‹ La guirlande (volume 3)Chapitre 3 sur 13 · CITOYENNES · texte numérisé non relu

CITOYENNES

Usez de votre influence pour assurer le succès de celui qui veut faire le bonheur du peuple par le tango.

Tous pour le tango ! Le tango pour tous !

Vu , le candidat :

signé: Floridor Petitpas.

Je sais bien qu'il nous faudrait ' à la Chambre des calculateurs... Mais n'avons-nous pas l'habitude d'y envoyer des danseurs ? , .

Quoi qu'il en soit, cette folie dansante règne à Berlin comme à Paris, à Bruxelles comme à Londres, à Madrid comme à Chistiania. Elle gagne même les bolcheviks: on tangue à Pétrograd et à Moscou. Ce qui prouve bien que même lorsque le volcan est en pleine éruption , tout le monde continue à danser dessus.

Et c'est un spectacle étonnant que celui de cette Europe couverte de ruines et de cimetières qui se transforme en une sorte d'immense salle de bal. Partout des flonflons et des couples enlacés... On veut oublier, on veut se griser, on veut se prouver à soi-même qu'on vit encore : '"Je danse, donc je suis!". Les moralistes, les économistes, les pessimistes, tous les empêcheurs de danser en rond sur le pont d'Avignon finissent par être eux-mêmes victimes de ce tournis universel,

— et ils apprennent le tango.

— Drôle d'époque ! direz-vous...

Mais non : au lendemain de chaque grande crise

— guerre ou révolution — les rescapés se sont livrés avec ardeur à cette gymnastique instinctive qu'on appelle la danse et qui est vieille comme l'humanité.

Danses de sauvages ou danses de civilisés, bamboulas ou chaloupées c'est tout comme... La danse aussi est un état d'âme et le plus naturel qui soit, puisqu'il procède du désir amoureux: la danse, chère madame, c'est une manière de possession, — et cela se voit bien dans le tango. Un homme et une femme qui dansent offrent le spectacle d'une pantomime sexuelle. Je pense à ce Persan qui disait à un mari dont la femme à demi -nue, les yeux clos, un sourire extasié sur les lèvres, tourbillonnait enlacée étroitement par son danseur:

— Tu n'as pas envie de les tuer ?. . .

Et encore, il ne s'agissait que d'une valse innocente... Qu'eut dit cet Oriental devant un couple de tangueurs ? Mais j'imagine que les Persans, eux-aussi, se sont mis à danser le tango ,

Près du Bal.

Nous avions fui le bal, enfant, je m'en souviens Nous nous laissions griser par des valses lointaines , Mes lèvres près des tiennes, Mes yeux fixés aux tiens .

O petite Hypocrite !

Ton baiser M ' a grisé .

Tu n'avais que \angt ans, et n'étais à personne . Un sentiment nouveau, dans mon cœur, a germé;

Je t'adorais , mignonne ,

Et croyais être aimé .

Mais , petite Hypocrite, Ton amour N'eut qu'un jour

Tu me jurais , pourtant , de me rester aimante ; Et , pour tous tes serments , si grande était ma foi ,

Que mon âme ignorante

Se confiait à toi .

Oh î petite Hypocrite, Abuser D'un baiser !

Un bal est revenu ; mais , à ma place ancienne , Un amant était là, te serrant les deux mains, Ta bouche sur la sienne, Tes yeux fixés aux siens.

O petite Hypocrite !

Quel plaisir De mentir!

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Au seuil d'une vie nouvelle.

ous subissons les premières émotions qui étreignent devant une vie que nous ne connaissions plus.

La guerre n'est plus, mais il n'est pas sûr que nous comprenions notre grand bonheur.

Tout montre une désorganisation momentanée^et qui est due à l'état d'esprit de ceux qui sont revenus des armées et de ceux même restés à l'arrière.

Ce désarroi n'est pas dû seulement à notre existence changée ; il est dû aussi au bouleversement de notre vie sentimentale. La guerre avait créé un flirt, par lettres, d'une charmante sensibilité. Des billets tendres s'échangeaient; on se laissait aller à la fantaisie de son cœur. Les amants, les maris, souvent au danger, étaient si éphémères; les femmes

acceptaient leur réponse papillonnante et supportaient qu'ils écrivissent leurs aveux parce qu'ils ressemblaient chaque fois à quelque confession de la dernière heure. La marraine était une fée délicate qui, par les mots magiques de ses lettres, évoquait le pays des sourires. Un amour léger était teinté d'une exquise spiritualité.

Les mots désormais reprennent leur valeur. La stratégie amoureuse commence où celle de la guerre finit. On ruse, on se ment, on dissimule! les cœurs se referment, on se voit souvent; on se découvre; on sent les désaccords profonds. L'éloignement aiguisait notre sensibilité. L'amère réalité réapparaît î nous sommes de nouveau aux prises avec le " struggle for life ".

