondaines , pendant qu'Hélèna, ma maîtresse chérie, perd, elle aussi, de belles heures de sa vie, et peste, chez elle, parce que je ne peux déjeûner en sa compagnie... » et l'autre : « Voici vis- avis de moi, un homme de qui tout, jusqu'au moindre geste, m'horripile: c'est avec lui que je dois consumer mes journées et mes nuits tandis qu'un autre, dont tout me plaît, me désire en vain, m'attend sans cesse et se ronge de ne m 'avoir que furtivement. . . »

Le domestique passait les plats à Madame et à Monsieur, et son piétinement qui faisait tinter les cristaux dans le silence

était gênant ; et il se

disait, lui : « Est-il possible d'être si riche et de se rendre plus malheureux que le dernier des purotins !... »

Enfin, le pitoyable repas achevé , Monsieur

et Madame étant passés au fumoir, les portes closes, le mari, qui semblait mûrir à part lui un projet, en exhala le préambule avec la première bouffée de son cigare .

— Ma chère amie, dit -il. j'ai beaucoup réfléchi... Nous nous embêtons. . .

— Royalement! dit Madame.

— Voilà un point où nous tombons d'accord. Eh bien î J'ai le bon espoir d'avoir découvert tout un terrain où nous pourrions nous supporter parfaitement . . .

— Je suis curieuse de le connaître.

— En voici, en deux traits le dessin. Nous jouons franc jeu ; nous ne mâchons pas les mots ? C'est entendu. Notre situation devient critique ; disons hardiment : intolérable. Or, moyennant un peu de bonne volonté de part et d'autre, il nous est possible de l'améhorer, laissezmoi dire, et plus encore; il nous est possible de la rendre quasi agréable ! . . . Ah !.. , vous êtes sceptique?... Vous riez?... Allons!

n'eussé-je abouti qu'à ce résultat!... Mais j'arrive au fait.

— Dépêchez, je vous prie, car le coiffeur m'attend à deux heures.

— Dieu me garde de faire attendre le coiffeur... Voici ce

que je vous déclare, après mûre délibération: Je ne m'oppose pas à ce que vous receviez ici . . . Monsieur de Jeanroy .

— Ce n'est pas rnalheureux! Et laissez -moi vous dire que vous y gagnez, car le choquant eût été qu'un homme de votre monde et de votre cercle se vît refuser libre entrée dans votre maison .

— Laissons de côté ce qui est choquant, ce qui ne l'est pas. J'y perd mon catéchisme. Je ne sais plus où un désordre moral se place, du moment que le seul et véritable scandale serait qu'un mari et une femme qui sont l'un à l'autre insupportables, en vinssent à déclarer: nous ne nous supportons pas ! . . .

— Ce n'est pas moi qui fais les mœurs.

— Mon dessein est cependant de vous convier à leur donner de complicité av^c lïioi un léger coup de pouce .

— Oh! mon ami, je vous avertis: n'attendez pas de moi la plus petite complaisance qui puisse froisser les usages !

— Reprenons les choses par le commencement: je viens de vous autoriser à recevoir Monsieur de Jeànroy . . .

— Et je vous ai feit observer que rien ne peut être plus correct .

— Parfait! Parfait. Je prends acte, ma chère amie. Monsieur de Jeanroy viendra donc ici quand bon lui plaira, ou

vous plaira . . . Cela ne blesse en rien les usages. Il s'asseoiera à notre table, entre vous et moi ...

— Monsieur de Jeanroy animera la conversation, qui en a besoin.

— D'accord. Et, si gênante que soit ma présence, vous causerez volontiers avec Monsieur de Jeanroy qui aura grand plaisir à vous donner la répartie...

— J'ai la fatuité de le croire. Pourquoi ce ton mystérieux et cet air d'ourdir un complot? Je ne vois là rien d'anormal.

