‹ La Guyane Française en 1902Chapitre 10 sur 24 · francs · texte numérisé non relu

francs

et le bénéfice du chemin de fer sera, subvention comprise, de :

Le service des obligations absorbe, amortissement en 75 ans compris :

8 millions à 4.75 °/o 380.000

Reste disponible . . 1 28 .000

Soit 6 °/o environ d'intérêt au capital-actions si, comme il est probable, les actions (capital 4 millions) ne sont libérées que de moitié.

Exécution des travaux. — La question de la maind'œuvre nécessaire pour les travaux du chemin de fer est résolue, par l'allocation prévue par le cahier des charges d'un contingent journalier de 1.500 hommes prélevés sur les effectifs des transportés en cours de peine. Il est de toute justice que, puisqu'on impose à la Colonie la présence du bagne, elle puissejouir au moins de la main-d'œuvre de ses pensionnaires. C'est une compensation toute naturelle.

On a d'ailleurs employé les transportés en Guyane pour la construction du petit chemin de fer de Saint- Laurent à Saint-Jean sur le Maroni, en leur allouant

des gratifications, ce qui est le seul et unique moyen d'obtenir de ces individus un travail productif.

Du ravitaillement, . — : 1^ difficulté la plus grande pour l'exécution des travaux dans l'intérieur de la Guyane consiste dans le transport des vivres nécessaires aux effectifs. Tant qu'on suit le cours des rivières, on s'en tire au moyen de pirogues qu'on traîne sur les rochers au passage des rapides. On arrive ainsi, avec des frais de transport dont j'ai donné précédemment une idée exacte, à ravitailler peu ou prou le personnel employé aux travaux . Mais dès qu'on quitte le voisinage immédiat des criques navigables, c'est le portage à dos d'hommes, par charge de 25 kilogjrammes, qui constitue le seul et unique moyen de transport en forêt. Les bêtes de somme ne trouvant aucune nourriture sous les grandes voûtes sombres des forêts guyanaises, ne peuvent être employées que si on fait au préalable un abatis suffisant pour y faire pousser Pherbe de Guinée nécessaire à leur nourriture. Il n'existe, à ma connaissance, sur tout le territoire de la Guyane, qu'une seule compagnie minière qui possède une cavalerie ; c'est la Société de Saint-Elie, Société déjà ancienne et administrée par des personnes aussi compétentes que prudentes. Elle dispose pour le service de son petit tramway de 32 kilomètres de longueur, d'une cavalerie de sept mules, qui est si populaire en Guyane, qu'on connaît même les noms des bêtes qui la composent.

L'avoine et la majeure partie de la ration de fourrage de ces animaux sont importées par des voiliers venant de Nantes !

Il est donc indispensable pour la construction du chemin de fer de la Guyane d'adopter la méthode de ravitaillement au moyen du chemin de fer lui-même, à partir du grand pont sur la Comté au 38^ kilomètre.

Avant d'arriver à ce point il sera créé des chantîeiis divergents aux divers endroits ovi le tracé rencontre des voies navigables : la Crique Fouillée, le Tour-de-l'Ile et la Comté, où seront établis des camps qui travailleront en même temps à la construction des ponts et à l'avancement de la voie dans les deux sens. La construction de cette partie du tracé pourra donc être conduite avec toute la rapidité désirable.

Les 50 derniers kilomètres exigeront évidemment plus de temps puisque, je le répète, on sera obligé de se ser-r vir uniquement de la partie du chemin de fer déjà construite pour le ravitaillement des chantiers au front de pose. Il paraît toutefois certain que le délai de trois ans fixé par le cahier des charges pour l'ouverture de la ligne à l'exploitation ne sera pas dépassé.

Coût du kilomètre. — Dans ces conditions, le coût prohable du kilomètre de chemin de fer, bénéfice de l'entrepreneur compris, ne dépassera pas 80.000 fraucs, soit par conséquent, une somme de 8.000.000 de francs pour les 100 premiers kilomètres de la section Cayenne- Arataye, la seule qui doive être livrée pour le moment à l'exploitation. On voit que la subvention annuelle, que la Colonie s'est engagée à payer, et qui est de 300.000 francs, est basée sur un taux d'intérêt d'environ 4 ""/o pour le capital immobilisé, dans la construction proprement dite. Cette somme sera obtenue, soit par l'escompte des annuités, soit par une émission d'obligations. Quant au capital social proprement dit, dont le minimum est fixé par le cahier des charges à 4 millions de francs, sa rémunération se trouve, indépendamment des recettes du chemin de fer proprement dit, dans la mise en valeur des 200.000 hectares de terrains, qui accompagnent la concession du chemin de fer, La moitié de ces terrains est à prendre en damier le long

de la ligne et profite par conséquent, directement, des facilités de transport qu'apporte le chemin de fer. L'autre moitié consiste en lots, à choisir sur le territoire de 1^ Guyane Française, en vue de l'exploitation du caoutchouc et des placers aurifères, qui sont les deux richesses les plus immédiatement exploitables de la Colonie.

