VICTOR MARGUERITTE
La voix de F Egypte
Préface d' ANATOLE FRANCE PLON-NOURRIT, Editeurs 8, Rue Garancière
Vient de paraître :
JEAN DUFOURT
Marielle
Roman d'une Lyonnaise PLON-NOURRIT, Editeur s \ 8, Rue Garancière
Vient de paraître :
La Jeunesse de Charles ^I^odier Les ^hiladelphes
par LÉONCE PINGAUD
Correspondant de l' Institut
EDOUARD CHAMPION, Éditeur 5, Quai Malaquais
3^ Fascicule Vingt francs Décembre 1919.
Album mensuel d'Art et de Littérature
Sous la direction littéraire de Monsieur Jean Hermanovlts.
Sous la^ direction artistique de Monsieur Brunelleschi .
Imprimé par M. François Bernouard.
Enluminé par M. Jean Saudé.
Le tirage de cet Album est restreint à huit cents exemplaires .
Numéro: 703
Phili
ou par delà le bien et le mal
IH" Partie
Conte moral, en prose, par Monsieur ABEL HERMANT
Illustration de M . Brunelleschi .
Le Testament
Nouvelle en prose, par Monsieur PAUL BOURGET
(de l'Académie Française) Illustration de Monsieur Benito.
Soir
poëme par Monsieur HENRI de RÉGNIER
(de l'Académie Française)
Illustration de Monsieur George Barbier.
^qAu Théâtre, restons Français prose par Monsieur ANDRÉ BRÛLÉ
Illustration de M. Brunelleschi.
Lil-Aaroussa
(adapté de l'Arabe)
poëme par Monsieur JEAN HERMANOVITS
Illustration de M. Brunelleschi.
Enluminure de M. Stab.
Chronique sur r élégance par Monsieur ANDRÉ de FOU QUI ÈRE S
Illustration de M. Guy Arnoux.
^e tout un peu propos par JULIETTE LANCRET
Hors -texte :
L'Arlequin curieux, dessin inédit par M. BRUNELLESCHI. Les Agnelets, dessin inédit par M. JEAN RAY.
Phili
ou
^ar delà le bien et le mal.
L'Étape.
Il est facile de dire : « Nous avons dessein de nous retirer à Genève )^. Il est plus difficile de passer de Silésie en Suisse, quand le service des chemins de fer est suspendu, sauf sur les grandes lignes. Otto Mûller eut T obligeance de faire connaître à Son Altesse Sérénissime que le soviet l'autoriserait à user de son train spécial, par dérogation à un arrêté du matin même qui supprimait les trois premières classes et ne
maintenait que la quatrième. Par maliieur, les locomotives faisaient défaut. Il fut décidé, après examen des cartes routières, que Ton se rendrait en automobile, tant bien que mal. à Prague, d'où il était vraisemblable que Ton put gagner Nuremberg ou Munich. Une fois là, ce serait bien le diable si Ton ne trouvait pas un moyen quelconque d'atteindre la Suisse.
Mosenthal fut d'urgence aux remises, où il trouva trois autos à peu près en état de rouler. Cependant, Otto réglait avec Monseigneur la question financière. Il remit au grand-duc. pour les frais du voyage, cinquante mille marks en papier.
Phili. généreusement, fit donation au peuple de tous ses domaines, mo}ennant une rente mensuelle de deux cent mille marks, que la République s'engageait à lui servir le plus régulièrement possible. Il gardait ses parts des mines de plomb argentifères qui sont la principale richesse de Silberberg, et Otto lui promit que les Commissaires du gouvernement lui en feraient tenir les revenus en quelque lieu qu'il se réfugiât.
--J'y veillerai, dit le ministre. Votre Altesse Sérénissime peut avoir confiance en moi : je vais vivre à ses crochets. Mon traitement est médiocre, et d'ailleurs ne sera point payé.
Mosenthal reparut à point nommé, et annonça que rien ne s'opposait plus au départ, puisqu'il était superflu de faire des malles qu'on ne pourrait emporter. Le grand-duc, mettant
le nez à la fenêtre, vit les trois voitures et gronda qu'elles n' avaient point trop belle mine . On appela Madame la grandeduchesse, qui vint sans se faire attendre, escortée de la Baronne de Krakus et d'une seule femme de chambre. Elle n'était chargée que d'un sac de toilette., d\ine valise et de son coffret à bijoux. Phili refusa d'abandonner son buU à la fureur des bolcheviks. Il emmenait un seul valet de chambre, outre son masseur, jeune turc de belle mine.
Mignon, qui arriva sur ces entrefaites avec une lourde malle, fut priée de la renvoyer à la maison et faillit avoir une attaque de nerfs. Elle pensa en avoir une seconde quand le grand-duc la nomma pour la dernière voiture, réservée aux domestiques.
— Tu n'as pourtant pas la prétention de voyager en tiers entre moi et Madame la grande -duchesse } dit Philippe- Egon avec hauteur.
— Monsieur, dit Sophie -Charlotte, Mademoiselle serait peut-être moins fâchée si vous lui donniez pour compagnie le petit Otto Millier au lieu de nos gens.
— Vous n'êtes pas rosse à moitié, repartit Philippe -Egon avec grâce. Eh bien, poursuivit- il en se tournant vers Mignon, tu as entendu ? Tu feras route avec le ministre, comme Madame a la bonté de le vouloir.
Tâchez d'être convenables et de vous tenir comme si j'étais là.
Ce n'était pas encore les astreindre à une tenue exemplaire. Philippe- Egon, sans plus tarder, se dirigea vers la limousine de tête, où il eut la désagréable surprise de trouver la Baronne de Krakus déjà installée sur l'un des strapontins, et qui débordait sur l'autre.
— Comment ?
dit-il. C'est dans notre voiture que vous avez eu l'audace de monter !
— Je ne quitte pas Madame, répondit sèchement la duègne.
— Ma chère, dit le grand-duc à son épouse en lui offrant galamment le poing, ne savez -vous pas une autre langue que l'Allemand ?
— Je parle très bien français, dit Sophie-Charlotte-
: — Quelle vei-
ne ! repartit Philippe -Egon en cette langue. Je vous dirai donc que votre garde du corps commence à me courir. Elle se mêle de nous surveiller ! Elle n'entendra pas du moins un mot de notre conversation. Elle est à plaindre.
— Comptezvous donc me dire des choses si amusantes ?
— Je compte bien aussi que vous m'en répondrez.