. — Parfait! Parfait. Et l'arrangement, parbleu! sans doute vous suffit. Vous trouvez, vous, la difficulté résolue?.. . J'aperçois pourtant, moi, encore un petit point noir... Veuillez m' écouter. Là, entre Monsieur dé Jeanroy et vous, à table, il y a quëlqu' un — oh ! souvenez -vous en ; de grâce ! —

— Mais, il y a vous , mon ami !

— Mais oui , il y a moi l moi , qui suis , là , as&is , vis-àvis de vous-même et à côté de ce Monsieur!...

— Cela ne fait pas de doute. C'est votre droit. C'est votre place. :; . \..- . • .;:/:.

— Comment donc!... Eh bien, usant de mon droit, assis à ma place. Madame: est-ce que je m'amuse, moi, s'il vous plaît ?

— Mais ... la conversation se trouve ranimée, avons-nous dit. Vous êtes un homme bien élevé: vous y prenez part !.. .

— J'y prends part! Eh, mon Dieu oui. C'est gai!...

— Ah! s'il vous faut sauter de l'ennui morne à l'allégresse!... Vous êtes bien ambitieux. Faites venir une troupe !

— Je me contenterais à meilleur marché...

— Mon ami , je ne vous com-

prends pas du tout,

— ^ Mon amie, si je vous ai proposé d'inviter, chez vous Monsieur de Jeanroy et non pas tel. ou tel, c'est parce que j'étais d'avance certain que ce choix vous serait agréable, vous serait le plus agréable...

— : Très gentil. Tout: à fait

gentil à vous . Mais je ne vois toujours pas où vous en voulez venir.

— Non?... Vous ne voyez pas?...

Ahî que la femme est donc exquise, en ses actions comme en ses abstinences ! Vous ne voyez pas! Il ne vous vient pas à l'esprit, chère amie, que si je prends l'initiative de m 'imposer, pour vous plaire, la présence d'un homme que... d'un homme qui...

enfin d'un homme que je n'irais certainement pas choisir pour me tenir compagnie , si j'étais réduit à la solitude,., il ne vous vient pas que je puisse, ce faisant, nourrir quelque arrière pensée?

— Il ne me vient, en vérité, rien.

Je vous ai jugé dans l'occasion, galant homme, et désintéressé.

— Eh bien, ma bonne, il en faut rabattre! Dusse -je me diminuer à vos yeux, définitivement: je ne suis pas désintéressé.

— Ahî bah.

— Nullement désintéressé... Oh! je vous en fais mille excuses !

— Mais, alors?

— Eh bien?... alors?... Si tant est que j'aie été pour vous galant, Madame, que diable! à vous de m'humiHer par votre générosité !

— Quoi!... Comment?... Vous auriez l'audace?...

— Mon Dieu: d'attendre de vous tout autant que j'ai fait moi-même.

— Vous voulez que j'invite... en retour... moi?...

— Qui donc ?. . . Une femme de votre monde. . .

— Une étrangère de qui le mari est au diable ! . . .

— Ah! je ne vous demande pas d'inviter le mari.

— Oh! c'est trop fort!... Je ne vous eusse jamais cru capable d'un pareil cynisme...

— Soit. Fermons l'entretien; et allez à votre coiffeur . En ce cas admettons que nous venons de rompre notre habituel silence en pure perte. Nous ne parlerons plus... Mais, entendezmoi bien : nous ne parlerons plus du tout de ce qui a été dit entre nous: ce qui signifie que je ne permettrai pas qu'on ouvre la porte de cette maison à Monsieur de Jeanroy.

Dans l'instant précis que le coiffeur répandait les ondes de la chevelure de Madame Bellambre, celleci, combinait un premier dîner, presque intime, où seraient priés, entr' autres, non seulement M. de Jeanroy, mais Madame Porphyropoulo , une Grecque qu'elle

détestait dans la mesure où M. Bellambre chérissait cette fort belle personne.

