‹ La guirlandeChapitre 17 sur 37 · acte · texte numérisé non relu

acte

ON peut présenter un grand-duc à un autre grandduc sans façon ; mais, quand c'est des Mauser que Ton présente à une Altesse Sérénissime, les formes du protocole doivent être observées rigoureusement. Les Mauser mettaient un trop haut prix, moral et aussi matériel, à cette cérémonie, pour souffrir qu'on leur fît tort de rien; Monseigneur ne pouvait sauver que par l'étiquette sa dignité, qu'une si étrange compagnie exposait; enfin Madame la baronne de Krakus, appelée par la faveur des circonstances à

usurper le rôle d'un introducteur des ambassadeurs, en était trop pleine et trop fière pour le jouer pardessous jambe.

Elle décida de son autorité privée, en vertu du pouvoir discrétionnaire quelle s'arrogeait, que Monsieur devait avoir le pas sur Madame, et que l'ordre des préséances désignait Siegmund avant sa plus jeune sœur Fricka. Philippe-Egon s'était instinctivement placé devant le piano, qui faisait un fond de tableau convenable, et lui prêtait au besoin, en cas qu'il se sentît fatigué, le même secours, le même point d'appui que la miséricorde ou patience des stalles de chœur, où l'on peut être quasiment assis tout en ayant l'air d'être debout. Madame la baronne de Krakus, se tenant vis-à-vis de lui, mais un peu sur la gauche, à une distance de trois pas, lit signe à Mauser, qui aussitôt se plia en deux, se redressa, avança, se replia et se redressa, pour se plier une troisième fois quand il fut exactement à mi-chemin entre la duègne et le grand-duc. Cependant elle déclinait les nom, prénoms et qualités de Mauser (Wllhelm), ancien industriel.

Personne ne devait plus ouvrir la bouche avant le prince, et, selon l'expression vulgaire, on ne pouvait pas commencer sans lui. Il en profita pour prendre son temps et pour examiner comme une simple bête curieuse l'individu qui avait cet honneur inouï de lui être présenté. Mauser était court, gras et rond, mais rond comme ces premiers hommes fabuleux que décrit un ancien, dont le corps était en effet si rond de partout que Jupiter eut un beau jour fantaisie de les couper en deux suivant le plan vertical; et l'on s'étonnait qu'au lieu de marcher en tournoyant comme une

toupie ou en faisant la roue, ainsi que procédaient nos ancêtres avant cette opération, il crût devoir, ainsi que nous procédons aujourd'hui, avancer d'abord une jambe et l'autre ensuite. Cette richesse de graisse et de chair, si commune jadis en Allemagne, si rare depuis le blocus, annonçait un Allemand de bonne race, qui a su prendre le large à temps. Quant au visage, orné d'une grande barbe carrée, mi-rousse et mi-grisonnante, il éclatait de vanité satisfaite et n'exprimait rien autre chose ; mais les petits yeux, qui riaient derrière les lunettes d'or, exprimaient de surcroît l'humeur obséquieuse.

Phili, après avoir douté une minute s'il dirait ou non à ce Mauser quelque parole plus significative, se borna enfin à lui dire :

— Nous sommes enchanté de faire votre connaissance.

Mauser se replia en deux, se redressa, s'efïaça, et M me Mauser, Minna de son prénom, lui succéda sans entr'acte. C'était aussi une puissante femme, un peu mûre, point trop, et dont les restes de charme étaient malheureusement noyés. Son regard était langoureux, plus parlant que celui de son époux, et témoignait que l'Allemagne, en dépit des leçons qui lui ont été prodiguées depuis cinq ans, n'a pas encore désappris la sentimentalité. Philippe-Egon se mit plus en frais

pour la femme que pour le mari et, se ressouvenant des phrases que Napoléon avait coutume de servir aux dames, il la félicita d'avoir deux enfants, il lui assura que les familles nombreuses seraient le salut de la patrie allemande, l'instrument de son relèvement et de sa revanche. Puis il daigna secouer la main de Siegmund, jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, élégant à sa manière, et qui semblait échappé du SiniplLcuéLmiu } comme on dit de certains personnages qu'ils ont l'air de portraits descendus de leur cadre. Fricka Mauser était, comme il convient, encore plus visiblement sentimentale que Madame sa mère, avec une fadeur incroyable. Phili, rien qu'à la voir, se sentit le cœur tout barbouillé ; mais il était si gracieux qu'il s'écria :

— Voilà une ravissante jeune fille, et nous sommes enchanté de faire sa connaissance.

Après cet effort, il usa de la midéricorde du piano, et comme le couvercle était levé, il plaqua bien involontairement un accord que les harmonistes les plus révolutionnaires n'eussent point avoué. Il avait trop d'oreille pour n'en être pas scandalisé lui-même. Aussi n'insista- 1- il point. Il fit un pas en avant, qui était une façon détournée de commander : Repos! et, sans désemparer, selon l'usage, il commença de s'entretenir familièrement quelques secondes avec chacun des membres de la famille qui venait de lui être présentée.

— Eh bien, Monsieur Mauser, dit-il, en prenant avec bonté l'ancien industriel sous le bras, que racontezvous de neuf?

Mauser toucha deux mots de la révolution à

Son Altesse Sérénissime, mais s'étendit plus complaisamment sur ses propres affaires qui l'intéressaient davantage. Il ne dissimula pas à Monseigneur le chiffre de ses millions, non pas comptés en marks ni même en francs de France, mais en francs de Suisse ou en livres sterling ; et il lui révéla que l'origine de cette colossale fortune était l'invention d'un métal de remplacement, destiné à la fabrication des croix de fer. Il ajouta, crevant d'orgueil :

— Aussi suis-je l'un des premiers à qui Sa Majesté Impériale Royale l'ait décernée au titre civil.

— Mon cousin, repartit négligemment Philippe- Egon, a toujours su récompenser les services rendus.

Wilhelm Mauser s'empressa de faire remarquer à Son Altesse Sérénissime que Sa Majesté Impériale Royale avait octroyé à Siegmund la même distinction.

— Au fait, dit Philippe - Egon presque sévèrement, quelle est donc la situation militaire de ce jeune homme

"Wilhelm en fut Minna, qui ne perdait jeta dans la conversa quette en souffrir) et une entière franchise, homme avait été, l'Empereur luilièrement embus étant l'un de ces dont l'Aile si grand besoin paix rétablie,

en âge de servir?

interloqué; mais jamais le nord, se tion (dût l'étidéclara, avec que ce jeune sur l'ordre de même, réguqué, comme intellectuels magne aurait une fois la

pour maintenir sa primauté dans le monde.

— D'ailleurs, ajouta-t-elle, non plus avec franchise, mais plutôt avec inconscience, nous sommes tous naturalisés Suisses depuis la troisième année de la guerre.

— Ah? fit le grand-duc.

— Mais toujours Allemands de cœur, se hâta de dire le mari.

Le fils et la fille joignirent leurs protestations à celles de leur respectable père.