Sur ce, les trois guimbardes, qui n'avaient pas le moindre pneu, s'ébranlèrent.au milieu d'un épouvantable bruit de ferraille, que couvraient à peine les acclamations d'un peuple libéré de la veille, mais encore idolâtre. Le grand-duc fit, de la main, un geste d'adieu assez négligent, et accorda un regard .suprême à la forteresse de Silberberg, construite par FrédéricJI , appelé communément le Gibraltar de la Silésie .
Il n'éprouvait aucune des émotions qu'auraient causées à un homme d'âge mùr l'imprévu, la précipitation et toutes les circonstances extraordinaires de ce départ, l'inconnu où il s'élançait, la chute du soir et la mélancolie de l'automne. 11 avait dix-huit ans à peine, une fleur de teint et une fraîcheur
d'àme que n'avaient pu flétrir les excès de ces derniers mois. Il n'était point blasé comme il avait la candeur de le croire, et il redevenait Chérubin sitôt que le divin désir le touchait de son aile. Quant à présent, il était fort incapable de songer à rien qu'à sa femme enfant, qu'il venait tout à l'heure de remarquer pour la première fois, et qu'il enlevait. 11 oubliait les raisons politiques et les conséquences de cet événement : il faisait une escapade et courait une belle aventure . Il était si persuadé que sa petite femme sentait comme lui, qu'il lui jeta d'abord un regard de malicieuse intelligence, et elle sourit sans baisser.Ia vue .
Il tourna ensuite les yeux vers la Baronne de Krakus étalée en face de lui, et qui semblait terriblement souffrir des cahots, quoiqu'elle fût rembourrée. Cette incommodité physique était apparemment la seule cause de l'angoisse que son visage contracté trahissait; car, autrement, elle avait un sentiment intime d'autorité et de sécurité, et ne pouvait même concevoir que les deux espiègles prissent des libertés à sa barbe. Phili avait bien trop d'esprit pour ne pas goûter le comique de cette illusion. Il avait aussi trop de vice et de naturelle impudence,
gouvernante que si elle n'eût point existé ; mais il ne laissait pas de lui jeter assez fréquemment des regards de biais, afin de s'assurer qu'elle était bien au supplice de n entendre pas un mot de ce qu'il disait.
même a ses heures d'ingénuité, pour trouver fâcheuse la présence d'une tierce personne, du moment qu'il était résolu de ne se gêner pour elle aucunement. 11 feignit dès lors de ne pas plus s'occuper de la
La conversation était pénible. La vieille caisse de la voiture et le moteur fatigué faisaient un infernal tapage. Malgré eux, Phili et Sophie -Charlotte élevaient la voix ; puis malgré eux ils la baissaient, imaginant que la Krakus, qui ne comprenait pas le français quand on le parlait tout bas, le comprenait à merveille quand on le parlait trop haut. Phili confia en riant, et à tue-tête, cette crainte chimérique à Sophie- Charlotte, qui en riant aussi, et au même diapason, lui avoua qu'elle avait la sottise de la partager. Sans la gaminerie et les enfantillages, qui leur étaient d'une grande ressource, ils n'en auraient point fini de rompre la glace ; mais une sorte de camaraderie brusque déguisait leur tendresse, et le ton de la taquinerie leur permettait de se faire hypocritement des déclarations qui étaient déjà d'une hardiesse incroyable.
Sophie-Charlotte ne pouvait s'empêcher de parlera Phili de ses maîtresses, parce qu'elle en était affreusement jalouse ; mais elle se donnait des airs de détachement : il n'en était pas dupe. Elle se moquait de sa précocité, ou plutôt feignait de n'y pas trop croire : il se piquait. Pour l'apaiser, en même temps que pour se moquer encore plus de lui , elle souriait , et ce sourire était si plein de perfides arrière-pensées qu'il eut l'impertinence de lui dire :
— Vous faites celle, ma petite, qui sait à quoi s'en tenir sur mon
compte. Vous ne m'avez pourtant guère regardé — non plus que moi .
dont je me repens — depuis quatre ans que nous sommes mari et femme.
Elle repartit,
en riant plus fort :
— Il aurait donc fallu que mes fenêtres fassent grillées.
Il la pressa, intrigué. Elle le fit ressouvenir que la rivière passait
juste devant son appartement, et que, par les beaux jours d'été, il avait coutume de s'y baigner avec ses compagnons de jeux.
— Vous ai-je déplu ? dit-il, avec une coquetterie un peu infâme.
Sophie -Charlotte haussa légèrement les épaules. Il rougit de plaisir, lui qui n'avait pas rougi de honte à la pensée que sa petite épouse, intacte mais rien moins qu'innocente, l'avait pu voir nager dans la rivière.
Mais soudain il devint si pâle qu'elle s'écria :
— Pour Dieu ! qu'avez -vous, Phili ? Etes-vous souffrant ?
Il ne souffrait que de la désirer et de ne pouvoir tout de suite la saisir entre ses bras.
Il ne répondit point, il n'avait pas besoin de répondre : elle était p-lus pâle que lui, et il lisait sur les traits du visage enfantin la même impatience combattue par un étrange effroi. Leurs mains se pressaient déjà sous la couverture qui enveloppait leurs genoux. Sophie-Charlotte reposa sa tête sur l'épaule de Phili, et ils échangèrent un baiser qu'elle du moins ne connaissait que par ouï-dire, et par les romans anglais. Il lui arracha comme un cri de surprise .
C'en était trop pour la Baronne de Krakus. Cette dame, ordinairement à cheval, si T on peut dire, sur le protocole, en
oublia les régies les plus élémentaires. Elle se mit à lancer de grands coups de pieds à Leurs Altesses Sérénissimes, et cria :
— Oh!.. Monseigneur!.. Sophie - Charlotte ! .. H'Ve frivole !
Cette expression était si impropre et, par suite, si comique qu'ils éclatèrent de rire . Ils demeurèrent dès lors bien sages , et ne se communiquèrent plus leurs impressions que par des jeux de mains sournois que la duègne ne pouvait point voir.
Un même pressentiment leur était venu, qu'ils ne se disaient point, mais dont ils ne doutaient ni l'un ni l'autre: c'est qu'il allait arriver quelque chose d'imprévu et d'invraisemblable, grâce à quoi leurs vœux seraient comblés. Ils le souhaitaient ; ils le voulaient tous deux avec tant de force que c'est peut-être ce qui le fit arriver en effet; mais la cause apparente fut le délabrement des automobiles.
