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8, Boulevard des Italiens, PARIS
Deux Doigts de Politique.
Ah! oui, deux doigts seulement, deux onces, deux grains même, de cette drogue am^re, m^is hélas! indispensable! M. HuYsm-ns assurait que deux sortes d'humains sont intéressants: les fous et les saints. En politique, seuls les fanatiques et les sceptiques sont dignes d'attention. Toutes mes sympathies vont à ces derniers. N'est pas sceptique qui veut! J'aurais voulu, p-^ur cette première causerie, vous donner des nouvelles '^ela ratification du traité de p-^ix. Mais Nos Seigneurs les Députés vi'-nnent à peine d'en finir et La GuirlamU d'octobre est sous presse! Les Eminentissimes Sénateurs ne seront pas beaucoup plus pressés. Alors don: quand ratifieront- ils? dites-le moi. Ce qui est admirable, c'est que le Parlement, qui pren-1 son temps avec la France et avec l'Europe, ne représente plus rien que lui-même et n'a d'autre pouvoir que celui de dire: Anen! Pourquoi donc un tel déluge de salive intempestive? Eh ! braves gens, il s'agit de gagner quelques semaines qui équivaudraient à une prorogation de cinq ou six mus.
Néanmoins, on m'assure que ce bon M. Clemenceau est résolu à f'iin les élections, toutes les élections, avant la Saint- Sylvestre. Que de scrutins, mon Dieu, que de scrutins en deux mois! Nous allons avoir le bonheur d'élire tout ce qui est éligible. . . Avant d'aborder un autre sujet, laissez-moi me gonfler un instant dans ma dignité de citoyen, d'électeur, veux-je dire, et me contempler dans ma majesté de onze ou douze millionième de Peuple Roi. . . Et, passons à un autre ordre de scandale.
M. Lenoir, M. Judet et M. Caillaux mijotent au feu lent des fourneaux ju-lijiaires. Le premier de ces messieurs vient d'esquiver le poteau, ce qui est, en l'espèce, le meilleur moyen de gagner la course. Le second médite à Lucerne sur les diverses modalités du patriotisme intégral. Le troisième soigne, à Neuilly, une neurasthénie invétérée et une artério -sclérose normale . Et le peuple attend la justice .
Pendant ce temps, le prolétariat fait des siennes. Sous prétexte que le travail "intensif" peut, seul, sauver la France, les grèves se multiplient; les lettres ne sont pas distribuées, les transports diminuent de nombre et de vitesse . On organise méthodiquement la fainéantise ; on systématise le moindre effort; on impose la paresse à tous les "travailleurs".
Les derniers venus au Syndicalisme, les actrices et les acteurs, sont les plus intransigeants: ils ne joueront pas avec les non-syndiqués, na ! Des directeurs de théâtre avaient accepté cette ineptie insolente. Nous serions obligés de subir Samson joué par le camarade syndiqué Lustucru au lieu et place de M. Lucien Guitry non-syndiqué ! L'imbécillité fait prime sur le marché de Paris: c'est la seule denrée qui soit abondante et qui ne perde pas au change. J'accepterai le syndicalisme artistique quand l'article premier des statuts du Syndicat portera ces mots : *' Le talent est obligatoire " .
La situation extérieure est solide en ce sens que son incertitude est solidement incertaine .
L'Allemagne "désarmée" organise i*: une armée régulière reconnue par le traité; s'; une armée territoriale permanente et 3" une armée très-active aux frontières de la Pologne .
La question d'Orient, moins résolue que jamais, est plus embrouillée
qu elle ne l'était en i855. Aucun Européen ne possède le moindre aperçu sur
f^enir reserve à ce qui fut l'Empire ottoman. La Grande-Bretagne nous
subtilise adroitement les morceaux de Syrie, qu'en 1916. elle avait reconnus
nôtres, en principe.
Nous n'aurons pas Mossoul, parce que Mossoul a du pétrole et que, par définition, le pétrole appartient aux Anglais. Nous n'aurons Beyrouth et le Liban que si un nommé Fayçal, ou Feyssal, ou Fessale le permet. Et nous n'aurons la Palestine (fichu cadeau), que si nous la rétro-cède un empereur sioniste qui est encore à naître. Par contre, le Royaume-Uni continuera d assurer les libertés de l'Irlande, de l'Egypte, de la Mésopotamie et de l'Inde, sans oublier la Perse .. .
En somme, ce qui est établi, ou plutôt, ce qui tend à s'établir de par le monde, c'est un immense Empire anglo-saxon, économico-confessionnel, business méthodist . . . Très gracieux , en vérité . Fort heureusement , les Turcs , les Roumains et les Italiens se font tirer l'oreille et je ne désespère pas que les Français tirent, à leur tour, tant et si bien sur la corde qu'ils la casseront. On nous a déjà fourré la semaine anglaise, nous allons au dimanche londonien I Qu'on nous laisse au moins la semaine latine et l'esprit gaulois. Sinon, je m'établis musulman. . . Au surplus, m'est avis que si nous avions en France, un Richelieu, fut-ce sa monnaie, il serait facile de dissocier l'empire anglosaxon et de faire craquer son hégémonie même économique. Français, mes amis, soyons très patients et montrons-nous bonne bête: Aucune difficulté n'est insoluble à qui possède beaucoup de patience, un peu d'adresse et un gramme de hardiesse.
J '^ai des excuses plates à adresser aux mânes du Comte Tisza . Figurezvous que j'avais représenté feu le Premier ministre hongrois comme le fauteur de la guerre universelle. C'était dans un roman-feuilleton, il est vrai. Je fis de lui un portrait effrayant, calqué sur celui de Cromwell par Bossuet : "Il s'est rencontré un homme d'une profondeur d'esprit incroyable". . . etc. Or. l'auteur de la guerre, ce n'est pas le Comte Tisza; ce serait, nous affirment les pangermanistes autrichiens, un autre comte du nom de Berchtold . Tisza, au contraire, était pour la paix! Ce n'est qu'en 1919 que l'on nous apprend cela. Soyons toujours prêts à reviser nos jugements,, . Je vous jure de n'hésiter jamais à me contredire .
F. GAUCHERAND.
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La Belle Édition
JVous avons créé nos livres afin qu^ ils s^ harmonisent avec les meubles anciens et modernes et qu^ ils ne soient jamais déplacés sur une table à côté d^un bouquet de fleurs.
François Bernouard
Imprimeur - Libraire
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Directeur -Gérant : .1. Hermanovits
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BRUNELLESCHI — BARBIER — BRISGAND
B. BARCET ~ BOUTET DE MOUVEL - BOUY
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FOUGERAT - GUILLAUME - GERBAULT GUYDO — GRELLET — HEROUARD - HEINARD HERVÉ — ICART — ITASSE — JONAS — JARACH
KUHN — REGNIER — LEANDRE — LE RICHE Mad. LEMAIRE — LEPAPE — LEONNEC — MARTIN
MILLIÈRE - Louis MORIN - MIRANDE
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PEAU — PENOT — Georges REDON — STEINLEN
TEURÈ - Louis VALLET - VALLÉE
WILLETTE - WEGENER.
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Les livres.
ABEL HERMANT. — L'AUBE ARDENTE, un vol. Lemerre, éditeur.
Voici un livre qui , à peine paru , est devenu comme un mémorial pour les hommes — ainsi que nous aurions dit l'an dernier encore — de la classe 1880. Pour ceux des classes plus jeunes il est un noble enseignement, et pour tous, (pour toutes aussi, car il touchera profondément les femmes par une exquise sensibilité) pour tous il est une précieuse, une passionnante histoire de caractères et un merveilleux album de tableaux. M. Abel Hermant ne s'est jamais montré plus grand peintre d'âmes et de paysages. Il a fait même cette fois mieux que de peindre des individus. Les héros de V Aube Ardente, bien que leur vie personnelle soit d'une simplicité, d'une vérité parfaites, incarnent presque tous en réalité une race — les races qui viennent de s'aFronter ou de se reconnaître sœurs. Un épisode de l'action dénonce tout-à-coup leur envergure et le conflit de ces champions explique nos sympathies et nos antipathies passées et présentes, nous averdt pour l'avenir et nous met en garde contre les pièges où nous sommes tombés déjà si souvent. C'est une très haute leçon de politique internadonale, et qui portera d'autant plus qu'on ne la sent pas, qu'elle se dégage sans un mot de théorie des modifications de l'existence autour du personnage central, Philippe Lefebvre.
Il est presque impossible de conter les aventures de ce Français, en qui tant d'autres se retrouveront, sans trahir l'auteur. Car le charme constant du roman est fait de notes insaisissables; c'est un art qu'on n'imite pas qui a sauvegardé partout le mouvement et l'intérêt d'une vive intrigue, en n'employant que des couleurs et la perspicacité. Philippe Lefebvre sort du régiment, où il a contracté à dix-huit ans un engagement condidonnel-, sans souci d'argent immédiat, mais avec la curiosité de toutes les formes de la vie. C'est "un noble cerveau " , déjà fort instruit, éclectique, très libéral et qui se croit un peu citoyen du monde, bien que ses premières fortes émotions lui aient été causées par le siège et l'incendie de Paris, et qu'il en garde, à son insu, une tendresse douloureuse pour la patrie . Oxford, qu'ont vanté ses maîtres, le tente, et il y va passer deux ou trois termes en flâneur intellectuel.
A peine y arrive- 1- il, le hasard d'une visite dans une librairie lui fait acquérir le seul volume publié par un poète américain, Ashley Bell: l'œuvre à peine connue, mais d'une saisissante hardiesse, a fait bannir le poète qui vit réfugié à Oxford. Philippe lit ses vers étranges, tout pétris d'humanité, Philippe est conquis : il ne rêve plus que de rencontrer Ashley Bell, et le hasard le plus naturel encore le met pr-esque aussitôt en présence d'un vieillard au sourire divin, qu'entourent comme Socrate des adolescents, mais qui préfère pratiquer avec eux des exercices gymnastiques , et ne professe jamais.
Une camaraderie instantanée se noue entre Philippe et l'un des jeunes gens, l'anglais Rex Tintagel ; une aversion non moins soudaine l'éloigné de l'allemand Lembach : tel est le début d'une lutte forcément courtoise qui se
poursuit a Paumanock-House, la villa d'Ashley Bell, où miss Florence, autre splendide incarnation de l'Amérique, accepte des pensionnaires élus — rocati — et leur communique les œuvres inédites du maître. Le séjour de Philippe est brusquement écourté par une menace de guerre — l'afFaire Schnaebelé, semblet-il — qui force le Français et l'Allemand à retourner chacun de son côté de la frontière.
