CHAP. VIII. — ALONZO DE ERCILLA
le pays qu'elle doit défendre! Si vous êtes résolus de ne point cesser vos querelles, trempez vos glaives dans mon sang glacé. J'ai vécu trop longtemps : heureux qui meurt sans voir ses compatriotes malheureux, et malheureux par leur faute! Écoutez donc ce que j'ose vous proposer : votre valeur, ô caciques, est égale : vous êtes tous également illustres par votre naissance, par votre pouvoir, par vos richesses, par vos exploits ; vos âmes sont également dignes de commander, également capables de subjuguer l'univers; ce sont ces présents célestes qui causent vos querelles. Vous manquez de chef, «t chacun de vous mérite de l'être : ainsi, puisqu'il n'y a aucune différence entre vos courages, que la force du corps décide ce que l'égalité de vos vertus n'aurait jamais décidé, etc. « Le vieillard propose alors un exercice digne d'une natioa barbare, de porter une grosse poutre, et de déférer à qui en soutiendrait le poids plus longtemps l'honneur du commandement.
Gomme la meilleure manière de perfectionner notre goût est de comparer ensemble des choses de même nature, opposez le discours de Nestor à celui de Colocolo ; et, renonçant à cette adoration que nos esprits, justement préoccupés, rendent au grand nom d'Homère, pesez les deux harangues dans la balance ( de l'équité et de la raison.
Après qu'Achille, instruit et inspiré par Minerve, déesse de la sagesse, a donné à Agamemnon les noms d'ivrogne et de chien, le sage Nestor se lève pour adoucir les esprits irrités de ces deux héros, et parle ainsi i : a Quelle satisfaction serace auxTroyens lorsqu'ils entendront parler de vos discordes! Votre jeunesse doit respecter mes années ^ et se soumettre à mes conseils. J'ai vu autrefois des héros supérieurs à vous. Non, mes yeux ne verront jamais des hommes semblables à l'invincible Pirithoûs, au brave Céneus, au divin Thésée, etc.. J'ai été à la guerre avec eux, et, quoique je fusse jeune, mon éloquence persuasive avait du pouvoir sur leurs esprits; ils écoutaient Nestor : jeunes guerriers, écoutez donc les avis que vous donne ma vieillesse. Atride, vous ne dever. pas garder 'esclave d'Achille : fils de Thétis, vous ne devez pas traiter