Avenir du chemin de fer. — La pénétration dans les terres hautes de la Guyane au moyen du chemin de fer, aura sur l'avenir de cette Colonie des conséquences dont il est difficile de mesurer l'importance. Je me suis surtout attaché dans le cours du présent travail à des questions de chiffres immédiats, et j'ai naturellement cherché à me baser sur les besoins actuels de la Colonie pour évaluer les tonnages à transporter dans un délai rapproché: mais si on envisage la question de plus haut, comme il convient de le faire lorsqu'on étudie l'établissement d'un chemin de fer, œuvre destinée à desservir les besoins des générations futures, on doit tenir compte des conditions nouvelles qui seront créées par l'établissement de cette voie.

Or, nous sommes en Guyane depuis près de 300 ans, et nous pouvons dire que depuis trois siècles nous restons confinés sur la bande littorale la plus marécageuse et la plus malsaine du pays, sans faire un pas en avant. Sans la présence de Por qui nous oblige à remonter au prix de mille peines les rapides incessants des rivières, nous ne connaîtrions de la Guyane que le voisinage immédiat des régions desservies par la navigation fluviale. La création du chemin de fer va rompre' le cercle dans lequel les efforts de la Colonie sont enserrés depuis si longtemps. L'idée seule qu'on pourra quitter Cayenne dans un wagon confortable, gagner, dans 1? espace de deux heures, les habitations fraîches et riantes des bords de la Comté, en revenir le lendemain

pour vaquer à ses affaires, paraît un rêve aux habitants de Cayenne, habitués à faire ce trajet en deux jours, accroupis dans un canot, exposés aux ardeurs d'un soleil implacable, ou aux torrents d'eau que déversent sur lé dos du patient les orages tropicaux. La presque totalité de la population, ne connaissant les chemins de fer que par ouï-dire ou par les descriptions qu'en font les livres, ne pouvait pas se faire à l'idée qu'uQ tel changement dans ses habitudes puisse devesnir à bref délai une réalité.

Une grande cause de l'abstention des capitaux européens quand on les sollicite à se porter sur les placers guyanais est justifiée par cette difficulté, bien connue, des transports. Comment voulez-vou^ surveiller, me diton, des exploitations perdues dans les forêts vierges, alors qu'il faut un mois pour le$ atteindre ? Comnlent remplacer le personnri malade, puisque vous n'êtes prévenu du désastre que par l'arrivée des malades euxmêmes, évacués sur Cayexme? Que devient le placer pendant ce temps-là? Il n'y a même pas de lignes télégraphiques établies dans la Colonie, Les centres péni^ tentiaires du littoral sont réunis par un fil^ dont l'emploi est accessible au public moyennant ujne tajçç de o fr, lo par mot, quand cç fil n'est pas occupé aux affaires de service, mais cette ligne ne pénètre pas dans i! intérieur. .

Les mêmes raisons s'appliquent,d*ailleurs aux exploitations agricoles auxquelles les terres hautes, tçmpérées, de l'intérieur se prêteront si bien. Personne n'a même pu y songer jusqu'ici, '

Ue MARAUDASe

Ce n'est pasdejvoleurs de pommes qu'il s'agit. En Guyane, le vocable de «maraudeur», considéré plutôt comme offensant dans les vieux pays, n'entraîne aucune présomption d'infamie. Il indique simplement que le chercheur d'or auquel on l'applique, exerce son industrie sur un terrain aurifère sans s'inquiéter le moins du monde de son propriétaire légal.

Autrefois, antérieurement aux grands maraudages de l'Awa et du Garsewène, le maraudeur était l'exception; car, comme je l'ai déjà dit, tant que l'industrie aurifère est restée dans un état de stagnation qui ne comportait ni une grande immigration de travailleurs, ni l'écrèmage de régions nouvelles, les mœurs naïves de l'âge d'or ont été la règle dans la Colonie ; mais depuis que les grandes découvertes faites dans les régions contestées ont mis les petits exploitants en goût de travailler pour leur propre compte, le nombre des chercheurs partant « en bricole », suivant leur expression imagée, a considérablement augmenté.

En thèse générale, on peut dire que la majorité des Cayonnais véritables, originaires de la Colonie même, s'y livrent de plus en plus et ne montent sur les placers travailler à titre de salariés, que pour y gagner une somme suffisante pour leur permettre de partir seuls ou en petite société de quatre ou ciinq camarades, s'adonner de nouveau au maraudage. J'ajoute, pour être complet.

que l'immigration d'une quantité de noirs de certaines Antilles anglaises, qui nous envoient surtout l'écume de leur population, a été pour beaucoup dans ce relâchement de la moralité publique en Guyane.

