‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

COUMB QUOI LES CANADIENS SE SONT CRÉÉ bES DISTBACTIONS POOR l'hiver, ET COHME QUOI ALPHONSE HOUGRNOT ET ALFRED ROBIN SE VOIENT FORCÉS D'ALLER A TROIS-RIVIÈRES.

Deux mois se sont écoulés : nous sommes^ t au cœur de Thiver. • On vit en liesse et joie dans tout le Canada, car c'est la saison des parties fines, des longues veillées, des amours, des distractions de toute sorte. Trois pieds de neige sur la terre interdisent jusqu'à ridée de s'occuper dans la campagne ; une croûte de glace épaisse comme une muraille ferme les fleuves à la navigation ; un froid de yÎDgt-cinq à trente degrés Réaumur arrête tous les travaux au grand air ; il &ut rester à la maison ou faire des marches en raquettes, des promenades en traîneau, des courses en patins. G*est, cependant, le bon temps pour les habitants de notre ancienne colonie. Alors la gaieté flamboie avec les grands feux dans leurs maisons ; elle glisse dans les rues de leurs villes, qui retentissent aux échos d'une animation singulière. C'est le tintement des grelots attachés aux brillants attelages qui sillonnent les voies publiques; c'est le claquement des fouets, le caquet argentin des femmes, les interpellations métalliques des hommes ; c'est une vie nouvelle éclatante, échevelée, bruyante, continue comme un long carnaval. On. M lecberche, on 0e fête-, on saute d'un friand dîner k un délicat

souper, d'une soirée à un bal. Les toilettes sont luxueuses; le règne animal a été largement mis à contribution pour orner de ses fourrures les épaules des élégantes Canadiennes. Les hommes euxmêmes sont emmitouflés de pelleteries, et malgré les rigueurs de l'atmosphère, les uns et les autres passent les jours et même les nuits à se visiter, à mener joyeuse existence chez eux comme au dehors.

Peu de peuples ont Tesprit convivial aussi développé que les Canadiens. Pauvres ou riches, ils aiment à se traiter mutuellement, et, dans toutes les classes de la société, les pique-niques, les échanges de raouts se renouvellent presque chaque semaine ; parmi . les familles aisées, on peut dire que c'est tous les jours de Tannée. Demandez à un Canadien ce qu'il fait après sept heures du soir. — « Je reçois des amis, vous répondra-t-il, ou je vais en veillée, i Aller en veillée, c'est la grande affaire, la perspective du matin, l'oreiller sur lequel on s'endort à minuit. On y pense aus&i bien dans les villages que dans les cités^ mais surtout en hivef .

Alors, dit avec vérité un ethnographe, toute la population s'abstient de labeurs sérieux. Les habitants^ — ainsi désigne-t-on les paysans, — attellent un cheval à leur carriole, et les visites commencent. Comme la plupart vivent sur leurs fermes, la distance, entre les voisins, qsI quelquefois trop grande pour qu'un piéton la puisse parcourir avec plaisir. Du reste, la neige demeurant pendant cinq mois de launéQ sur le sol , une promenade pédestre ne serait pas amusante. C'est pourquoi ils font usage de la carriole ou léger traîneau. Soit qu'ils aillent au marché, à l'église, à la noce ou à l'enterrement, ils rem-? ploient. Elle sert, en un mot, pour tous leurs voyages. Rarement, d'ailleurs, ils vont à pied. Tout colon possède une, deux ou trois carrioles et autant de chevaux, ce qui prouve qu'ils sont générale<ment à leur aise, car il leur faut nourrir, pendant plusieurs mois, et à grands frais, ces chevaux qui ne leur sont vraiment utiles que du mois d'avril au mois de septembre ou octobre. La suspension du travail est aussi une autre preuve du bien-être dont jouissent les Canadiens, puisque, non contents de rester inactifs, ils augmentent leurs dépenses par des réunions, des festins et des danses coatis nuelles. Ils ne s*assemblent pas seulement pour se voir, mais ddos le dessein de se procurer du divertissement et un bon repas \ik% co))ieux; un fricoU tomme ils disent, leur semble la préface et

même la post-&Gê obligées de tout dher^ssement rdel. Robustes comme ils sont, on peut donc s'imagiBer que la quantité de viandes est la particularité essentielle de leurs firlcots* Pour eux, manger ou danser n*est pas une opération futile ; ils dansent avec entrain, et mangent avec vigueur. En somme, ils sont fort partisans de la doctrine d'Ëpicure, principalement les Québecquois.