Mais auparavant se sont déroulées les scènes les plus gaies entre Rex, Philippe et les autres disciples, entre Philippe et miss Bell, qu'il croit aimer et qu'il admire seulement; auparavant, Lembach a dévoilé les secrets assez laids de sa psychologie, et Ashley Bell a raconté sa vie d'aventures, a parlé des choses qui sont des êtres et qui vivent, et de la Guerre qu'il a vécue en Amérique, passant comme un père universel d'un chevet de mourant à l'autre, — avec une grandeur inoubliable. Lorsqu'il a créé cette majestueuse figure, qui oblige à l'amour, M. Abel Hermant a sans doute songé à Walt Whitman, le poète de l'Amérique moderne. Mais personne en ce cas n'a si amplement compris Walt Whitman, n'a mieux su lui donner toute sa lumière. Ashley Bell est si fort au-dessus des hommes qu'il plane comme un archange sur des groupes d'enfants. Il dit lui-même : "Je suis un Cosmos ".
Et c'est bien là le mot qu'on peut appliquer à l'Aube Ardente, Ce beau, ce vaste roman est d'une poignante actuahté, mais à chaque page éclate en lui ce sentiment de l'universel d'après lequel Gœthe voulait juger les œuvres. Les écrivains contemporains ne nous donnent pas cette joie-là tous les jours. On sait déjà que le grand public a fait à V Aube Ardente le succès qu'elle méritait : comment n'aurait-il pas été séduit par ces fraîches aquarelles des bains d'Oxford, de la Mésopotamie, du cottage anglais, et par ces figures si douces et si plaisantes d'étudiants? On sait que les lettrés garderont jalousement ce temple serein élevé par une. souriante sagesse. Dans les bibliothèques où V Aube Ardente va prendre sa place, on laissera un vide à côté d'elle pour recevoir bientôt la Journée^ Brève, que la Revue de Paris vient de publier, un autre vide encore pour le troisième volume qui donnera toute sa portée à l'arche immense jetée ainsi sur le temps, et qui jusdfiera cette promesse du dtre de V Aube Ardente: "D'une guerre à l'autre guerre ".
M. JEAN DE GRANDVILLIERS publie chez Calmann-Lévy :
"Le Prix de V Homme". — C'est le journal d'un combattant, le véritable journal d'un combattant, cette fois! Aucun pard-pris : de l'observation, des images, des impressions personnelles, beaucoup de psychologie, un peu de poésie., . un très bon livre ! Il n'a qu'un défaut, ce livre : il vient un peu tard ; il paraît à une époque, où le public n'est guère disposé à faire bon accueil à un ouvrage de guerre : il en a trop lu .
Assurément, ce volume est un des plus complets qui aient été publiés sur les événements de 1914-16. Il possède toutes les qualités réalistes qui ont valu le succès d'un certain autre ouvrage de guerre; mais il possède en outre une; étude approfondie des moindres détails, d'intéressantes considéradons d'ordre philosophique, et surtout beaucoup de vérité. Et cette vérité est
scrupuleusement respectée , parce que l'effet n'est jamais qu ' une conséquence du sujet, au lieu d'être constamment recherché au détriment de la sincérité, comme il est, hélas! très fréquent.
Étrange, passionné, sensuel, tout de charme et de poésie, le petit volume que M'°« RITA HARRY publie à la librairie Ollendorit, sous le titre » " Le Divin Amour ", est un des meilleurs qui aient paru en librairie depuis quelques mois ... /
C'est Gypsée qui sourit, Gypsée qui cueille des roses, Gypsée qui chante, Gypsée qui danse, Gypsée qui se pâme sous la caresse ardente d'une femme qui l'aime. Evidemment, c'est curieux; c'est surtout un peu incompatible avec nos goûts d'Occidentaux; mais, dans l'ouvrage de M""* Rita Harry chaque scène se déroule sous le soleil d'Orient et parmi d'innombrables fleurs. C'est un peu comme le rêve très joU d'une fumeuse d'opium. Ce livre, d'ailleurs, est celui d'une orientaliste fervente qui possède des donS incomparables d'évocation. Tout n'est qu'image, croquis d'impressions» parfois même simple schéma. Le style, lui-même, est aussi original que le sujet et s'y allie parfaitement. C'est, invariablement, sous une forte impression de charme que le lecteur termine chaque chapitre. . . Il est délicieux ce petit livre : il sera maintes fois relu.
''Cèzanne'\ telestleritred'un volume que M. GUSTAVE COQUIOT vient de publier à la Ubrairie Ollendorff, ..
C'est d'abord l'histoire du jeune Cézanne rêvant dans sa pedte ville natale de Provence et faisant de beaux projets d'avenir, invariablement contrariés par un père rebel à toute carrière artistique. Puis, c'est presque le succès : le père cède et conduit lui-même son fils à Paris où Zola l'attend depuis longtemps. Alors, tour à tour, ce sont les longues heures de labeur et de patience à l'Académie Suisse du quai des Orfèvres, les randonnées dans le Parc d'Issy-les-Moulineaux et les réunions joyeuses entre artistes.
En 70, la guerre intervient. Cézmne se réfugie au J:is de BoufFan ; et, ce n'est que la paix signée, qu'il part pour Anvers-sur-Oise, tandis que Pissaro s'étabHt non loin de là, àPontoise.
Dès lors, c'est l'existence vraie de Cézanne qui commence. Il expose , et fait connaissance avec le public, qui se montre sévère et parfois hosdle. Allié à Pissaro , Claude Monet, Sisley, Renoir, Berthe Morisot etGuillaumin» il ne désespère pas et travaille avec une ardeur constamment renouvelée . Enfin» après une exposition dans l'une des galeries importantes de la rueLaffitte, Paul Cézanne est déclaré " le plus haut de tous les peintres, le plus original, le plus étrange et le plus rare d'entre les plus rares ".
... M. Coquiot, après avoir ainsi tracé la vie entière du peintre, revient en arrière. Il s'attarde de nouveau au Jas de Bouffan , à Marseille et à l'Estaque. Parlant tantôt de l'œuvre et tantôt de la vie intime de Cézanne, il fait indisdnctement œuvre de critique et de biographe. Ce n'est qu'au
retour définitif du peintre a Aix-en-Provence , qu'il se désintéresse des questions de détail, pour en arriver même à terminer son ouvrage par une simple nomenclature des toiles les plus célèbres du maître.
M. Coquiot a joint à la documentation précise un style facile et agréable. C'est beaucoup d'habileté chez un critique d'art ; et c'est ce qui fait, d'ailleurs, clç ce livre nouveau, une acquisition pour l'histoire de la peinture et un bon volume pour le domaine des lettres.
Sobre, circonstancié et d'une documentation concise, tel est le mémento que M. JONNESCO publie à la librairie Pavot, et qu'il indtule ''La Question Roumaine ".
C'est d'abord, en quelques pages, l'histoire de la Roumanie d'autrefois. Puis, ce sont ses aspirations actuelles, ses luttes récentes contre l'emprise germanique, ses heures d'angoisse et de persévérance, ses espoirs d'avenir et sa confiance en la justice des peuples aux côtés desquels elle a combattu.
M. Jonnescô, dans le cours de son développement, reste aussi imparda] qu'un historien peut l'être. Il exprime néanmoins son vif désir de voir enfin la Roumanie directrice absolue des questions d'Orient. C'est dans une démocratie unissant les peuples d'Europe, qu'il entrevoit l'accomplissement de ce rêve ; et c'est sur ce vœu nettement formulé que se ferme son livre.
M. RENÉ PUAUX, lui, dans un sentiment hellénophile un peu exhalté, publie à cette même librairie Payot un ouvrage qu'il indtule " L'Ègéide".
Ce livre ressemble trop aux innombrables volumes de propagande qui viennent d'être publiés par des auteurs et des hommes politiques grecs. C'est encore un appel à l'Europe en faveur de la prépondérance hellène dans la Méditerranée orientale.
Comme la plupart des hellénistes fervents, M. Puaux n'envisage de régenerescence grecque qu'au détriment de la Turquie. Nous sommes d'opinion absolument contraire.
E. Jean Fontaine
Jules Meynial, Suce'
Libraire, 3o, Boulevard Haussmann — Paris
Grand choix de Beaux Livres Anciens et Modernes
( Catalogue mensuel sur demande )
Achat de Livres et de Bibliothèques
Direction de Ventes publiques
Dépositaire de • La Guirlande "
2" Fascicule Vingt francs Novembre 1919.
Album mensuel d'Art et de Littérature
Sous la direction littéraire de Monsieur Jean Hermanovits.
Sous la direction artistique de Monsieur Brunelleschi .
Imprimé par M. François Bernouard.
Enluminé par M. Jean Saudé.
Le tirage decet Album est restreint à huit cents exemplaires .
Numéro: (JOl
Phili
ou par delà le bien et le mal
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustration de M. Brunelleschi.
Le Testament
Nouvelle en prose, par Monsieur PAUL BOURGET
(de l'Académie Française) Illustration de Monsieur Benito.
Complainte
poëme par Madame A. de NOAILLES
Illustration de Monsieur George Barbier.
Le bon ton au Théâtre prose par Monsieur ANDRÉ BRÛLÉ
Illustration de M. Brunelleschi.
Une lettre de Paris prose par Monsieur RIP
Illustration de M. Joseph Hémard.
La Parisienne propos par Monsieur ANDRÉ dePOUQUIÉRES
Illustration de M. Mahias.
Elégances Parisiennes Propos par JULIETTE LANCRET
Pour vous, ^Mesdames Propos par PÂMÉ LA
Hors- texte :
Un soir à Venise, dessin inédit de M. BRUNELLESCHI
La Leçon bien apprise, dessin inédit de M. GEORGE BARBIER Monsieur André Brûlé, dessin inédit de M. BRUNELLESCHI
Modèles des Grands Couturiers exécutés par Messieurs GEORGE BARBIER. BRUNELLESCHI, MAURICE TAQUOI
Phili
ou
"T^ar delà le bien et le mal.
Conte moral.
Préparatifs d'exil.
Comment ? C'est toi ? s'écria Philippe -Egon. quand il vit le président du Soviet.