— Nous allons nous retirer, dit subitement le grand- duc.

Sophie-Charlotte, à laquelle il lança un impérieux regard, ne pouvait faire autrement que de le suivre. Toutes les autres personnes présentes, y compris Madame la baronne de Krakus, se mirent en rond pour exécuter les révérences. Après quoi Wllhelm et Minna Mauser se détachèrent pour reconduire Leurs Altesses Sérénissimes jusqu'à l'étage inférieur où elles étaient logées. En saluant le prince une dernière fois, M me Mauser prit un air malin et dit :

— ■ Si longs que doivent nous paraître les instants hors de la vue de Votre Altesse Sérénissime, nous nous consolons de La quitter, par la pensée que nous ne serons pas privés d'Elle plus de deux heures; car nous n'aurions garde d'oublier l'aimable invitation à dîner dont Elle a daigné nous honorer pour ce soir.

— Je l'espère, Madame, répondit Philippe-Egon, qui l'espérait peut-être, mais à coup sûr n'y comprenait rien, et qui articula ce mot d'un ton furieux.

Il entra le premier, sans demander aucune permission, dans l'appartement de Sophie- Charlotte, où la baronne les suivit sans y être invitée.

— Fermez votre porte, lui dit Philippe -Egon, durement.

Elle obéit.

— Je ne crois pas vous avoir ordonné de nous suivre, reprit-il; mais vous êtes vraie femme de cour, vous avez deviné

mes désirs et vous les avez prévenus.

Je vous en sais gré. J'ai en efîet à vous demander quelques petites explicat io n s , Madame la baronne. Est-ce que

vous vous f

de moi ?

M me de Krakus ne sourcilla pas et s'abstint même de dénégations superflues.

— Voulez - vous me répondre ? continua Phili presque fou de colère. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de dîner? Alors, moi, le grand -duc de Silberberg, j'ai invité — sans le savoir, entre parenthèses — cette grosse poule, ce fabricant de croix de fer en toc, leur nigaude de fille et leur embusqué de fils ?

Accoutumée aux emportements des grands, la baronne ne s'émut point.

— Monseigneur, dit-elle, je tiens de mon illustre père le général de Krakus, qui fait autorité en stratégie, qu'une certaine initiative doit être tolérée des subalternes dans les cas d'extrême urgence. Or il

n'est rien de si urgent que la solution de notre crise financière. La Providence, qui veille sur les princes et les aide fût-ce quand ils oublient de s'aider eux-mêmes, m'a fait rencontrer ces Mauser; dont Votre Altesse Sérénissime devrait bien remercier Dieu d'abord, et peut-être moi ensuite. J'ai pu consulter Madame la grande-duchesse, puisque j'ai le bonheur de me tenir de nuit comme de jour à ses côtés, et j'ose dire qu'elle m'approuve entièrement.

— Entièrement, dit Sophie- Charlotte.

— Qu'approuve- t-elle ? dit Philippe-Egon.

— Mais, poursuivit la Krakus, j'ai dû conclure avec les Mauser sans en référer à Votre Altesse Sérénissime, quitte, bien entendu, à lui soumettre le traité pour ratification.

— Quel traité ? dit Philippe-Egon. A la fin vous m'assommez avec vos phrases et vos devinettes, Madame la baronne !

Elle ne pressa pas pour si peu son développement ni son débit.

— Altesse, dit-elle, M. et M me Mauser sont prêts à faire des sacrifices inimaginables pour acquérir de princières relations. Ils ont de la magnanimité : cela n'est-il pas bien allemand ? Ils souhaitent quelque chose au delà de leur fortune, qui sert leur ambition mais ne la flatte point. Ils désirent, en un mot, que Monseigneur le grand-duc de Silberberg soit, au vu et au su de l'univers, leur ami intime, — cette épithète n'exprime pas tout le désir de ces braves gens, il faudrait dire : leur inséparable. Que demandent-ils ? Rien que de fort honorable, Monseigneur : qu'un heureux hasard, et qui ne se démentira jamais, vous amène,

chaque fois qu'ils se déplacent, en même temps queux dans la même ville ; que vous descendiez dans le même hôtel; que vous preniez à la même table, non point tous les repas — j'ai dit que cela était impossible et que Ton ne pouvait ainsi vous accaparer — mais au moins les repas du soir. Vous serez leur invité six fois par semaine et c'est vous qui les traiterez la septième fois, à leurs frais bien entendu. Votre Altesse Sérénissime se tromperait si elle imputait à la seule vanité des Mauser cette bizarre mais avantageuse proposition. Le cœur y est. M. me iVLauser est une ardente royaliste. Elle professe un véritable culte pour tous les princes régnants de l'Empire, sans exception; mais elle a ses préférences, et je ne saurais cacher à Votre Altesse qu'elle n'a pu la voir sans

qu une amitié que maternelle au sentiment de lité que votre rang lui inspirent. Elle reuse, car elle pra allemande. Elle au comble du Prince daignait rager trop son elle est de surcroît »

qu'elle se rési rant, au cas que Sérénissime fît cour à la petite devez tout savoir :

M me la grande-

plus tendre, bien encore, se mêlât respectueuse fidéet votre infortune n'est point dangetique la vertu serait toutefois bonheur si le ne point découaffection. Mais si bonne mère gnerait en soupi- Votre Altesse plutôt un doigt de Fricka. Vous la beauté de duchesse a fait

une impression si forte sur le jeune Siegmund qu'il lui appartient désormais corps et âme et ne conçoit plus d'autre bonheur ici-bas que la voir, la servir et n'en espérer rien.

— Vous pouvez entendre ces énormités de sangfroid ? dit à la grande -duchesse le grand -duc, qui s'était dominé jusque-là pour ne pas perdre une syllabe de ce long discours.

— Je ne vois pas, répondit -elle, qu'il y ait de quoi s'indigner.

— Vraiment ? Et vous souscrivez a cette convention ?

— Mon cher, dit catégoriquement Sophie- Charlotte, je pense que notre premier devoir est de soutenir notre rang. Les bas de soie et les aigrettes sont hors de prix, et je n'ai aucune envie de porter mes perles au -monte 21 pleth. Vous me faites l'honneur de prendre garde à moi depuis cinq ou six jours, et il se pourrait que vos attentions ne me déplussent point. Je ne veux pas que vous soyez diverti de moi par des tracas d'argent et par de basses disputes avec les hôteliers qui ont la manie d'exiger le paiement de leurs notes. Le mieux est de les faire payer par de tierces personnes. Etes-vous donc si sûr de l'amitié que je vous inspire, qui vous a poussé en une nuit? Moi, je suis moins sûre de votre fantaisie, et moins encore de mon prestige quand je n'aurai plus de belles robes et de beaux bijoux. Pour les choses essentielles... Et elle se mit, fort malicieusement; à fredonner le motif de La PérlchoLe que tout à l'heure elle avait chanté :

Tu peux compter sur ma vertu...