Un des côtés le plus fâcheux du maraudage c'est que VoT produit dans ces conditions échappe généralement au droit de sortie, au grand détriment des finances de la Colonie. Il est certain que si nous pouvions arriver à percevoir ce droit, non pas sur la totalité de l'or produit — il ne faut pas se bercer de chimères^ — mais sur la moitié ou les deux tiers du chiffre réel ; autrement dit, si on pouvait renverser le rapport existant aujourd'hui entre l'or régulièrement déclaré et celui qui sort en contrebande, nous pourrions immédiatement abaisser sans aucun risque pour l'équilibre budgétaire, lé droit de 8°/o actuel, très lourd, à 5°/o par exemple, taux de nos voisins hollandais. Du même coup, nous casserions les reins à la tentation bien naturelle qui s'offre a^ix maraudeurs descendant le Maroni, de se tromper involontairement de coté. Les brumes sont parfois si épaisses, qu'on se trouve avoir abordé à Albina, croyant le plus innocemment du monde débarquer à Saint- Laurent !

C'est une réforme qui a d'ailleurs été sérieusement envisagée par nos derniers Gouverneurs et qui se réalisera sans aucun doute, au plus grand profit de nos finances publiques. On voit qu'elle est étroitement connexe de la question du maraudage.

Caractère des maraudeurs. — L'état de choses que je viens de décrire n'est pas, comme on le pense, sans soulever de vives protestations ; il y a à Cayenne deux partis bien marqués : celui qui veut supprimer le maraudage et celui qui le défend. Il est indéniable que ce sont les ouvriers les plus vigoureux et les plus habiles qui constituent le gros bataillon des maraudeurs, et ces

hommes-Ià sont naturellement les plus recherchés par les exploitants de placers. Or comme je l'ai déjà raconté, ce sont les plus instables, et dès qu'ils ont ramassé, en travaillant à gages, le petit pécule nécessaire, ils vous lâchent sans tambours ni trompettes et laissent, avec une sérénité parfaite, votre chantier désorganisé par leur subite défection.

C'est d'ailleurs la caractéristique générale de tous les placériens de la Colonie : ayant peu de besoins, ils ne donnent que l'effort strictement nécessaire pour, ne pas être remerciés et si ce malheur leur arrive, ils vous abandonnent avec un cjmisme et une tranquillité absolue, sachant bien qu'ils retrouveront, le lendemain même, un engagement tout aussi avantageux chez un autre exploitant. On voit donc que la conduite des ouvriers, dans un pays pareil, demande beaucoup de tact, de doigté, et une connaissance approfondie de certains côtés un peu enfantins du caractère de ces travailleurs. Leur susceptibilité amène parfois des malentendus fâcheux à propos de détails infimes, qui à leurs yeux prennent une importance démesurée.

' * En bricole " . — Une autre particularité tout a fait typique du maraudeur ** en bricole ", c'est sa sobriété et son endurance extraordinaires. Le même ouvrier qui, lorsqu'il est salarié, Se montre d'une exigence extrême 9U point de vue de la qualité et de la quantité de nourriture à laquelle il a droit — tout le monde étant nourri sur un placer aux frais des patrons, depuis le directeur jusqu'au dernier gamin — se transforme subitement en anachorète, dès que, partant en bricole, il commence à vivre à ses frais. Je connais certains prospecteurs de race qui, même pour le tafla — liquide dont on peut tirer un parti si merveilleux lorsqu'on sait le distribuer en temps utile — sont d'une abstinence com-

plète pendant toute leur campagne de maraude. Le même individu qui, sur le placer qui l'emploie, protestera énergiquement au moment de l'allocation quotidienne du '* boujaron " (mesure réglementaire du tafia : 12 centilitres) parce que le magasinier y met le pouce, ce qui tient de la place, saura vivre pendant plusieurs mois sans le secours de cet excitant pour éviter les frais de son achat. Une ** bombe " de farine (caisse de 22 kilos et demi), pour les cas de famine extrême, un fusil et des munitions pour tuer du gibier, des hameçons pour ajouter du poisson au menu, voilà ttout le bagage '' nécessaire et suffisant " pour un maraudeur en partance.

