CHAPITRE PREMIER
Hippocrate est le premier médecin de la Grèce antique dont les œuvres nous soient parvenues, et les écrits réunis sous son nom renferment, sinon les premières notions de Gynécologie (1), du moins les plus anciens traités complets sur cette matière (2).
1. L’auteur du Papyrus Ebers (xvi° s. av. J.-C.) dit dans sa préface : «Je suis sorti de l'Ecole gynécologique de Sais, où les mères divines m'ont donné leurs recettes », et de nombreux passages de l’ouvrage sont consacrés à l’Obstétrique et la Gynécologie. Cf. Joachim H., Papyros Ebers, Das älteste Buch über Heilk:unde, Berlin, 1890, p. 169-179.
2. La Médecine grecque a été fondée par Asclépios (Esculape), personnage purement fictif, fils d' Apollon (qui inventa la Médecine), élève du centaure Chiron. On appelait Asclépiades une secte de médecins qui prétendaient être les descendants de ce demi-dieu. Hippocrate était fils de l’asclépiade Héraclide, et reçut son éducation médicale à l’Asclepieion de Cos.
Les Asclépiades, médecins praticiens, ne doivent pas être confondus (ainsi que l’a fait notamment Saintyves) avec les Prétres qui, dans les nombreux temples (Asclepieia) dédiés à Asclépios, se bornaient à l’application du traitement révélé en
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Mais ce que l’on appelle Collection hippocratique n’est qu’une juxtaposition de morceaux très dissem-
blables; on peut la comparer à « une réunion de monuments de formes, de styles et d'époques divers, dont quelques-uns ont, une parfaite conservation, dont les autres sont tombés en ruines ou n’ont jamais été achevés, de sorte que cette collection est un véritable phénomène dont on ne retrouve peut-être aucun autre exemple dans l'histoire littéraire de l'Antiquité » (Daremberg). Une faible partie en fut écrite par Hippocrate lui-même, au cours de son existence vagabonde ; le reste fut composé par ses disciples, et surtout par des auteurs inconnus, antérieurs ou postérieurs au médecin de Cos. Ce n’est pas ici le lieu de revenir sur les discussions qu’à soulevées l'attribution de chacun des ouvrages de la Collection (1) ; nous ne distinguerons l'œuvre authentique de l’œuvre apocryphe qu’au point
songe au malade, au cours de son sommeil rituel (ëncubation) à l'intérieur du sanctuaire ; ils inscrivaient les descriptions et traitements des maladies sur les stèles et les ex-voto quigarnissaient l'Asclepieion, et c'est ainsi que se constitua un ensemble important de notions expérimentales et fondamentales, dont les Prénotions coaques de la collection paraissent être un extrait. Il n'y avait pas rivalité, mais collaboration étroite, entre les Prêtres et les Asclépiades, qui s’installaient auprès d'eux.
Cf. Houdart, Histoire de la Médecine grecque depuis Esculape Jusqu'à Hippocrate exclusivement. Paris, 1856, p. 95 sq., 205 sq., 269 sq. — Puschmann, Geschichte des medicinischen Unterrichts, von den ältesten Zeiten bis sur Gegenwart. Leipzig, 1889, p. 31 sq. — P. Saintyves, Les origines de la Médecine (Collection Science et Magie). Paris, 1920, p. 66, 92. 99, go.
1. Cf. Adams, The Genuine Works of Hippocrates, N. Y., 1886. Littré, Op. cit. — Daremberg, Œuvres choisies d’'Hippocrate, 2" édit., 1855, Introduction. — Laboulbène, Histoire des livres hippocratiques, Gazette des H6p. Paris, 1881, n°* 1033, 1041, 1059, 1067, 1075.
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de vue de la place occupée dans chacune d'elles par l'étude des maladies des femmes.
Or, ceux des livres qui sont universellement considérés comme hippocratiques ne contiennent que de rares et peu importantes remarques relatives à la Gynécologie. En particulier les célèbres Aphorismes, qui sont une sorte de résumé embrassant l’ensemble de la Pathologie, sont presque muets sur ce point, alors que l’Obstétrique y est étudiée spécialement (Ve sect., $ 98 à 63); bien plus, les quelques passages pouvant nous intéresser se retrouvent pour la plupart dans l’œuvre apocryphe, et ne sont probablement que des interpolations (1).