Ce petit dîner marcha tout à fait bien. Par un hasard heureux, la Grecque ne porta pas trop ombrage aux autres femmes, l'une d'elles

l'ayant appel ,

jugée, sans stupide, et

l'autre s' escrimant à insinuer que cette « rasta » avait joué, durant la guerre un rôle incertain. M. de Jeanroy, lui, fut pour la Grecque plein d'indulgence sans toutefois en manifester à l'excès. Mais son opinion était que ces étrangères aux yeux caressants introduisent dans nos rapports parfois guindés un peu d'aise.

— Voulez -vous venir déjeuner avec elle, un de ces jours, tout à fait entre nous ?

Ainsi, et sans anicroche, se trouva réalisée la combinaison audacieuse élaborée par M. Bellambre aux abois. Il y eut quelques déjeuners ensoleillés, dans la riante salle à manger donnant par sa grande baie vitrée sur un radieux automne. La conversation était très facilement générale, M. de Jeanroy ayant voyagé en Grèce où Madame Porphyropoulo qui était née à Constantinople, n'avait jamais été, mais sur quoi elle avait cru devoir se documenter amplement. Outre cette circonstance, l'étrangère et Jeanroy étaient musiciens. Et ils chantaient.

— Comment! vous êtes prix du Conservatoire? dit Madame Bellambre à son tendre ami ?

— Et vous ne m'avez jamais dit, cachottière, que vous aviez de la voix? disait à la belle Grecque M. Bellambre.

On rouvrit le Pleyel à queue , fermé depuis des années , comme une tombe; et toute la maison parut s'éveiller avec les airs anciens de l' Attique et du Péloponèse qui s' échappaient du gosier de la Grecque sous l'impulsion du rythme savamment marqué par cet amateur de talent 'qu'était le séduisant Jeanroy.

Il arrivait que la femme de chambre et le maître -d'hôtel demandassent à Madame : « Est-ce que ce Monsieur et cette dame ne déjeunent pas aujourd'hui ? »

Ils ne pouvaient cependant pas déjeuner tous les jours.

Mais on les faisait inviter dans les maisons où l'on dinait le soir, sous le prétexte de la beauté des Chants du Péloponèse. Et ils avaient beaucoup de succès. Et ils furent invités l'un et r autre chez une grande dame américaine où ne fréquentaient pas les Bellambre, ce qui, au prochain déjeuner de ceux-ci, leur fut prétexte à des apartés dont leurs hôtes, en vérité, se montrèrent quelque peu jaloux.

La première fois que Jeanroy se retira en même temps que Madame Porphyropoulo, on n y prit pas garde; mais, la seconde, Jeanroy ayant dit : « — Madame , puisque vous allez de mon côté, voulez-vous profiter de ma voiture? » on y fit attention.

Deux jours après , le duo , au Pleyel , allait si bien , ma foi ! si bien — on ne sait à quoi se mesure le degré de perfection d'un duo. — que les Bellambre, par un déconcertant accord, se trouvèrent, sans s'être donné le mot, ensemble, tous les deux, seuls, dans la pièce voisine. Madame, étendue sur un sofa, et agitant nerveusement sa mule ; Monsieur, tapotant les glaces de la porte-fenêtre illuminée par l'étincelant automne.

Et la musique d'aller son train; et le folk-lore hellénique -de répandre ses étranges saveurs dans le salon sans auditoire ; et le dialogue alerte, entre les deux artistes, de succéder aux chants passionnés ! Et, tout à coup, la voix du domestique, s'adressant à l'étrangère:

— La voiture de Madame est avancée .

Et la voix cristalline de Madame Porphyropoulo :

— Tiens ! mais où sont passés nos chers hôtes ?

