‹ La Henriade, le poëme de Fontenoy; avec les divers morceaux composésChapitre 59 sur 113 · Nommé Béné · texte numérisé non relu

Nommé Béné

gonner quelques cardinaux pour s'emparer de leur mobilier; mais ce mobilier était-il un objet si important? Ces effets étaient presque toujours enlevés par les valets de chambre avant que les papes pussent en saisir quelques dépouilles. Comment pouvez-vous croire qu'un homme prudent ait voulu hasarder, pour un aussi petit gain, une action aussi infâme, une action qui demandait des complices, et qui tôt ou tard eût été découverte? Ne dois-j^ pas croire le journal de la maladie du pape, plutôt qu'un lyuit populaire? Ce journal le fait mourir d'une fièvre double-tierce. Il n'y a pas le moindre vestige de cette accusation intentée contre sa mémoire. Sod fils Borgia tomba malade dans le t^mps de la mort de son père; voilà le seul fondement de l'histoire du poison. Le père et le fils sont malades en même temps, donc ils sont empoisonnés; ils sont l'un et l'autre de grands politiques, des princes sans scrupule, donc ils sont atteints du poison même qu'ils destinaient à douze cardinaux. C'est ainsi que raisonne l'animosité; c'est la logique d'un peuple qui déteste son maître : mais ce ne doit pas être celle d'un historien. Il se porte pour juge, il prononce les arrêts de la postérité : il ne doit déclarer personne coupable sans des preuves évidentes. »

Ce que je dis de Guichardin, je le dirai des Mémoires de Sully au sujet de la mort de Henri ÏV. Ces Mémoires furent composés par des secrétaires du duc de Sully, alors disgracié par Marie de Médicis; on y laisse échapper quelques soupçons sur cette princesse, que la mort de Henri IV faisait maîtresse du royaume, et sur le duc d'Épernon , qui servit à la faire déclarer régente. Mézeray, plus hardi que judicieux, fortifie ces soupçons; et celui qui vient de faire imprimer le sixième tome des Mémoires de Condê fait ses efforts pour donner au misérable Ravaillac les complices les plus respectables.

N'y a-t-il donc pas assez de crimes sur la terre? faut-il encore en chercher où il n'y en a point?

On accuse à la fois le P. Alagona, jésuite, oncle du duc de Lerme, tout le conseil espagnol, la reine Marie de Médicis, la maîtresse de Henri IV, madame de Verneuil, et le duc d'Épernon. Choisissez donc. Si la maîtresse est coupable, il n'y a pas d'apparence que l'épouse le soit; si le conseil dT.spagne a mis dans Naples le couteau à la main de Ravaillac, ce n'est donc pas le duc d'Épernon qui l'a séduit dans Paris, lui que Ravaillac appelait catholique à gros grain, comme il est prouvé au procès; lui qui n'avait jamais fait que des actions généreuses; lui qui d'ailleurs empêcha qu'on ne tuât Ravaillac à l'instant qu'on le reconnut tenant son couteau sanglant, et qui voulait qu'on le réservât à la question et au supplice.

Il y a des preuves, dit Mézeray, que des prêtres avaient mené Ravaillac jusqu'à Naples : je réponds qu'il n'y a aucune preuve. Consultez le procès criminel de ce monstre, vous y trouverez tout le contraire. Je ne sais quelles dépositions vagues d'un nommé Dujardin et d'une Descomans ne sont pas des allégations à opposer aux aveux que fit Ravaillac dans les tortures. Rien n'est plus simple, plus ingénu, moins embarrassé, moins inconstant, rien par conséquent de plus vrai, que toutes ses réponses. Quel intérêt aurait-il eu à cacher les noms de ceux qui l'auraient abusé? Je conçois bien qu'un scélérat associé à d'autres scélérats cèle d'abord ses complices. Les brigands s'en font un point d'honneur; car il y a de ce qu'on appelle honneur jusque dans le crime : cependant ils avouent tout à la fin. Comment donc un jeune homme qu'on aurait séduit, un fanatique à qui on aurait fait accroire qu'il serait protégé, ne décèlerait-il pas ses séducteurs? comment, dans l'horreur des tortures, n'ao-

cuserait-il pas les imposteurs qui l'ont rendu le plus malheureux des hommes? N'est-ce pas là le premier mouvement du cœur humain?

Ravaillac persiste toujours à dire dans ses interrogatoires : « j'ai cru bien faire en tuant un roi qui voulait laire la guerre au pape; j'ai eu des visions, des révélalions; j'ai cru servir Dieu : je reconnais que je me suis trompé, et que je suis coupable d'un crime horrible: je n'y ai jamais été excité par personne. » Voilà la substance de toutes ses réponses. Il avoue que le jour de l'assassinat il avait été dévotement à la messe; il avoue qu'il avait foulu plusieurs fois parler au roi, pour le détourner de faire la guerre en faveur des princes hérétiques: il avoue que le dessein de tuer le roi l'a déjà tenté deux fois, qu'il y a résisté, qu'il a quitté Paris pour se rendre le crime impossible, qu'il y est retourné vaincu par son fanatisme. Jl signe l'un de ses interrogatoires, François BaoaiUae :

Que toujours dans mon cœur Jésus soit le vainqueur!