Au contraire, dans l'œuvre apocryphe, une place importante est faite à la Gynécologie : nous trouvons
d’abord les deux livres des Maladies des femmes (xea
yuvarxeiwv), et le traité des Femmes stériles (rent 395owv) dans lequel il est fait directement allusion aux livres précédents, et que Littré considère comme étant leur continuation. L'ensemble de ces ouvrages est attribué par Galien à Polybe, gendre d'Hippocrate, par Érotien à Hippocrate lui-même ; ils sont réunis par Littré avec quelques autres, en un groupe unique, œuvre d'un auteur inconnu, probablement cnidien, postérieur à Hippocrate, antérieur toutefois à Aristote (2). Le traité de
1. Il nous semble imprudent de conclure qu'Hippocrate n'avait que de faibles connaissances en Gynécologie, ainsi que l’a fait Stewart Mc Kay (History of Ancient Gynæcology. London, 19017, p. 35). Comme il est probable que plusieurs ouvrages d'Hippocrate ont été perdus, nous n’avons pas le droit de mettre une restriction à l’exclamation de Galien: ‘Irroxedrns © mivra bauwäctos (Hippocr. in omnibus admirabilis) (De semin., 1).
2. Hippocrate : 460 à 380 (?) av. J.-C. —- Aristote : 384 à 322 av.
Sept médecins portant le nom d'Hippocrate se sont succédé
la Vature de la femme (rep yovaxE ins güstoc) s'apparente étroitement aux précédents par sa forme et son contenu (1). Il règne une grande incertitude au sujet de cet ouvrage qui n’est pas mentionné par les critiques anciens. Ermerins l’attribue à Euryphon de Cnide, médecin contemporain d'Hippocrate, « son rival en gloire et en doctrine ».
Le court chapitre des Maladies des jeunes filles (res rasbsvioy) n'est qu’un fragment d’un traité mutilé, placé primitivement avant celui sur les Maladies des fernmes.
Enfin, de nombreux passages intéressants pour le gynécologue sont disséminés parmi les autres traités, et - plus particulièrement dans ceux de la Superfétation, de l'Excision du fœtus, des Epidémies, des Prorrhétiques, des Prénotions coaques, de la Nature de l'enfant, des” Lieux dans l’homme, des Glandes, de la Nature des 08 et de la Génération.
On est frappé, à la lecture des différents ouvrages de la Collection, par l’absence d'ordonnance et de fil conducteur. Ce sont, la plupart du temps, des notes jetées les unes à la suite des autres, sans que l’auteur se soit
entre le vi° et le rr° siècle av. J.-C. Le « Grand Hippocrate » est Hippocrate I], petit-fils d'Hippocrate Ir.1I1 fut le contemporain de Platon, Socrate, Xénophon, Périclès, Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane et Hérodote.
1. Cf. Littré, op. cit., VII, p. 310: « Ce livre est un extrait, comme il y en a quelques-uns dans la collection hippocratique, extraits faits pour les besoins d’un maître ou d’un élève.» — Daremberg, Aistoire des Sciences médicales. Paris, 1870, I, p. 127 : « Je crois qu’il y a de bonnes raisons pour ne pas considérer la Nature de la femme comme un extrait ou un abrégé des Maladies des femmes. On peut au contraire démontrer que les chapitres ou passages qui se lisent dans les deux traités ont été
transportés par interpolation de la Nature de la femme ians les Maladies des femmes. »
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soucié d’un plan bien défini. Il arrive même souvent que le contenu ne corresponde pas au titre; où l’on s'attendait à rencontrer une étude systématique ct limitée, se trouvent mêlées des matières diverses (1).