Chez ces derniers, le goût des plaisirs est poussé à la passion. S'amuser leur parait aussi nécessaire que se nourri. L'hiver leur ofùre mille charoMs^ mais dont ils ont su le parer.

Aussi ne sommes-nous pas' surpris de remarquer, certain matin du commencement de février, une longue file de traîneaux qui descend vers la nvièr» âai&t-GharleSi s*engage sur le Saint-Laurent, caché par un' immense parquet de glace, et s'avance en aval du fleuve.

Ils sont gracieux autant que nombreux, ces légers véhicules . ehargés de splendides pelleteries, dont les franges chatoyantes rasent la neige^ £n avant, en arrière, de chaque côté, un essaim de patineurs les escorta, en causant, en badinant^ avec de délicieux minois enfoncés jusqu'aux oreilles dans les soyeuses fourrures.

Le froid est piquant, mais le ciel brillant et pur. On se sent lé- ' ger, on se sent allègre, par cette radieuse journée d'hiver. Voyez aussi comme elle est vive^ comme elle est alerte, cette belle jeunesse, la fine fleur du Canada. L'entendiez-vous rire de tout cœur? N'avez-vous pas plaisir à écouter ses chants, ses bons mots qui pétillent à chaque minute, les éclats de sa railleuse franchise?

Admirez cette conque tirée par deux chevaux rouans, cavecés de Boir\

Gomme elle file! comme elle vole à la luisante surface du fleuve! Déjà elle a devancé les autres traîneaux! Les coursiers l'emportent avec la rapidité de l'éclair ! Deux personnes sont assises sur la banquette. Nous les reconnaissons, car déjà nous les avons entrevues ; c'est Emma Mougenot et Léon Clairville.

Aussi vite qu'eux court un patineur, Alfred Robin. Léon a beau «exciter les ohovaux, Alfred se maintient toujours à leur hauteur.

Parfois Emma pousse un petit cri arraché par l'effroi que lui cause cette célérité vertigineuse; mais le plus souvent, elle jette à Taspace k$ n«tes perlées d'un rire frais et sonore comme le crôtal* ^ .

— Honp! houp! eu avant! fait Léon, pressant les chevaux»

— Oh non, pas si fort, pas si fort! je vous en prie, dit Emma en essayant de lui retenir le bras.

— Bast ! quoi quil fasse, il ne me dépassera pas, répondit Alfred Robin' en agitant triomphalement le bout de Técharpe de soie qui serrait* son pardessus à ses reins.

— C'est ce que nous verrons ! reprit Glairville.

£t de son fouet il toucha l'attelage, qui prit aussitôt le galop.

— Je vous en conjure, Léon, asrétez! nous allons verser! répétait la sœur d'Alphonse de plus en plus épouvantée.

Mais Glairville ne Fécoutait pas. L'excitation lui avait fermé les oreilles et les yeux; du geste et de la voix il ne cessait de stimuler les chevaux.

— Prenez garde ! lui cria Robin.

— Ah ! je sais conduire.

— Je n'en doute pas ; mais, mon cher, vous allez en dehors des balises S votre traîneau pourrait se heurter à un glaçon...

— Taisez-vous donc ! vous intimidez Emma.

-— M. Alfred a raison, repartit celle-ci. Finissez cette lutte, car j'ai une peur affreuse.

Elle ne put achever.

Un patin de la conque avait enfoncé dans un ornière profonde, et la voiture, se tournant sur le côté, Emma et son imprudent cocher furent précipités à cinq pas de là sur la glace, avec une partie de leurs robes de buffle.

Afred s'élança pour rattraper les chevaux, tandis que Glairville se relevait, assez honteux de sa mésaventure, et demandait à Emma si elle s'était blessée :

— Non, répliqua-t-elle sèchement. Mais je vous avais bien prévenu. Vous êtes un maladroit entôté. Nous allons être la risée de tout le monde.

En effet, des quolibets et des apostrophes moqueuses jaillissaient déjà autour d'eux.

Pour s'y soustraire, ils remontèrent en hâte dans le traîneau

* Branches de sapin qu'on fiche, en hiver, dans la neige pour i>i^«r les chemins,

qu'avait ramené Alfred et passèrent à la queue du cortège, qui arrivait en face du Pain-de- Sucre, but de Texcursion.

Tandis que la compagnie met pied à terre, je vais, lecteur, vous apprendre ce qu'on appeHe le Pain-de- Sucre, au Canada. Un moment d'attention, s'il vous platt, la cbose en vaut la peine.