Qui ne reconnaît, qui ne voit, à ces deux vers dont il accompagna sa signature, un malheureux dévot dont le cerveau égaré était empoisonné de tous les venins de la Ligue?

Ses complices étaient la superstition et la fureur qui Rnimèrent Jean Chastel, Pierre Barrière, Jacques Cléîi.ent. C'était l'esprit de Poltrot qui assassina le duc de Guise; c'étaient les maximes de Balthazar Gérard, assassin ciu grand prince d'Orange. Ravaillac avait été feuillant; et il suffisait alors d'avoir été moine, pour croire que c'était une œuvre méritoire de tuer un prince ennemi de la religion catholique. On s'étonne qu'on ait attenté plusieurs fois sur la vie de Henri IV, le meilleur des

rois; on devrait s'étonner que les assassins n'aient pas été en plus grand nombre. Chaque superstitieux avait continuellement devant les yeux Aod assassinant le roi des Philistins; Judith se prostituant à Holoferne pour l'égorger dormant entre ses bras ; Samuel coupant par morceaux un roi prisonnier de guerre, envers qui Saul n'osait violer le droit des nations. Rien n'avertissait alors que ces cas jiarticuliers étaient des exceptions, des inspirations, des ordres exprès, qui ne tiraient point à conséquence; on les prenait pour la loi générale. Tout encourageait à la démence, tout consacrait le parricide. Il me paraît enfin bien prouvé, par l'esprit de superstition, de fureur et d'ignorance qui dominait, par la connaissance du cœur humain, et par les interrogatoires de Ravaillac, qu'il n'eut aucun complice. Il faut surtout s'en tenir à ces confessions faites à la mort devant des juges. Gey confessions prouvent expressément que Jean Ghastel avait commis son parricide dans l'espérance d'être moini damné, et Havaillac, dans l'espérance d'être sauvé.

Il le faut avouer, ces monstres étaient fervents dans k foi. Ravaillac se recommande en pleurant à saint François, son patron, et à tous les saints; il se confesse avant de recevoir la question; il charge deux docteurs auxquels il s'est confessé d'assurer le greffier que jamais il n'a parlé à personne du dessein de tuer le roi; il avoue seulement qu'il a parlé au P. d'Aubi;^ny, jésuite, de quelques visions qu'il a eues, et le P. d'Aubigny dit très-prudemment qu'il ne s'en souvient pas; enfin le criminel jure jusqu'au dernier moment, sur sa damnation éternelle, qu'il est seul coupable, et il le jure plein de repentir. Sont-ce là des raisons? sont-ce là des preuves suffisantes?

Cependant l'éditeur du sixième tome des Mé7noires de Condé insiste encore; il recherche un passage des Mémoires de VEstoile dans lequel on fait dire à Ravaii-

lac, dans la place de l'exécution : « On m'a bien trompé quand on m'a voulu persuader que le coup que je ferais serait bien reçu du peuple , puisqu'il fournit lui-même des chevaux pour me déchirer. » Premièrement, ces paroles ne sont point rapportées dans le procès-verbal de l'exécution; secondement, il est vrai peut-être que Ravaillac dit ou voulut dire : « On m'a bien trompé quand on me disait : le roi est haï, on se réjouira de sa mort. » Il voyait le contraire, et les regrets du peuple; il se voyait l'objet de l'horreur publique. II pouvait bien dire : « On m'a trompé. » En effet, s'il n'avait jamais entendu justifier dans les conversations le crime de Jean Chastel , s'il n'avait pas eu les oreilles rebattues des maximes fanatiques de la Ligue, il n'eût jamais commis ce parricide. Voilà l'unique sens de ses paroles. Mais les a-t-il prononcées? qui l'a dit à M. de l'Estoile? un bruit de ville qu'il rapporte prévaudra-t-il sur un procès-verbal? Dois-je en croire ce l'Estoile, qui écrivait le soir tous les contes populaires qu'il avait entendus le jour ? Défions-nous de tous ces journaux qui sont des recueils de tout ce que la renommée débite.

Je lus il y a quelques années dix-huit tomes in-folio des Mémoires du feu marquis de Dangeau : j'y trouvai ces propres paroles : « La reine d'E«pagne, Marie-Louise d'Orléans, est morte empoisonnée par le marquis de Mansfeld ; le poison avait été mis dans une tourte d'anguilles; la comtesse de Pernits, qui mangea la desserte de la reine, en est morte aussi; trois caméristes en ont été malades. Le roi l'a dit ce soir à son petit couvert. » Qui ne croirait un tel fait, circonstancié, appuyé du témoignage de Louis XIV, et rapporté par un courtisan de ce monarque, par un homme d'honneur qui avait soin de recueillir toutes les anecdotes? Cependant il est trèsfaux que la comtesse de Pernits soit morte alors; il est

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