A l'entrée d'un village, dans un moment que, par bonheur, on ralentissait, l'une des roues de la voiture occupée par Leurs Altesses et par M"^^ la Baronne de Krakus se détacha, d'un air si naturel qu'on eût dit à la voir que les roues d'autos sont faites pour se détacher.
— Bravo ! dit le grand-duc .
Nous n'irons pas plus loin. D'ailleurs il est déjà nuit noire. Nous dormirons ici.
— • Dans ce trou! s'écria la Baronne, qui aime ses aises.
Phili ne daigna pas lui répondre. Il avait déjà reconnu l'auberge, en dépit de l'obscurité. Il heurta à la porte, qui ne tarda point trop à s'ouvrir.
— Je suis, dit-il emphatiquement, l'infortuné grand-duc de Silberberg, qui fuit devant la révolution avec la grandeduchesse.
L'hôte parut fort attendri à la vue de ces deux enfants qui étaient de si nobles personnages, et s'inclina devant eux jusqu'à terre .
— Vous avez bien, dit Phihppe-Egon . deux chambres logeables? Je les prends pour Madame et pour moi. si elles communiquent ensemble. Sinon, je n'en prendrais qu'une.
— Monseigneur, dit l'aubergiste en portant une main à son cœur, elles communiquent ensemble.
— Bien, dit Philippe-Egon. Vous caserez ma suite comme vous pourrez ; mais conduisez-nous d'abord à nos appartements : nous sommes tués de fatigue. Prenez le sac de
blées à la mode de; Munich. Ils n'y prêtèrent -aucune attention, et leur premier soin fut de fermer à double , tour les deux portes q.ui donnaient sur le couloir, en laissant ouverte la porte de communication.
Madame et le mien.
L'aubergiste, les précédant à reculons, les mena dans une première chambre qui en commandait une seconde.
Elles étaient assez vastes, bien éclairées à l'électricité, horriblenient décorées et meu-
(à suivre) .
ey^-pM^^vC^
Le testament.
Oui, il y avait une semaine que cette scène avait eu lieu, et l'impression en avait été si forte sur Maxime qu'il n'avait pu prendre sur lui, ni de retourner à Versailles, essayer de revoir le malade, ni même d'en écrire cive c détails à son père, à celui du moins qu'il croyait son père. La tendresse passionnée des yeux de l'ancien familier de sa mère, ces mains de mourant, glacées par l'agonie et se promenant sur son visage comme pour en caresser, pour en emporter tous les traits, le prénom de cette mère prononcé avec cette ardeur
presque délirante, comment ne pas interpréter ces indices ? Et en même temps, comment oser les interpréter ? Maxime était un garçon de cœur très simple, sans aucune supériorité dans r esprit, qui menait, auprès de son père, la vie d'un jeune noble de notre époque, d'un beau nom et de modeste fortune. C'est-à-dire qu'après avoir vaguement préparé un examen aux Affaires Etrangères, il avait fini, • d'accord avec M. de Servie res, par y renoncer, \^ sous le prétexte que
^\ les tendances de plus en plus radicales du Gouvernement Français ne permettaient pas à quelqu'un de leur tradition de servir, même dans la diplomatie. Maxime était donc un oisif, mais qui gardait, parmi les dangereuses distractions que ce mot représente à, Paris, une honnêteté profonde et une sorte de candeur. 11 n'avait jamais pensé à juger ou son père ou sa mère. De celle-ci, qui après avoir été très galante, s'était fixée dans une liaison presque avouée avec Ra3miond Souty, il n'avait jamais rien su que sa beauté quand elle était plus jeune, et sa grâce même dans les années tardives. Il est nécessaire d'ajouter —le dénouement de cette aventure serait inexplicable sans cela — que le mari, après avoir marqué Un étonnement du refroidissement de Souty à son égard après la mort de sa
femme, semblait s'être interdit soudain de même prononcer le nom de cet ancien ami. Et voici que. brusquement, le désespoir d un mourant qui avait voulu revoir, avant de disparaître pour toujours, le fils d'une maîtresse passionnément aimée, passionnément regrettée, venait de projeter, devant un des acteurs de ce drame de foyer, et sur un passé, demeuré pourlui si secret, une de ces aveuglantes lumières devant lesquelles on ferme en vain les yeux. On a vu. On sait, alors même que Ton tend tous les ressorts de sa volonté à ne pas voir, que l'on s'interdit de se formuler, seulement en pensée, la vérité dont on ne peut pas douter. Au che\et du lit de R^iymond Souty, Maxime avait compris, dans T éclair d'une évidence indiscutable comme le jour, que cet homme avait aimé sa mère, et le lien criminel qui l'unissait, lui. à ce malheureux. Mais il"n admettait pas qu'il l'eût compris, et. par un illogisme si. conforme aux lois de la nature humaine qu'il n'est pas besoin d€ l'expliquer, tout en ne l'admettant pas, il tremblait que M . de Servières ne comprit, lui aussi, la vérité, rien qu'à la mention de cette visite. Joignez à cela une angoisse de toutes les minutes sur le moribond lui-même, un remords de ne pas retourner auprès de lui, la terreur d'apprendre sa mort, on jugera dans quel état se trouvait le jeune homme quand une lettre et une dépêche arrivées coup sur coup lui annoncèrent, la première le retour de M, de Servières, la seconde la fin de M. Souty. Une cérémonie devait avoir lieu Versailles le surlendemain, à la suite de laquelle le corps serait transporté en province pour être
inhumé dans un caveau de famille. Ce surlendemain, c'était le jour même où rentrait celui que Maxime continuait, qu'il voulait continuer d'appeler son père.
— (( Est-ce qu'il ne s'étonnera pas si je ne lui télégraphie pas cette mort et ces obsèques ? » se demanda-t-il, et il comprit qu'il lui eût été physiquement impossible d'écrire ce message. Il .allait déjà lui être très dur d'assister à cette messe et de raconter ensuite à l'ami tfahi, et sa visite à Versailles, et les
détails sur l'agonie de cet homme pour lequel il éprouvait une répulsion à la fois et une attirance inexprimables. Il n'y pensait qu'avec épouvante et il ne pouvait
D penser qu'à lui. Cette double impression lui fut si douloureuse qu'il n'eut /j ^"^ pas la force de se dominer
et d'aller à Versailles, le matin de ces funérailles. 11 apaisa sa conscience en assistant dans une des chapelles de Saint -François -Xavier, à une messe où il s'efforça de prier pour le mort, sans arriver à le faire c|ue des lèvres. On juge quelle fut son émotion à entendre M. de Servières lui demander, à peine revenu, et quand il lui eut dit la fin de l'autre :
— « Tu n'as pas assisté à cet enterrement? Tu as eu tort. 11 fallait qu'un de nous s'y trouvât ».