11 ne le put envisager d'abord, attendu que ce personnage était déjà plié en deux derrière la porte et traversa tout le salon des audiences sans se redresser. 11 est surprenant qu'un président de soviet, élu depuis cinq minutes, marque si obséquieusement son respect à un prince qui vient d'abdiquer
depuis le même temps, et qu' il ait V usage des cours au point de savoir faire le plongeon ; mais Phili ne s'étonna plus de rien lorsqu'il reconnut son frère de lait. Otto MûUer avait donc précisément dix- huit ans et demi comme le grand -duc, qui n'est point l'âge canonique pour gouverner les peuples, et encore moins pour les ameuter contre le gouvernement établi. Mais Otto, de même que Philippe - Egon, avait tous les genres de précocité.
Ce jeune homme, d'une figure agréable, semblait aussi avoir sucé le même lait que Chérubin ; mais , comme disait Fritz Mosenthal en son jargon métaphysique, il était en acte tout ce que le Cherubino d' amore de la comédie est en puissance; et cela signifie, pour parler chrétien, qu'il n'avait pas coutume d'en conter aux arbres du parc ni aux nuages du ciel. Si de jour ou de nuit son cœur soupirait, il n'en demandait point sottement la cause au premier venu, sachant fort bien de quoi il retourne. Enfin, il n'avait pas plus de mémoire que cette vilaine femme du roman de Pétrone , qui "ne se souvient pas d'avoir jamais été vierge". Bref, les mœurs de ce gamin étaient invraisemblables, et il n'avait pas une petite part de responsabilité dans le dévergondage de son frère de lait, avec qui, malgré la différence des rangs, il vivait
sur le pied de la plus grande familiarité, comme il se doit dans une cour allemande patriarcale.
Fils du deuxième jardinier de Son Altesse Sérénissime, mais favori du prince dont il partageait les jeux les moins innocents, il n'avait point le temps d'exercer un métier manuel et était par là même tout désigné pour présider les conseils de travailleurs. Il avait seulement un petit emploi, mal défini, au théâtre grand-ducal : il figurait quelquefois, et il rôdait dans les loges. Il "tournait" aussi des films, dont la censure autorisait rarement la présentation Ruprofaninn vulgus, et dont Phili donnait le régal à ses intimes dans les appartements privés du château.
Il quittait si peu son maître qu'il lui était presque impossible de ne le point tromper avec Mignon et même avec les amies passagères, au fur et à mesure . Pour que Phili ne s'en aperçût point, il aurait fallu que ce jeune prince fût aveugle comme le roi Candaule, ou que Mûller se rendît invi sible comme Gygès :
il ne s'en donnait point la peine, ou plutôt il s'en gardait bien ; Mgr. le grand duc avait trop d'esprit
pour être aveugle ou n'être point philosophe, trop de perversité pour n'apprécier point r amusement de cette clairvoyance et le ragoût de cette philosophie. Si le mariage de Phili et de sa cousine Sophie - Charlotte n'eût été un mariage blanc.
ils eussent fait. dès le premier jour, fatalement, ménage à trois.
La coquetterie n'était pas le moindre vice d'Otto Mûller. Artiste de théâtre, ayant la clef du magasin, il avait cru devoir se déguiser un peu pour la circonstance.
Il avait déniché quelques nippes d'une pièce française de l'époque révolutionnaire.
Il portait une veste ronde, une espèce de carmagnole, et un pantalon rayé ; les pieds nus. vu le prix du cuir et la pénurie des chaussures, mais cela n'allait point mal avec l'ensemble ; et il s'était discrètement fardé le visage. En tout autre temps, l'on eût été alarmé de le rencontrer ainsi fait, le soir, au coin d'une rue. Phili, régisseur avant d'être grand-duc, ne put se défendre de regarder d'abord au costume, et l'approuva. Puis, il dit:
— Ah î c'est toi leur chef ? C est donc pour cela qu'on ne t'a pas vu ici de la matinée ?
— Le temps ne m'a pas semblé moins long qu'à Votre Altesse Sérénissime, répartit ce fat, qui se savait indispensable. Mais Monseigneur daignera m 'excuser: je ne pouvais être
partout à la fois, et il devine que je n'ai pas dû perdre une minute pour organiser la révolution en deux heures.
— C'est un record, dit le prince.
Frédéric Mosenthal, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, ne manqua point d'interrompre l'orateur pour rappeler que l'Allemand a le génie de l'organisation, ce que nul ne songeait à oublier ni à nier. Otto, se tournant alors vers lui, avec une extrême déférence, avoua que les conseils de monsieur le professeur avaient été fort utiles au peuple et l'en remercia.
— Quelles mesures avez-vous prises jusqu'ici ? dit le grand -duc. par curiosité ou par politesse.
— Monsieur le professeur a su nous faire comprendre, dit Mûller, qu'une petite ville comme Silberberg est le champ d'expérience rêvé, et que l'on y peut procéder beaucoup plus hardiment que dans une capitale. La révolution n'a éclaté chez nous qu'au moment que nous avons appris par téléphone qu'elle éclatait à Berlin, mais elle n'est pas à l'instar de Berlin.
Elle est intégrale. Ils sont forcés là-bas de ménager tous les choux et toutes les chèvres :
ici nous ne ménageons rien , et il n'y a pas l'ombre d'un compromis dans toute notre constitution.
— Vous avez une constitution! Déjà ! s'écria le prince, vraiment transporté d'enthousiasme.
— C'est monsieur le professeur qui a bien voulu la rédiger, dit Otto Mûller, en s' inclinant encore jusqu'au plancher devant Mosenthal. Le premier article est seul calqué sur celui des Prussiens, et comme ils proclament que l'empire
est une république, nous proclamons que le grand-duché en est une autre. Mais nous sommes allés beaucoup plus loin, du premier coup, dans la voie de la socialisation ; et après avoir supprimé — cela va de soi — la propriété privée, nous avons socialisé, outre les instruments de travail — cela va également de soi — les instruments de plaisir.
— Tu veux dire : les femmes } fît le grand-duc.
^ Entre autres, répondit Mûller.
— Cela ne change pas grand'chose, dit Philippe-Egon, qui faisait volontiers, ou croyait faire, de l'esprit à la française .
— Non ! dit Otto Mûller en pouffant de rire avec la même complaisance que si le grand duc eût encore été sur son trône.
— Comment : pas grand'chose ? dit Mosenthal scandalisé. Ce qui n'était que dans l'usage est désormais inscrit sur les tables de la loi, et tu appelles cela "pas grand chose " !
— Tu as raison , dit Philippe -Egon, toujours docile.
Mais pour moi, pratiquement, cela n'y fera ni chaud ni froid...
Alors, reprit-il après une courte pause, je n'ai plus rien, ni terres, ni argent, ni maîtresses, ni même épouse légitime ; tout cela est socialisé, jusques et y compris Sophie -Charlotte ?
Cette réplique, si facile à prévoir, surprit et bouleversa le président du soviet.
— Votre Altesse Sérénissime nous croit bien ingrats, ditil, en rougissant comme un enfant que Ton gronde et qui ne le méritait point. Elle doute de notre cœur, elle a tort. La mesure de socialisation est générale ; mais tout ce qui appartient à notre bien-aimé prince en est excepté: valeurs, meubles, immeubles, etc..
Il hésitait, Philippe -Egon le souffla.
— Et les poules, dit-il.
Cette locution familière suffit à rasséréner le président. Il rit encore ; et comme, sans mépriser les biens meubles et immeubles, il s'intéressait aux poules davantage, il protesta.
— Si un seul des trois cent quatre-vingt-dix-huit garçons qui présentement composent tout l'effectif mâle de Silberberg se permettait de lever seulement les yeux sur M"^ Mignon, c'est à moi qu' il aurait affaire.
— Je m'en doute, fit le grand-duc; mais tu n'auras point le souci de la protéger, car je T emmène.
— Comment, tu l'emmènes ? s'écria Otto Mûller, oubliant, en son trouble, qu'il avait ordinairement le tact de ne tutoyer son auguste camarade que dans l'intrinsèque des petits appartements. Tu l'emmènes ! Où l'emmènes-tu ? Tu as donc l'intention de nous quitter ?
— Tu parles! dit le grand-duc. Je suis libre comme l'air et j'ai une jolie fortune. Qu'est-ce qui me retiendrait ici.
— Ceux qui t'aiment, repartit le président du Conseil des ouvriers et soldats avec une puérilité qui n'était pas sans grâce .
Il avait le cœur si gros que vraiment il semblait près de pleurer; mais ces faiblesses ne touchaient point Philippe - Egon, et Otto, qui le savait, poursuivit plus adroitement :
— Monseigneur ,
ce n'est pas le moment de fuir Silberberg quand on va s'y amuser.
— Je ne m'yamuserai jamais plus que je n'ai fait depuis cinq
ou six ans . J 'ai épuisé toutes les ressources que cette résidence peut m'offrir, et j'ai hâte de visiter le reste du monde... Quel lieu d'exil choisirons-nous ? ajouta-t-il, s'adressant à Mosenthal.
Le professeur murmura :
— Venise ?.. .
— Gros malin ! Crois-tu que je n'y aie pas songé ? Mais nous sommes en guerre avec l'Italie. Tant que la paix ne sera pas signée, il nous faudra, bon gré mal gré, se contenter de la Suisse.
— C'est gai ! dit Mosenthal.
— Plus peut-être que tu n'imagines. J'ai des tuyaux. Otto Mûller s'écria d'une voix suppliante :
— Au moins, Monseigneur, emmenez-moi!
— Non, mon vieux, dit le prince. Je suis libre, tune l'es plus. Ta grandeur t'attache au rivage. Va, va présider ton soviet.
Otto n'y alla peut-être point, mais il sortit de la salle en
poussant un cri de désespoir.
Sans y prendre garde, Philippe -Egon instruisit Fritz Mosenthal qu'il comptait de partir le soir même et le pria d'en aviser Mignon.
— Et toi, dit-il avec bienveillance, qui emportes -tu ?
— Rien ni personne, ^^^^^^^ répondit Mosenthal. Je ne
^^ I ^^^^^^^H conçois pas que Ton s'encombre Y^ 'j ^^^^^SIS ^^ ^^^^ impedimenta. Au point
de civilisation où. nous sommes parvenus, on trouve toujours sa pâture à rétape.
■ — Je suis bien de ton avis, répondit Philippe - Egon ; mais je ne puis malheureusement pas suivre ton exemple. Ai-je le droit d'abandonner Mignon ?
