‹ La Guyane Française en 1902Chapitre 1 sur 24 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

« — Tiens, vous voilà, Levât, il y a un siècle qu'on ne vous a vu !

« — J'arrive de Gayenne.

« — Ah, bah ! Vous avez cependant bonne mine, et c'est le troisième séjour que vous faites ice sacré pays. On n'y claque donc pas comme des ches?

— Paraît que non.

« — Mais les condamnés ? Vous ne risquez pas de vous faire «c refroidir » par eux dans vos expéditions en forêt, sur les placers ?

« — Ces refroidissements ne sont à craindre que sur les « fortifs » ou sur les boulevards extérieurs ; là-bas, il n'y en a pas d'exemple.

« — Voilà qui est bizarre : mais alors, c'est une colonie comme une autre, dont on peut parler sans se compromettre ? . , .

« — Et dont on parlera beaucoup, croyez-moi, d'ici peu......

Voilà, en raccourci, la manière dont les gens bienveillants vous accueillent au retour de la Guyane.

Comment en serait-il autrement ?

Les ouvrages les plus accrédités dans le public et même les publications officielles, prennent en parlant de la Guyane, le ton de commisération discrète qui est de rigueur dans la chambre d'un mort. Reclus (i) déclare gravement que : « de toutes les possessions d'outre mer que la France s'attribue, nulle ne prospère moins que sa part des Guyanes : on ne peut en raconter l'histoire sans humiliation ».

On n'est pas plus aimable.

Ce qui est plus fâcheux, c'est que les ouvrages de vulgarisation les plus récents et les plus accrédités dans le public, forcent encore la note.

Voici par exemple ce qu'on lit dans VAlmanach Hachette de 19CO, p. 228 :

« En l'état présent, la Guyane Française est un pays « de fonctionnaires, avec marins et soldats, et peut- « être 1.200 blancs, le dixième des immigrants de 1763 ; « une région où l'on ne cultive qu'infiniment peu, « mais où des aventuriers, des noirs mulâtres et créoles « des Antilles et des nègres, du pays, lavent des pépites « d'or dans des criques au courant rapide ; enfin un « grand pénitencier, qu'on a renoncé à peupler de forçats <c de race blanche , vu l'inclémence- du ciel et du sol ; on « n'y expédie plus guère que des Arabes et des Anna- « mites. Déportés avec leurs « gardes de corps », et « tous les fonctionnaires des pénitenciers, la guerre, la « marine, les colons, les chercheurs d'or, tout cela fait « à peine trente mille personnes ».

N'ayant pas l'honneur d'être fonctionnaire, je me

(i) E. Reclus. — Nouvelle Géographie Universelle^ tome XIX, p. 72, 1894.

trouve dans la pénible nécessité d'opter soit pour le bagne, soit pour la profession d'aventurier, pour ren-. trer dans la classification de l' Almanach.

Ce n'est d'ailleurs ni la première, ni la dernière fois que ma carrière aux Colonies et à l'Étranger m'attire les légitimes suspicions de ceux qui pensent — et ils sont légion, encore — que les Coloniaux sont peut-être pleins de qualités, mais qu'ils ont « une petite tache » comme les demoiselles riches qui cherchent un mari à la quatrième page des journaux.

La Guyane Française a donc, plus que toute autre Colonie, besoin d'être connue pour être appréciée à sa juste valeur. Depuis 1897, époque à laquelle j'ai commencé à lutter contre l'indifférence et même l'hostilité du public, d'incontestables progrès se sont accomplis. Les circonstances y ont aidé et les hommes aussi : c'est toujours le cas quand de grands changements se produisent ; ils ne sont jamais l'œuvre d'un seul. Deux Ministres des Colonies, MM. Guillain et Decrais ; M. le Gouverneur Mouttet, qui vient d'être placé, au g^and regret de tous les Guyanais, à la tête d'une autre Colonie, son successeur, notre jeune et brillant Gouverneur par intérim, M. Emile Merwart; un Conseil Général qui, tant par sa composition que par la manière dont il gère les intérêts économiques et financiers de la Guyane, petit être cité comme un modèle, enfin un Député au Parlement qui s?est constamment montré soucieux des intérêts généraux de la Colonie, ont collaboré à la création du chemin de fer de pénétration de Cayenne aux placers, qui va changer radicalement les conditions de l'existence dans l'intérieur de la Colonie.

Par une heureuse coïncidence, c'est au moment précis, où cette question de création d'un moyen de

transport économique est résolue, que s'ouvrent des horizons nouveaux.