Sur quoi les Bellambre, sans s'être davantage donné le mot, se trouvèrent, à pas de loup, gravissant l'escaher, puis, chacun à une fenêtre du premier étage, d'où ils virent M. de Jeanroy et Madame Porphyropoulo, montant familièrement, comme chez eux, dans la même voiture. .. , q \

ffe l'Académie Française.

oh ! toi qui vois le jour allège ma misère ; Et, par Allah ! tes yeux garderont la lumière

Qui refuse à l'aveugle est méprisé des Cieux ;

Et les rayons du jour n' atteindront plus ses yeux !

Puisque je ne vois plus, ni les fleurs, ni la femme, fais-moi connaître au moins la beauté de ton âme î

Il faut donner à boire , il faut donner du pain

A tous ceux qui ont soif, à tous ceux qui ont faim

Oh ! toi. qui vois le jour, tu le dois au prophète Je suis son fils chéri ; paye -moi cette dette !

Pour que Dieu te bénisse et te garde les j^eux. Sache donner l'aumône à tous les malheureux.

Il n'est qu'un Dieu: c'est Dieu ! Nous adorons le même Mais moi, souffrant par lui , c'est surtout moi qu'il aime .

Ton aumône , o passant ! tu ne la perdras pas Le pauvre paye au ciel ses dettes d'ici-bas.

Vcc3F>f fff'iiirtartOvC^^

Tout le confort moderne.

L'Ascenseur.

y-^ e deux choses l'une: ou bien l' ascenseur fonclionne ; ou I \ bien il ne fonctionne pas .

-I — ^ S'il ne fonctionne pas, il est immobilisé au fond

de sa cage, comme utie bête captive, et il porte un écriteau ainsi conçu : Arrêt momentané. L' arrêt momentané dure depuis la paix, (celle d' avant la guerre). La concierge élève dans l'ascenseur des lapins ou des petits chats. Vous pouve^ entrer pour lire votre journal ; il n'y a pas de danger. Mais si vous voule^ monter, il faut monter à pied.

Si r asce7iseur fonctio7ine , de deux choses l' une : ou bien il est là quand l'amateur se présente ; ou bien il n ' est pas là.

Si l'ascenseur est là ; l' amateur entre dedans et appuie sur un bouton; r ascenseur s' élève et s'arrête entre deux étages oit V amateur reste prisonnier pour un temps indéterminé . . . objet de dérision pour les personnes qui descendeirt l'escalier et qui lui offrent les œuvres de Silvio Pellico ; objet d'animadversion pour les personnes qui attendent en bas, et qui lui reprochent de ne pas renvoyer l' ascenseur. En tous cas, il regrette de n'être pas monté à pied.

Si l ' ascenseu r n ' es t pas là, c'est qu'il est en haut ; un autre amateur l'a laissé au cinquième étage.

Et alors, de deux choses l'une: ou bien l' amateur du bas s' aperçoit que V ascenseur est absent ; ou bien il ne s'en aperçoit pas.

S'il s'en aperçoit, il attend que ça redescende ; il perd son temps et il regrette de n'être pas monté à pied.

S'il ne s'en aperçoit pas, il entre dans la cage vide ; alors l'ascenseur redescend et aplatit l'amateur comme une galette... C'est bien ennuyeux pour la concierge, qui regrette que l'amateur ne soit pas monté à pied.

La Minuterie ou ''La Lumière qui s'éteint"

La "ininuterie" est la plus heureuse invention du confort moderne, la plus belle conquête du propriétaire sur le locataire.

s 01^ s la condition nécessaire et suffisante d'appuyer sur un bouton dissimulé quelque part dans le voisinage de la loge, le locataire reîttrant le soir à son domicile a droit à une minute d ' éclairage, lui permettant, en théorie, de 7nonter l ' escalier .

Ce privilège, sous la mê?ne cojidition, est étendu aux persomies qui viennent voir le locataire.

Le petit jeu consiste à trouver le bouton. Le locataire a pu s'y exercer dans la journée, enfermant les yeux. Mais ses invités n ' 07it pas fait d 'études préalables ; et, lorsqu ' ils se sont coupé la retraite en fermant la porte de la rue, ils se trouvent dans le rôle de Théodore cherchant des allumettes .