Il soupira et, dans l'instant même qu'il soupirait, eut de soupirer une deuxième raison ; car le grand- maréchal, qui était sorti sur les talons d'Otto MuUer, fît sa rentrée, pour annoncer à Son Altesse Sérénissime que Son Altesse Sérénissime M'^'= la grandeduchesse souhaitait entretenir Son Altesse Sérénissime.
— Je l'avais oubliée ! dit le grand-duc, pressentant ce que Ton appelle, même dans les cours, une tuile. Qu'elle vienne!
Sophie-Charlotte parut aussitôt, escortée de sa duègne. M"''' la baronne de Krakus. C'est une demi-polonaise, demi-allemande, qui prétend descendre du fameux Krakus, fondateur de Cracovie. Cette généalogie est fabuleuse, d'autant que Krakus n'a jamais existé. Phili considéra les deux femmes et parut fort satisfait de l'examen. Lorsque Sophie-Charlotte lui demanda : «Que pensez-vous faire de nous?» à peine lui laissa-t-il le loisir d'achever, et il répondit galamment :
— Vous ne supposez pas que j'aie eu jamais l'idée de vous plaquer, ma chère ?
Il ajouta cependant :
— Vous m'excuserez si vous apercevez dans ma suite quelqu'un que l'humanité seule, à défaut de tout autre sentiment, m'interdirait de laisser ici, en proie à cette populace.
— Comment donc, mais c'est trop naturel ! repartit Sophie-Charlotte sans le moindre embarras. Croyez bien que
moi-même, si j'avais quelqu'un, je me ferais un devoir de ne vous le point cacher ; mais hélas ! je n'ai personne.
Quand elles furent sorties , Philippe-Egon dit à Mosenthal :
— Sais-tu que ma femme est désirable, de surcroît spirituelle, et que la duègne a l'air d'une appareilleuse ? Où -avais -je la tête de croire que je pusse me passer, en voyage , de l'une et de l'autre ?
La porte s'ouvrit avec fracas, Otto MùUer entra en coup de vent .
— Monseigneur! Monseigneur! cria-t-il. Moucher Phili ! J'accompagne Votre Altesse Sérénissime ! Tout s'arrange. Ils m'ont renversé. J'ai cessé de plaire. Ou j'ai donné ma démission. Je suis si fou de joie que je ne sais plus. Et je suis nommé ministre plénipotentiaire de la république grand -ducale à Genève !
— Nous nous en félicitons , monsieur le ministre, dit le grand-duc. C'est précisément à Genève que nous avions dessein de nous retirer.
(à suivre) .
Le testament
Depuis une semaine, Maxime de Servières n'arrivait pas à secouer une obsession dont il avait été saisi dans des circonstances particulièrement tragiques. L'énoncé seul des faits suffira pour expliquer ce trouble. Huit jours donc auparavant, il avait reçu la visite d'un domestique qu'il avait aussitôt reconnu pour être celui d'un certain M. Souty, un ami de sa famille, qu'il ne voyait plus que par intervalles depuis des
années. Ce Souty était un ancien officier, comme le père de Maxime. Il avait démissionné, comme le père de Maxime encore, avec le grade de capitaine , et les deux camarades étaient venus s'établir à Paris, presque en même temps. Depuis sa plus lointaine enfance le jeune homme se souvenait de la présence assidue chez eux de Raymond, — comme Servières appelait son ami. Madame de Servières vivait alors. C'était depuis sa mort, arrivée il y avait cinq ans, que Souty s'était retiré à Versailles, à cause de sa santé toujours plus chancelante. Le domestique, un ancien ordonnance, demeuré au service du capitaine retraité, était venu dire à Maxime :
— "M. Souty est bien malade. Il m'a envoyé à Paris
demander à M. Maxime de Servières qu'il vienne le voir avant son départ.
C'est comme cela qu'il parle de sa mort... Il aurait voulu voir aussi M. de Servières, mais il sait que M. de Servières n'est pas à Paris".
— " En efPet ", avait répondu Maxime, " mon père est en Bretagne".
Sur le moment, le jeune homme n'avait été étonné ni que le mourant désirât lui dire adieu; ni qu'il eut employé ce moyen singulier, un messager personnel, pour lui communiquer ce désir, quand un télégramme ,
semblait -il, aurait suffi ; ni enfin que le malade fût à ce point au courant des moindres faits et gestes de son père, alors que les relations étaient devenues très rares entre eux. A vingt cinq ans, l'idée de la mort, là, toute proche, inflige à la sensibilité un désarroi qui ne permet plus le raisonnement. Pourtant, Maxime ne put s'empêcher de trouver étrange l'insistance du domestique, quand il eut répondu qu'il irait à Versailles dès l'aprèsmidi.
— '■ Mais c'est maintenant qu'il faut venir, avec moi^ Monsieur Maxime, avec moi" répétait cet homme qui ajouta, après un instant de visible hésitation : " Cette après-midi M. Osselin sera là et, peut-être, ne vous laisserait-il pas entrer".
-- " Qui est M. Osselin?" interrogea Maxime.
— " Un cousin éloigné de M. Souty... Il s'est installé à son chevet depuis qu'il le sait malade. Il est venu de Limoges, où il habite, pour hériter... Je suis sûr qu'il a payé l'autre valet de chambre pour l'avertir... C'est son droit. Mais il perd son temps... Alors vous comprenez... Enfin, il veut que personne n'entre. Mais je suis là. Il a dû passer la matinée à Paris, afin de consulter un homme d'afîaires sans doute . M . Souty m ' a envoyé aussitôt vous chercher "...
Pourquoi les yeux de ce garçon avaient- ils, pendant qu' il prononçait ces paroles, un regard dont Maxime demeura gêné ? C'était de ces yeux qui savent. Mais quoi? Il était au service de Raymond Souty depuis trente cinq ans. Entre un maître et un serviteur qui ne se sont pas quittés pendant un tel laps de temps, il s'établit une intimité d'un ordre très particulier, faite de Tinombrable quantité de petits détails de vie privée à laquelle ce serviteur a dû se trouver mêlé. Visiblement celui-ci, en venant chercher le fils de M. de Servières, obéissait à une volonté de son maître dont il comprenait les causes profondes. Lesquelles ? Le jeune homme ne se le demanda pas tout de suite, mais il sentit le
mystère. Des questions lui vinrent aux lèvres, qu'il ne ■posa pas, cornme si déjà quelque chose de redoutable lui apparaissait, obscurément.
C'est qu'il avait lu aussi, cela, dans le regard du messager, , que les siens et lui-même étaient mêlés à ce mystère. Ce ne fut pourtant qu'un éclair, et il répondit au domestique :
— " C'est bien. Je vais avec vous ",
— " L'automobile est à la porte", reprit l'homme, " nous arriverons plus vite ".
Cette précaution de hâte était de nature à redoubler la sensation d'énigme déjà éveillée chez Maxime. Elle ne fit que grandir durant les quarante minutes que la voiture mit à
franchir la distance entre la place Saint -François Xavier où habitaient les Servières et la rue de l'Orangerie à Versailles. C'était là que Raymond Souty s'était retiré, là qu'il achevait, dans la solitude, une existence dont Maxime avait si souvent entendu dire par des amis communs qu'elle avait été très brillante. Tandis que l'automobile allait, traversant par ce matin de Décembre les allées désertes du parc de Saint-Cloud et les bois dénudés de Ville -d'Avray, les images avaient afflué par centaines dans le cerveau du jeune homme, lui montrant l'ancien officier, tel qu'il l'avait vu du temps de
ses assiduités dans leur intérieur. Que de fois, sur le point de partir pour le collège Stanislas, où il était élevé, il était venu prendre congé de sa mère, et Raymond Souty était là, qui, lui aussi, embrassait le petit garçon au front, lui flattait les cheveux de la main, lui disait des mots d'encouragement! Plus tard, quand Madame de Servières était tombée malade, qui donc parmi leurs amis avaient témoigné au mari et au fils une affection plus constante ? L'enterrement de sa mère s'était évoqué devant l'esprit de Maxime avec une précision presque hallucinatoire, et le
visage de Souty comme détaché parmi les inombrables faces des suiveurs de convoi...
Depuis cette mort, puisqu'il n'habitait plus Paris, Souty avait de moins en moins fréquenté leur maison. Mais, ces souvenirs justifiaient trop le désir que cet assidu d'autrefois avait éprouvé à son lit de mort, de revoir, à défaut de son ami en voyage, l'enfant de cet ami qu'il regrettait d'avoir négligé. Maxime s'était dit cela, et il n'était pas arrivé à vaincre l'inexplicable malaise dont l'attitude du domestique avait été le principe. Il regardait le dos de cet homme maintenant, assis à côté du chaufPeur, sur l'avant de l'automobile.
La tentation le prenait de le faire entrer dans la voiture, de l'interroger — sur qui et sur quoi? — Il n'avait pas donné suite à cette idée pour ne pas rencontrer ces prunelles de complice, dont l'expression lui fut de nouveau insupportable, quand, l'automobile s 'étant enfin arrêté dans la vieille rue du vieux Versailles et devant un vieil hôtel à façade délabrée, cet homme, descendu du siège, vint ouvrir la portière et dire :
— "C'est ici". Et il avait ajouté d'une voix presque suppliante: " Il y a des moments où il a l'air de ne pas avoir tout son esprit... Ne lui demandez rien, Monsieur de Servières. Ne faites pas attention s'il vous dit des choses qui vous
surprennent... Il est si faible de tête! Mais, s'il ne vous avait pas vu , il serait mort désespéré "...
Le mourant était veillé par une religieuse que le domestique fît sortir de la chambre aussitôt qu'il y eut introduit Maxime. Dans la clarté triste qui tombait des hautes fenêtres, celui-ci avait contemplé, avec un affreux serrement de cœur, ce masque auquel les ignorants ne se trompent pas plus que les savants, cette décomposition hagarde des traits où la fin toute proche a déjà empreint son horreur. M. Souty mourait d'une maladie de foie. L'ictère avait sculpté en jaune tous les méplats de ce visage, jadis très beau, où les yeux brûlaient d'une flamme, ses paupières s'abaissaient sans cesse dans un mouvement d'une infinie lassitude, et ses mains amaigries
avaient déjà ce geste automatique, par lequel les agonisants semblent se raccrocher à leurs draps. Quand le domestique lui eut dit ou plutôt crié :
— " C ' est Monsieur Maxime de Servières qui vient vous voir"...
— " Maxime ? " répéta le malade d'une voix sans accent où ne passait aucune pensée — une de ces voix comme en ont les déments et pour lesquelles les médecins ont créé le mot si expressif d' écholalïe, le parler par écho — " Maxime...