Ces mots français, la mutinerie charmante de Sophie-Charlotte enflammèrent Philippe-Egon et en

même temps le radoucirent. Il craignit de se montrer peu Parisien et trop Allemand. Il sourit avec une indulgence qui était déjà de la complicité, et par manière d'acquit détourna ses foudres sur la baronne.

— C'est, dit-il, la vieille sorcière qui vous souffle ces abominations ?

La Krakus ne se fâcha point : elle fut aussi fière de ce quolibet que si son auguste maître lui eût pincé l'oreille.

— Monseigneur, dit -elle, la vieille sorcière ne

demande pour que la faveur son compte vous appelez nations. La est votre âme

— B on , grand- duc .

justice à votre dont vous nous des preuves dernière.

Elle tous Egon devint tremblant que lotte n'eût saisi

recompense de prendre à tout ce que des abomivieille sorcière damnée, bon, fit le Nous rendons dévouement, avez donné encore la nuit

sa. Philippe fort rouge, Sophie- Char-

cette maladroite allusion.

— C'est juste, balbutia- t-il- . . Oui... Enfin, je n'ai pas encore capitulé, et je ne vous promets pas que j'assisterai au dîner de ce soir. Nous réfléchirons.

Il se dirigea vers la porte.

— Monseigneur... dit la baronne.

— Quoi?

— Je crois devoir instruire Votre Altesse

Sérénissime que la fleuriste de M rae Mauser est M lle Julie, quai des Bergues.

— Eh bien?

— Il ne vous en coûterait rien d'épingler votre carte de visite à la gerbe que Minna Mauser reçoit chaque jour de M lle Julie.

— C'est admirable ! dit Philippe-Egon, en riant de la plus belle humeur du monde.

Mais, avant de se rendre au quai des Bergues, il passa chez Mosenthal, lui conta l'histoire et feignit une grande répugnance à ratifier le traité.

— Tu me fais pitié, dit Mosenthal. Tu es encore tout infecté de morale éternelle, et tu doutes que les gens qui ont des sous. aient été créés pour entretenir ceux qui n'en ont pas !

— Je n'en doute point, dit le grand-duc ; mais il m'assomme cour à une quarante-

— A n'y a plus

— Tu donc, à ma tu n'es pas ment plus moi . Eh donne pro Va chez

quai des Bergues, offre en mon nom à M me Mauser les fleurs qu'elle a commandées et qu'elle paiera, et souviens-toi de faire honneur à ton prince.

de faire la femme de cinq ans.

ton âge ! Il d'enfants !

marcherais place ? Car sensiblevieux que bien, je te curation.

M lle Julie,

(a suivre)

CyZ^rt^P^

Le carrosse aux deux lézards Verts

Même dans le merveilleux le temps passe a

LS furent introduits près d'une dame qui ne ressemblait pas à l'autre, tout en ayant avec elle quelque air de famille. Et celle-ci était occupée à donner une leçon au même garçon ' g^d jj en lequel ils avaient reconnu le fils * ' de M. le conseiller Périnelle. Tout

en parlant aux paysans, elle se garda de s'interrompre; et le petit ânonnait sur les pages d'un grand livre.

— Vous ne saurez jamais rien, disait la dame. Je ne ferai pas de compliments de vous à M. votre père...

Elle reprit, se parlant à elle-même : — Il n'y a rien de parfait. Rien ne marche ici-bas de manière à contenter un esprit clairvoyant... Et qu'est-ce que vous dites de ce temps, par exemple? Je vais être obligée, Dieu me pardonne ! de faire allumer les chandelles en plein midi...

— Nous étions venus, Madame..., dit le bûcheron.

— Ah ! vos petites? Je sais. Elles sont gentilles et elles apprendront peut-être convenablement; mais il faut de longs et patients efforts : ce n'est pas si facile que ça !.. .

— Celle-ci parle avec beaucoup de bon sens, dit le bûcheron à sa femme.

— Je ne dis pas non, fit la mère, mais l'autre a plus de grâce.

Gilles éprouvait encore la hâte d'arriver à ses fins. Il dit :

— Nous étions venus, Madame, pour la question du prix des leçons...

La dame sourit tout de même que sa sœur; mais elle dit :

— Vous avez raison et vous êtes un honnête homme. Tout se paye, vous vous en doutez bien ! Vos filles apprennent à lire et à écrire ; c'est votre désir, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! votre vœu étant accompli, le prix en dera seulement la conséquence naturelle. Rappelezvous ces mots; c'est le seul acompte que je vous demande.

Le couple s'inclina avec déférence et confusion.

Comme ces bonnes gens se retiraient, en faisant

attention à ne pas s'étaler sur le parquet, le père Gilles

aperçut, parmi d'autres, un grand portrait qui le sidéra. Il dit à sa femme :

— Ça ne te rappelle rien, à toi, ça ?

— Quoi?

— Ce portrait ?

La mère Gilles pâlit, mais ne voulut absolument pas répondre.

Le bûcheron demeura troublé, même sous la pluie qui le trempa ainsi que sa femme jusqu'à l'os.

— Tu n'es donc pas content? lui demandait sa femme. « Il ne sera jamais question d'argent entre nous... » Comme elle a dit ça, M 1T3e Je-ne-sais-qui !

— Oui, mais : « le prix en sera seulement la conséquence naturelle », a dit M me Ah!-qui-est-elle; que veut dire ceci : c'est peut-être une attrape?...

Puis il se reprit à songer au portrait qu'il avait vu.

Une demi-douzaine d'années après ces événements, il ne s'était pas produit grand changement dans le coin de la forêt, si ce n'est que les bûcherons étaient un peu moins ingambes et les bessonnes deux grandes filles fort avancées pour leur âge, de visage agréable, de taille bien prise et que l'on commençait partout à traiter de demoiselles.

Ainsi la vie s'écoulait dans le merveilleux, aussi tranquillement qu'elle l'eût pu faire au milieu des circonstances les plus ordinaires.

Rappelons-nous d'abord le petit excédent régulier de recettes, qui augmentait progressivement la fortune du bûcheron.

Ensuite les deux pavillons, qui étaient toujours là, faisant partie des images familières, non seulement des bûcherons, mais de leurs amis, comme si ces bâtiments

eussent existé du temps de leurs pères, aïeux et bisaïeux.

Enfin, les bessonnes, âgées d'une douzaine d'années, lisaient, cela va sans dire, et écrivaient comme des clercs ; en outre, elles savaient jouer de divers instruments de musique et chantaient si agréablement qu'on les priait dans plusieurs maisons de la ville et notamment chez M. le conseiller Périnelle, le seul esprit libéral de l'endroit, qui faisait peu de distinction entre les classes et aimait que les savants vécussent autour de lui.

Quand Gillette et Gillonne avaient à se rendre à la ville, elles commençaient par aller aux pavillons, puis on n'entendait plus parler d'elles jusqu'à leur retour. Et lorsqu'elles revenaient de leurs matinées et soirées, c'était à l'heure dite, et sans trace de fatigue. Et personne ne s'étonnait qu'elles eussent fait vingt lieues comme autant d'enjambées.