Ils s'avancent à petits pas, la main gauche tâtant le mur, l'index droit tendu, jusqu'à ce qu'ils aient mis le doigt dans l'œil d'une personne vena7ît en sens ifiverse, jusqu'à ce que, ayant traversé dans leur course enfante la porte vitrée de la loge, ils se soient abattus sur le lit du concierge, qui, alors, est bien obligé d'allumer une bougie.

Supposons maintenant le problème résolu. La minuterie fonctiofine. Vous prene^ votre élafi, espérant arriver à voire cinquième étage avant l'extinction des feux. Vain espoir. Vous êtes plo7igé dans les ténèbres alors que vous franchisseï le palier du troisième. Heureusement, le propriétaire, iniséj^icordieux, a fait placer sur chaque palier un bouton destiné à procurer au passant iin nouveau crédit lumi- 7ieux d'u7ie 7ni7iute... Le voilà le bouton... Vous appuyé^... Mais c'est une S07î7terie élect7^ique qui se fait entendre, et la bonne du troisiè7ne, ouvratit tme porte imprévue, mur- 77iure que c'est 7nalheureux d'être dérangé à chaque i7îsta72t par des poivrots.

D' ailleurs , la 7ni7iuterie fonctionne tout aussi bien pour les personnes qui descendent l'escalier au lieu de monter.

Après la soir^ée, vous reconduise^ vos invùés sur le palier; vous allume^ la minuterie et vous leur souhaite^ bonne chance... Dieu les ait en sa sainte garde!.. Mais j'ai bien peur que la puissa?ice des ténèbres ne prévale et que demain matin on ne i^amasse vos invités dans la cave, parjni les sacs de charbon.

L'électricité chez soi.

Oh ! la bonne vieille lampe à huile, comme on en trouve dans les romans de M. René Ba^in, dans la ''Maison'' de

M. Henry Bordeaux , dans le cabinet de travail de M. René Doumic. . .

La bonne vieille lampe à huile qui groupe toute la famille dans sa douce lueur, sous soîi abat-Jour vert... qui est elle-même une personne

de la famille parce qu'il faut la moucher comme un enfant, parce qu'il faut la remonter comme ce pauvre vieil oncle Adolphe, parce qu'elle est parfois emechée comme ce mauvais sujet de cousin Gustave !

La lajnpe à huile, qui, par ses encourageants borborygmes, tient compagnie à l'écrivain solitaire. . .

Ne disons pourtant pas de mal de l'éclairage électrique, qui a les mêmes avantages sociaux.

En effet, quand vous ave^ l'éclairage électrique, vous avei ^w permanence che^ vous un ouvrier électricien, grimpé sur

son échelle, raccominodant les fils usés, remplaçant le plomb qui a sauté, vous affirmant avec de bonnes paroles que l'interruption du courant est momentanée, et que vous alle^ avoir de la lumière.

Ainsi l'ouvrier électricien, tel la lampe à huile d'antan, vous tient compagnie, vous réjouit par sa chanson, et finit par être de la famille.

Chauffage central.

"C'est une machine en fonte qui encombre votre salon; une machine qui pré.sente un nombre impressionnant d'angles aigus où vous vous cogne^ continuellement les tibias.

Votre propriétaire vous a fait croire qu'il y avait là-dedans delà vapeur d'eau en circulation. Il vous a fait croire aussi, que le débit de la vapeur d'eau se réglait en tournant une petite manivelle adjacente.

Quand vous ave^ froid, vous tourne^ la mécanique avec vigueur . Vous y employé^ toute votre force.

Lorsque vous ave^ serré à bloc, vous ave^ mouillé votre chemise, et, vous épongeant le front, vous dites avec admiration :

— C'est vrai, que ça chauffe bien !

— Je ne trouve pas, répond votre femme.