A huit ou neuf milles au nord-est de Québec, la rivière Montmorency se verse dans le Saint-Laurent. Cette rivière est très-curieuse par son encaissement dans des roches, si nettement découpées en certaines places, que les Canadiens leur ont donné le nom de Marches naturelles, La violence inouïe de son cours ajoute encore à la singularité du torrent. Mais ce qui le distingue par-dessus tout, c'est la célèbre cataracte qui forme son embouchure dans le Saint-Laurent. Parti du lac des Neiges, il arrive au grand fleuve par une suite de cascatelles très-resserrées et peu profondes ; mais une fois à ce point il s'évase brusquement, roule sur une pente abrupte et plonge soudain, du haut d'un rocher perpendiculaire, mesurant quatre-vingts mètres d'élévation dans un gouffre incommensurable. La chute a donc cent pieds de plus que celle de Niagara. Bien ne peut égaler sa grandeur sauvage. La colonne d'eau, d'une blancheur neigeuse, qui tombe incessamment de sa crête, rebondit en une impalpable poudrerie, avec un bruit sourd et prolongé comme le grondement du tonnerre. Quand le soleil irise de ses couleurs prismatiques les bouillons floconneux de cette masse liquide, le panorama éblouit, il enivre, fascine. J^es roches latérales sont grisâtres, tourmentées, désolées, chenues à leur base ; mais à cinquante ou soixante pieds du fond, la végétation fait son apparition. Naine, mousseuse et saxifrage d'abord, elle se développe peu à peu ; aux graminées succèdent le sureau, le genévrier, le buisson épineux ; puis le pin rabougri; puis le chêne étiolé, jusqu'à ce qu'en approchant du faîte, se montrent insensiblement les géants des forêts.

Après avoir tourné et retourné dans le vaste abîme, 1^ flot irrité avale pour ainsi dire sa fureur ; il revient sur lui-même, apaise ses voix, calme ses colères, et va nonchalamment se marier aux ondes saumâtres du Saint-Laurent, en folâtrant comme un ruisseau sur une strate de calcaire aussi polie qu'un marbre.

Tel est le spectacle d'été ; celui d'hiver n'est pas moins beau, quoique ordhoiairement plus pittoresque, plus bizarre, un véritable Iwus naturœ, .

Inutile de dire que cette merveille fait radmlratioa <!e3 voyageur^.

€ Le général Haldimand, ancien gouverneur du Canada, en était tdlement enthousiasmé, dit Tua d'eux, qu*il fit construire tout auprès une maison, des fenêtres de laquelle on pouvait la contempler .dans toute sa beauté. En face de cette maison était une. prairie qui allait jusqu'au bord du fleuve Saint-Laurent, et le long de laquelle il avait fait placer de petits pavillons qui tous avaient vue sur la cataracte. Il ne se contenta pas de cela ; il fit bâtir un autre pavillon sur le bord et en dehors du précipice, au moyen de longues poutres, dont les extrémités étaient enfoncées et scellées dans les parois, de sorte que» pour y arriver, on était obligé de descendre plusieurs escaliers et de traverser plusieurs galeries de bois. »

Les ruines de ces constructions existaient encore il y a quelques années ; mais aujourd'hui, on descend par un escalier commode, à une plate-forme qui domine toute la chute. ^

Quand le Saint«Laurent est gelé au-dessous de la rivière Montmorency, la glace, en se projetant jusque vers le profond bassin souterrain de la cataracte, forme en avant un support sur lequel les vapeurs et Técume figée par l'action du froid descendent en gerbes de givre ou frimas ; elles y restent, se gèlent tout à fait, et élargissent graduellement leur base en prenant une figure conique irrégulière. Ses dimensions augmentent, augmentent à chaque heure, et deviennent par là considérable vers la fin de î'hiver. L'élévatiou de ce bloc de congélation atteint souvent cent pieds; elle a été jusqu'à cent vingt-six en mars iSâO. La face du côté de la cataracte présente habituellement une structure stalactitique produite par le ruissellement continuel de l'eau sur le flanc du monticule, et elfe a des nuances terreuses provenant des particules d'argile sécrétées palUa rivière.