Leurs toilettes? mais elles leur tombaient du ciel! Qui de vous se demande s'il en pourrait être autrement? La maman Gilles n'eût pas toléré le cas contraire, sans prendre tous les gens du bois à témoin que le gouvernement avait juré la perte d'une honnête famille.

Oh ! oh ! n'allez pas vous imaginer à présent que le père et la mère Gilles fussent contents de leur sort !

Ils ne cessaient de récriminer. La maman prétendait qu'il était honteux de vivre dans un taudis quand on avait des filles si instruites et si richement habillées. Elle se plaignait d'être tenue de faire le long trajet de la ville à pied, alors qu'il existait d'autres moyens dont on ne lui parlait pas, mais dont elle soupçonnait l'existence. Enfin, elle eût aimé que ses deux filles fussent pareilles en tous points, vêtues de

même et éduquées d'une seule manière. Or, Gillette recevait du ciel des robes couleur d'aurore et Gillonne couleur de crépuscule; Gillette blondissait dans la mesure où Gillonne devenait brune davantage; Gillette avait la voix aiguë et Gillonne fort grave; Gillette lisait des contes à dormir debout et Gillonne des histoires véridiques ; Gillette trouvait que tout était beau, bon et bien fait dans la création, tandis que Gillonne possédait un sens critique souvent amer, mais aussi très amusant ; elle disait à chacun son fait et ne s'en laissait imposer par qui ni par quoi que ce fût.

Le père Gilles trouvait que Gillonne était bien plus intelligente que sa sœur; la mère Gilles estimait Gillette beaucoup mieux élevée.

— D'abord, elle sera plus heureuse, dit- elle, puisqu'elle juge tout beau et bien.

— Taratata, faisait le père, elle aura des déconvenues parce qu'elle ne sait pas voir le mal où il est, tandis que sa sœur s'entendra pour le dépister.

La discussion était sans fia

Un beau dimanche, la troupe amicale des bûcherons et bûcheronnes arriva avec sa marmaille. Tous ces gens étaient blêmes, les jambes vacillantes, les yeux exorbités, beaucoup d'entre eux même ayant restitué leur déjeuner comme des personnes souffrant du mal de mer.

Ils eussent vu la moitié de la planète se détacher et tomber dans la nuit vide, qu'ils n'eussent point manifesté plus de terreur.

Qu'avaient-ils donc vu? Ils avaient vu, sur l'herbe, étendu, à une portée de mousquet des pavillons, un lézard vert de la taille d'un cheval de trait.

Gilles se tenait les côtes.

— Il y en a deux, disait-il...

— Et vous dites cela, s'écrièrent les gens du bois, comme vous parleriez d'une portée de lapins î...

— Comment ! disait Gilles, je vous ai menés un jour voir des pavillons poussés dans la nuit, comme des morilles après la pluie, et cependant plus anciens l'un et l'autre que votre arrière-grand-père : vous n'avez pas bronché; et vous voilà aujourd'hui les membres coupés et le ventre débordant comme un marais, parce que vous avez vu un lézard ! . . .

— Quatre maisons comme la tienne tiendraient dans sa panse !... murmurait un homme tremblant.

La mère Gilles opina :

— Je n'aime pas ces bêtes-là... non plus que tout ce qui arrive...

— Qu'est-ce qui arrive ? lui demanda- t-on.

— Je m'entends... Je m'entends...

Ce qui arrivait pour le moment, en tout cas, c'est que les bessonnes n'étaient point de retour.

Et leur retard même était grand, et tout à fait inusité.

A part lui, le père Gilles pensait : Elles ne sont point revenues de la messe, et le lézard se prélasse sur l'herbe... Qu'est ceci?... Il se doutait que, dans les communs des pavillons, il y avait mieux encore que les lézards pour vous conduire à bonne distance.

JMais aussi, raison de plus pour vous ramener sans retard. . .

On épilogua sur l'absence de Gillette et de Gillonne.

Quelqu'un dit :

— Moi, je ne serais pas tranquille. . .

— Pourquoi ? dit le père.

— A cause de ce lézard du diable.

— M.oi, dit un autre, je ferai, ce soir, un détour de cinq

lieues, plutôt que de repasser par l'endroit où je l'ai vu. Les bessonnes n'arrivaient point. Les conversations n'étaient pas de nature à tranquilliser les parents.

— J'aime mieux vivre loin de toutes ces singularités-là, dit une femme : mes petits ne sauront ni lire ni écrire ; on s'en est bien passé jusqu'ici.

— Toutes les fois qu'il se fait une chose de bien, dit un autre, on peut être sûr qu'elle a en mal son pendant exact. Vous éduquez vos filles comme des demoiselles, vous en subirez la conséquence...

— La coudée] uence ?... fit le père Gilles, tiré de sa songerie.

— La conséquence naturelle, oui, mon compère. Il n'y a pas à dire, dans ce bas monde, c'est comme au marché : rien pour rien. Tout se paye.

Ce fut au père Gilles de trembler, car il se souvenait des paroles prononcées dans un des pavillons par la maîtresse de Gillonne.

Il ne cessait d'aller de sa chaumière à l'endroit d'où l'on apercevait les pavillons, et il mettait la main en auvent sur son front, et il amenuisait ses yeux qui étaient bons et voyaient loin.

Les bessonnes ne paraissaient pas.

On s'attabla pour les rôties et le pain perdu, comme les dimanches ordinaires. Mais le cœur n'était pas à la collation. Et, quand on attend quelqu'un, il est difficile de parler d'un sujet autre que celui de son absence.

— A supposer, hasardait quelqu'un, que mesdemoiselles vos filles soient reconduites et seulement jusqu'à la lisière de la forêt, par la voiture du Duc, c'est-à-dire par ce qu'il peut se faire de mieux, il

faut encore un bout de temps pour venir jusqu'ici, même sur des jambes jeunes. Pour ce qui est de faire pénétrer un carrosse sous bois, à d'autres !...

Gilles regardait avec dédain celui qui venait de parler.

— On peut bien aussi détacher un cheval et galoper à califourchon ! dit une vieille.

— Comment donc, après tout, est-ce qu'elles s'y prennent, les autres dimanches ?

— Les autres dimanches, dit la mère Gilles, elles sont à l'heure, voilà ce que je sais.

— JMoi, dit une femme, je ne me suis jamais séparée de mes filles...

— Il faudra bien que tu le fasses, eh ! la belle, le jour où elles auront chacune trouvé un galant !... Ah! Eh bien ! alors le diable m'emporte si elles viennent te raconter ce qui leur sera arrivé.

— Les enfants, c'est fait pour inquiéter les parents.

Ils ne sont jamais pareils à nous. Ils ont leurs manières de voir. On ne les tient pas.

— Et qui veut les élever trop bien les élève mal...