Maxime"... Il se retourna cependant et fixa le jeune homme. Peu à peu, celui-ci vit la conscience revenir sur cette physionomie. Le mourant l'avait reconnu. Il se réveillait de ce demi -coma, pour retrouver, avec la conscience, une
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idée qui lui était sans doute horriblement douloureuse, car, de ses yeux toujours fixés sur Maxime, des larmes commencèrent de couler, de longues larmes. En même temps, ses bras s'étaient soulevés, pour attirer à lui le jeune homme qui se pencha sur le lit d'agonie en répétant de ces phrases de banal réconfort comme on en prononce presque malgré soi, auprès des moribonds :
— "Il ne faut pas vous mettre dans de pareils états
Monsieur Souty , vous n ' êtes pas si malade. Vous guérirez... Vous qui avez toujours été si brave".. .
La main du malade se posa sur la bouche de son visiteur comme pour Tempêcher d'en dire davantage.
Il essaya de parier à son tour, mais il avait si peu de souffle que ses mots n'arrivaient pas à l'oreille de Maxime, qui finit cependant par distinguer cette dernière phrase :
— " Maintenant je t'ai tout dit". . .
— " Pouvez -vous me répéter ce que vous voulez
exactement", interrogea Maxime " je n'ai pas bien entendu"...
— " Tu n'as pas bien entendu?" fit Raymond Souty. Et, comme si ce dernier effort l'avait épuisé: "Ah! Il est
trop tard, tout est fini...
Mais, le testament... Dis-lui"...
Le soufïle lui manqua de nouveau. Avec ses mains, que l'abaissement de la température, propre à cette terrible maladie, rendait glacées, il esquissa un dernier geste, celui de caresser le visage de Maxime . Il balbutia encore aussi distinctement ces quelques syllabes : " Marie "...
C'était le nom de la mère du jeune homme. Il ajouta: " Mon enfant "... d'une manière déchirante, puis encore: "Adieu... Le testament... Dis -lui que s'il ne m'a plus vu"... Et ses bras retombèrent, dans une attitude d'impuissance accablée. Ses paupières s'abaissèrent sur ses yeux. Maxime eut peur qu'il n'eût passé ainsi. Il courut jusqu ' à la pièce voisine appeler le domestique qu'il trouva faisant le guet devant la porte. Ce n'était qu'une alerte. M. Souty, après quelques minutes avait repris ses sens, mais dans un état d'épuisement qui ne lui permettait évidemment plus de causer. D'ailleurs, l'inquiétude du domestique indiquait trop qu'il redoutait un retour inopiné de M. Osselin, le cousin
absent; et Maxime de Servières était parti de Versailles, soulagé d'avoir ce prétexte pour fuir cette maison et cet ancien ami de sa famille, sur lequel, pour la première fois, il venait de concevoir un affreux soupçon.
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de l' Académie Française.
(à suivre).
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Complainte.
Que m ' importe la renaissance De l'allègre et fidèle été?
J ' ai fini mon éternité , O Amour ! unique espérance !
Mes regards n'ont jamais cherché Que ta présence insidieuse; L'azur est noir, la mer est creuse Si soudain ton œil m ' est caché .
Ma tristesse contemplative Guettait tes dangers évidents ; — Est -il nécessaire qu'on vive Si le destin devient prudent?
L'homme s'efforce, endure, pense, Il veut contraindre l'avenir; — On ne vit que pour t' obtenir, Amour! unique récompense.
Parfois j ' évitais tes regards , Je fuyais ; ta force latente Me rassurait de toutes parts:
C'est une ivresse que l'attente!
J ' entendais , dans les calmes soirs , Bouillonner vers moi l'invisible; Qu' il est doux de ne rien avoir, Alors que tout semble possible !
Il n'est rien pour moi de réel, Désir! hormis toi, dans l'espace, Ton haleine éternelle passe Entre les tombeaux et le ciel ;
Sans qu'on te voie ou qu'on te nomme C'est toi la seule activité, O compagne unique de l'homme, Promesse - de - la - Volupté !
Q^l^o/^eaJl^ lyieri ^ppr^e^
BRoflELl-E/CHI
Le bon ton au Théâtre.
Le bon ton ne se limite pas à l'élégance vestimentaire. Si l'on créait une ''école de bon ton" il faudrait, de toute urgence, y dépêcher ceux d'entre les couturiers dont les exploits de coupe et de couleur ont le plus passionné le monde etla ville. L'habit, seul, ne fait pas le " bon ton". Ce serait trop simple d'endosser l'Elégance, en endossant l'ouvrage, si parfait soit -il, du tailleur. Le ''bon ton" tst dans l'esprit, les manières, le jugement. Le reste va de soi. La définition la
plus exacte du "bon ton" a été fournie par l'homme qui, au XVIIP siècle, en manquait le plus, par Marmontel : « Le bon ton n' est autre chose que le bon goût mis en pratique » .
Le bon goût, cette qualité caractéristique de l'esprit français et qui résume en lui tous les principes classiques de mesure, de raison et d'équiHbre, le bon goût est-il resté Parisien ?
Il est permis d'en douter lorsqu'on explore le Paris des attractions, des plaisirs, et même des théâtres, qu'Henry Bataille a justement peint d'un mot terrible et vrai : Foire. La
guerre, avec son tohu-bohu cosmopolite, a passé là ! Danses d'outre-mer ou &^.\\\Q\xvs,ja^l-band, frénésie d'exhibitions, le théâtre déborde, envahi par le musichall!... Et, profitant de ce désordre, de cette confusion des genres et des styles, le cinématographe —où il y a tout, le baroque et le beau, l'absurde et le pire — étend partout ses toiles d'araignée...
Cherchez le bon goût dans cette Babel !
C'est au théâtre, d'abord, qu'il importe de réagir. Car le théâtre est précisément le champ d'expérience où les mœurs et la mode se révèlent et s'affirment.
Préservons le théâtre de la vulgarité envahissante. Efforçonsnous d'y faire régner ce "bon-ton" que les grands classiques s'imposaient comme règle.
Jesais bien que pendant une dizaine d'années, au moment où le naturalisme qui faisait banqueroute dans le roman cherchait une voie nouvelle au théâtre, je sais bien qu'il fut de mode d'être délibérément vulgaire et grossier en scène. Ce fut l'époque du Théâtre libre. Mais quoi : manger de la soupe aux choux, de la vraie, en scène, exhiber des chaussures crottées,
ou, innovation qui parut un moment le "fin du fin", parler les mains dans les poches en tournant le dos au public, tout cela n'était pas pour rénover l'art dramatique, on se rappelle la phrase d'un metteur en scène, lequel eut son heure de célébrité, la veille d'une générale s'adressant à un artiste de sa troupe, il lui disait : « Demain tu joues un homme du monde, un homme chic, alors, n'est-ce pas, un petit coup de fer aux cheveux et des gants beurre frais ».
Fort heureusement les auteurs nouveaux qui, au cours de cette équipée, s'étaient révélés, eurent tôt fait de s'écarter d'une voie dans laquelle le Professeur de mauvaises manières eût bien voulu les maintenir, les auteurs, élèves d'un jour, s' évadant du laboratoire sont devenus des maîtres. Ils ont renoncé à cette manière brutale, amère, "immorale" qu'on leur imposait comme un sujet de concours.
Quant aux acteurs et aux metteurs en scène de cette époque, n'ont-ils pas reconnu leur erreur, fait amende honorable en quelque sorte, puisqu'ils sont, depuis, revenus à la tradition "idéaliste" du décor et de la mise en scène, et puisqu 'adorant ce qu'ils voulaient jadis brûler, ils S'agenouillent maintenant devant ce qu'ils appelaient naguère les " poncifs".
Dans un moment où le
goût se corrompt et se perd,
où l'art dramatique étouffe sous les oripeaux
bariolés, essayons de restaurer la tradition ,
faisons du théâtre l' école du bon ton.
On répétait Un Caprice à la Comédie Française : M"''' de Léry disait : Rebonsoir !
Rebonsoir? s'exclama de sa voix impertinente et flûtée Samson qui mettait en scène.
Dans quelle langue est cela ?
Alors, furieux, Musset de riposter : dans la langue des femmes du monde que les comédiens ne connaissent pas !
Je voudrais que les comédiens apprissent la langue et aussi le bon goût aux nouveaux gens du monde qui les ignorent,
ou aux anciens qui les ont désappris.
« Etudiez la cour et connaissez la Aàlle ! » conseillait Boileau aux auteurs dramatiques de son temps. 11 voulait que la nature fût leur étude unique, mais il voulait que la nature fût par eux interprétée, humanisée . Cette forme, dont il voulait qu'on enveloppât la réalité, qu'estce autre chose que le style dont le bon ton est la monnaie courante.
Tous les libertins du XVIP siècle, les roués de la Régence, seraient-ils tolérables, sur la scène comme dans le roman, s'ils n'avaient pas cette élégance,.
ce ton d'impertinence qui les sauve ?
Et Don Juan, ce "grand seigneur méchant homme", ce " scélérat " cynique malhonnête avec insolence et cruel délibérément, serait odieux au public — et il ne Test pas! — s'il n'avait pas «une perruque blonde et bien frisée, des-
plumes au chapeau , un habit bien doré, des rubans couleur de feu»
et ce grand air qui est le bon ton lui-même.
Le théâtre du XVII^ siècle où Ton sent le souci constant de plaire à une Cour dont l'Europe entière copiait les manières et la mode, la comédie du XVIIP siècle avec Marivaux et Beaumarchais, ne se départissent pas du "bon ton". Le " barbier " lui-même est "de qualité"! Voilà la tradition, la pure lignée française que Musset continua d'instinct et qui doit triompher aujourd'hui si nous voulons délivrer enfin notre théâtre des influences étrangères qui le défigurent.
Jq citais Don Juan, comme l'exemple d'un personnage qui s 'impose au public parce qu'il est " racé" et garde au milieu des pires avatars le style essentiel. Mais plus près de nous — qu'on me permette de citer trois rôles que je connais bien — M. de C oînpière d'Abd Hermant et ^le i)^72^ei/r inconnu de Tristan Bernard.
Imaginez les personnages joués par des acteurs réalistes qui les dépouilleraient de l'élégance dont les auteurs les ont parés !