Voilà le Pam-de-Suere, le rendez-vous de la ùshion québecquoise, pendant les belles après midi de février et mars*

Une baraque en planches, dressée sur la glace, fournit aux promeneurs un bon feu, des liqueurs et de quoi constituer un solide repas. Cette bicoque est une manière de caravansérail démocratique, où les rangs et jusqu'aux sexes sont confondus. La tristesse en est bannie et la bonne humeur y a temporairement fixé le siège de son charmant empire. L'égrillarde chanson française s'y mêle

la ballade écossaise ; le brogue irlandais réplique \ivement au

patois canadien ; les grossières peaux de buffle se frottent aux robes de velours ; les uniformes écarlates tranchent sur les habits noirs ; et le rustique Jean-Baptiste*, avec son bonnet bleu, son capot en drap gris du pays, ses mocassins en cuir de bœuf, et son fidèle brûle -gueule, coudoie bravement les plus muscadins de la capitale.

Mais pourquoi se réunir près de ce glacier? qu'y fait-on t Ce qu'on y fait î On Fescalade, une pique à la main, comme un autre mont Blanc o\ grimpe le plus haut possible, pour se laisser glisser soit sur le> pieds, soit en traîneau jusqu'en bas ; et ces innocentes distractions sont, je vous le jure, des plus réjouissantes ! Aussi obtiennent-elles des succès d'iiilarité à nul autre pareils.

N'entendez-vous pas déjà la voix claire et bien timbrée d'Emma t

— Monsieur Alfred, voyez donc, voyez donc, le beau Léon ne peut pas seulement faire trois pas sans baiser la neige. Et il voulait m'aider à monter \

— Mais, mademoiselle...

•— Bon, vous voilà encore à bas. A la cinquième fois, je ferai une croix.

— Allons, soutenez-vous, Clairville, mon cher, dit Alfred en poussant le jeune homme par les épaules.

— Diable, si je sais ce que j'ai, dans les jambes! murmura celai-'Ci en se relevant après une nouvelle chute,

— Oh ! je le sais bien, moi, dit Emma.

— Qu'a-t-il donc? demanda l'artiste.

*— Des souvenirs du lait de sa nourrice! ' Et elle partit d'un éclat de rire auquel répondirent une foule d'échos autour d'eux.

— Méchante! fit Léon avec plus d'aigreur qu'il n'en aurait voulu montrer.

Mais, par une de ces fatalités qui nous accablent impitoyablement à certains moments de la vie, le pauvre garçon n'avait pas plus tôt articulé celte exclamation qu'il trébucha, tomba sur le flanc et roula comme une boule, faisant choir et entraînant avec lui une partie de ceux qui suivaient. Dans le nombre, il y avait des messieurs et des daines^ des personnes à leur printemps, d'autres à leur automne,

* Sobriquet des Canadiens. oigtizedbyGoOQle

des gens de haute et basse condition. Imaginez la môlée ! Figufez- TOUS le désarroi des jupes et des pantalons, le courroux des vieilles, la rougeur des jeunes, les imprécations de la fraction mâle, les glaplissements de la fraction féminine, la colère de tant de victimes contre Fauteur de la catastrophe, et, brochant sur le tout, le concert de huées qu'exécutèrent à Tenvi les spectateurs de^ cette burlesque

— Décidément notre ami n'est pas heureux, dit Alfred après un instant de fou rire.

— Non, répondit Emma d'un ton sec, car elle était dépitée du ridicule auquel venait de s'exposer son amant.

— Gela n'est pas étonnant, après tout, continua Tartiste, vous lui tournez la tête.

— Vous croyez? dit-elle sferec une négligence affectée.

— Ohl pour cela, il est...

— Eh bien?

— Enfin, je voulais dire, mademoiselle, que...

— Vous n'achevez pas?

^ Âh ! il revient, ce cher ami.

— Mais, insista Emma, vous n'avez pas fini... Alfred feignit de ne pas entendre.

Léon Clairville les rejoignait. Il était diapré de neige de la tête aux pieds et s'efforçait d'enlever à coups de mouchoir l'importun duvet attaché à son surtout.

— Vous ne vous êtes pas fait de mal, j*espère? s'enquit Emma avec intérêt.

— Quelques contusions; cène sera rien.

— Mais on va vous honnir, mon bon, lui dit Alfred.

— Comment cela?

— Et toutes ces robes fripées, toutes ces exhibitions improvisées, comptez-vous cela pour rien?

Il se pencha à son oreille et ajouta :

— Vilain coquin, je parierais que vous l'avez fait exprès 1

— Chut ! fit Clairville d'un air suffisant.

— Ahl messieurs, c'est gentil 1 dit Emma. Mais si vous avez des secrets, il ne faut pas que je vous gène!