Ce qui vous permet de lui dire :

— Oh !

toujours gelée.

toi tu es

Salle de Bain.

Tout en vous dévêtant, vous faites fonctionner le chauffebain suivant les instriictiov.s données :

1° Vous ouvre:{ le robinet d'eau froide ; 2° vous allume^ la veilleuse; 3^ vous ouvre^ la manette donnant accès au ga^; 4^ vous tourne:{ le robinet à eau chande; Savons...

A ce moment-là, tout le truc fait explosion. La barbe grillée, les cheveux en combustion, vous gagne^ vivement le plus proche avertisseur d'incendie et, dans le costume d'Archiinède, vous téléphone^ aux pojnpiers de venir vous éteindre !

J'ai tort de parler d'Archimède... Archimede n'habitait pas un iinmeuble moderne. Quand il sortit dans la rue, il avait résolu son problème et il avait pris son bain .

Jeunesse éternelle et Culture physique.

C'est surtout à Paris qu'on a l'impression d'une lutte de tous les instants contre la menace des années . On ne veut pas vieillir, et c'est à peine, en vérité, si l'on a le loisir de sentir le poids du temps. On vit trop vite et dans une fièvre perpétuelle. Pour quiconque veut devenir " à la mode " et suivre le mouvement, il n'est plus d'heures pour les réflexions moroses. Il se sent emporté dans -un tourbillon vertigineux qui n'est pas sans attirance.

Le désir de jeunesse éternelle et de sveltesse physique

n'est pas étranger au triomphe de r esprit sportif en France .

Il appartiendra sans doute à quelques romanciers de l'avenir d'évoquer le tableau de notre époque et de définir ce sentiment qui dirige la jeunesse actuelle , ardente, vibrante et combative.

L ' esprit sportif naît à peine et déjà il agit sur nos caractères, s'impose en tyran , nous guide . Nous l'avons laissé s'infiltrer en nous sans juger de l'importance qu ' il pouvait prendre .

L ' homme de sports , tel qu'il existe à Paris au début du XX^ siècle , est donc un personnage nouveau, prototype d'une élite active et puissante . Il semble que désormais son club préféré est celui où il peut faire de la culture physique et s'entraîner ainsi au match du lendemain.

Les femmes elles-mêmes sont extraordinaires . A peine une étrangère est-elle à Paris qu'elle s'acclimate avec une facilité si grande qu ' elle devient une parisienne éprise de parisianisme , et il n'est pas rare qu'on la cite parmi les arbitres des modes nouvelles. Vous la verrez au thé de cinq heures saluer cent personnes, moins pour les rencontrer que pour montrer un chapeau récent qui demain fera fureur. Le soir, elle apparaît dans plusieurs bals, ce qui ne l'empêchera pas de

surgir avant onze heures au bois, le visage frais et les yeux ravis.

On vous dira tout bas : « Elle est étonnante » î Elle ne change pas, elle possède l'éternelle jeunesse. Elle est simplement devenue parisienne et s'est initiée aux mystérieux arcanes de la coquetterie féminine. Si nos actrices donnent encore le ton et dirigent la mode vers la cinquantaine, les parisiennes semblent de toutes jeunes femmes.

C'est là qu'interviennent les instituts de beauté. L ' institut de beauté est le temple à la mode . C ' est le domaine élégant et m3^stérieux de toutes les illusions. Les femmes s'y rendent aujourd'hui ouvertement comme on va prendre une tasse de thé, jouer un bridge ou danser quelque tango.

Il est vrai que les remèdes que l' on y trouve, ou plutôt les

précautions qu'on y adopte, ont un avantage : celui de rassurer une inquiétude et d'anéantir une angoisse. Dès qu'on les croit efficaces, la confiance en soi renaît, avec la certitude d'être belle. Les cures les plus bénignes sont un réconfort moderne. La suggestion seule compte. Une femme qui se sent belle certain soir, l'est à coup sûr.

