‹ La Henriade, le poëme de Fontenoy; avec les divers morceaux composésChapitre 94 sur 113 · CHAPITRE VI. — LE GAMOENS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. — LE GAMOENS

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des Indes, qu'il intitula Lusiade^ titre qui a peu de rapport au sujet, et qui, à proprement parler, s^ignifie la Portugade.

Il obtint un petit emploi à Macao même; et de là retournant ensuite à Goa, il fit naufrage sur les côtes de la Chine, et se sauva, dit-on, en nageant d'une main, et tenant de l'autre son poëme, seul bien qui lui restait. De retour à Goa, il fut mis en prison ; il n'en sortit que pour essuyer un plus grand malheur, celui de suivre en Afrique un petit gouverneur arrogant et avare : il éprouva toute l'humiliation d'un être protégé. Enfin il revint à Lisbonne avec son poëme pour toute ressource. Il obtint une petite pension d'environ huit cents livres de notre monnaie d'aujourd'hui; mais on cessa bientôt de la lui payer. Il n'eut d'autre retraite et d'autre secours qu'un hôpital. Ce fut là qu'il passa le reste de sa vie, et qu'il mourut éans un abandon général. A peine fut-il mort, qu'on s'empressa de lui faire des épitaphes honorables, et de le mettre au rang des grands hommes. Quelques villes se disputèrent l'honneur de lui avoir donné la naissance. Ainsi il éprouva en tout le sort d'Homère. Il voyagea comme lui; il vécut et mourut pauvre, et n'eut de réputation qu'après sa mort. Tant d'exemples doivent apprendre aux hommes de génie que ce n'est point par le génie qu'on fait sa fortune et qu'on vit heureux.

Le sujet de la Lusiade, traité par un esprit aussi vif que le ' Camoëns, ne pouvait que produire une nouvelle^speçe d'é^o- /• pée. Le fond de son poëme n'est ni une guerre, ni une que- ^■ relie de héros, ni le monde en armes pour une femme; c'est un nouveau pays découvert à l'aide de la navigation. t

Voici comme il débute : « Je chante ces hommes au-dessus « du vulgaire, qui des rives occidentales de la Lusitanie, portés « sur des mers qui n'avaient point encore vu de vaisseaux, « allèrent étonner la Taprobane de leur audace ; eux dont le «courage, patient à souffrir des travaux au delà des forces «humaines, établit un nouvel empire sous un ciel inconnu et « sous d'autres étoiles. Qu'on ne vante plus les voyages du « fameux Troyen qui porta ses dieux en Italie; ni ceux du sage « Grec qui revit Ithaque après vingt ans d'^sence ; ni ceux R d'Alexandre, cet impétueux conquérant. Disparaissez, dra-

« peaux que Trajan déployait sur les frontières de l'Inde: voici « un homme à qui Neptune a abandonné son trident; voici des m travaux qui surpassent tous les vôtres.

« Et vous, nymphes du Tage, si jamais vous m'avez in- « spire des sons doux et touchants, si j'ai chanté les rives de «votre aimable fleuve, donnez-moi aujourd'hui des accents n fiers et hardis ; qu'ils aient la force et la clarté de votre « cours ; qu'ils soient purs comme vos ondes, et que désor- « mais le dieu des vers préfère vos eaux à celles de la « fontaine sacrée. »

Le poëte conduit la flotte portugaise à l'embouchure du Cange : il décrit, en passant, les côtes occidentales, le midi et l'orient de l'Afrique, et les différents peuples qui vivent sur cette côte; il entremêle avec art l'histoire du Portugal. On voit dans le troisième chant la mort de la célèbre Inès de Castro, épouse du roi don Pedro, dont l'aventure déguisée a été jouée depuis peu sur le théâtre de Paris. C'est, à mon gré, le plus beau morceau du Camoëns; il y a peu d'endroits dans Virgile plus attendrissants et mieux écrits. La simplicité du poëme est rehaussée par des fictions aussi neuves que le sujet. En voici une qui, je l'ose dire, doit réussir dans tous les temps et chez toutes les nations.

Lorsque la flotte est prête à doubler le cap de Bonne-Espérance, appelé alors le promontoire des Tempêtes, on aperçoit tout à coup un formidable objet. C'est un fantôme qui s'élève du fond de la mer; sa tête touche aux nues; les tempêtes, les vents, les tonnerres, sont autour de lui ; ses bras s'étendent au loin sur la surface des eaux : ce monstre, ou ce dieu, est le gardien de cet océan dont aucun vaisseau n'avait encore fendu les flots; il menace la flotte, il se plaint de l'audace des Portugais, qui viennent lui disputer l'empire de ces mers; il leur annonce toutes les calamités qu'ils doivent essuyer dans leul entreprise. Cela est grand en tout pays sans doute.

Voici une autre fiction qui fut extrêmement du goût deft Portugais , et qui me paraît conforme au génie italien : c'est une île enchantée qui sort de la mer pour le rafraîchissement de Gama et de sa flotte. Cette île a servi, dit-on, de modèle à l'île d'Armide, décrite quelques années après par- le Tasse. C'est

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