Le vieil officier regardait Maxime en prononçant cette phrase avec des prunelles où celui-ci put lire une méfiance qu'il n'avait jamais remarquée. Une secf)nde question augmenta encore son malaise :
— « Comment avais-tu su qu'il était malade } »
— « Il m'a fait prévenir par Planchon ».
— « Sa vieille ficelle d'ordonnance I) dit M. de Servières qui n'ajouta pas de commentaires. Mais toute la soirée et les jours suivants, il montra un visage fermé, derrière T assombris sèment duquel se devinait la reprise d'une pénible idée, soudain éveillée — ou réveillée — par cet appel du mourant au jeune homme. Qu'il en soupçonnât le motif, celui-ci s'en rendait trop compte au souvenir du frisson qui T avait saisi lui-même au chevet du lit de ce mourant. Cette évidence lui était si cruelle qu'il la repoussait. Il se disait: «Je rêve. Mon père a des ennuis qu'il ne me dit pas. Peutêtre réloignement de Souty durant ces dernières années vient -il d'un malentendu qu'il m'expliquerait si je l'interrogeais »...
Mais comment questionner cet imposant personnage devant lequel il s'était toujours trouvé si timide. M. de Servières était une espèce de géant dont l'ampleur étoffée, les larges épaules, la physiologie forte, contrastaient avec la minceur nerveuse de Maxime, d'un de ces contrastes qui crient l'adultère. Les intéressés ne le remarquent pas tant que leur attention n'a pas été provoquée par quelque incident révélateur.
Combien de temps aurait duré ce silence entre les deux hommes ? Toujours, peut-être, si un second événement n'était survenu, plus révélateur encore, et qui, cette fois, exigeait une décision immédiate, à travers quel débat de conscience : l'honneur d'un homme d'un côté, celui d'une femme de l'autre ! Un matin donc, trois fois vingt-quatre heures après le jour où
Ton avait enterré Sout}-, Maxime vit M. de Servières entrer dans sa chambre, par les fenêtres de laquelle il regardait monter vers le ciel gris d'automne les grêles tours de Saint -François en se disant: « Qu'y a-t-il au-delà de la mort ? Se sont-ils retrouvés ? Où sont -ils ?» G 'est à sa mère et à son vrai père qu'il pensait, au moment même où celui dont il portait le nom franchissait sa porte, et lui tendait une enveloppe d'une main que toute l'énergie amèrement encore
de l'ancien officier t^^^^^^A cinq minutes aupa-
n 'arrivait pas à em- ^-^^-^ ravant. Il n'aurait
pêcher de trembler:
— « C'est une lettre d'un notaire de Paris, Maître Aubertin... Lis-là. »
Maxime, à son tour, se prit à trembler. Rien qu'à l'accent dont, ces paroles étaient prononcées, il savait que ce notaire était celui de ce mort auquel il songeait si
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pas osé imaginer la vérité. M. de Servières était a demiruiné. Souty, par son testament, lui aissait toute sa fortune. Le testament, daté de ces tous derniers jours, avait évidemment été fait dans ce trouble déjà de ses facultés. Il avait considéré très habile d'instituer son ancien cama-
rade de Saint-Cyr et de régiment comme son légataire universel. C'était enrichir son propre fils d'une façon indirecte et qu'il supposait devoir échapper aux commentaires. Evidemment, son passionné besoin de revoir ce fils avant de mourir avait eu
ce motif: -donner au jeune homme une explication de ce legs qu'il répétât à Servières : « Nous nous sommes refroidis pour des susceptibilités et des malentendus. Je n'ai jamais cessé de raimer. Je le lui prouve... trop tard »... Déraisonnable espérance d'un esprit qui ne voyait plus la vie telle qu'elle est. La vie, c^ était maintenant le mari de la maîtresse morte et le fils de l'amant mort, en face l'un de l'autre, et tous deux se taisant :
— « Monsieur Souty avait des parents » dit enfin le jeune homme d'une voix étouffée, « Il me semble que »...
— « Et alors ?. . . » Du geste Servières montrait un grand portrait de sa femme pendu sur un des murs de la chambre. Elle était représentée à trente ans , à 1 ' époque même où elle avait eu Maxime, si fine, si jolie, dans une robe de bal qui découvrait ses épaules souples, ses beaux bras frais, l'attache de son cou. Elle avait dans les yeux cette langueur heureuse de celle qui aime et est aimée.
— « Oui » continua le mari trahi « si je refuse cette fortune, que croira le monde .^ . . »
— « Ah ! » dit sauvagement Maxime « pardon ! . . pardon ! . . Monsieur »...
Et il s'était jeté à genoux devant Servières qui le releva en l'étreignant dans un sanglot :
— ft Appelle-moi ton père... Je ne veux pas te perdre, toi... Il y a dix ans que je soupçonne l'horrible chose et que je te garde, pour que tu sois le fils de mon esprit, de mon âme... Rien qu'au mouvement que tu viens d'avoir pour refuser cet argent , j ' ai tant senti que c ' est moi qui t'ai fait ton cœur»... Et, se dégageant : « C'est à toi que cet argent était laissé . Tu n ' en veux pas ;
c'est ton droit... Je vais écrire à ce notaire que nous n'acceptons pas »...
— (( Mon père » dit le jeune homme « laissez-moi parler aux parents de M. Souty d'abord... C'est le meilleur moyen que rien ne s'ébruite. Vous .voyez, d'après la lettre de M. Aubertin, qu'ils menacent d'un procès... Ayons l'air de leur avoir cédé. C'est une démarche cruelle à faire, j'en prends l'humiliation pour moi. C'est trop juste ».