Chercheuse d'Or. — Les expéditions plus huppées, plus luxueusement montées, ajoutent à ce matériel sommaire une femme, qui voyage sous le vocable généralisateur de '' blanchisseuse." On la prend jeune, car le. métier exige des efforts fréquents. Alafiiide la campagne, ces jeunes personnes descendent avec une escarcelle généralement bien garnie de grosses pépites et c'est à elles qu'il faut s'adresser pour se procurer ces belles et massives breloques que les orfèvres locaux transforment en chaînes originales. Les placériens favorisés par le sort ornent avec une légitime fierté leur abdomen, de ces engins énormes, en souvenir des fructueuses *' bricoles ". C'est sous cette forme qu'ils se constituent un fonds de réserve qu'on porte chez le négociant aux jours de sombre déveine.

Le plan officiel. — J'oubliais dans cette .énùmération': le plan, le plan officiel, en vertu duquel le maraudeur se met d'accord avec la Loi, car il est réellement, dans un grand nombre de cas, à l'abri des pénalités sévères édictées par les Décrets qui constituent dans la Colonie 1^ Loi minière des placers. Avant de partir, tout

maraudeur digne de ce nom, commence par passer chez un arpenteur juré de la ville de Cayenne, qui lui délivre pour le prix de dix francs un plan, sur le vu duquel il obtient de l'Administration, un permis d'exploitation sur une surface de loo hectares, minimum fixé par lesdits décrets : coût 50 francs. S*il pouvait prendre une superficie moindre encore il le ferait volontiers, car, comme oh va le voir, la surface aussi bien que l'emplacement du terrain qui lui est délivré lui sont absolument indifférents, il n'y mettra jamais les pieds. Il se contente d'indiquer vaguement le district oii il compte marauder, car il faut en toute chose Une certaine pudeur et on ne peut réellement pas demander un permis d'exploitation dans le Maroni pour aller marauder dans l' Approuaguè.

Muni de ce papier, notre homme se rend dans le district qu'il a pris pour but de ses exploits, et, renseigné soit par les camarades, soit par des * ' tuyaux ' ' qu'il a pu recueillir au cours de ses séjours comme salarié sur les placers existant déjà, il s'installe sur la bonne crique, sans s'inquiéter le moins du monde de l'endroit où il se trouve.

Le bon Dieu a créé l'or pour tout le monde : les délimitations, s'il en existe, ont disparu sous la luxuriante végétation des tropiques et puis, une descente de gendarmerie ou une constatation par huissier, au fond des forêts vierges, avec des frais de vacations auprès desquels les notes pourtant sodées de ces officiers ministériels en Europe ne sont que de pâles et émoUientes contrefaçons, ne '' paieraient " évidemment pas. De plus, si les propriétaires pillés, exaspérés par ces écré* meurs clandestins qui les assaillent de toutes parts, se décident à faire un exemple, les maraudeurs, prévenus à temps, se retirent de leurs chantiers avec leur magot.

et attendent le départ de la vindicte publique pour revenir à leur proie, comme mouches sur plat de miel.

" Maraudeurs autorisés ". — Je connais deux placers' fort riches et entièrement délimités sur lesquels les propriétaires, reconnaissant leur impuissance, ont composé avec l'ennemi : ils ont créé une nouvelle classe de maraudeurs qui tend du reste à recruter de plus en plus d'adeptes; c*est celle des'' maraudeurs autorisés "♦.

Le propriétaire du placer cesse alors toute exploi» tation régulière. Il se laisse envahir pacifiquement et se contente de prélever sous forme de redevance, lo °/o de l'or retiré par ses locataires obligatoires. Il n'entretient dès lors sur le placer qu'un agent collecteur qui doit* visiter régulièrement les clients et leur extraire, chaque seinaine,. la redevance promise.

Naturellement ces derniers n^annoncent que des pro-* ductions infimes et la recette dépend essentiellement du zèle, de l'énergie. et de l'habileté de l'agent collecteur, lequel est généralement intéressé dans la récolte, afin de lui donner des jambes, car c'est un rude métier que le sien» Je connais même un placer sur lequel on a encore simplifié la méthode — naturellement eh abaissant encore le montant du droit exigé* — Elle consiste à taxer, suivant la richesse de Tendroit maraudé, chacfue sluice d'un poids déterminé d'or, à payer par semaine : 20 à 25 grammes par exemple, quelle que puisse être sa production réelle.. G*est le système de l'abonnement à prix fixe.

Pourquoi» me dira-t-on, une telle impunité?

Répression du Maraudage. — Ma réponse est simple : les tribunaux ne peuvent condamner que sur preuves et les preuves, comme je viens de l'expliquer, sont difficiles et coûteuses à fournir. Il faut commencer par délimiter sou placer en faisant une tranchée dans la forêt

tout le long de ses limites et si le placer est grand, la dépense que représente ce travail est assez importante, car il doit être exécuté par un géomètre assermenté et ses vacations coûtent chaud. Une fois le placer délimité, il faut entretenir des gardes assermentés, éviter que ces derniers ne s'entendent avec les maraudeurs : il faut par conséquent surveiller son affaire et c'est là comme je l'ai expliqué, que le bât blesse la plupart, pour ne pas dire la presqu'universalité des exploitants guyanais. Ils ont de la peine à comprendre que les temps sont changés, qu'il ne faut plus compter sur d'autres que sur soi-même pour faire valoir son bien, et que le maraudage n'est l'industrie florissante que je viens de décrire que parce que, dans la plupart des cas, ils laissent aller les choses en se fiant à des employés, sans contrôle, pour diriger leurs intérêts sur place.