— C'est comme s'il dépensait cher pour en faire des étrangers...

Durant que Gilles était hors de la chaumière à explorer l'horizon, l'on se permettait ces aphorismes de la vieille sagesse des familles. Et sa femme, le nez dans la poêle à frire, entendait peu les propos des commères.

Tout à coup, elle poussa un cri. Sous sa cuiller et sous les jets en pétarade de la friture, elle venait de discerner un objet qui n'était ni œuf, ni tartine, et qu'elle se hâta d'amener au jour. Avec une pince, on le retira. Cela avait la forme d'un billet, et le cachet y était, qui avait failli fondre.

— Il y a un farceur sur le toit... Peut-être bien aussi que les petites s'amusent là-haut à nous jouer un tour ! . . .

On appela le père à demi-mort d'inquiétude :

— Une lettre ! compère Gilles : parions que tu as loué, vieil avare, ton premier étage à une sorcière !...

Une lettre? Ma foi, oui. Le cachet portait un écusson inconnu, soutenu par des chimères.

— Une lettre ! dit le père Gilles. Ah ! si eUed étaient là !... Qui c'est-il, parmi nous, qui est seulement fichu de la lire ?

En effet, personne n'en était capable. Il rompit le cachet avec rage et dit qu'il s'en allait aux pavillons.

— Le dernier des marmitons, grommelait-il, le singe tourne-broche, les perroquets, y sont plus savants que nous ! . . .

On le trouva plein de courage, car aucun homme n'eût voulu se risquer du côté des pavillons. Cependant, en troupe, armés de fourches, de cognées, de manches à balais, de lardoires, ils le suivirent, les femmes en arrière, faisant force signes de croix et priant afin qu'il n'arrivât point malheur.

Aux pavillons, les grilles closes. On appelle; point de réponse. Pas le moindre signe de vie, ni dans une cour ni dans l'autre. Toutes les persiennes rabattues. Pas le relent d'un fumet aux issues des cuisines. Pas le plus frêle écho d'une voix de perroquetl On eût souhaité voir sous la porte des écuries onduler la queue d'un dragon. Rien. De Minou, nous ne parlons pas ^c'était dimanche, jour de rôties ; il était au logis familial.

Le pauvre Gilles tenait sa lettre à la main. Ce n'était pas un long écrit : trois lignes à peine. Mais ce papier, par miracle tombé de la cheminée, Gilles avait l'assurance qu'il lui apportait des nouvelles de ses filles, de qui nulle nouveauté ne l'étonnait. Il enrageait de ne pouvoir déchiffrer ces trois lignes. Aussi était-ce grande pitié pour tous de le voir pleurer comme un enfant.

— Et vous dites, s'écriait-il, qu'il ne faut pas apprendre à lire ! Mais si je savais lire, j'aurais, à cette heure, des nouvelles de mes filles !...

— Si tes filles n'avaient pas appris à lire, elles seraient près de toi !...

Il annonça qu'il allait aller à la ville se faire expliquer le contenu de la lettre. C'était insensé à cette heure : il passerait la nuit dans les chemins ! Mais il ne voulut entendre aucun conseil, et il partit, tel qu'il était, sans vouloir se retourner.

A l'écart de la mère Gilles, qui versait des larmes, les femmes échangeaient leurs opinions. L'une était d'avis qu'à n'en pas douter, un sort avait été jeté aux malheureux bûcherons ; une autre, que le père des bessonnes était un être avide, ayant fait le serment de s'élever au-dessus de sa condition, et qu'il était puni par où il avait péché ; mais presque toutes pensaient que le lézard géant avait dévoré les fillettes et que c'était pendant sa digestion pénible, qu'on avait vu, ce matin, le monstre affalé sur le tapis herbeux de la clairière.

— Il sera moins dangereux quand nous repasserons, dit un joyeux de la compagnie : ces bêtes-là ne font pas deux repas en un jour !

— Dis plutôt qu'elles dédaigneront ta vieille carne, après s'être régalées de fines cailles à leur déjeuner.

Ils n'en firent pas moins, tous et toutes, un grand détour, le soir, en regagnant leurs chaumières.

Pendant ce temps, le père Gilles, lui, parvenait à la ville, en pleine nuit, sans pouvoir seulement s'en faire ouvrir les portes. Il coucha à la belle étoile, proche du vieux pont-levis, en compagnie d'une racaille composée de malandrins ou de figures suspectes que le guet repoussait hors des murs à la tombée du jour.

Il avisa, parmi cette gent, un vieillard, qui paraissait plus pauvre que malhonnête. A vrai dire, ce bonhomme était contrefait et peu ragoûtant, mais il s'exprimait bien ; mieux que cela, il agrémentait son

langage aisé de mots et de proverbes latins. Nul doute qu'il fût d'église.

En effet, et avant de rien répondre aux questions du bûcheron, il raconta sa propre histoire. Il se nommait Frère Ildebert, ex-religieux prémontré. Il avait été mal vu au couvent, sous le prétexte qu'il s'adonnait aux sciences profanes et avait fait des découvertes propres, affirmait-il, à mettre l'univers sens dessus dessous. Il disait, sans se faire comprendre, bien entendu, de personne :

— Il y aura du nouveau, non dans le sens de l'esprit, lequel a atteint ses fins, mais dans celui de la matière qui corrompra l'esprit des hommes...

— Est-ce que vous pourriez lire ma lettre ? lui demanda le bûcheron.

— Mais l'ex-Frère Ildebert reprenait :

— On a bien fait de me chasser du couvent ! Non que je croie fermement au diable, mais j'étais possédé de cet infernal génie qui, ayant une fois mis les molécules en mouvement, les dompte et les dirige, de façon à donner à la matière brute une sorte d'apparente dignité supérieure à l'âme, laquelle est seule digne aux yeux de Dieu...

— Je suis bien impatient, soupirait Gilles, d'avoir des nouvelles de mes filles !...

— J'inventais, j'inventais, disait l'ancien moine. Ah ! j'étais vraiment sur un beau chemin !...

— La nuit est-elle vraiment trop sombre, suppliait le malheureux Gilles, pour que vous ne puissiez me rendre le service de jeter les yeux sur ce billet ?. . .

Et il lui tendait le papier sous le nez. Frère Ildebert dit :

— Le fait est que ce ne serait pas l'instant de chercher une puce entre deux draps, pour ceux du moins qui ont reçu du ciel la faveur de coucher dans un lit.

Ce disant, il se frotta par trois fois l'ongle du pouce contre le fond de sa culotte, et, l'approchant ensuite du papier, les caractères y furent visibles comme si on eût promené alentour trois vers luisants. Et, couramment, il lut :

« Cher papa et chère maman, « Soyez bien tranquilles à la maison. Nous partons « pour un grand voyage . Le moment en est venu, puisque « nous savons lire et écrire.

