NOIR
Puisque nous sommes au milieu des chiffres
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qui, soit dit en passant, ont leur éloquence, il est intéressant de voir quel est le nombre d'ouvriers employés à produire l'énorme quantité de houille que l'industrie consomme dans le monde entier. Ce nombre paraît atteindre, dans la Grande-Bretagne, 850,000 ; la France et la Belgique emploient 120,000 mineurs, qui extraient sans relûche la houille des profondeurs du sol ;la Prusse, 80,000. En additionnant le nombre de bras employés à cet usage dans tous les autres pays, on arrive au chiffre de 700,000 mineurs. C'est juste le nombre de combattants que les peuples mettent parfois en présence; mais quelle comparaison possible entre l'armée de la paix et l'armée de la guerre? L'une manie les armes de dévastation, tandis que l'autre n'a pour outils que le pic et la pioche, aussi utiles aux sociétés que la charrue de l'agriculteur !
Tous ces soldats du monde souterrain vivent heureux et prospères, et c'est la houille qui leur fournit le travail et l'argent ! Des millions ne suffiraient pas pour entretenir cette vaste armée de travailleurs !
Nous avons dit que la houille était le pain de l'industrie. Si abondants que soient les gisements du* noir combustible, si profonds qu'en soient les amas, n'arriveront-ils pas un jour à s'épuiser? fluelle source est intarissable! Force motrice , richesses et fécondité sont-elles donc appelées à
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disparaître quand les houillères seront à sec? L'mdusArie périra4-elle quand elle aura perdu son- aliment quotidien ? N'y a-t-il pas lieu de s'inquiétar de la destinée que l'avenir réserve à nos descendants? Faut-il craindre que l'activité humaine s'éteigne un jour faute du noir combustible ?
La durée de l'exploitation deô houillère, que les géologues avaient d'abord fixée à plusieurs milliers d'années, ne dépassera pas peut-être trois on quatre siècles.
Il a été démontré par des statistiques officielles que la consommation de la houille, dans un pajs civilisé, double tous les quinze ans, et cette loi de progression ne s'est jamais démentie en France, comme le prouvent les chiffres suivants, que nous empruntons à M. A. Burat :
CliiiTres de l'extradion Années. en quintaux.
Le môme phénomène économique est constaté dans les autres centres de production; la Belgique produisait 36 millions de quintaux de houille, en 1845, et 75, c'est-à-dire un peu plus du double, quinze ans après, en 1860. 11 est probable que dans la suite des siècles, cette progression ii*a encore en croissant sensiblement, mais supposons qu'elle
se . maintienne constante; recherchons, d'autre part, aussi exactement qu'il est possible de le faire, le poids total de houille qui existe dans le monde entier, et nous aurons les données propres à résoudre ce problème. — Quand les houillères seront-elles épuisées? D'après les calculs de nos plus éminents géologues, « la durée de l'exploitation des houillères, que les géologues, on le sait, avaient d'abord fixée à des milliers d'années pour des productions qui n'étaient pas le quart de celles dont il s'agit aujourd'hui, ne dépassera peut-être pas cinq ou six cents ans. On peut même affirmer hautement que dans des pays incessamment fouillés, comme la France, la Belgique, l'Angleterre, la Prusse, r'extraclion souterraine du combustible minéral n'ira certainement pas jusqu'à la moitié de cette durée. Ainsi, en septembre 1 865, sirWilliam Armstrong, président annuel de V Association britannique, prononçant à l'hôtel de ville de Newcastle le discours d'inauguration des séances de cette société, démontrait que dans deux siècles toutes les couches de houille du Royaume-Uni seraient entièrement épuisées. Sir Roderick Murchison, présidant à son tour l'association, et rappelant celte année les calculs de son prédécesseur, en aconfirmé les résultats.
« Tout au plus pourrait-on porter ce chiffre au double ou au triple pour des États comme l'Amérique du Nord, où d'immenses gisements restent
presque encore vierges. En Afrique, le combustible minéral est loin d'être abondamment répandu, hormis sur la côte ouest de la grande île de Madagascar. Dans rinde, la Birmanie, la Chine, le Japon, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Calédonie, le Chili, où il a été également découvert, souvent sur une très-longue étendue, il ne pourra jamais suffire, sauf des cas tout exceptionnels, qu'aux consommations locales. D'ailleursla houille, du moins quand on veut l'appliquer aux grandes opérations industrielles, n*est pas matière de si grand prix qu'elle puisse supporter de très-longs transports, même par mer.