— Mademoiselle! s'écrièrent-ils tous deux à la fois, avec un geste de dénégation.

— Alors, monsieur Alfred, donnez-moi, je vous prie, mon slé; je suis assez haut , je veux glisser.

Robin poussa vers elle un léger traîneau d'éclisse qu*il remorquait derrière lui ; Emma s'y assit et s'abandonna sur latente du Pain-de-Sucre, unie comme un miroir.

C'était le jeu fevori.

Une nuée de ces traîneaux en miniature descendaient lestement le glacier, aux acclamations de la compagnie. C'étaient des bravos frénétiques quand le véhicule et son fardeau parvenaient sans accident au niveau du fleuve ; des explosions de gaieté, de piquantes épigrammes quand un accident lançait l'un et l'autre hors de la direction voulue.

En avant de la colline d'albâtre, des patineurs joutaient ou décrivaient des arahesques merveilleuses, aux ap|laiidissements d'une troupe de curieux. Jamais tableau original ne fut plus digne du pinceau d'un Ostade. La scène était si admirablement caractérisée qu'Alfred eut l'idée d'en faire une esquisse. Dans cette intention, il se retira à récai't, prit son porteieuille et se mit à dessiner, malgré le froid qui lui mordait les 'doigts sous ses gants de peau de castor.

Tout entier à son œuvre, il oubliait l'heure et le lieu où il se trouvait, quand une main se posa sur son épaule, et une voix familière lui cria :

— artiste, je te reconnais bien là l

— Alphonse.

— En personne. Tu ne m'attendais pas?

— Pas plus que le Grand Turc, mon cher. Mais par quel hasard? Je te croyais enfoncé jusqu'aux oreilles dans ta fameuse trilogie conjugale.

— Railleur !

— Pas le moins du monde. Ne m'as-tu pas dit, hier, en nous quittant, que tu ne sortirais pas de huit jours? que tu voulais terminer ton Mariage par amour ^ si la mémoire ne me tait défaut ?

— C'est vrai, mais...

— L'homme propose et...

— Non non, il ne s'agit point de cela. J'ai appris que Clairville était venu ici avec Emma, et comme je ne puis souffrir ce garçon...

— Encore tes préventions contre lui l Tu es par trop injuste ! ^ Plût à Dieu que je fusse injuste] Mais j'ai, par malheur, trop

raisoâ de Taccuser. C'est un poltron, un fourbe et un traître, entends-tu? J'ai Fassuranceet même la conviction qu'il nous a yendus» en 381 Alfred fit un mouvement de dénégation.

— Ah! oui, poursuivit Fétudi^nt, hausse les épaules ; défends-le; cela te sied à merveille. Prête les mains à ses amourettes avec Emma; c'est gentil. Mais je jure bien qu'ils ne se marieront pas, de mon aveul

— Ils s'en passeront, mon cher.

— Oui, je le sais, je le sais.,. Cependant, je n'ai pas perdu tout espoir de retrouver ce billet qu'il a écrit au gouvernement pour lui livrer les secrets des chefs de la conjuration. Oui, je pense que je mettrai la main dessus; il n'est qu'égaré dans mes papiers. Demain, pas plus tard, je reconduis ma sœur à Trois-Rivières, et je me mets à la recherche de cet écrit.

— Es4u sûr de l'avoir vu ? demanda Eobin d'un ton plus sérieux et en cessant de dessiner.

— Sûr comme je te vois.

-^ Tu as reconnu l'écriture t

— Je l'ai identifiée.

-^ Et c'était une délation?

— Une délation en règle.

Alfred jeta un rapide coup d'œil sur Léon Clairville, qui patinait, en ce moment, â quelques pas du Pnin-de-Sucre ; puis il reporta son regard sur Alphonse et lui dit d'un air rêveur :

— Que faisait-il donc alors à Trois-Rivières î

— Il était étudiant en droit.

— Et à présent ?

— A présent il est avocat sans cause, et mendie une place à toutes les portes de l'administration.

— Ah!