Qu'importe! la vie est belle, nous avons hâte d'en jouir pour rattraper les années perdues.

Comme à l'époque du Directoire , il y a un amour effréné déplaisirs, de danses, d'histrions et de baladins.

On disait déjà à l'époque de Madame Tallien : "après l'argent, la danse est devenue l'idole des Parisiens ".

Nous ne devons pas néanmoins calomnier nos contemporains. La victoire ne donne -t- elle pas des droits aux plaisirs .

A l'instar du Directoire, les salles de danse fourmillent

dans Paris et à travers le pays.

L'art de Therpsichore est devenu en quelque sorte une institution nationale . Des professeurs réputés gagnent en une heure le salaire mensuel des employés de l'état.

Les lieux de plaisir sont recherchés non seulement pour leurs corps-à corps chorégraphiques, mais aussi pour les aventures amoureuses qu'ils nous procurent.

».BX.<»NtHEr-.

Le spectacle de ces salles de danse est souvent étrange : les femmes, les cheveux courts, la jupe courte, sans linge et sans gants, s'abandonnent à leurs danseurs au son d'un orchestre diabolique, tandis que les hommes fument en dansant, et appHquent leurs mains nues sur les épaules de leurs partenaires.

A l'instar du Directoire, les nouveaux riches peuplent les grands restaurants et les théâtres à la mode, achètent des toiles de maîtres et des hôtels somptueux. Il leur manque encore la "manière"; cela ne s'acquiert pas aussi facilement qu'une fortune de guerre .

L'ère de la véritable élégance n'est plus! C'est la démocratisation et le nivellement à outrance .

Celui qui, autrefois, faisait bonne figure avec 5o.ooo francs de rente, sera bientôt aux prises avec les difficultés de la vie, s'il ne travaille pas.

Les jeunes gens, oisifs jadis, recherchent avec âpreté des intérêts dans l'alimentation, la parfumerie, le bâtiment ou la couture .

11 n'est pas de sot métier! Il faut la manière qui anobHt ce qu'elle touche. Nous eûmes jadis les gentilshommes verriers, nous aurons les gentilshommes couturiers ou parfumeurs .

On a dit que l'argent était le nerf de la guerre; je gage qu'il est aussi le nerf de la société et qu'il contribue singulièrement à nous conserver une place honorable dans le monde.

En présence de la vulgarité menaçante, il importe que la vraie société française maintienne nos traditions, celles qui firent notre Pays le plus poli du monde .

Il importe que Paris, par son élégance de bon ton, demeure le royaume de la mode féminine. Ceux qui ont des ancêtres doivent avoir à cœur de conserver le prestige de la France à travers le monde , pour le plus grand bien de notre avenir économique .

U/luUê de /V

Elégance féminine.

Voici donc vraimeni revenu le doux temps de Paix, puisque refleurissent une à une les jolies choses qui ensoleillèrent nos saisons ^,4L>. d'avant - guerre.. Aujourd'hui

-"'''"- paraît "-La Guirlande", une manière

de bréviaire, de l'élégance, de la coquetterie et du bon ton — une revue française entre toutes puisqu' elle personnifie la grâce et la chevalerie.

Nous accueillîmes joyeusement l'oifre d'y collaborer. Nous allions donc enfin pouvoir montrer, discuter, applaudir la Mode de France dans un cadre digne d'elle.

Les jolies robes destinées aux épaules plus jolies encore trouveraient dans les feuillets de la nouvelle Gazette, l'écrin convenant à leur beauté ! Je ne sais si je me fais bien comprendre :

"La Guirlande" par sa physionomie, son caractère, la qualité de ses lecteufs ne pouvait — ne peut — accueillir que des choses absolument impeccables au point de vue goût et distincdon. Nos lectrices sont donc assurées d'y trouver toujours les renseignements les plus précieux — et ce sera là notre plus grande chance de succès.

La mode, en effet, n'est point seulement une quesdon charmante, mais un peu frivole, de toilettes plus ou moins réussies. C'est aussi l'art difficile et passionnant qui contribue par l'harmonie des silhouettes vivantes à l'ensemble de la nature, admirable en elle-même. Tel un amateur de peinture, qui s'efforce de trouver au tableau de maître le cadre aidant à son relief, le couturier doit étudier la coupe, la nuance, la forme qui développent heureusement la personnalité de ses chentes. Hélas, si la mode est un art, tous ceux qui s'en occupent ne sont point des artistes. La couture n'est alors pour ceux-là qu'un commerce banal dont la réussite est en rapport avec les bénéfices réalisés. Ce ne sont point de ces mercantis de l'Elégance que '■'La Guirlande" s'occupera jamais. Nos lectrices ne nous pardonneraient point une telle trahison. Au surplus si elles éprouvent quelques craintes, incompréhensibles d'ailleurs, elles peuvent se rassurer dès aujourd'hui, en nous suivant rue François P' dans un

salon délicieux — connu déjà de plusieurs privilégiées . . . Nous y voici... Une vaste salle, de luxe intime , de coloris chatoyants et doux , à l'éclairage velouté, et caressant... De belles jeunes femmes, tantôt harmonieuses comme des antiques , tantôt graciles comme des poupées modernes .