En résumé, les placers délimités peuvent seuls jouir, dans l'état actuel de notre législation minière, d'une protection efficace. Ils ont im droit incontestable à cette protection qui ne leur est pas suffisamment acquise. La réglementation nouvelle dont M. le Gouverneur Mouttet a provoqué l'application, atteindra certainement ce but, si on tient réellement la main à l'application fermé des pénalités qu'elle impose aux maraudeurs de mauvaise foi. Or tous ceux qui écrément des placers délimités sont dans ce pas.

Il y a donc, me direz-vous, des maraudeurs de bonne foi?

Oui et non, suivant le point de vue auquel on se place.

Avantages du maraudage. -^Je viens, en effet, d'énumérer les méfaits du maraudage. Je dois cependant, pour être juste, en montrer aussi les bons côtés, d'autant plus que j'entretiens personnellement d'excel-

lentes relations avec nombre de maraudeurs et que j'ai pu me convaincre, en les voyant opérer, qu'il y a parmi eux de précieux éléments au point de vue de l'avenir de l'exploitation aurifère Guyanaise.

Ce n'est en effet, ni moi, ni l'immense majbrité de mes lecteurs, qui pouvons nous exposer aux risques, aux privations de toutes sortes que comporte la prospection et l'exploitation « en bricole» des placers de l'intérieur. Jamais l'Awa, le Carsewène, l'Inini n'auraient été découverts et mis rapidement en valeur, si ces territoires neufs n'avaient offert, aux premiers exploitants, la prime incomparable du maraudage.

J'ai donc plutôt, comme on le voit, le maraudeur sympathique.

Je le considère comme un avant-coureur et un indicateur précieux pour la découverte des placers riches dans les régions nouvelles : je ne le chicane pas trop lorsqu'il exploite des terrains non concédés ou même des terrains concédés sur lesquels le propriétaire ne s'est donné la peine ni de se délimiter ni d'entretenir des gardes. Je vois dans le maraudage de ces derniers terrains, un contre-poids puissant et efficace à la monopolisation de vastes surfaces dans un but de spéculation, en laissant aux autres le soin de tirer les marrons du feu ; non pas que je sois opposé en principe aux spéculations sur mines d'or, vu que si Pon veut attirer des acquéreurs de placers ou des actionnaires dans une Compagnie aurifère, il faut pouvoir leur donner Tespérance que leurs propriétés on leurs titres pourront valoir un jour beaucoup plus cher qu'ils ne les ont payés, mais j'estime que si le Monsieur qui a simplement dénoncé un terrain dans le but de le revendre aussi cher que possible, sans y faire ni recherches, ni délimitation, ni frais de gardiens, en un mot sans se livrer à aucune

manifestation de son droit de propriétaire, est écrêmè dans des proportions plus ou moins vastes, il ne doit s* en prendre qu'à lui-même. Au contraire, avi risque de par^dtre paradoxal, j'estime que le maraudeur, en s*installânt chez le Monsieur en question, lui donne une précieuse indication sur la valeur de son terrain et je puis affirmer, sans crainte d'être démenti, que c'est unique^' ment parce que les premiers maraudeurs de Tlnini ont envoyé à la côte plusieurs centaines de kilogrammes d'or en quelques mois, que les heureux propriétaires des placers, théâtres de pareilles découvertes, s'empressent en ce moment de se syndiquer pour faire les frais d'une délimitation générale, qu'ils n'auraient jamais songé à provoquer si les maraudeurs n'avaient donné au préalable la preuve éclatante de la valeur de leurs terrains.