Imaginez dans la belle et forte comédie de Francis de Croisset son héros de V Épervier, descendant des aventuriers de
jadis, lesquels, la dague au poing, rançonnaient les voyageurs, ce Dazetta moderne, au visage de condottiere, qui, par amour, triche au jeu, poussé lui aussi par une hérédité de rapine, une soif de succès et de conquêtes, imaginez-le, joué à la manière du Théâtre libre ! ! Il faut, certes, lui conserver son panache presque romantique, sa ligne, son élégance, sa race, son"ton'\
Madame de Sévigné écrivait:» il y a de l'honnêteté même dans les choses malhonnêtes » voilà l'importance majeure du style au Théâtre. Il y a plus. Nous nous devons d'entretenir jalousement chez nous cet art du geste et du costume, cet art de plaire qui est une des raisons de notre prestige. L'on s'en rend compte à l'étranger. L'étranger, avec curiosité, avec sympathie, recherche, imite, chez les artistes venus de France, ce qu'ils apportent, avec eux, d'élégance.
Le théâtre — au vingtième siècle industrialisé, enlaidi — doit demeurer une " école d'art ". Pour tous les Jourdain de demain, le comédien doit cer d'être ce maître que Molière n'avait pas car il eut été, au grand siècle, inutile " professeur de bon ton ".
Une lettre de Paris...
Ma chère Berthe,
Voilà bien longtemps que je ne vous ai vus, tous : toi, Robert, l'oncle Poche, A^or et la Doute!. . . Quand j' ai quitté Castelnaudary, il y a six mois, je pensais ne rester que quelques jo u rs à Pa ris . Et p u is . . .
Mais laisse-moi te raconter mes mésaventures : Tu comprendras qu' ayant été si occupée, je n' ai pu t' envoyer qu'une brève carte postale, de loin en loin.
Tu sais que mon mari m'avait chargée d'aller rendre visite à notre cousin Alcide Pépet, k bandagiste, qui demeurait à Paris, Boulevard Bonne- Nouvelle. Notre cousin Pépet, dont nous espérions hériter, venait de tomber gravement malade. Et Paul tenait à ce que je fusse à son chevet, lors de ses derniers
moments. Eh bien, ma chère Berthe, pendant les six mois que je suis demeurée à Paris je ne suis pas arrivée à voir notre pauvre cousin ! . . .
Il faut te dire que les
idées des Parisiens 'sur les
moyens de locomotion sont tellement biT^ai^res qu'il est à peu près impossible de se rendre d'un endroit à un autre.
Comme je suis extrêmement nerveuse, et que j'ai la phobie de la foule, je ne puis prendre fii trarnway, ni chemin de fer méti^opolitain . J'ai dû me rabattre sur les automobiles à taximètre . C 'est ce qui m 'a retenue si longtemps loin des miens !. . . Chose incroyable mais vraie ma chère Berthe :
Tous les jours depuis six 7nois, je prends des automobiles à taximètre. . . et je n'ai pas eiicore trouvé de chauffeur qui aille du côté oïi je vais ! Je vais donc du côté oii vont les chauffeurs . . . et ça me fait perdre un temps considérable ! Sans compter que ça me coûte les yeux de la tête! J'espérais toujours que le hasard m'amènerait là où j'avais affaire. Ah! bien! bernique l si j' ose m' exprimer ainsi! Paris est tellement graiid que lorsque le chauffeur me déposait dans son quartier, je me trouvais absolujneîit perdue ! J'étais trop heureuse d'en trouver un autre qui consentît à me ramener là où, il allait. .. et où je n 'allais pas. . . Depuis que je suis ici, j'ai couché dans cent soixaîite-dix-sept hôtels... pas un de moiîis. On m'attendait che^ moi à la fin d'avril. J'ai télégraphié à mon mari : "Pas avril, mais mai"... Le fnois de fiiai se passe. Je retélégraphie che^ moi : " Impossible
revenir mai. Joins juin". . . Enfin juin et juillet s'achèvent sans résultat. Nouveau télégrainme : "Reste à Paris tout août". Nous som^nes en septembre et je suis encore là ! . . .
Pour te donner une idée de la façon dont les chauffeurs comprennent leur métier, laisse-moi te narrer ma première journée dans la Capitale: A peine arrivée à Paris, je hèle une voiture automobile à taximètre. Je monte. Au moment où je passe la tête par la portière pour dire au conducteur " ij, Boulevard Bonne-Nouvelle " , il me crie : " Nous allons à Montrouge ", d'ailleurs c'était écrit sur son drapeau : " Montrouge ". . . J' ai eu peur de passer pour une sotte, pour
une provinciale ! Montrouge n 'estce pas, ça ne me disait rien.
Je ne connaissais pas Paris. .. j'ai voulu avoir l'air renseignée, et j'ai répondu : '' A Montrouge,
c'est ça, vous aure^ un bon pourboire "... Jl m'a arrêtée à la porte d'un petit restaurant et il m'a dit: " C'est là que je déjeune ". Je n'étais pas au courant des habitudes parisiennes... j'ai craint de me faire remarquer en lui demandant des explications et j'ai répondu: "Bien... bien... alle^ déjeuner, je vous attends ". Il parut surpris et m'a dit avec une certaine rudesse: " Vous me gardei?"... "Mais oui, monsieur", répondis-je aimablement. "Bon", fit-il, et il entra che^ le traiteur en disant très haut: " Mince de pochetée " ! (une spécialité du restaurant, sans doute). J'attendis une heure, une heure et demie. Il sortit
enfi7i de table; je réglai l'additloîi, ainsi qu'il est d'usage m'a-t-il dit, et je 772e risquai à lui parler du boulevard Bonne-Nouvelle : ''Pensez-vous, décrétat-il. Nous allo7is à Levallois ". Il habitait à Levallois. Il 7n expliqua qu'il devait rentrer che:{ lui parce que la santé de sa femme lui donnait des inquiétudes. Elle était enceinte...
Alors, nous sommes allés à Levallois...
11 était temps que nous arrivions sa femme accouchait... Ça s'est très bien passé... Elle a mis au 77ionde un enfa7it superbe,
12 livres... Mais heur euse7ne7it que j'étais là ! La sage-fe77ime était ivre-77îorte.:. c'est 77ioi qui ai tout fait... Le chauffeur semblait co7ite7it... je 772e disais ! Qui sait ? Pour la pei7îe il 772e mènera peut-être boulevard Bo7ine-Nouvelle !
Seule77îent, il 772'inti7nidait ! Je 71' osais plus r/e72 lui dire... E7ijj7i je p7^is 771071 courage à deux 77îains '' Pardo7i chauffeur", — Quoi?... — Est-ce que nous allo7is... Est-ce qu'on 72e pouîi'ait pas aller boulevard Bo7i7ie-Nouvelle ? Il me répo7id : " Tie7îs, au fait, à propos de bo7ine 7iouvelle, 07î va aller anno77cer, celle-là à 77ies vieux... qui de7neurent à Auteuil"...
C'est t7'ès gentil, Auteuil, 77iais 77ialheureuse7ne7it, mon cousi7i Pépet 71 avait pas so7igé à s'y fixer... Bref, j'en ai eu pour quatre cent et quelques francs...
Et ce soii^-là, j'ai couché aux Buttes-Chaumont . Et voilà ! Pe7idant .six 77wis, ce fut tous les jou?\s la mê77ie chose...
Avant-hier, 772022 772<^7'2 7n'a éc7^it que 7iotre cousin était mort e7X 7ious déshéritant... Alors, je revieîis à Castel7iauda7y. Mais je 72e sais pas e7ico7^e qua7id je serai pa7mii vous. Je vais être obligée de faire trn gra7id détour, car le chauffeur
d'automobile à taximètre que j'ai arrêté pour aller à la gare de
Paris-Lyon-Méditerranée, m'a menée à la gare du Nord.
Je prends le train de 7 heures iS. Il est sept heures... Je
te quitte en t' embrassant, ainsi que Robert, l'oncle Poche, A^or
et la Doute.
SIDONIE FOULADON.
La Parisienne.
Les Marraines de Guerre, que nous adorions dans nos épistoles, ont hélas ! quelque peu perdu de leur poésie maintenant que nous avons réintégré le "home" et que nous ne sommes plus drapés dans notre bleu horizon. Les distances ravivaient notre tendresse ! Le rêve est passé !
En dépit des êtres qui passent et des événements qui se transforment, la Parisienne conserve de son prestige auprès de nos glorieux alliés qui ne la connaissaient que par ouï-dire, et ceux qui la connaissaient mieux sont curieux de revivre auprès de cet être étrange et complexe.
l^îbe du Joîr de Jeni^y.
La Parisienne est rien moins qu'un souffle, elle existe, elle existe même fort bien. Nous l'avons rencontrée souvent; nous lui avons parlé; nous l'avons caressée... du regard. Apparence... si l'on veut, mais une apparence bien vivante, bien machinée, bien compliquée même.
Cependant j'éprouve quelque trouble à donner à nos alliés la formule de la Parisienne, à leur montrer le creuset mystérieux d'où sort, par un miracle extraordinaire, cet être troublant. Et nous ne saurions trop en médire , car nous avons souffert d'en être séparés si longtemps.
Quand j'étais petit, il m 'arrivait souvent, avec mes camarades, sous l'œil bienveillant de nos gouvernantes, de danser une ronde enfantine
dont le refrain était :
La Parisienne a dit
Qu' on le lui donnerait .. .
Et cette Parisienne qui disait qu'on le lui donnerait, réclamait à tour de rôle une maison, un équipage, un costume de Marquise, un fichu de dentelle et pour terminer la fille du Roi.
Quelle était cette Parisienne de la chanson } Sans doute une allégorie plus ou moins piquante du XVIII™^ siècle, visait
Une favorite, peut-être la Pompadour, peut-être la Du Barry.
Enfants, nous n'y regardions pas de si près et nous nous contentions d'admirer cette Parisienne qui savait si bien se faire donner ce qu'il y avait de plus beau dans le monde : La Parisienne a dit Qu ' on le lui donnerait . . .
La Parisienne est celle qui se fait tout donner. Vous avez remarqué dans un salon ces êtres qui, en entrant, font comme de la lumière. A détailler, elles ne sont pas mieux que d'autres — mais, ce qui les caractérise, c'est la démarche, la
voix, le geste, le coup d'œil, l'assurance, ces éléments qui remplacent équipage et maison —
La démarche :
ce poème fastueux des jambes, ce rythme du corps, ce n'est pas le piétinement brutal et un peu sauvage de certaines races encore
pnmitives, ce n'est pas non plus le balancé des mannequins de couturier, c'est autre chose, c'est un frissonnement de la jupe.