Les deux hommes se serrèrent les mains, cette fois, sans plus dire un mot. Leur émotion était si forte que M. de Servières sortit de la pièce pour ne pas pleurer de nouveau. Quand il eut refermé la porte, Maxime alla vers le portrait de sa mère qu'il décrocha du mur. Il mit un baiser sur le cadre avec une pitié navrée . Puis , allant dans un réduit sombre qui attenait à sa chambre, il y porta cette toile qu'il retourna contre la muraille, dans le fond, en répétant tout bas à cette image de ^.^..-^ la mort les mêmes syllabes
qu'il avait dites tout à l'heure: «Pardon» mais en sentant, cette fois, un déchirement de tout son être si douloureux qu'il ajouta, en revenant s'asseoir à sa table, la tête dans ses mains, des pleurs dans les yeux, mais achevant de se reprendre :
— « C'est à moi de payer pour eux. Comme c'est dur ! »
de l' Académie Française.
Soir.
CEoac^t BftR-B'ttf,
Le soir s'étend sur la campagne.
Votre souvenir m'accompagne;
Il marche voilé devant moi.
Nous suivons un chemin étroit.
Voicî la bruyère et la plaine Où nous buvions à la fontaine ;
Voici la lande et la forêt, O mon cœur, cache ton secret!
Est-il vrai — la nuit est venue — Qu'entre mes bras vous fûtes nue?
O cher visage dévoilé Comme le ciel s'est étoile !
de l' Académie Française.
Au théâtre restons Français.
Le grand reproche qu'avant la guerre l'on adressait, de par le monde, au théâtre français, c'était d'être exagérément frivole. La France est le seul pays qui possède la grâce de dire les choses les plus graves avec légèreté. De là à conclure que les Français ne prennent rien au sérieux , il n ' y avait qu ' un pas ... le pas de l'oie!
Néanmoins sous le couvert de cette accusation de frivolité d'excellents esprits essayèrent en France de nous
proposer, comme modèle d'art dramatique, les productions du théâtre russe, Scandinave — et allemand. On les adapta mais on ne les adopta point. Malgré la fidélité des traductions — et peut-être à cause de cette fidélité — le grand public, en France, resta toujours rebelle à cette forme de théâtre, si éloignée de notre Dans le théâtre d ' Ibsen . g^^t ^t ^^ ^^^^^
sensibilité. Cette psychologie, plus idéologique qu'humaine, ce déséquilibre entre la pensée et la forme (n'en accusons que la sécheresse de la traduction) autant de raisons pour lesquelles ces chefs-d' œuvres nés parmi les brumes du Nord ne rayonnèrent jamais chez nous.
Tous les efîorts d'un snobisme exaspéré n'y pourront jamais rien. Vous pensez si l'échec de ces tentatives théâtrales, nout fit accuser davantage encore de légèreté. Que les étrangers l'aient commise, cela s' explique. Ils connaissent si bien Paris mais ils connaissent.-, si mal la France î A qui la faute d'ailleurs ? Nous n'étions, pendant un temps, représentés à l'étranger qu'à travers le filtre d'impressarios ou de traducteurs
venus à Paris pour choisir «les meilleures comédies parisiennes » . Et tout naturellement ces messieurs choisissaient des vaudevilles mal tolérés par notre public et dont le succès était souvent dû au scandale .
C'est d'après de pareils ouvrages que l'étranger nous jugeait...
Mais que des Français, à leur tour, aient pu propager cette calomnie, et affirmer que nous n'étions qu'un peuple frivole . . . voilà du dénigrement . . . bien français !
Imprudence coupable, et d'ailleurs quel aveuglement!
Le pays de
Corneille, de Racine, de Molière, de Beaumarchais, d'Alfred de Musset ne possède-t-il pas le premier théâtre du monde ! Que gagnerait-il, à prendre comme modèles dramatiques Ibsen, Tolstoï, Bjoernstjerne-Bjoernson, Hauptm a n n ou Sudermann ?
Le Drame à la Française.
Rappelons -nous T article étincelant de Jules Lemaitre. Ce maître de la critique prouvait T influence déterminante qu'avait eu sur le théâtre Scandinave, le théâtre d'Alexandre Dumas fils. Jules Lemaitre démontrait avec dates et citations que les thèses les plus hardies de Bjoernstjerne-Bjoernson étaient déjà dans Dumas. Et nous
savions que Tévangélisme et la « pitié »
de Tolstoï, furent nôtres, bien auparavant, dans Hugo. La Maslova est la fille spirituelle de la grande Jondrette des Misérables .
En réalité r admiration d'une certaine élite découvrait comme original dans le théâtre étranger ce que rétranger nous avait emprunté dix ans plus tôt !
Dans le théâtre de Théodore de Banville.
Depuis , il y a eu la guerre . . .
Allons nous, après cinq ans de gloire française, où l'héroïsme et la pensée directrice de chez nous brillèrent au premier rang sur les champs de bataille et dans les conseils du monde, allons-nous retomber dans la même erreur, et, j'allais dire dans la même manie ?
Loin de moi la pensée d'élever devant chaque frontière une Muraille de Chine, qui interdise les échanges d'idées et de mœurs, nécessaires à la civilisation elle-même...
Mais restons Français !. . Une nation qui, au théâtre, s'enorgueillit de compter des écrivains tels qu'Henry Bataille, François de Curel, Georges de Porto Riche, Francis de Croisset, Abel Hermant, Tristan Bernard, Robert de Fiers, Henry Bernstein... (j'en omets, et des meilleurs) cette nation prête aux autres mais ne leur doit rien.
Pendant la guerre — intermède héroïque et sanglant — nos artistes, nos écrivains pour la plupart se sont tus. A la faveur de ce silence, une invasion étrangère — pacifique mais si dangereuse — a détourné peu à peu nos scènes, de leur destinée, de leur mission française. Le mercantilisme et l'exotisme réunis régnent en maîtres, à Paris. Tous ceux qui ont le souci du théâtre, de sa grandeur et de son prestige, se doivent de réagir.
Manquons-nous d'écrivains, d'auteurs dramatiques? On le croirait, à voir les adaptations anglaises ou américaines qui font florès ! Il est grand temps de rendre son goût véritable au public que risquerait de corrompre l'influence étrangère .
Soyons nous-mêmes! égoïstement, franchement, soyons français !
Les artistes qui ont joué à travers le monde, le répertoire français, connaissent son prestige.
Sait-on qu'au pays d'Ibsen et de Bjoernstjerne-Bjor- ^ nson ce sont les œuvres Acteur Russe.
d'élégance, les pièces de M. Robert de Fiers, par exemple, qui ont le plus de succès !