J'ai vu des femmes accablées, surmenées, dépenser soudain une surprenante énergie et paraître animées d'une force nouvelle, au milieu d'une soirée, où leur vue produisait une sorte d 'éblouisse ment, simplement parce qu'à six heures du soir, leur docteur,

Habillés par Barclay

profond psychologue, les avait piquées à l'aide d'une seringue pleine d'eau distillée î Suggestion encore ! à Paris, tout est affaire de mode .

Ceci d'ailleurs n'est pas pour diminuer en rien les bienfaits de la culture physique qui fait des prodiges en ces temps où chacun est hanté de jeunesse éternelle .

Dans ces temples, les plus jeunes, les plus fraîches, les plus désirables rencontrent celles qui ont accompli déjà la plus merveilleuse partie du grand trajet de l'existence. Et c'est pour toutes ces âmes inquiètes, un réconfort, car il semble que dans ces salons à l'atmosphère chaude et parfumée, on se sente défendu contre la menace de l'heure qui vient. Le temps s'arrête. Ici, c'est perpétuellement la belle saison, et nous songeons à l'exil des hirondelles à l'approche de l'automne, à leur voyage vers les contrées de lumière où elles vivront un éternel été.

U^n/liJ Àt

Élégances féminines

C' est chose décidée. On portera beaucoup de fourrures cet été. En pleïfie canicule, nos épaules s' emmitoufleront d'étoles et de tours de cou aux longs poils. Nos robes de hnon s'assombriront de quelques g-arnitures poilues, et peutêtre verrons-nous des manchons. . . Mais ceci n'est point encore absolument a?y^êté. En tous cas, les tissus épais, chauds à l'œil — et au porté — seront les rois de la mode. Nous admirerons

i^uac ail soir de la maison Jenny.

de fragiles mousselines allourdïes de peluches cloutées de pierreries ou ^ébrées de lacets d'or. Il faut faire riche, en ces temps où chacun est si pauvre. Co77iment la vie chère ne s' étendrait-elle pas à la couture?... On m'a dit aussi — mais peut-être, îî' est-ce qu'un "on dit" — que les jupes allaient devenir excessivement amples, que les corsages iraient en s'allongea?it, et que le corset serait obligatoire. On a même ajouté, que la démarche légèrement guindée siérait aux vraies élégantes, et que la préciosité du XVI IP ^'emparerait de nos moijidres gestes... Tout cela est asse:{ difficile à contrôler. Nous sommes .à la période morte qui suit la fièvre des étrejtnes et précède celle des commissions noires. Les salons de couture sont déserts, seuls les ateliers travaillent. Il faut attendre... Aussi bien le départ pour Nice a donné aux parisiennes l'occasion de lancer déjà quelques robes de deînisaison... Celles-ci participent à la fois, d'hier et de demain.

Les tons qu'on leur a prêtés sont 'Crus, amusants, gais, comme le soleil de la côte d'azur, qu'il ■s'agisse des robes du inatin, de l'après-midi ou du soir, le corsage n'est plus qu'un corselet, drapé très serré, et qui fait paraître la taille d'autant plus fine que les manches ont plus d'afnpleur sous les basques frisant tout autour du corps. Ces corselets, et ces basques, se font presque toujours en velours, foncé, tranchant net sur la jupe qui emprunte tous les tons et tous les tissus. On

voit aussi dans le Midi beaucoup de robes-manteaux en tricot de soie bouclée, dont le travail imite l'astrakan.

Malg7'ieux, le couturier favori du moment, lance à Nice, des créations toutes de ' 'lignes ".

Il s'attache à ne pas dissimuler l'harmonie du corps, et veut, par la coupe de ses robes, collaborer à la silhouette naturelle de ses clientes, au lieu d'imposer à celles-ci la ligne de ses toilettes.

Nous ne saurions trop le féliciter de cette initiative qui gagnerait à être suivie.