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Robe orientale de che{ oMolyneux. .
c est une cambrure du jarret à peine indiquée...
Faut-il insister sur l'attitude.? Il me faudrait des pages pour illustrer le seul mot, pour exprimer ce qu'il y a d'envol, d'adroit, de piquant dans l'attitude d'une Parisienne.
Le son de la voix est un des phénomènes les plus caractéristiques du Français en général et de la Parisienne en particulier. J'ai entendu jouer les plus grandes artistes des deux mondes, je n'ai jamais retrouvé les inflexions ardentes, frémissantes, agitée comme une eau, bouleversées comme une flamme, de certaines de nos meilleures actrices.
Les inflexions nous retiennent des heures pendus à leurs lèvres, nous, pauvres hommes qui avons le malheur de les connaître.
Quant aux gestes familiers, c'est encore par eux que se devine l'élégante, la vraie Parisienne. Oh! sans nul doute, la Parisienne est reine : sa royauté est indéniable.
Mais qui dira la beauté de son regard ? Cependant les plus beaux yeux ne sont pas parisiens. «Il n'est bon bec que de Paris», disait le vieux Pillon — « Il n'est beaux yeux que d'Andalouse », dit la sagesse des Nations, et je sais, quant à moi, des Italiennes au sombre et vertigineux regard, des Russes à l'étrange et souvent douloureuse expression. Mais l'œil de la Parisienne est tout à la fois davantage et beaucoup moins. Petit, il sait paraître grand comme un lac; immense, il sait se diminuer d'ironie; sombre, s'éclaircir de paillettes de lumière; clair comme le ciel du matin, s'imbuer de la plus tendre mélancolie.
Reste l'assurance, que de fois il m'a été donné de rencontrer des femmes jolies, ravissantes, plus jolies au sens strict du mot que des Parisiennes ; mais leur beauté était hésitante, leur beauté était flottante.
Elles ne savaient pas qu'elles étaient belles.
Car, il est nécessaire qu'une femme sache exactement ce qu'elle est physiquement et le mettre en valeur avec assurance.
En vérité, on se sent émerveillé î Et presque toutes les femmes ont grâce à nos yeux. Il semble que la science et l'infériorité humaines ont découvert le moyen de supprimer toute laideur — ne sait- on pas qu'il existe des instituts de beauté, et que les plus graves esprits apprécient des tentatives qui donnent de lumineux résultats ? La disgrâce se corrige, le fardeau des ans peut devenir léger —
Des savants se sont préoccupés, ces dernières années, de soigner, ou plutôt de cultiver l'esthétique du visage. Belle idée, n'est-ce pas Mesdames? et des plus galantes aussi, car dire à une femme qu'elle est belle, c'est devenir son esclave, mais lui procurer la beauté, c'est devenir son maître.
U/flMe de
Habilles par Barclay,
Élégances Parisiennes.
La mode est actuellement symbolisée par deux nouveautés : la cape et les paniers. Ceux-ci et celle-là empruntent, il est vrai toutes les combinaisons imaginables de tissus, de fourrures et de coloris, ce qui donne d'heureux résultats. Hâtons-nous cependant de les admirer avant que l'engouement prodigieux dont ils bénéficièrent ne les fasse tomber dans le vulgaire — terrible écueil des idées jolies et légèrement osées. Il convient pourtant d'applaudir à l'opposition soudaine des jupes drapées et des robes chemises, qui enchantèrent nos
journées estivales. Charmantes au début de leur vogue, ces dernières trop facilement exécutables, n^ avaient point tardé à prendre le caractère minable des choses bon marché. Les paniers sont, au contraire, un retour certain à la grande couture qui, en compliquant leur ligne, interdit les mauvaises copies. Il en est de même pour les capes dont la simplicité ne souffre ni médiocrité de coupe ni tissus ordinaires. Ces difficultés d'exécution sont le plus sûr garant de succès pour la mode nouvelle.
Il faut malgré tout, signaler les tendances de quelques grandes maisons qui, trouvant les toilettes d'aujourd'hui ^^ assez difficiles à porter, les assagissent volontiers afin de les rendre accessibles à tout le monde. Ici, par exemple, nous voyons des jupes légèrement allongées , là des corsages moins débraillés... — nous employons volontairement ce mot , car le temps nous semble venu d'enrayer le mouvement actuel, qui s'essaie — et réussit — à transformer en costumes de commères de revue, les robes du soir qui devraient être les plus sages.
Il est, hélas, difficile , en ce moment, de distinguer au bal, une jeune-fille, d'une dame qui ne se souvient plus de l'avoir jamais été. Le nu règne dans toute son horreur, car le nu trop facile à contempler perd rapidement toute sa beauté mystérieuse. Au surplus nous devons ajouter que bien peu d'épaules supportent un tel
Lucile.
décolleté! — mais les femmes ont T air de ne pas s' en apercevoir. Leur audace ne connaît plus de bornes. Ne vit-on pas l'autre semaine dans un dancing élégant, une toute jeune femme "tanguer" le torse complètement protégé par un soutien-gorge de diamants ! . . Lorsque M"' Régina Badet se permit voici quelques années de danser ainsi dévêtue, on cria au scandale et des flots d'encre journalistique se répandirent en polémiques brûlantes . Et cependant M^^^ Badet dansait sur une scène, dans la pénombre, loin des frôlements indiscrets... Tout change! — ne nous avait- on pas affirmé que la guerre avait mis du plomb dans les cervelles ? . . Hélas oui — mais pas dans celles-là ! — Fort heureusement certaines grandes couturières ne se sont pas laissé gagner par l'universelle folie — Lucile est du ^''' nombre — Lucile, dont le mot d'ordre fut toujours "distinction", l'a prouvé cet hiver plus encore que de coutume . Lady Duff Gordon dont les hostilités avaient privé Paris, vient il est vrai de nous revenir définitivement. Cette grande dame, prêtresse de la beauté, s'inspire à Versailles où elle habite annuellement, des idées qu'elle exécute ensuite dans^son studio de la rue de Penthièvre. Apôtre de l'élégance, tout son bonheur est de concevoir, de dessiner et de faire réaliser ensuite des silhouettes harmonieuses dont ses contemporaines soient embellies. Son studio lui-même est un des coins les plus coquets de Paris; la présentation des modèles, l'apparition des mannequins qui descendent d'une féerique petite scène pour venir faire admirer la beauté de leurs toilettes, est une
Juliette Courtisien
innovation des plus heureuses. En 1914^ de délicieux five o'clocks; réunissaient rue de Penthièvre le Tout Paris élégant.
Lady Duff Gordon va reprendre ses réceptions. Nous admirerons encore chez Lucile, des robes de rêve, des déshabillés des mille et une nuits, et aussi des costumes pratiques, légers, parisiens, tels que les réclament les exigences de la vie moderne —
Chez Juliette Courtisien, non plus, pas d'échancrures outrageantes, ni de paniers ridicules d'exagération, la mode certes — mais une mode gracieuse, facile à porter — réussie entre toutes ; des robes du soir vraiment riches, c'està-dire pas tapageuses; des coloris discrets et charmants ; et enfin des petites robes, des amours de petites robes, jeunes, alertes, boulevardières. toujours dans la note quel que
soit le décor dans lequel on les porte. Cette sobriété qui est un de ses plus grands charmes, n'empêche pas cependant Juliette Courtisien de triompher au théâtre. Ses robes du Palais-Royal, portées par M'^^^''^ Spinelly, Cheirel, Marken, si délicieusement, en sont une preuve: la critique elle-même leur rendit hommage... Ces constatations ne servent- elles point d'enseignement en prouvant que la vraie distinction prime toujours le luxe clinquant et de mauvais aloi ?
^LjuU, ^><âîi o^JT^'
^ompadonr Robe de Petit -Dîner de che\ SMarie-Louise Barclay
Pour vous. Mesdames.
Verrons-nous un jour mettre à exécution, ce projet dont on nous entretient depuis si longtemps, la disparition des fortifications ? Il semble indispensable d'y arriver, Paris se décentralisant d'années en années, davantage. Le temps n'est point si éloigné encore où nos grands' mères, pour passer l'été à la campagne, louaient une villa à Auteuil et nos aînés se souviennent parfaitement d'ouvertures de la chasse faites dans le parc de La Muette. A cette époque, le Bois de Boulogne n'était pas sûr, on ne s'y hasardait qu'armé et en
nombre. Toute la vie se concentrait autour de la Place de la République !.. Les choses ont rapidement changé,
aujourd'hui T Opéra n'est plus le cœur de Paris, on a déserté le Palais -Royal pour les Champs-Elysées. foute l'activité se porte vers l'Ouest, la ville s'étendra bientôt en banlieue. Le grand commerce groupé voici dix ans à peine, rue de la Paix et place Vendôme, suit le mouvement. L'avenue des Champs-Elysées après avoir été peuplée de grandes marques d'automobiles, vit rapidement éclore quelques devantures de fleuristes, quelques vitrines de confiseurs... Voici quelques mois le plus beau des Palaces y ouvrait ses portes, fixant ainsi la vie mondaine très loin de son centre familier. En huit jours tout Paris déménagea, et courut au Claridge's. Il ne fut plus question dans les gazettes que de ses thés, ^fe:! ■ de ses dîners et de ses Vendredis de ■
Galas, on voulait les voir, il fallait y être vu. Toutes les perles, toutes les fourrures, toutes les fortunes s'y donnèrent rendez-vous. . .
n'est pas un étranger qui, en débarquant dans la Capitale, ne se fasse conduire à l'hôtel unique qui est devenu une des plus passionnantes curiosités de la ville. Le hall du Claridge's, à l'heure du dîner semble un vaste Kaléidioscope dans lequel s'aperçoivent les vedettes du grand monde, du barreau, de la finance, du théâtre...
Chez elles, tout ce que leur fièvre de somptuosité désirait, Madeleine et Madeleine réjpondirent vite à leur désir, en mettant à leur disposition des salons princiers et surtout en créant une collection unique au point de vue parisianisme, inédit et bon goût. A peine née, cette maison fit la mode,
l'inspira, la guida. Elle préside aujourd'hui aux destinées de tel enjouement, le remplace par tel autre; on reconnaît ses robes aux courses, au théâtre, dans les restaurants en vogue. Leur coupe dégage la distinction, et la personnaHté qui sont l'apanage de la vraie Élégance.