« Faut-il admettre que le chiffre de la consommation, dans la plupart des Etats européens, finira par diminuer quelque jour, quand tous les réseaux de cheniiris de fer, parlout achevés, exigeront la fermeture de quelques-unes de nos usines sid'érurgiques, quand on aura suppléé par une autre matière au charbon minéral pour la fabrication du gaz (réclairage?Mais celte diminution dans la consommation ne peut être bien notable, et le surplus du couibusliblo exigé par le plus grand nombre de locomotives et de bateaux à vapeur ne vicndra-t-il pas détruire en partie d'un côté réconomie produite de l'autre? Qu'on ne parle pas d'ailleurs du reboisement des forêts, ni du combustible végétal pour remplacer un jour la houille, comme celle-ci avait remplacé le bois. Le monde ne recule pas.
Peut-être suppléera-l-on dans quelques cas à la houille par le pétrole, dont on a découvert de si vastes gisements aux Etats-Unis. Celte matière ne sera jamais néanmoins aussi abondante que le charbon, et l'extraction n'en sera pas non plus d'aussi longue durée*. »
La question est menaçante, sinon pour la génération actuelle, du moins pour les peuples futurs ; elle excite, au plus haut point, l'intérêt de l'Angleterre et de la Belgique, qui interrogent avec inquiétude leurs amas de charbon fossile. Ces pays commencent à les exploiter avec économie pour mourir le plus tard possible. Ils utilisent des houilles médiocres qu'on rejetait autrefois ; ils organisent des mécanismes ingénieux et économiques pour rendre le prix de revient minimum ; ils cherchent les moyens de pénétrer dans les plus grandes profondeurs des houillères pour ne rien perdre, pour tout utiliser. Mais tous ces perfectionnements n'empêcheront pas le charbon fossile de disparaître un jour et de retourner dans lair, sa source première, à l'état d'acide carbonique ; les mines de houille, qu'on ne connaît pas encore, les gîtes de pétrole, si puissants qu'ils soient, disparaîtront, et on est en droit de se demander ce que deviendra l'homme au moment de la fatale échéance. Pour notre part, nous ne croyons pas
Revue des Deux Mondes, L. Simonin,
qu'il y ail lieu de s'inquiéter pour l'avenir, car rtiomme, continuant à marcher dans la we du progrès, saura certainement se passer, sans déchoir, de son combustible actuel. Nul doute que quand l'heure funeste aura sonné, quelque génie, sortant des rangs, saura féconder le champ des grandes découvertes, et que les forces naturelles, habilement mises à profit, remplaceront la force motrice que nous puisons dans le charbon de terre.
Qui nous dit que la machine à vapeur est le dernier mot de la science, et qu'elle ne peut pas être remplacée par d'autres moteurs? Le soleil ne lancet-il pas jusqu'à nous des rayons caloriques, qui peuvent faire* mouvoir les pistons des machines à vapeurs futures? La mer, sur nos côtes, n'est-elle pas chaque jour soumise au mouvement des marées, et l'oscillation successive de ses flots n estelle pas une force prodigieuse, constante, régulière, que l'homme peut utiliser? S'il est vrai qu'un feu central perpétuel brûle sous l'épiderme de notre globe, ne peut-il pas devenir un jour l'unique foyer de toutes les machines? L'air n'est-il pas tans cesse en mouvement au-dessus de nos têtes, et le vent n'a-t-il pas encore une force motrice puissante, toujours prête à agir comme un ressort londu ?
Si on avait dit, il y a un siècle, qu'un jour vien- (iniit où des fils plongés dans l'Océan seraient
LE PRÉSENT Eï L'AVENIR. 507
comme les fibres nerveuses des continents, à l'aide desquelles ils échangeraient leurs pensées; si on avait affirmé que l'homme , comme l'oiseau , s'élèverait dans les airs, et qu'avec la rapidité du cerf il courrait sur des voies ferrées ; si on avait prétendu que le chirurgien couperait un jour les jambes sans que le patient s'en doutât, celui qui aurait annoncé ces prodiges aurait passé pour fou et on se serait mis à plaindre l'insensé dont la raison s'égarait à ce point. Eh bien! si aujourd'hui quelque esprit perspicace mettait sous nos yeux les inventions de nos petits-fils , quand ils manqueront de houille, s'il nous faisait voir les découvertes de leur industrie future, peut-être ne pourrions-nous pas nous empêcher de sourire à l'énumération des merveilles qu'il nous montrerait, et nous n'ajouterions pas plus créance à ses affirmations qu'à celles du fantastique Micromégas, quand il promet aux hommes qu'il rencontre de leur apprendre ce qu'est leur âme. Nous ne manquerions pas de dire que la réalisation (Je tels prodiges n'est pas possible, et nous tomberions dans la faute d'Arago, qui niait les chemins de fer, et dans l'imprudence de Napoléon, qui condamnait les bateaux à vapeur. Au lieu de railler avec incrédulité, il serait plus sage de se rappeler que le mot impossible, qui a déjà passé pour n'être pas français, doit être banni du langage de l'industrie, que l'erreur d'aujourd'hui peut