Comme nouveauté, encore quelques sacs allongés, amusants de coloris. On paraît actuellement vouloir tout sacrifier à lafa^ttaisie.

HaM^^m^'^^oJT^

Les croquis qui illustrent cet article sont de chez Molyneux .

Robe du soir de chez Marie-Louise Barclay,

L ' Heure du Bain .

à la Piscine du '' Claridge "

Les Livres.

M. J.-H. ROSNY vient d'enrichir la coUeftion de "M. Figmère" d'un charmant petit livre intitulé avec beaucoup de poésie : Dans les Etoiles .

C'est un conte . . . évidemment puisque c ' est de M. ROSNY . Mais c'est toute une idylle, en quelques traits, en quelques mots. Il y a de l'ironie, delà sensibilité, de la psychologie, de la poésie... il y a tout ce qui fait l'attrait habituel des œuvres de M. ROSNY.

Lorsque M. PIERRE MILLE publie un ouvrage, est-il nécessaire d'en dire tout le bien que l'on en pense. Il suffit de le citer; tout le monde le lit et tout le monde sait à priori que c'est infailliblement une bonne leâure. Et bien, M. PIERRE MILLE vient de publier chez ''Crès" quelques pages qu'il a intitulées : Le Bol de Chine ou Divagations sur les Beaux-Arts . Tout commentaire est superflu .

M. EDMOND CA^AL publie à la ^' hbrairie OUendorff " un roman qu'il intitule : L'Inféconde .

Le mariage n'a-t-il d'autre raison d'être que le besoin de fonder une famille ou est-il dû à des besoins sensuels, pécuniaires ou vaniteux: tel est le sujet que développe M. EDMOND GAZ AL dans un roman, heureusement enrichi d'une intrigue des plus dramadques.

C'est un livre hardi , d'une jolie fafture. nuancé avec art et d'une leâure agréable.

M. A. -P. GARNIER publie à la "librairie Garnier frères" un recueil de poésies intitulé : Les Corneilles sur la Tour .

C'est l'œuvre d'un poète dont l'inspiration s'élève sans cesse vers des sommets de plus en plus élevés. D'abord d'une apparence "familière", ce livre se termine en donnant l'impression d'avoir atteint humblement les abords des sphères les plus hautes. C'est un souci d'élévation de pensée qui fait honneur à un poète. Et puis, la faâure de M. GARNIER est souvent des meilleures : voici d'ailleurs quelques vers qui méritent d'être cités : J'ai grandi sous la haie oii Jieurit l'églantier , Près des champs de blé noir que borde le sentier . Un matin de printemps plein de sève et de force La serpe au fil aigu . . .

Ce sont de beaux vers. Il est bon d'ajouter que la " librairie Garnier" a compris la nécessité qui s'impose de présenter agréablement les œuvres des poètes. Le "3.5o" de tradition est suranné: il faut éditer avec goût. Les Corneilles sur la Tour ont ce mérite .

Encore un très bon ouvrage à citer: une étude sur Vélazqutz que M. AUGUSTE BREAL publie à la "librairie Grès".

C'est non seulement une étude approfondie et riche en documents nouveaux, mais c'est encore un excellent livre de littérature. Dire quelque chose et le bien dire est le mérite le plus grand d'un homme de lettres, surtout à une époque où quelques jeunes gens intoxiqués s'appliquent à détruire toutes les beautés de la langue.

M. AUGUSTE BREAL dit beaucoup de choses dans son livre; et il les dit lort bien. Quelques pages de descripnons sont même tout simplement remarquables. Il n'est guère possible de faire ici l'analyse d'un livre, qui, luimême est l'analyse de la vie et de l'œuvre d'un peintre tel que Vdazquez. Mais il convient de le signaler; et tous ceux qui le liront seront unanimes à déclarer que lorsqu'un auteur parvient à instruire et à charmer, on ne le félicite plus mais on le remercie. M. BREAL a droit à ces remerciements.

Vient de paraître :

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