La mission de délimitation qui opère en ce moment même sur les lieux, a été instituée le 28 Octobre 1901 par un Arrêté du Gouverneur pris en Conseil privé. Les considérants de ce document sont trop parlants pour que jeles passe sous silence. En voici le texte :

« Le Gouverneur p. i, de la Guyane française;

« Vu la demande faite par M. Léonce Melkior, con- « cessionnaire dans la région de l'Inini, dans le but « d'obtenir l'envoi, dans cette région, d'arpenteurs et « d'agents de la force publique pour délimiter les prin- ^ cipales coficessions et rétablir l'ordre troublé par « nombre d'exploitations illicites ;

« Vu l'offre faite par M. Melkior de faire face à tous « les frais d'arpentage ;

« Considérant qu'il y a le plus grand intérêt, tant « pour l'Etat que pour la Colonie, à assurer la rég^a- « rite des exploitations aurifères qui alimentent les « budgets locaux ;

« Considérant que le meilleur moyen d'y parvenir, « en ce qiu concerne plus particulièrement le bassin de « rinini, est de faciliter aux concessionnaires la délimi^ ^ tation de leurs terrains, à laquelle il leur appartient « de procéder à leurs frais, risques et périls ;

^ Considérant que ces concessions sont actuellement <c envahies soit par des chercheurs d^or non pourvus de « permis, soit par des permissionnaires se livrant à « r exploitation sur des terrains autres que ceux qui leur

< ont été concédés^ etqu^à la suite des délimitations à faire, ^ nombre d'exploiteurs d'or se trouveront en demeure

< d'abandonner leurs exploitations illicites;

« Considérant qu'il est indispensable que les agents « chargés de la délimitation et des mesures de police « qui peuvent en être la suite soient, investis des pou- « voirs nécessaires pour assurer la pleine et entière « exécution de la mission qui leur est confiée ;

« Considérant que le nombre des arpenteurs libres « est insuffisant pour satisfaire aux besoins du public ; « Sur la proposition du Chef du Service des Domaines; « Le Conseil privé entendu, « Arrête :

« Article premier. •=— - MM, Cyrus, commis des tra- « vaux publics, et Marie-Sainte, attaché au Cadastre, « pourvus, le premier, du Brevet d'Arpenteur, et le -« second, du Certificat d'aptitude, avec autorisation « d'exercer les fonctions d'Arpenteur, sont mis à la dis- « position de M. Léonce Melkior, pour procéder à la « délimitation des concessions accordées, dans le bas- « sin de l'Inini, à celui-ci et à d'autres concessionnaires « désignés par ledit M. Melkior .-

« M. Cyrus est chef de mission.

«: Ces deux agents, pour la durée de la mission; sont « délégués dans les fonctions^ de commissaire de police,

« À titre auxiliaire, et prêteront serment, en cette qua-

< lité, devant le tribunal de première instance de <c Cayenne.

« Art. 2. — Il le»r est adjoint une force de police, « composée de quatre gendarmes et de six agents ^ assermentés, chargés plus spécialement de rétablir « et de maintenir le bon ordre dans la région*

« Art. 3. — Tout pouvoir est donné, tant aux deux

< Atpenteurs qu'aux Agents delà force publique qui « leur sont adjoints, pour rechercher et constater les « infractions aux règlements en vigueur sur Pexploi- « tation des mines, minières et carrières, gisements et 4K filons aurifères, comme sur la circulation et la vente ^ de Tôr. ».

(Suivent des dispositions de détail).

En exposant au Conseil général le but de cette mission, le Gouverneur ajoute une série de considérations de la plus haute importance, qui rentrent absolument dans la manière de voir que j'ai esquissée plus haut et que la population de la Colonie approuve aussi d'jjne manière unanime.

- « J'ai tenu. Messieurs, à vous relire l'Arrêté et à vous .« présenter, ces renseignements, afin de bien préciser 4C dans quelles conditions cette deuxième inission a été <s: constituée. Elle est extrêmement discutée ; disons le ►« mot : elle n'est pas populaire. Le contraire serait « étonnant. Les concessionnaires qui l'ont sollicitée et « à qui elle a été accordée, — ^ comme demain serait « accordée pareille mesure à quiconque voudrait en « assumer les frais, — ces concessionnaires, dis-je, « représentent les grandes exploitations minières, celles « qui forment l'élément fixe dont s'alimente à coup sûr <s:.lë budget local, tandis que les exploitants installés

« plus ou moins à proximité de leurs terrains sont des < hommes appartenant au fond même de la population « et qui, par suite ont pour eux, nécessairement, Topi- « nion du plus grand nombre/

« La cause de ces chercheurs d'or est sans doute « intéressante ; je dirai même qu'à certains points de « vue, elle est plus sympathique que celle des cohces- « sionnaires du chef-lieu ; car il se conçoit que celui « qui peine pour trouver de l'or soit plus digne d'in- <c tèrêt que celui qui a "la 'chance de coïncider, par son « plan, avec l'endroit où cet or a été trouvé. Mais notre « législation étant ainsi conditionnée que les conces- « sions s'attribuent d'après le plan, non d'après là « trouvaille, l'administration ne peut que s'incliner et « il ne saurait lui être fait reproche d'avoir accordé la « protection de la loi à ceux qui y faisaient appel. « {Assentiment). »

Voilà le langage qui convient à un véritable Chef de Colonie. Il donne confiance aux capitaux qui commencent à affluer en Guyane, qui, se sentant efficacement protégés, n'hésiteront pas à venir féconder les efforts de nos pionniers et de nos chercheurs. On sait maintenant que nos titres de propriété de placers en Guyane, ne sont pas une simple feuille de papier timbré, "mais constatent un droit réel qu'on fera respecter si "nécessaire.