« Gillette, et Gillonne. »

Le pauvre bûcheron était fort ému. Et le plaisir de recevoir un mot de ses filles l'aveugla un long moment sur la manière stupéfiante dont le moine avait eu raison des ténèbres. Mais, comme celui-ci recommençait de parler, Gilles lui dit :

— Et, c'est une de vos inventions de vous servir de l'ongle comme chandelle ?

— Peuh ! fit Ildebert avec dédain, ceci n'est rien.. . Si l'on m'avait laissé faire !...

— Vous seriez riche à l'heure qu'il est ?

— Riche ? Oh ! ce n'est pas cela. D'autres que moi se seraient enrichis, oui. Mais c'était le plaisir!... Je vous dis qu'il a été inspiré du Très-Haut, le supérieur qui m'a brisé mes ustensiles et jeté à la porte du couvent.

— Cependant, voyez, vous venez de me rendre un fier service avec votre petite trouvaille !...

— Il n'est de service que d'apprendre à l'homme à se servir de sa pensée.

— S'il vous plaît?... dit Gilles.

Mais l'ancien moine était déjà repris par la démangeaison de parler, fût-ce solitairement, et il disait :

— Oui, monsieur, diriger sa pensée, et dans l'ordre spirituel ! car pour ce qui est de l'autre partie de la création, — limon et fange, — ce n'est pas sa voie; la pensée y met le feu; elle en fait surgir des volcans et, ce qui est pis, elle s'y suicidera.

Le bûcheron, tranquillisé sur ses filles, commençait de somnoler, malgré l'incommodité du lieu.

— Il y aura du nouveau ! poursuivait le moine, ah \ fichtre, oui, il y en aura; mais du côté du limon et de la boue. Et savez-vous, monsieur, ce qu'il y aura de plus fort parmi les nouveautés ? C'est que l'esprit,

issu de Dieu, l'esprit complètement dévoyé, et à l'imitation des prodiges qu'il aura fait accomplir à la matière, voudra faire lui-même l'histrion, le pître sur la place publique, prendra pour tours de force ce qui n'est que signes de son aberration ; oui, monsieur, il singera la matière ! Quel abaissement ! quel sacrilège ! Comme elle, il voudra aller partout en même temps, et tandis qu'à notre époque, comme vous devez le savoir, M. Pascal s'efFraie en sa chambre du vide des espaces infinis, lui, devenu ivre, prétendra, sans effroi aucun, pérégriner d'astre en astre, confondant la pensée, qui fut l'honneur de l'homme, avec la locomotion qui, je n'hésite pas à la prophétiser, marquera sa décrépitude. M'entendez-vous, monsieur?...

Le bûcheron ronflait à poings fermés; mais n'attribuant pas ce bruit à son interlocuteur, le moine allait pousser son raisonnement plus avant, lorsque quelque ruffian, que désobligeait une si abondante parole, s approcha de l'orateur nocturne et lui administra un violent coup de poing en pleine mâchoire.

Rompu à la misère et aux inconvénients de la promiscuité, le défroqué se toucha seulement les articulations et, constatant que rien d'essentiel n'était brisé en son squelette, il alla un peu plus loin et baissa la voix, persuadé que le père des deux filles voyageuses le suivait.

— Si je croyais au diable, monsieur, dit-il, je serais porté à penser que Dieu, fatigué de gouverner le monde, a passé la main au Prince des ténèbres et que celui-ci m'a fait l'incertain honneur d'habiter dans ma cellule et sous le crâne que voici ! La tentation subie par l'esprit ailé et lumineux, de s'appliquer à

fabriquer mille jouets puérils au moyen de cette boue qui n'est que fumier, a quelque chose de comparable à l'attrait, que vous savez fort vif, et qui jette un sexe sur l'autre. Je pressens une frénésie, une véritable débauche aux noces de l'esprit et de la matière qui, comme tous les excès de ce genre, ne saurait aboutir qu'à un lendemain chargé d'opprobre.

Il parla jusqu'au petit jour et ne s'aperçut pas qu'il avait prêché dans le désert. L'aube lui montra ses compagnons d'infortune étendus à vingt pas de lui, sur la pente du fossé de ville garni de tessons, de légumes avariés et de détritus de toutes sortes. Il ne se plaignait que d'une chose en son abjection, c'était de ne trouver que trop rarement à qui parler. « Les hommes affectent tous, disait-il, de savoir d'avance les sujets que l'on

s'apprête à traiter devant eux; ils n'admettent pas qu'on leur puisse apprendre quoi que ce soit hormis une nouvelle aussi vaine que celle-ci : « Un tel a été fait cocu » ou bien « Le Turc est entré en campagne ». Et pendant que vous leur adressez la parole, ils ruminent ce qu'ils vont vous dire à leur tour, et qui pourra être de nature à vous asseoir sur votre séant. Or, le bûcheron avait manifesté une relative complaisance. Il le retrouva quand le jour fut venu.

Gilles, qui avait du savoir-vivre, invita le moine serviable à venir avec lui prendre un vin blanc à la ville. Et ils causèrent encore.

Pendant qu'ils étaient attablés, Gilles reconnut le jeune et charmant Loys, le fils du conseiller Périnelle, qui se rendait à un office matinal. Il courut à ce garçon savant, car il avait hâte d'avoir confirmation du sens prêté par le bavard défroqué à la lettre de ses filles. Loys lui lut, à la lumière du soleil, le texte même qu'avait lu le moine à la lueur magique de son ongle, et il ajouta avec intérêt :

— Ah ! elles sont parties pour un grand voyage ?. . .

— Avec les Dames, répéta Gilles, qui avait vu jadis aux pavillons le fils du conseiller Périnelle prenant sa leçon de musique.

— Chut ! . . . chut ! . . . fit celui-ci, en portant l'index à la bouche. Vos filles sont gracieuses, maître Gilles, et elles sauront des choses que je ne sais point... Mon père me juge assez savant ; il dit là-dessus que trop est trop. Bien le bonjour à mesdemoiselles vos filles, maître Gilles... Ah! elles sont parties? Diable! elles en ont de la chance ! . . .

Et il s'éloigna sur son beau cheval bai.

Quand Gilles fut de retour à l'auberge, Frère Ildebert lui dit :

— Vous connaissez de beau inonde ! Ah ! voilà un jeune homme qui a été arrêté à temps : il était en bonne voie pour rater l'affaire de son salut!... Par qui, me direz-vous, fut-il éduqué, vu toutes les sciences qu'il a apprises ? ne me le demandez pas. Ce serait à croire, monsieur, que malgré ma cervelle infernale, il y a quelqu'un de plus fort que moi, et que j'ai été devancé. . .

Il réfléchit en vidant son verre, et, il frappa le genou de son compagnon :

— Le diable, monsieur, tout compte fait, je ne suis pas sûr de n'y pas croire... Et s'il existe, savez-vous où il est ? Il est partout...

Ildebert accompagne Gilles, une demi-lieue, sur le chemin de retour, en l'entretenant de sujets où l'homme simple n'entendait rien. Sur le point de le quitter, il lui dit :

— Savez-vous ce que j e voudrais, à l'heure qu'il est ?