passent et repassent effleurant si légèrement les tapis moelleux qu'on croirait voir des danseuses tanagras — poursuivant une ronde silencieuse . . .

D'autres jeunes femmes, également belles, également gracieuses arrivent sans cesse, papotent, sourient, butinent comme des papillons de robe en manteau, de satin en velours ...

Et c'est un perpétuel défilé, d'élégance et de beauté. Les perles frissonnent en rangs souples, les fourrures jetées dans un fouillis charmant mêlent leurs reflets roux ou gris aux poils soyeux d'un petit chien Pékinois qui cabriole sur les

coussins et dont M"" Eliane adorable de blondeur délicate, semble être l'heureuse propriétaire. Mais voici venir une jeune femme toute vêtue de velours émeraude qui met soudain dans la grande pièce assombrie déjà par la nuit tombante, une note claire, vive, fantastique de lumière. . . Où sommes-nous donc ?... une voix harmonieuse ne va-t-elle pas soupirer bientôt derrière cette grande portière discrète ? des valets gantés de blanc ne vont-ils pas surgir, offrant des rafraîchissements délectables ? De mystérieux violons n'accompagnerontils pas tout à l'heure, un ballet magnifique?. . Tout Paris se presse en effet ici, pour la plus brillante réception mondaine. Les grandes vedettes théâtrales y côtoient les grandes vedettes du Faubourg St-Germain. On se croirait au Pesage d'Auteuil, à une répétition générale des Variétés — ou mieux — à l'une des soirées inoubliables d'avant-guerre, qui réunissaient

dans les jardins de la comtesse de B le "gratin " de la société parisienne.

La Princesse d'Arenberg ne voisine-t-elle pas avec la Marquise de Ludres Troloy, et la Baronne de Fontange n'est-elle pas entrain de se commander un exquis manteau jaune endouilleté de petit gris, tandis que Madame de Montbrison admire beaucoup une robe de Chantilly noir, lancée l'autre soir — avec quel succès !. . par Mistinguett !... Vous l'avez deviné, c'est ici un. salon de couture. —

Le salon de couture — celui d'Alice Bernard le grand premier rôle actuel dé la mode — Chaque après-midi, le même public élégant, mondain

et théâtral, se presse, sollicitant la robe ou le manteau qui classe une élégante et qu'il Jaudra avoir porté cet hiver. Comment s'étonner d'ailleurs en regardant la collection exquise de cette ''nouvelle", du succès universel qu'elle remporte ? . . . avez-vous vu VEpervicr et Véra Sergine, dont on admire sans se lasser et sans les séparer les uns des autres, la beauté, le talent et les toilettes?. . . avez-vous vu cette petite, robe Louis-Philippe en taffetas rose, qui là-bas, dans un des angles du salon, semble être celle d'une poupée de l'époque? avez-vous vu ces tailleurs hardis et cependant discrets, riches et pourtant si simples?. . les manteaux enveloppants, aux coupes originales — amusantes — spirituelles même?. . . Comment après une visite rue François P'" s'étonner d'y rencontrer quotidiennementle Tout-Paris le plus chic, le plus élégant, la comtesse de la Rochefoucauld, la marquise de Mun, Madame Hennessy, M" William Barret, Madame 'Roosevelt, Madame Johnson, Madame Charles Marshall... comment ne pas comprendre, après une dernière heure passée chez "Madame Alice" comme l'appellent affectueusement ses clientes, que Mesdemoiselles Monna Delza. Blanche Guy, Clara Tambour lui confient le soin délicat de les habiller pour la scène ?

Installée dans mon petit coin je pensais à tout cela , je notais les jolies choses, les choses inouies d'ingéniosité, de délicatesse, et de chic, qui passaient et repassaient devant moi, comme les tableaux d'une féerie magnifique et je comprenais, et j'applaudissais sincèrement à la vogue de "Madame Alice "qui, fine, souriante, alerte, se prodiguait disant un mot aimable à chacune — faisant plaisir à toutes , — et retenant par son charme, des journées endères, ces élégantes venues par curiosité et restées par amitié autant que par coquetterie.

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