Les impresarii français qui, en tournée dans le Nord, se sont avisés d'inscrire à leur répertoire des œuvres Scandinaves, ou conçues selon le mode Scandinave, ont éprouvé devant r accueil du public, une déconvenue profonde. . .
Je connais un acteur qui à Paris, dans des rôles pathétiques ou à panache, a remporté de grands succès. Il a l'accent toulousain... Mais personne, dans la presse parisienne, ne s'est avisé de le lui dire. Un jour cet acteur est allé donner à Toulouse une représentation.
La presse indigène couvrit de fleurs son « concitoyen » mais lui reprocha son accent!.. Les Scandinaves sont tout prêts à reprocher à leurs écrivains d'avoir l'accent du Nord! La vérité est que les écrivains doivent leur gloire à Paris : à ce même Paris si injuste, souvent si hostile à des gloires françaises. Son snobisme parfois, fut féroce. M. Rey, de Marseille, aurait-il pu faire jouer son Sigurd, s'il n'avait eu la prudence, en un temps où le wagnérisme faisait fureur, de s'appeler tout à coup Re3^er ! Il ne faut pas que l'on ait besoin de ces prudences là, déployons au contraire notre drapeau.
Pour ma modeste part, j'ai toujours, sans être xénophobe, dans mes tournées à l'étranger, affiché, exalté les auteurs français, de préférence à tous les autres. Et quelle joie d'interpréter Banville ou Musset à côté de Francis de Croisset ou d'Abel Hermant... Ils sont de la même lignée, de la lignée française !
Est-ce donc trop demander que d'inviter les directeurs des théâtres parisiens, à offrir des 5^/i"o;75 aussi françaises que celles auxquelles se pressa le pubhc de Buenos-Ayres } le public de Paris serait-il d'une sensibilité, d'une intelligence, d'un goût inférieurs au public américain }
Alors ?
Non : une réaction s'impose. Il nous faut lutter contre cette vague de paresse, cette théorie du moindre effort, qui sévit au théâtre, comme partout, en France. Il faut aussi que les directeurs comprennent leur mission . Trop souvent ils négligent la qualité d'une pièce, se fiant aux vedettes qui la créeront, ou, pis encore, escomptant le fracas d' une publicité qui n'est pas de chez nous.
Nous avons en France les premiers auteurs dramatiques du monde et une merveilleuse jeunesse. Que les directeurs se résignent à choisir et qu"' ils choisissent des œuvres de c/ze- nous.
L ' Heure du Bain .
à la Piscine du '' Claridge "
Elle est superbe et blanche, et son costume est blanc Peut- il être un joyau qui soit fait pour lui plaire ?
Existe -t- il sur terre
Un assez beau diamant ?
Elle vaut plus que Tor. tant elle est jeune et belle ! Il n'est point de trésor qui vaille sa beauté ! Et l'aube de l'été Paraît moins pâle qu' elle !
Tout ee qui provient d'elle est un objet qu'on aime Le parfum de son corps rend les jasmins jaloux ;
Et ses seins sont plus doux
Que la rose elle-même !
Sa bouche est comme un fruit qu'a mûri le soleil ; Le frelon la contemple ;. et songe, avec envie.
Aux raisins de Syrie
D'un coloris pareil.
Son œil est un espoir, son regard, une aumône ;
Et, pour pouvoir baiser la trace de ses pas, Le Maître du Hedjaz Lui céderait son trône.
La guêpe, de sa taille, envierait les contours ;
Et son rire est si gai, qu'il suffirait de dire : Que, pour un seul sourire. L'homme offrirait ses jours.
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L'oiseau ne la craint pas ; l'abeille vient près d'elle ; Et le passant peut voir, par les matins d'été,
Brouter à son côté
La craintive gazelle.
Ce qui s'exhale d'elle est d'un parfum si pur. Que les plus belles fleurs la croient encor plus belle.
Et renvoient auprès d' elle
Le papillon d'azur.
Ses pieds sont si menus: sa marche si légère, Que, sur un sol poudreux, tout en pressant le pas.
Elle ne laisse pas
De trace à la poussière
Elle n'est que pudeur et que virginité !
Et nul, jusqu'à ce jour, n'a pu voir en présence
Tant de douce innocence
Et de nubilité !
Les accents de sa voix ont des notes si frêles, Que le passant s'arrête au seuil de sa maison,
Croyant à la chanson
Des molles tourterelles.
Sa chair a tant d'attrait, que Hussein, saint martyr, En la voyant, peut-être, eût négligé son àme ;
Et, la voulant pour femme ,
N'eût plus voulu mourir.
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Elle sait, au passage, embellir toutes choses ; A sa vue, aussitôt, s' entr' ouvrent les bourgeons,
L'or revêt les citrons.
Et s' entr 'ouvrent les roses.
L'impur hésiterait à flétrir ses quinze ans
Et, le jour et la nuit, voudrait que dans sa chambre
L'odeur de musc et d'ambre
Montât comme l'encens.
Elle paraît si (ière et reste si sereine, Que le roi de Stamboul, le Malek tout-puissant, Certes, en la voyant.
L'aurait faite au moins reine !
Jamais, dans le ciel pur, pareil astre n'a lui;
Et qui l'épousera lui restera fidèle.
Car l'univers, sans elle.
N'aura phis rien pour lui.
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Chronique sur l'élégance.
Chez les peuples de Tantiquité, le costume était au nombre des beaux-arts, ses principes étaient définis, son influence sur la morale était appréciée, et des officiers publics veillaient pour qu'on n'en violât pas les lois fondamentales.
Il est évident que si le but des arts est de produire des impressions variées sur notre esprit, le costume ou la décoration du corps humain ne sauraient être exclue de leur classification.
Le costume exprime tour à tour la richesse, la prétention,
Barclay " Nice
la coquetterie. T austérité, la modestie, c'est-à-dire cju^il a son caractère.
Otez à un homnie sa cravate, troublez la régularité habituelle de ses vêtements, et sur le champ vous exprimez la démence .
Le costume devient une sorte de science mathématique où chaque détail a son expression ou sa valeur fixe. D'où il résulte que r élégance dans le costume consiste dans le rapport qu'il faut établir entre deux caractères, celui de la personne et celui du costume.
Si vous manquez de goût et de perspicacité, vous ferez infailliblement des rapprochements gauches, guindés, maladroits. Il faut donc se consulter bien avant de faire choix d'une couleur ou d'une forme.
Bien connaître le trait caractéristique de sa personne, c'est posséder la science de s'habiller et les secrets de l'élégance.