— Etre à cheval au lieu qu'à pied, dit le bûcheron.

— Dire ma messe en simplicité, comme tant de frères que j'ai connus. C'est un sort maudit que celui qui m'a fait plus intelligent que les autres !... Ou bien, savez-vous, à défaut de dire ma messe, ce que je voudrais ?

— Etre attendu à déjeuner chez M me la duchesse, je parie...

— Etre un bûcheron comme vous, vivant dans la forêt, à côté de sa femme.

Pour, le coup, le père Gilles éclata de rire. Ce souhait-là, par exemple, non, il n'était pas croyable.

— Parlons sérieusement, dit-il, en se rapprochant

du moine ; dans le nombre de vos petites inventions, dites-moi, vous n'auriez pas, par hasard, vous n'auriez pas ?...

— Et quoi donc, dit le moine : le secret de la vie heureuse ? Je vous l'ai donné : c'est la pure simplicité de l'âme ouïe développement de l'esprit pour l'esprit...

— Non, dit le bûcheron; je voudrais trouver le moyen d'aller de chez moi à la ville, sans débourser ni user mes vieux membres, et aussi, — mais vous allez hausser les épaules...

— Dites-donc toujours; je ne peux rien.

— Vous n'auriez pas, par hasard, trouvé le moyen de transformer une cabane de bûcheron en un palais cossu, avec carrosses et domestiques ?...

L'ancien moine s'en alla sans répondre, hochant

la tête ; et, en lui- « J'ai cru parler un homme ! Et les autres, est du démon qui joujoux confec le limon de la

(à suivre)

même, il pensait :

toute la nuit à celui-là, comme bon pour le règne distribuera des tionnés avec terre ...»

de L'Académie Française.

Au teau " temps des Tuileries

J\. JLVjLademoiselle JL de K^

oiirc

.Lorsque, de sa taux meurtrière, JL automne vient tout dépouiller, Jrarlois, émerge encor de la bruyère Un églantier,

Un églantier sans églantines, Un églantier presque mourant, Sur les brandies duquel plusieurs épines (jrimpent en rang.

our le sol, une coccinelle, \£ui cherche à luir 1 humidité, Apercevant un arbuste près d elle, Veut y monter.

Jb/lle s y hasarde, distraite, uans savoir ce qu'elle entreprend, jLorsqu aussitôt, une épine 1 arrête, Jin la blessant.

h/tj comme une autre meurtrissure JP unit chaque pas imprudent, Klle poursuit, dune marche moins sûre, ±out en tremblant.

Klle marche, marche sans cesse, .Durant des mois et des saisons, JLorsqu elle aperçoit avec allégresse Quelques bourgeons.

x uis, des leuilles couvrant lécorce, XîJJe retrouve xin peu d ardeur, Jrour arriver, un jour, à bout de lorce, Sur une ileur,

Une églantine à peine éclose, V^ui, de son parlum pénétrant, i^ndort la coccinelle qui s y pose, -fc/n I enivrant.

.Mais s entr ouvrant avec 1 aurore, JLa Heur s éteint avec la nuit ; Jb/t ses pétales parlumés encore

lombent sans bruit.

Le corps meurtri, laile brisée, Parmi les restes de sa Heur, JL insecte songe à sa course insensée V ers le bonheur.

— JM.ais, cependant, 1 heure lut belle, lit le parluni était grisant;

lit, déjà, regrimpe la coccinelle.

Tout en rêvant.

— ce v^ue pensez- vous de 1 existence f»

M avez- vous dit un jour, entant.

£n bien, mon Dieu, voila ce que j en pense, JLout simplement.

^)can //eimanovirs

Rak-el-Rak

-Petites " nysionomies

.JL.

Je anciennes

IORSQ.UE nos douces compagnes, pour varier le jeu, eurent l'idée tout à coup de relever leur chevelure sur la tête et de la tirer "* en arrière, violemment, nous fûmes stupéfaits... Et combien déçus I Sur le moment, il nous vint l'idée incongrue, irrespectueuse, absurde, j'allais dire coupable, que nous n'étions ni plus ni moins

beaux qu'elles, que "nous nous valions"

Et pendant de longs mois, cette pensée nous jeta dans la perplexité et dans le découragement. Car il n'est pas bon que la femme perde pour nous son prestige, son mystère. Cela détraque tout simplement, cela disloque les lois de la vie. S'il nous faut considérer cette chère ennemie comme une égale, comme une camarade sportive, nous voilà bien désorientés. Qu'est-ce que c'est, je vous prie, que ce front immense, sans rides certes, mais beaucoup trop haut, qui se propose là, à notre méditation, comme un mur redoutable derrière lequel se pressent des pensées innombrables, toutes plus ou moins contraires aux nôtres? Qu'est-ce que c'est que ces tempes dévastées, toutes nues, ces tempes de garçon ? Et ces oreilles, ah ! surtout ces oreilles, que les poètes nous avaient habitués à croire toutes petites et taillées à même un bloc de corail pâle, et qui sont si grandes, oui, si grandes? Quelles révélations! Ah ! je vous assure qu'il y eut alors, pour notre illusion, un dur moment à passer.

Cependant, ellcé ne désarmaient point. Indifférentes à notre étonnement, elles continuaient, ravies de dénuder ainsi le haut de leur tête, et nous regardant de leurs grands yeux étonnés, cette fois perdus dans une immense étendue de chair claire, comme pour nous demander : " Eh bien, quoi 1 vous n'êtes pas contents?" Et comme il faut toujours que nous le soyons, nous cédâmes. Notre volonté d'être charmés fut plus forte que notre déception. Nous nous accommodâmes du nouvel aspect de l'Eve éternelle. Et aujourd'hui, l'adaptation est si parfaite que c'est à peine si nous faisons attention

à ces émancipées qui passent, aux longs bijoux étirant encore leurs oreilles, à cet air viril qu'elles ont, et il leur faut déjà songer à d'inédites façons de s'encadrer le visage...

Le minois va-t-il reparaître? C'est peut-être un peu son tour. J'estime qu'il avait été bien sacrifié, ces derniers temps. Il n'y en avait plus que pour les dames aux traits classiques.

Et nous savons combien elles sont rares, dans notre pays où abondent sux'tout les plrysionomies expressives, au charme insaisissable. Cette mode des cheveux tirés tuait littéralement leur attrait. C'était injuste, c'était cruel!