Il était intéressant de glaner et de comparer entre eux tous les passages ayant trait aux affections de la femme, afin de présenter aux gynécologues modernes un tableau bref, mais exact, de leur art aux temps hippocratiques. C'est ce que nous avons essayé de faire en ces quelques pages, que les difficultés actuelles nous ont contraint de réduire à l’indispensable, et qui ne sont qu'un reflet partiel de nombreuses recherches personnelles.
Nota. — Les renvois aux passages de la Collection, au cours des pages qui vont suivre, se rapportent à l’édition française de Littré, et plus expressément au texte grec, la traduction étant fréquemment incorrecte et fallacieuse.
La Gynécologie grecque a-t-elle emprunté quelque chose à l'Egypte ?
Nous savons que la ville de Sais, située dans le Delta du Nil, et où se trouvait une école gynécologique célèbre, entretenait des
relations d’étroite amitié avec Athènes, dont elle se disait la .
sœur (Cf. Platon, Timée, traduct. cit., II, p. 643 sq.). D’autre part Hippocrate, ce grand voyageur, parle des Egyptiens (Airs, eaux, lieux,-12), et il est probable qu’à cet endroit une lacune ce copie nous a privé de tout un chapitre concernant les Égyptiens et les Lybiens (Littré, II, p. 56-57), que sans doute le médecin de Gos avait visités.
Mais que trouvons-nous dans lés papyrus médicaux ?
Si nous examinons la partie gynécologique du papyrus Ébers, nous n’y voyons rien qui ait un écho dans les livres de la Collec-
1. Un essai de classification «rationnelle » a été tenté, mais ne fut heureusement jamais publié. Cf. P. Dalché, Un traducteur ignoré des œuvres d'Hippocrate (Chronique médicale, 1914,
P+ 99 sq-)-
ge
tion (Cf. Joachim, op. cit., p. 169-179; Stewart Mc Kay, op. cit., p. 9-14).
Par contre, il y a, dansle grand papyrus Brugsch, de Berlin (xiv° s. av. J.-C.), un passage que Le Page Renouf (Zeitchr. für aegyptische Sprache u. Altertumskunde, 1873, p. 123) a identifié avec un chapitre du traité des Femmes stériles. Il-est ainsi conçu (verso 1, 3): « Ein anderes (Recept) um zu sehën, ob eine Frau gebiert oder ob sie nicht gebiert. Wassermelone (pastèque (?), « buteru », plante inconnue) zerstossen, einschliessen (d. h. umgeben, überschütten) mit Milch einer Frau die einen Knaben geboren hat, und mache es sie trinken. Wenn sie sich erbricht, wird sie gebæren, wenn sie aber nur Blæhungen hat, wird sie nicht gebæren ». Et voici le passage de la Collection, suivant la version de Littré (VIII, p.415) : « Voulez-vous savoir si une femme concevra : donnez à boire le matin à jeun du beurre et du lait de femme nourrissant un garçon; si la femme a des éructations, elle concevra, sinon, non. » Mais il faut remarquer d'abord que Littré, dans son édition, a fait sauter un fragment qui existe dans la plupart des manuscrits, et qui donne le choix entre une courge et du « beurre »(ctxünv rotñoat à Boütuosov), D'autre part, chose plus grave, on a commis une erreur en traduisant ici Bourupos (Boëc, Tu96:) par beurre, comme l’a montré L. P. R.; il s'agirait en réalité d’une sorte de plante (pastèque ?), suivant la leçon d’Athénée de Naukratis (215 ap. J.-C.), et Boirucos doit être identifié avec la plante inconnue « buteru » qu’employaient les Egyptiens. Ainsi, à mille ans de distance, se retrouvent deux recettes semblables dans un papyrus égyptien et un traité hippocratique.
Cf. Lüring, Die über die medicinisch. Kenntnis.der alt. Aegypt. berichtend. Papyri verglich. mit den medicinisch. Schrift. griechisch. u. rœmisch. Autor., Dissert. inaug.. Leipzig, 1888, p. 135 sq. — Cette analogie est aussi rapportée, avec plusieurs inexactitudes, par Chapelain-Jaurès, Pathologie dans l'Egypte ancienne.
Thèse de Paris, 1920, p. 9-11.