Il n'est donc pas surprenant de rencontrer chez Madeleine et Madeleine les silhouettes famihères au Claridge's. Ici et là, le même monde — le grand monde ~ papote, s'agite, vit, danse, symbolisant l'époque actuelle. Un besoin de plaisir s'est emparé des plus sages, l'argent ne compte plus, on en fait, on le dépense. L'intelligence seule, a une valeur réelle. Nous sortons d'un cataclysme effroyable, nous avons évité le gouffre. Réjouissonsnous, et prouvons le.
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Les croquis qui illustrent cet article
sont de che\
Madeleine et Madeleine.
Les livres.
PAUL BOURGET : " Laurence Alba ni" , un vol. Plon-Nourrit, éditeur.
li n'est pas très loin, le temps où les romans de M. Paul Bourget ressemblaient étonnamment à ceux de Stendhal. Cette ressemblance existe encore. Peut-être, est-elle, aujotn-d'hui, moins apparente qu'autrefois; mais, aussi atténuée c|u'elle puisse être, elle n'en subsiste pas moins, et dans l'inspiration, et dans le procédé des deux écrivains. Cela soit dit. toutefois, sans vouloir accuser M. Bourget de subir l'influence de Stendhal. Non, certes! M. Bourget a toujours voyagé. Il voyage encore. Cheminfaisant, il observe, il étudie les êtres qu'il rencontre ou qu'il fréquente, et il fixe dans sa méinoire l'image de tout ce qu'atteint son regard. De cette moisson de souvenirs naît généralement un livre nouveau. Jamais les livres de Stendhal n'ont eu de source différente.
Mais M. Bourget ne s'est pas borné, comme Stendhal, à jouer le rôle d'un cicérone élégant, et, souvent même érudit. Non ! il a fait mieux. Il a étudié plus à fond le cœur des hommes. Il ne s'en est pas tenu à l'analyse trop facile de l'âme bourgeoise ou pseudo-aristocrate. Il a voulu compléter son œuvre par l'étude des humbles. Et cela, c'est très difficile et très délicat, car elle est très simple, l'âme des petites gens. Elle offre un champ d'expérience peu vaste. Plus une âme est simple, moins elle excuse l'erreur commise à son égard. Pour l'étudier, il ne faut jamais sortir du domaine de la réalité. Les modestes n'ont pas de ces complications sentimentales qui rendent tout possible, même les pires énormités. Leur cœur a quelque chose de mécanique et de précis. Il faut, pour en comprendre les diverses impulsions, en connaître les moindres fibres. Ces fibres, précisément, M. Bourget vient de les analyser, une à une, avec la précision du plus subtile des psychologues.
Pour entreprendre cette œuvre délicate, c'est en Provence qu'est retourné l'auteur de Cosmopolis. C'est même en cette région très jolie qui s'étend entre Toulon et Nice qu'il est allé chercher l'inspiration nouvelle. Mais les banquiers américains et les grandes dames d'autrefois ne l'intéressent plus. Il les connaît trop. Il a cherché parmi les fleurs sauvages et celles des jardins ; et, comme par hasard, il a rencontré une charmairte jeune fille, qui s'appelle Laurence Albani et qui a la bonne fortune d'être, à la fois, jolie, aimable, intelligente, douée de sentiments très purs, et très noble, dans toute la naïveté de son âme infiniment simple : c'est une héroïne idéale, pour un roman qui doit avoir l'Esterelle, les Iles PorqueroUes et la Méditerranée pour décor.
Il est très simple, ce roman nouveau de M. Paul Bourget. Il est aussi simple que les personnages qu'il met en scène. Il n'en est pas moins admirable pour cela. L'âme du paysan provençal, avec ses mesquineries et ses générosités, avec ses petitesses et ses grandeurs : en voilà le sujet.
Pour champ d'étude, une simple famille a suffi à M. Bourget. Et cette famille, si bien choisie, comporte en ses divers éléments, à peu près tout le terroir provençal, avec ses laideurs et ses beautés.
Le père, Antoine Albani, est le type parfait du vieux terrien, peut-être un peu naïf, mais aussi robuste dans sa droiture que dans sa constitution physique. L'épouse Albani, la mère, par contre, consdtue à elle seule toute la vilenie du foyer, à peu près comme son mari en constitue toute la poésie. C'est une de ces finaudes un peu rustres, cupide et dépourvue de tout sentiment délicat, n'ayant pas même cette tendresse purement instinctive de la maternité, bien qu'étant mère de trois enfants, dont un garçon et deux filles. Le garçon, lui, emporté et haineux, n'est qu'une brute. Une des filles ne vaut guère mieux que son frère ; elle est aussi besdale que lui, n'ayant de meilleur qu'une bonté tout simplement animale et une indifférence, certes, équivalente à la haine de son aîné. Quant à l'autre fille, Laurence Albani, c'est différent. Celle-là, c'est l'héritière direûe de toutes les qualités du père. Et, non seulement elle en est l'héritière, de ces précieuses qualités, mais encore a-t-elle pu les développer et les affiner, en quelque sorte, par l'éducation très soignée qu'elle a reçue d'une certaine lady, aussi charitable qu'artiste.
Voilà bien, en cette simple famille, l'âme populaire de la Provence, toute entière, admirable chez l'un, banale chez l'autre, abjecte chez certain. Et voilà même, très vraisemblablement, l'âme d'un peu tous ceux qu'un retour à l'ancien régime engloberait dans le Tiers iLtat.
C'est fort habile, cette peinture très sobre ; c'est même beaucoup plus qu'habile : c'est très beau ! Et puis, il y a une intrigue tout aussi simple que l'âme des personnages qu'elle met en mouvement, qui vient ajouter quelque intérêt à l'œuvre de M. Bourget. Pour la nouer, cette intrigue, trois personnages importants interviennent. L'un, un riche jeune homme de la bourgeoisie toulonnaise, est un de ces amoureux peu sympathiques qui semblent nés pour être éconduits ; l'autre, un jardinier, d'une admirable noblesse de cœur, est le personnage romanesque indispensable à tout bon roman. Le troisième acteur, enfin, est un petit entant fratricide, qui, par son crime, amène, en quelque sorte le dénouement, et d'un drame, et d'une charmante idylle. De cet enfant, toutefois, Balzac, s'il vivait, revendiquerait peut-être la paternité. Mais qu'importe ! M. Bourget ne s'est jamais défendu d'aimer Balzac, et de lui emprunter un personnage, à la rigueur, si ce n'est que pour une question de détail. Dernièrement encore, Le Lys dans la Vallée lui inspirait une comédie. Ce Lys dans la Vallée a inspiré d'autres auteurs dramatiques.
Ce que nul ne revendiquera, certes jamais, ce sont ces quelques pages magnifiques dont M. Bourget vient d'enrichir son œuvre. Il en est une, entre autres, où l'enfant conte son crime; tandis que Laurence le berce maternellement tout en caressant les boucles blondes de ses cheveux. Oh ! c'est très beau ! C'est un mélange d'images horribles et d'images très jolies. Et sur tout cela, toujours, toujours, plane un peu d'amour et de poésie. C'est beau ! C'est très beau ! Nos impressionnistes contemporains qui semblaient avoir le monopole de ces grandes images n'ont pas fait mieux.
^ M. GEORGES VAN LOKEREN publie chez - Fasquelle " un livré tout à fait curieux. Curieux, en effet, ce volume, surtout parce qu'il est intitulé "Pierrot", et que le lecteur ne découvre de Pierrot que tout à fait à la fin de l'ouvrag-e, et encore, un Pierrot bien étrange et bien " nouveau modèle ". Le lait d'être curieux, toutefois, n'ôte rien à la valeur d'un ouvrage, au contraire, surtout lorsqu'il s'agit d'un roman. Il est tout à fait bien le livre de M. van Lokeren. Les qualités psychologiques, d'abord, y sont souvent tout à fait remarquables. Et puis, le procédé est habile, l'intrigue est amusante. . . et cette fin de volume, absolument inédite, a, dans sa douce mélancolie, quelque chose de charmant. C'est un livre à lire ; et c'est un livre agréable à lire.
^M. GEORGES DOCOUOIS, après avoir publié bon nombre "d'articles rimes " s'il est permis de s'exprimer ainsi, vient de pubher chez '< Fasquelle " un essai de roman en vers, qu'il a appelé "Poème sans nom " . Peut-être le lyrisme est-il tout à fait absent de cette œuvre, qui, çà et là, devrait être tant soit peu lyrique, puisqu'elle est composée dans la langue des poètes. Qu'importe! C'est spirituel, c'est facile, c'est amusant : c'est assez nouveau. C'esrun livre aimable, qui permet d'être lu fragment par fragment, et dont quelques passages pourront même être relus. . . c'est une grande qualité !
" Le Livre de Goha le Simple " : tel est le dtre d'un volume très original que MM. ALBERT ADES & ALBERT JOSIPOVICT viennent de pubher chez " Calmann-Lévy ".
Tout l'Orient y est dévoilé, a dit Octave Mirbeau, en parlant de ce livre qu'il a orné d'une préface. L'Orient dévoilé ?. . peut-être! Toujours est-il, ce qui reste indéniable, c'est la nature nettement orientale de l'ouvrage. Ce sont des contes, c'est de la philosophie, c'est beaucoup d'entandllage, et c'est aussi beaucoup de sagesse. . . c'est quelque chose d'assez curieux, qui doit être lu, un peu comme on ht les contes des Mille et une Nuits. . . C'est bien ! C'est amusant !
Dans un fort joh style, imagé, ciselé, facile, M. ANDRÉ MAUROIS pubhe chez " Grasset" une idylle tout à fait charmante, qui porte le dtre assez curieux de Ni ange, ni bête, et qui se déroule en les temps les plus troublés, en 1848. Il y a dans ce conte très développé, qui est même un roman, et un bon roman, un peu d'histoire et beaucoup d'imaginadon. Mais la quahté dominante de l'ouvrage est assurément la facihté de son développement. Le lecteur peut rendre grâce à M. Maurois, qui sait lui conter une histoire tout à fait charmante, en l'intéressant toujours, et ne le fatigant jamais.
Ceux qui aiment les livres d'esprit hront Titote, le nouveau volume que M. MAURICE MOREL vient de publier chez " Plon-Nourrit ". Ce n'est que de l'esprit, une suite de mots d'esprit. C'est quand même l'histoire d'une petite fille, puisque c'est précisément cette pedte fille, qui, très intelligente et très spirituelle, a des mots très drôles.
Vient de paraître :