Les beaux visages irréguliers ont droit de retoucher, par maint artifice, la . négligence de la nature. A nous les guiches, les bandeaux, les chignons, les franges, les anglaises, les chichis 1 à nous les bandeaux, les diadèmes, les rubans 1 à nous les turbans, les bonnets 1 à nous les peignes et les épingles î à nous enfin les innombrables variétés de chapeaux, depuis le petit pétase jusqu'à l'immense sombrero, depuis la toque étroite et juste jusqu'au monument vaste et lourd chargé d'une retombée de plumes 1 II y a tellement de quoi varier l'aspect des têtes féminines que les plus malins s'y trompent, et ne reconnaissent pas, le soir, au bal, sous ses cheveux endiamantés, la dame qu'ils ont rencontrée l'après-midi, dans la rue, avec un galurin de fourrure ou de tissu lamé. La dame feint l'indignation, mais au fond elle est ravie. N'est-ce pas cela justement qu'elle voulait? être prise pour une autre, toujours, sans cesse. Et comme elle a raison ! Car enfin, qu'est-ce qui nous fait le plus souffrir, nous autres hommes? Sinon cet emprisonnement où se débat notre personnalité, cette monotonie du rôle éternel que nous jouons. Tout naturellement, instinctivement, sans même se doviter de la profondeur de son acte, la femme, elle, a trouvé le moyen de s'évader. Quelques touches de fard, un ruban, un chiffon, un

coup de peigne, et la voilà nouvelle

Cela crée d'ailleurs des malentendus savou-

reux. Car pour avoir changé de tête, la charmante n'a point modifié son âme, et nous, bons naïfs, nous le croyons, machinalement, et nous nous efforçons de parler suivant le ton qui convient, aujourd'hui à cette innocente, demain à cette rouée, ensuite à cette énigmatique. Au fond, ce qu'elle s'en fiche î... Pensez-vous qu'elle va faire, en psychologie, un effort analogue à celui qu'elle vient d'accomplir en toilette ? Voyons, voyons, il faut comprendre les choses...

C'est ce qui fait peut-être la grande force des séducteurs : cette indifférence qu'ils ont pour l'aspect que l'adversaire ainsi se donne. Pauvre et enfantine défense, dont ils ont vite raison I En voilà qui ne se laissent pas intimider par les turbans, les diadèmes, et les grands yeux noirs qui nous regardent d'un air hautain. Les femmes brunes ont beaucoup abusé, ces derniers temps, du regard foudroyant. Elles y étaient pour ainsi dire incitées parle diadème et le turban. C'est étonnant ce qu'on se sent sûre de soi quand on porte une coiffure de sultane ou de reine. La plus petite bourgeoise de la rue du Sentier en arrivait à oublier totalement son origine, et elle vous redressait la tète, et elle vous foudroyait l'impertinent.

Mais il est justement des impertinents qui ne s'embarrassent point de ces foudres-là. Ils parlaient à ces brunes impériales avec la même assurance tranquille qu'ils eussent employée vis-à-vis d'une petite blonde au nez retroussé. Et les brunes, désorientées par cette audace, ma foi cédaient, tout bonnement, non sans flatter beaucoup le séducteur qui, a ce moment, s'imaginait avoir remporté un triomphe difficile. La vanité masculine est insondable.

Sans doute parce que l'amoureux chasseur a tué nombre de ces Schéhérazades, de ces Gypsies, on en compte aujourd'hui beaucoup moins, et nous en revenons au genre poupée, qui plaît toujours, parce qu'il est pour ainsi dire national.

Il y a tellement de manières, aussi, de varier l'aspect de la poupée : nos fabricants nous l'ont bien fait voir, avec tous ces amusants modèles, avec ces innombrables personnages de laine, de ""^

soie, de feutre, de velours, si spirituels, si attendrissants, si fantasques. Plas-

ticité merveilleuse de la femme ! elle a su s'adapter au genre de ces menues idoles familières, de ces fétiches d'étoffe dont elle encombre sa vie. C'est à n'y pas croire. Pourtant, c'est vrai. La femmepoupée imite les allures, la drôlerie, l'impertinence, la fantaisie, le charme frais et saugrenu de ces petits êtres souples et muets. Vous me direz que c'est la faute des dessinateurs de modes, qui se sont amusés à reproduire, dans leurs gravures, les airs de tête impayables et les arrangements bizarres de chevelure des poupées qu'on voyait à la devanture des modistes. C'est possible, mais je ne le crois pas. J'imaginerais beaucoup plus volontiers qu'en nous entendant dire, devant ces fantoches exquis : " Quelles amusantes petites bonnes femmes ! " elles ont eu aussitôt l'idée de nous ravir par les mêmes moyens.

Et comme elles avaient déjà l'essentiel, c'està-dire le niinoLj, rien n'était plus facile.

Nous vivons donc, maintenant, au milieu d'un monde de poupées : les unes vivantes, les autres non ; mais elles ont toutes le même sourire, les mêmes grands yeux tendres et inquiétants, la même bouche menue et rouge, les mêmes joues délicatement enluminées, et cette mousse d'or qui brille autour de leur visage. Paris I Paris ! pays des minois, patrie des poupées, que réserves-tu demain à notre étonnement? D'autres minois? D'autres poupées?... Je suis tranquille, tu n'es pas à court d'invention.

Unefaalat.iic d'Eâlber Jfîtyer.

A C^oarnoni:

HABILLES PAR BARCLAY

es loies

du

canotae

-Loi:

e en î^oir

A Marcel ALLAN

Jour de Pâqued 1^20.

(^e .Loi

oir — mais suis~je oiseau (

JLoir où je navigue et rame, comme plane un oiseau, sans latigue, si vite Irisant I eau qu on ne sait si je rame ou plane avec rien, ou 1

es

ailes de mon âme, ce JLoir me voit pourtant ramer, voler, planer, des yeux célestes de ses bulles étonnées,

me voit glisser, oiseau léger, sur les images des riveraines Heurs, ciguës et populages — mais suis-je oiseau ? — mêlant de leurs grappes mirées 1 or et 1 argent au vert déclive des grands prés, Irôler ici du vol vil de ma barque noire les retlets vaporeux de la flore en ce Loir,

tantôt le lin profil au feuillage discret dun petit bois de peupliers souple au vent frais, tantôt le saule en mal d Opnélie et tantôt la ne traie aux ffeurs d or tacfietée de corbeaux ; me voit bondir sur fes coteaux fof

de gaieté, sur la cime en velours de leurs bois reflétés,

dune aile numide où se mire le paysage rayer comme un diamant les vitres des villages, de 1 autre aile mouiller le bout des cheminées, éclabousser d aiguail les tuiles carminées, ou de mon vol entier, de mon vol étendu laire ombre sur les toits, — rêvant ce qui m est dû :

le triomphe et la joie, sous le rêve des eaux, de sonder le ciel même en couchant les roseaux ! -Le martin dont la gorge et le dos étincellent vole au chant des prairies. .LAnge de ciel en ciel vole aux sons de la harpe et de lextaséon. JS\.o'i, plus léger que 1 Aigle de -N apoléon,

je suis 1 Jtsprit, voyez mes ailes, oui I cherchez comment je vole ainsi de clocher en clocher, dune heure où 1 angélus glorifie lair limpide et ces roses nuées sous mon vol intrépide, jusqu à 1 heure où, mourantes les cloches de -P âques, sur un îlot fleuri ma barque se détraque.

oiT.

je. -jajfVNK^fi-:

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