Du droit de sortie. — Ce qu'il faut obtenir par exemple, et tous les hommes d'ordre en Guyane partagent sans exception mon opinion, c'est que Por maraudé paie, au même titre que l'or provenant d'exploitations régulières, le droit de sortie qui constitue pour la Guyane la base la plus solide de son équilibre financier, n est vrai que, en principe, Tor maraudé ayant une origine illégitime ne peut pas recevoir le baptême de la

satiction légale sans que l'Etat ne devienne, par ce fait même, complice de œs exploitations clandestines. L'objection a certainement une certaine valeur au point ce vue théorique mais, en fait de perception de droits, on sait qu'il faut être un peu éclectique et que les meilleurs impôts sgnt ceux auxquels les intéressés sont accoutumés et qu'ils paient sans trop se faire prier, quel que soit le principe sur lequel ils sont basés. Il existerait d'ailleurs de nombreux moyens de mettre en repos la conscience du fisc, si cette Administration n'était généralement dépourvue de cet organe. Dans l'Inini par exemple, les maraudeurs qui se présentent avec leur magot au poste de douanes, déclarent gravement que cet or est de provenance étrangère. On prélève non moins gravement les 8 **/© et dès lors le métal précieux, dûment accompagné du certificat officiel d'origine, peut descendre en paix à Cayenne. On a pu se rendre compte par les chiffres que j'ai cités au début de cette étude que ce système produisait d'excellents résultats. Gomme on le voit, la question du maraudage est assez complexe et assez brûlante, étant donné le nombre considérable de chercheurs d'or qui exploitent le territoire de la Guyane. La démarcation entre le maraudeur et le petit exploitant travaillant réellement le terrain dont il a obtenu la concession régulière est, on le comprend, des plus incertaines. Ges deux classes de chercheurs d'or n'en font en réalité qu'une seule. J'ajoute que c'est à eux qu'on est redevable et de beaucoup, delà plus grosse partie de la production d'or actuelle de la Golonie. Si on ajoute, en effet, les chiffres mensuels de tous les placers constitués sous forme de sociétés régulières qui, ayant une comptabilité en règle, ne peuvent pas échapper au droit de sortie, on ne trouve guère plus de 90 à 100 kilos d'or par mois. La production men-

sùelle moyenne déclarée à Ja douane avant la découverte de rinini, étant de 250 à 280 kilogrammes, on voit que les maraudeurs ou petits exploitants tiennent déjà la tête de la liste, mais il faut y ajouter tout Por qui sort en contrebande lequel est par définition, de l'or produit exclusivement '* en bricole".

- II suffit d'ailleurs de causer quelques instants avec les maraudeurs les plus fameux, qui se font une gloire de ne pas payer, pour reconnaître que leur proverbe favori :

« Tant pis pou cul melle qui pend plomb {i)^^ sert de base à leur ligne de conduite.

Le seul remède contre le maraudage, c'est la surveillance. Le poste de l'Inini en est une démonstration éclatante et il est probable que le Conseil Général, alléché par la réussite de cette première tentative, organisera quelque chose d'analogue sur les autres fleuves de la Colonie, C'est un premier pas pour sortir du découragement endémique et préconçu qui est une des caractéristiques du caractère Guyanais,

« Vous n'arriverez jamais à supprimer le maraudage, disent les vieux guyanais — ce en quoi ils ont parfaitement raison — à chaque réglementation plus étroite, les maraudeurs inventeront un nouveau truc pour l'éluder: vous vous ruinerez en frais de surveillance et d'inspection, vos réglementations accumulées ne gêneront que le commerce honnête et, somme toute, vous n'arriverez à rien de bon. »

Je suis, quant à moi, d'un avis tout à fait opposé.

Abaissement du droit de sortie. — Le maraudeur Guyanais n'est ni un malhonnête homme, ni un corn-

(i). Tant pis pour le merle dont le derrière attrape du plomb.