Ce n'est ni dans la richesse d'une toilette, ni dans la rareté des étofPes que gît l'élégance, c'est dans l'effet produit par la combinaison de ces choses avec le jeu des proportions humaines.
Chercher à captiver les suffrages du vulgaire, c'est chercher, en matière d'élégance, les voies de l'erreur.
Dans l'art du costume, comme dans les autres arts, ce qui saisit la foule, c'est généralement les effets grossiers. Il
est pas vrai que le sentiment des masses soit bon et infaillible dans les arts. La quantité ne sera jamais la qualité. Abandonné de ses instincts, à ses forces naturelles, r homme de la rue ne peut point admirer Milton. En musique, il préférera la valse bleue aux plus savantes compositions de Beethoven.
Brummel ne disait-il pas à de jeunes « fashionables » de Londres : «vous saurez que vous êtes élégants, Messieurs, lorsque dans les rues, vous passerez sans être remarqués ! »
Pour se vctir d'étoffes riches, fastueuses, il faut en soi un caractère physionomique qui le permette.
La mode, cette chose éphémère, indéfinie, mais qui n'est autre chose que l'orbite où s'opèrent les révolutions du costume, la mode possède un caractère qui lui est propre. Elle
a sa philosophie, sa logique , parce qu'elle, a des points de contact et de relation avec l'élégance. Le caractère de la mode, c'est luxe, fortune, grandeur.
D'où vient qu'un costume qui a été trouvé élégant cesse de l'être? C'est que
- ^^ ce costume, d'a-
7 "* ^ bord le patrimome
du petit nombre, est tombé dans le domaine public et s'est associé alors à des idées de vulgarité qui ont effacé sa primitive effigie .
Nous devons rénover la tradition et lui conserver tout son éclat.
Paris ne doit pas être seulement le refuge de T art et de la pensée, mais le centre de toutes les élégances. Nous nous devons à notre Passé.
11 est des maisons qui, comme Barclay, demeurent en quelque sorte le conservatoire du goût et de P harmonie.
Si les hommes s'inspirent dans leur mode du goût anglais, les femmes ne sauraient prendre d^ autre direction qu'à Paris.
Si la femme se soucie, avec raison, de sa toilette, Phomme a le devoir d'y songer sans en avoir Pair, et de
concourir ainsi à l'esthétique générale.
On ne comprend pas qu'un gentleman se rende'à l'Opéra autrement qu'en habit, on ne comprend pas davantage qu'il puisse se rendre de jour à une réception de cérémonie autrement qu'en redingote ou en jaquette. Ce
sont des usages intangibles jusqu'au jour où la Pantaisie aura trouvé quelque chose de mieux.
11 y avait au XVIIP siècle des maîtres " d'agrémens " qui formaient les jeunes gens à Part de plaire. En vérité il est
plus juste de penser que la véritable élégance, fonte d'harmonie, de tact, de mesure, de nuances, est native.
L'homme ;• swell " est celui qui sait s'adapter aux temps et aux circonstances. •' The right man in the right place'"'.
Comme nos ancêtres , faisons en sorte que des maisons de qualités conservent la tradition du bon goût.
Cette tradition est aussi nécessaire à Testhétique générale qu'à l'avenir économique de notre Pays.
U'fl^^ ^
De tout, un peu...
Voici venu le temps béni des étrennes, T époque charmante où les femmes s'attardent de vitrine en vitrine, attirées, retenues, par l'éclat des pierreries, ou la fragilité des bibelots rares. Curieuses, amusées, elles attendent, guettent, comparent les nouveautés des différents magasins. Tous les ans leur plaisir se renouvelle en découvrant les frivolités inédites qui feront la joie de ceux à qui elles les destinent, ou contribueront à embellir le home qui sert d^écrinà leur beauté. Chaque automne fait éclore des maisons nouvelles, amusantes et tentatrices, aujourd'hui, tout est au dix-huitième.
L'antiquité n^a plus de prix. Tout le monde veut être meublé à l'ancien, chacun fait la chasse aux petits meubles
Louis XVI dont Fintimité des boudoirs s'accommode à merveille. Bien entendu il faut à ces cadres des attributs de T époque. L'antique — T authentique — bergère réclame des coussins de st3de ; la lampe qui éclaire le salon laqué gris Trianon doit tamiser ses rayons, d'abats -jours " Marie -Antoinette" ; le lustre sera remplacé par un mai... Prenons garde, cependant de ne point faire fausse route. Recourons aux spécialistes pour éviter les fautes de goût. L'autre jour en flânant Faubourg Saint-Honoré, qui, s'il nous en souvient bien, fut -au temps de la Pompadour, le quartier des antiquaires (n'est-ce point là
que Lazare Duvaux, rérudit fameux, tenait échope ?) Nous nous arrêtâmes à l'éventaire d'un petit magasin dont l'enseigne ".4 la Reine des Fées " promettait trop de récompenses pour qu'on ne put résister au désir d'en franchir le seuil. Ce qui fut fait. Nous nous, crûmes
rococos, éventails d'une mièvrerie désuète, coussins moelleux, voilés d'argent, fanfreluches, frivolités de petite marquise, nous révélèrent vite la personnalité de leur auteur.
C'est un artiste, un homme de lettres, qui, pour tenir tête à la vie chère, ne craignit pas — et comme il eut raii^on î — d ' ouvrir boutique, et d'y
.^.^ , , Modèle de la
aussitôt transportes ■ . j^,„„ ^y,,. ;,'^v,v
au hameau de la pauvre Reine. Roses
faire de l'art sous une autre forme. Il n'est pas une coquette qui. d'ici trois semaines ignorera les jolies choses, groupées à la Reine des Fées. En eflet, toutes les élégantes ne sont -elles pas sures de trouver, 38o, rue Saint-Honoré le plus joli choix de cadeaux qui se puisse rêver .^ Nous sommes, presque à la Noël, aux joyeuses soirées de Réveillon. Les présents vont être échangés. Il est temps de songer à leur achat, sans négliger pour cela les préparatifs de départ pour la Côte d 'azur .