On découvre au début de 1901 de riches placers dans l'Inini, affluent du Maroni ; en quelques mois, plusieurs milliers de travailleurs montent sur ce nouvel Eldorado, malgré des difficultés inouïes de transport. A la même époque (Avril 1901), on commence avec un plein succès le dragage des rivières aurifères, remplaçant ainsi les anciens procédés par des moyens mécaniques. Enfin, on découvre à Adieu-Vat un riche filon aurifère, donnant plus de 10 onces d'or à la tonne de quartz, dans lequel le métal précieux se trouve accompagné par du sulfure de bismuth et de la pyrite de fer, fait inconnu jusqu'ici en Guyane.

La Colonie se trouve donc à un tournant de son histoire. Il importe qu'on le sache dans la mère patrie. C'est le but que je me suis proposé en écrivant ces lignes dans lesquelles j'ai condensé les nombreuses conférences que j'ai faites sur la Guyane dans ces derniers temps. Je n'ai pas cherché à présenter un tableau détaillé et complet des ressources générales de la Colonie. Ce travail a été fait récemment d'une manière tout à fait remarquable, par M. Eugène Bassières, à propos de l'Exposition de 1900 et j'y renvoie les personnes qui désirent se documenter d'une manière exacte et complète sur la Guyane (i). Je me suis volontairement cantonné dans la question minière, car c'est là que se trouve la prospérité immédiate et l'avenir aussi brillant que certain de la Gu3'ane Française.

Paris, le /" Janvier 1902.

. D. Levât.

(1) Notice sur la Guyane, par E. Bassières, Commissaire Adjoint de la Guyane à rExposiiion Universelle de 1900. — Paris igoo.

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On lit dans les journaux métropolitains et coloniaux l'entrefilet suivant :

« On nous écrit de Cayenne à la date du 3 Novem* bre 1901 :

« La richesse des gisements aurifères récemment « découverts dans la région de l'Inini, affluent français « du Maroni, ne fait plus de doute. En quelques se- « maines, 600 kilogrammes d'or ont été extraits. Les « premières récoltes (80 kilogrammes), ayant passé en « territoire hollandais, M. Emile Merwart, Gouver- « neur, a immédiatement constitué un poste de « douanes à Tlnini pour assurer la perception du droit « de 8 0/0 au profit de la Colonie. Ce poste, en pleine « forêt vierge, à vingt -six jours de pirogue en amont « de Saint-Laurent, a perçu pendant les deux derniers « mois 120 kilogrammes d'or, ce qui à raison de 8 0/0 « donne à la production totale une valeur de 1.500 « kilogrammes.

« Une seconde mission partira incessamment, sur « l'ordre du Gouverneur, pour repérer la région, « délimiter les principales concessions et en expulser « légalement les maraudeurs qui, par milliers, ont « envahi les nouveaux placers.

« M. E. Merwart vient d'instituer à Cayenne, pour « seconder l'Administration dans l'étude des questions « administratives et économiques, afférentes à l'in- « dùstrie minière, une commission consultative des « Mines composée de membres élus par les exploitants

« de mines, institution sans précédent, aussi bien en « France que dans ses Colonies. »

Cette note n'est qu'un pâle reflet de la réalité. Il ùmt avoir été sur les lieux pour se rendre compte de Veaaâr tation produite par l'annonce de la décoavate du nouvel Eldorado de l'Inini. 11 faut avoir vn arriver les goélettes au pont grouillant, se succédant sans relâche dans le port de Saint-Laurent, à l'embouchure du Maroni, la hausse insensée des prix de transport par pirogues sur le fleuve, les prix de vente non moins insensés des vivres sur les placers, pour se faire une idée des effets d'une découverte comme celle de l'Inini.

Les circonstances qui ont accompagné cette révélation sont intéressants à signaler, car elles sont à la fois un enseignement pour l'avenir et une illustration incomparable des procédés de recherches en usage dans la Colonie.

L'Inini est un affluent du Maroni, rive française. Son embouchure est à 250 kilomètres environ de Saint- Laurent-du-Maroni, port maritime où abordent les vapeurs et voiliers de haute mer.

(Voir page 3, la Carte générale de la Colonie).

Cette rivière a un bassin assez étendu dont la direction générale est Est-Ouest, c'est-à-dire parallèle à la côte. Elle constitue depuis un temps immémorial le chemin le plus court et le plus facile pour passer de la vallée du Maroni dans celles de l'Approuague et de rOyapok. J'ai trouvé dans les Archives du Gouvernement à Cayenne, des documents très précis à cet égard. Ce sont des lettrés du Commandant du Quartier de l'Oyapok rendant compte au Gouverneur à Cayenne, de l'arrivée dans son district des Indiens de l'Inini. En voici un extrait :

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