La houille blanche
L y a quelques mois, une revue européenne qui fait autorité, la Revue Minière de Paris, publiait une statistique de la houille blanche dans chaque pa}^s. On y voyait défiler les Etats-Unis, la France, la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, la Norvège, bref, à peu près toutes les contrées du globe. Seulement, pas un traître mot du Canada.
Il est vrai que peu de temps auparavant, un ingénieur éminent, M. Fabrèques, avait écrit : " Le jour où toute la houille de la terre aura été consommée par nos machines, ce jour-là le Canada sera le maître du monde. C'est lui qui par l'énergie illimitée accumulée dans ses chutes d'eau, fournira l'humanité entière de chaleur, de lumière et d'électricité." Cette appréciation devait échapper comme le reste à l'attention de la Revue Minière, d'ordinaire fort bien informée. On en conçut quelque surprise, et F un de nos compatriotes, justement intrigué de ce silence de la revue européenne à notre endroit, sollicita quelques explications. On lui répondit simplement:
" Nos revues ne peuvent parler des chutes d'eau canadiennes, parce que pour nous elles n'existent pas. Nous ne pouvons tabler que sur les chiffres exacts. Or il n'existe aucun relevé, même approximatif des pouvoirs hydrauliques du Canada."
Faut-il l'avouer, il y a un grain de vérité dans cette assertion. Les pouvoirs publics ont bien fait effectuer, de temps à autre, le mesurage d'un assez grand nombre de nos sources d'énergie, mais tout cela est consigné dans des
rapports officiels et mélangé à une foule d'autres matières, qui, pour cette cause, restent de consultation assez difficile. De plus, la circulation de ces documents officiels étant assez limitée, il est probable qu'ils n'atteignent jamais ou bien rarement les grandes revues qui s'occupent de ces matières.
Il y a donc là une lacune regrettable et de nature à nous causer du préjudice. C'est pour aider à la combler, que nous avons songé à dresser ici même une nomenclature aussi complète que possible de nos principaux pouvoirs hydrauliques, en nous appuyant, pour déterminer leur puissance respective, sur l'autorité de nos ingénieurs et de nos experts les plus compétents.
Nous n'avons pas ici à refaire l'histoire de cette puissance formidable qui date à peine de quinze ans et qui a déjà opéré toute une révolution dans le monde industriel. Ce sera assez de dire que disposant de forces incommensurables que le génie de l'homme a réussi à emmagasiner et à diriger à sa guise, la houille blanche — puisque c'est ainsi qu'on dénomme la force motrice des sources naturelles et chutes d'eau — tend chaque jour à détrôner la houille noire que recèlent les entrailles de la terre et à se substituer à cette dernière. Elle a sur sa concurrente un double avantage : celui d'être inépuisable et d'être moins coûteuse. Sa supériorité s'est surtout affirmée le jour où il fut démontré que l'énergie produite par les nappes d'eau pouvait se transporter à d'immenses distances, sans subir de déperdition appréciable. De ce momentlà, son triomphe était assuré, et les résultats sont venus prouver par la suite que la grande comme la petite industrie ne pouvaient plus se dispenser de ce précieux auxiliaire.
C'est à la vérité l'Europe qui, la première, comprit quel parti il était possible de tirer de ces sources d'énergie si longtemps méconnues, mais l'Amérique, et surtout le Canada, encore plus largement favorisé à cet égard que l'ancien continent, ne devait pas tarder à emboîter le pas et à expérimenter la nouvelle découverte.
Nous détenions ici les plus belles forêts du monde, et tout particulièrement une admirable région épinettière
ayant pour ainsi dire, comme frontières, les bornes géographiques du pays lui-même. La province de Québec offrait à elle seule plus de deux cent millions d'acres de concessions forestières se composant, en majeure partie, d'épinette noire, le bois reconnu le plus propre à la fabrication de la pulpe et du papier en général. Or, pour mettre en valeur toutes ces immenses richesses, pour convertir ce bois en pulpe et en papier, pour fournir, par la même occasion, l'éclairage aux villes et aux campagnes, pour arriver, en un mot, à produire vite et à peu de frais, il nous fallait le secours d'un agent d'une force démesurée, et cet agent venait précisément d'être trouvé et discipliné. Il se présenta bien encore quelques difficultés inhérentes aux premiers essais, mais la science et des expériences multipliées finirent par les surmonter. La nature qui avait semé avec une prodigieuse prodigalité, sur toute la surface de notre territoire, ces forces jusque-là insoupçonnées, se trouva ainsi puissamment secondée et l'on vit bientôt, par tout le pays, s'élever d'immenses usines mises en mouvement par un filet d'eau s'échappant de la cime d'une montagne ou provenant d'une rivière aux eaux torrentueuses.
Etant donné l'étendue du pays, dont certaines parties sont encore insuffisamment explorées, il n'a pas encore été possible de déterminer avec précision la valeur ni la puissance des forces réunies des pouvoirs hydrauliques du Canada. Nous possédons toutefois des données assez complètes pour affirmer hautement qu'il n'est pas un pays au monde où l'on puisse disposer d'un contingent aussi considérable de forces agissantes. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à consulter une carte. Alors qu'aux Etats-Unis, de grands fleuves comme le Mississipi, le Missouri et l'Ohio sont dépourvus de pouvoirs hydrauliques, pour cette raison qu'ils coulent sur un lit à peu près uniforme, ici, au Canada, c'est tout le contraire. Le Saint-Laurent et ses tributaires, de même que la plupart de nos rivières, de l'est à l'ouest, sont interrompus par des rapides et d'imposantes cataractes. Depuis le détroit de Belle-Isle, jusqu'à Montréal, et de là, remontant le Saint-Laurent, les tributaires du Saint-Laurent et ceux de l'Ottawa, en descendant à travers les régions des Laurentides, sont à une
élévation de 1,000 à 1,800 pieds au-dessus du niveau de la marée, et dans bien des cas, ces rivières ont leur principale cataracte tout près de leur embouchure.
On a calculé que le Saint-Laurent, pris dans son ensemble, avait une capacité de 10,000,000 chevauxvapeur.
Il y a quelques années, la chambre de commerce d'Ottawa organisait une exploration pour s'assurer de la capacité des pouvoirs hydrauliques de la rivière des Outaouais et de ses affluents. Cette exploration démontra que dans un rayon de cinquante milles, la rivière Ottawa et ses tributaires pouvaient donner à eux seuls une force égale à près de 900,000 chevaux-vapeur. Ce travail fut poursuivi encore plus avant et les calculs de l'ingénieur civil, M. Surtees, établirent finalement la force respective de la plupart des tributaires de la grande rivière et de la rivière des Outaouais elle-même. Ces calculs forment un tableau aussi instructif qu'éloquent.