Nos couturiers y ont pensé en créant à leur intention des robes charmantes de gaieté, Martial et Armand mérite, parmi eux une mention spéciale ; non seulement pour les costumes d'après-midi, mais pour les robes du soir, ce qui ne lui a point fait négliger les étrennes. Son magasin de la rue de la Paix, fourmille en idées nouvelles, et en cadeaux utiles. N'estce point amusant, en ces temps de vie chère, de s'envoyer, entre amies intimes, une jolie blouse plutôt qu'un petit vase bossue, un shandail douillet au lieu de bonbons fondants. D'autant qu'il est facile d'accompagner ces souvenirs pratiques d'une futilité qui n'est moins le sac à lorgnettes, la boîte à
gants, l'écharpe légère qui sont des bibelots de moindre importance, et peuvent être offerts en supplément.
Mais, si l'on admire rue de la Paix, les frivolités de Martial et Armand, ses salons de la Place Vendôme retiennent les visiteuses par la grâce de la collection, qu'on y présente. Il y a là, conçues pour Monte-Carlo, des robes ravissantes, point exagérées, des corsages très nus, certes, mais un peu assagis cependant. Le "décolleté de la Victoire", jusqu'au reins ! à fait place déjà à des échancrures plus
Martial et Armand
raisonnables. Le vent de folie, bien pardonnable ! qui se mit à souffler sitôt la cessation des hostilités s'apaise, doucement. On laisse le nu, au théâtre. N'en doutons pas : les beaux jours nous ramèneront des robes confortables, c'est-à-dire des corsages presque montants.
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■ Modèle de la ''Reine des Fées "
Barclay '' Paris "
Les Livres.
Un livre de guerre, un bon livre de guerre, La Fournaise, publié par M. JEAN D'HEURES à la Librairie " OUendorff ". C'est une suite de tableaux. Et c'est néanmoins un mélange de peinture et de philosophie.
Dans tous ses récits, l'auteur fait preuve d'une remarquable puissance. C'est un livre qui doit être lu. Il faut tout au moins en lire quelques chapitres : L'Epouse, Pourquoi j'ai tué, Quand j'étais Dieu et Le Charnier, par exemple.
M. RAYMOND HESSE publie à la Librairie ''Pavot": Bouzigny!.. Ville de paix et de guerre.
Sous ce titre, chacun peut retrouver la petite ville classique où les hasards d'un voyage ou de la mobilisation l'ont conduit. Voici, fort bien décrits : le médecin, l'officier retraité, le pion, l'avoué retors, la demi-mondaine, dont la guerre a fait : un major, un commandant de dépôt, un auxiliaire, un commissaire militaire de gare, une dame de la Croix-Rouge, etc. . .
Ils y sont tous ; et tous s'agitent dans une intrigue fort adroitement amenée. D'une psychologie délicate, sous sa forme d'ironie amusée, cette nouvelle œuvre de M. Raymond Hesse est une synthèse artisdque qui intéressera. C'est un bon livre !
M. JEAN MAROT pubHe à cette même librairie "Pavot", un livre nouveau qu'il intitule : Ceux qui vivent.
D'abord, l'auteur ne se réclame que d'une ardente sincérité. Son labeur a consisté dans l'établissement d'une somme philosophique d'âmes de combattants. Mais ce qu'il a voulu par dessus tout, c'est que l'idée dominante soit la beauté de l'aftion.
C'est bien ! C'est beau ! Et tout cela, c'est écrit avec une sobriété de bon goût et un grand amour de la vérité ; c'est encore un bon livre !
Le Chemin des pieds nus que M. KER-FRANK-HOUX pubUe chez " Crès " est un livre aussi étrange que complexe. C'est un peu une confession de l'auteur. Mais c'est la confession d'un être infiniment subtil qui pense toujours, qui recherche constamment l'amélioration d'une collectivité dont il fait partie ; et tout cela l'amène précisément à un mélange de philosophie et de poésie qui constitue toute la beauté du livre .
Ce livre de M. KER-FRANK-HOUX, il est surtout original ; et il est même assez original pour ne pouvoir être nettement défini. Qu'est-ce, un conte? Peut-être ! Un long poème? Peut-être aussi ! Une nuit de méditation? Cela se peut. . . Non ! il faut le lire, ce livre. En voilà un, au moins, qui soit de la banalité !
M. EMILE HENRIOT publie chez " Émile-Paul " Le Diable à l'hôtel ou Les plaisirs imaginaires. C'est avant tout l'œuvre d'un artiste follement amoureux de fleurs, de lumière, de beaux décors et de jolis bibelots. C'est aussi l'œuvre d'un poète qui connaît son époque, car Le Diable à l'hôtel n'est pas plus un roman qu'un recueil de poésie . Il est tous les deux à la fois; et le lecteur, que le roman intéresse, lit par force les vers dont l'ouvrage est parsemé. C'est très adroit. D'ailleurs le livre de M. HENRIOT est un bon livre .
M. EDOUARD SCHNEIDER publie chez " Albin Michel " un roman qu'il intitule: Ariane, jna sœur... un livre un peu étrange, mélangé de mysticisme et de réalisme d'une faâure souvent lyrique. . . un peu de psychologie. . . un livre qui peut être lu.
Un bon et beau livre sur les prêtres, que celui que publie chez " Albin Michel", M""' J. BRUNO-RUBY : L'exemple de l'Abbé Jouve tel est le titre de cet ouvrage. Les quesdons les plus complexes touchant le rôle du prêtre dans la société y sont abordées avec une franchise et une persuasion admirables. Mais il y a des idées nouvelles, des idées très nouvelles. M""' BRUNO-RUBY espère que le prêtre sortira enfin du Temple et agira... voilà l'idée dominante... il faut lire ce livre, que l'on soit croyant ou non.
Les Papiers de Cléonthe, le nouveau roman que M. JEAN-LOUIS VAUDOYER publie chez " Albin Michel" est en quelque sorte l'écho orné et choisi d'une jeunesse à laquelle la guerre n'avait pas encore imposé son épreuve. On y trouve la peinture fantaisiste, tendre, spirituelle et voluptueuse d'une vie qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir, et à propos de laquelle on pourrait répéter le célèbre mot de Talleyrand sur « la douceur de vivre ».
Les Papiers de Cléonthe coniposent une chatoyante galerie féminine où des figures en pied et en buste, animées par le jeu des passions et du plaisir, se groupent autour d'une figure centrale, émouvante et grave, qui reste voilée.
Dans ce livre où la chimère et l'observation se mêlent heureusement, et qui va de l'humour au lyrisme, l'auteur de la Bien-Aimée et des Permissions de Clément Bellin fait jouer toutes les facettes d'un talent que chacun s'accorde aujourd'hui à reconnaître.
Vient de paraître :