équivalent du proverbe : Pas vu, pas pris.

batif avéré, et je suis persuadé que des mesures, telles que la création de postes dans des endroits bien choisis sur nos fleuves, se traduiront par des accroissements de recettes qui nous permettront d'abaisser le taux de notre droit actuel de sortie. Dès lors, le jeu ne vaudra plus la chandelle, car on pense bien que les receleurs ne paient pas aux maraudeurs le prix plein de leur marchandise. Ils se réservent une large marge, prix de leur complicité et du risque qu'ils courent. Il y a eu dans ces dernières années, à Cayenne même, quelques exemples salés, qui ont été un salutaire avertissement pour les amateurs. C'est aussi l'opinion du Gouverneur de la Colonie qui, dans son discours d'ouverture de la session d*automne 1900 du Conseil Général, s'est exprimé en ces termes à ce sujet :

« Je me suis demandé si le moment n'était pas venu « de réduire le droit de sortie sur l'or, qui est actuelle* « ment de 8 ""/o. Il ne faut pas se dissimuler que ce droit 4c est fort élevé, et qu'il n'est pas sans détourner les <c capitaux de la Colonie. // constitue de plus un puis- « sant encouragement à la fraude^ les exportateurs peu « scrupuleux n'hésitant pas à courir les risques aux- « quels s'exposent les contrebandiers, pour se procurer « un bénéfice de 220 francs en moyenne par Idiome gramme d'or. Sans doute il en résulterait pour le « budget une moins-value de ressources importante; <c mais j'estime que cette moins-value serait rapidement « compensée, d'abord par l'augmentation des droits à « l'importation et à l'exportation qui serait la consé- « quencè de l'extension que prendrait l'industrie auri- « fère, et ensuite par une décroissance de la contrées: bande : il ne paraît pas douteux, en effet, que lorsque « les fraudeurs n'auront plus un intérêt aussi grand à se

<t livrer à leurs opérations illicites, leur nombre dimi- « nuera dans de sensibles proportions (l). »

Nos voisins Hollandais et Anglais ne connaissent pas la plaie du maraudage : cela tient d'abord aune organisation politique et sociale essentiellement différente de la nôtre et ensuite à une application beaucoup plus sévère et plus stricte par les tribunaux, de la réglementation minière qui régit ces Colonies voisines. J'en dirai un mot tout à l'heure en examinant des modifications que demande notre législation minière en Guyane française. Leur droit de sortie n'est que de 5 ^/o et même de 3 ^/o seulement sur le brut.

La construction du chemin de fer, permettant d'aller rapidement et sans fatigue de Cayenne à la région des placers, constituera aussi une puissante entrave au maraudage : facilité d'accès permettant aux propriétaires intéressés d'aller veiller eux-mêmes sur leurs biens; possibilité d'envoyer à l'improviste sur les lieux, des inspecteurs pour prendre les maraudeurs sur le fait et confisquer leur m^got. Ces éventualités menaçantes seront de nature à faire réfléchir les intéressés. Ces derniers ayant la faculté de vendre, à prix plein, leur récolte à la station la plus voisine, où ils pourront s'approvisionner de vivres à bon marché, auront de moins en moins d'intérêt à écouler leur or en fraude, surtout si le taux du droit de. sortie est réduit dans des proportions notables. L'or transporté par le chemin dé fer sera naturellement livré à la douane en gare à Câyenne et paiera par conséquent l'impôt dû à la Colonie.

(i) Extrait du discours prononcé par M. Louis Mouttet, Gouverneur de la Guyane Française, à l'ouverture de la session ordinaire du Conseil Général, le 96 Novembre 1900.

LËSIâUATION MINIERS

On trouvera à la fin de ce petit ouvrage, le texte des Décrets qui régissent notre législation minière en Guyane. J'ai pensé qu'il pouvait être utile aux personnes qui liront ces lignes, destinées comme je l'ai dit au début, à vulgariser la connaissance des richesses minières de la Colonie, de savoir à quettes conditions on pouvait acquérir et conserver des propriétés minières en Guyane.

Dans ses traits essentiels, notre législation des placers guyanais repose sur des bases larges et libérales qui ont fait leurs preuves depuis les années, nombreuses déjà, où nous les appliquons. La liberté complète laissée par exemple dans la forme des concessions, dans le nombre illimité des placers adjacents qu'une seule et même personne ou Compagnie peut librement déclarer et posséder en son nom, n'ont pas donné lieu à la création de vastes monopoles comme le craignaient sans doute les rédacteurs de la législation minière applicable aux placers de nos Colonies d'Afrique qu'on a écrasées sous 1^^ poids de vexations inutiles.

Statistique des placers en 1901. — Il est intéressant, à ce propos, de se rendre compte du nombre et de l'étendue des placers, actuellement exîsta'nts^dans la Guyane, munis de titres réguliers en vertu des Lois et Décrets en vigueur.

En voici le tableau résumé :

Permis de Recherches.

Ces permis n'étant valables que pendant une durée de deux années, il n'y a pas à se préoccupeir àr oob délivrés antérieurement à 1899.

Toutes ce& «Mirtiqiies relevées par tnoi-même au oovas àe mon dernier voyage dans la Colonie, sont arrêtées à la date du i" Août 1901 .

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