— Ce n'est pas tout. Son père a toujours cherché à nuire à ma famille; j'en ai la conviction. Lorsque ma mère devint veuve, ce dernier la demanda en mariage. Elle refusa, parce qu'elle voulait se conserver tout entière à nous, et voilà la cause de sa haine. Le mal qu'il nous a fait depuis lors, je ne saurais le dire. Si nous ne sommes pas ruinés, c'est grâce i l'aptitude qu'a ma bonne mère pour Iqs affaires , et, si nous ne sommes pas perdus, c'est qo'i) n'a

pas rSûsd dans seà hideuses tentatives. Oui , il a tenté de nous flétrir, de nous clouer au pilori de Fopinion publique , et son fils a Faudace d'aspirer à la main d'Emtna. Oh! je lui ferai rabattre de ses prétentions. Mais veut-il même Tépouser? N'est-ce pas un nouveau piège dressé par son père et lui pour déshonorer ma sœur?

— Cette supposition...

— Est odieuse, je Tadmets. Je suis en droit de tout supposer de ces gèns-là, et je ne comprends pas que ma mère ait toléré les entrevues d'Emma avec le tils de nôtre ennemi 1 Quant à moi, je saurai y mettre un terme , je le tuerai plutdt... /

— Que dis-tu, mon cher Alphonse ?

— Je dis ce que je ferai ; je le provoquerai en duel ; je me battrai avec lui. Aussi bien j'ai ma vengeance à exercer.

— Allons, allons, ne t'emporte pas comme cela.^

— Que je ne m'emporte pas ! La recommandation est excePente, ma parole ! Je voudrais bien te voir à ma place.

— Tu t'exagères leurs torts envers vous.

—Je n'exagère rien. Au contraire, j'atténue; mais Je comprends peu que tu te fasses le champion de pareils êtres, et que toi, qui te dis mon ami, tu favorises les rendez-vous d'Emma avec Léon.

- Pour lc-<oup, tu es dans une erreur complète. Je les ai rencontrés en traîneau comme je sortais de Québec , et je suis venu, moi, en patins.

— Alors, c'est ma tante qui se prête complaisamment & ce manège. Ah l que je déteste la coutume anglaise de laisser aux jeunes filles toute liberté, même celle de mal faire. Elles vont, viennent avec leurs cavaliers, sortent quand elles le désirent, courent où il leur plaît, rentrent lorsque l'envie leur en prend, etne souffrent pas la moindre observation de ceux qui sont chargés de veiller sur leur conduite. C'est une infamie !

— Cela dépend des opinions. Pour moi, j'aime assez l'indépendance qu'on leur accorde. Leurs mariages sont alors plus souvent le résultat du choix personnel que celui des parents, comme c'est le cas en France, en Italie et dans les pays catholiques.

— Il s'agit bien ici de philosopher! s'écria aigrement Alphonse.

— Ma foi ! je répondrai à ton observation : il me semble toutefois que Fauteur des futurs Mariage â*amour et Mariage de raison devrait aimer à discuter de pareilles questions.

Mougenot ne s'aperçut pas de Fironie maligne dont étaient saupoudrées ces paroles.

— Voici Léon qui s'approche de nous, reprit le sculpteur.

— Éloignons-nous, alors ; car je suis d'une humeur telle que je lui chercherais chicane devant tout le monde.

— Quelle sottise !

— As-tu lunché?

— Non.

— £h bien ! viens à la cabane ; nous y mangerons quelques sandwichs.

— Tu roules donc sur Tor ?

•^ J'ai reçu quelque argent ce matin.

— Quelque argent, ce matin ! et tu prétendais rester enfermé chez toi, par un soleil... Les bras m'en toml^ent!

— Dépêchons^ car je ne veux pas me trouver face à Êice avec le Clairville.

— Mais, ta sœur !

— Ohl elle n'a besoin de rien. D'ailleurs, je lui enverrai quelque chose par un garçon.

Alfred mit son portefeuille dans sa poche , et ils entrèrent dans la taverne, où une foule de personnes mangeaient et buvaient debout, devant un long comptoir.

On leur servit des sandwichs et une bouteille de madère.

A peine commençaient-ils à déguster le premier verre de vin, que Léon Clairville vint se placer à côté d'Alphonse.

il demanda une bouteille de London-porter.

— Il y a des gens bien insupportables, dit à haute voix l'étudiant, en coudoyant l'avocat.

Robin le pria, par un geste, de ne pas pousser les choses plus loin.

Mais rirritatiou d'Alphonse ne fit que croître.

— En vérité, continua-t-i(, les auberges sont une fâcheuse invention. Un honnête homme ne devrait jamais y mettre le pied; on s'y frotte, malgré soi, à un tas de misérables...

— Alphonse ! s'écria le sculpteur en essayant de l'arrêter.

— Monsieur l lui dit en ce moment Léon, dont il venait de renverser le verre par un mouvement du bras.

— Vous n'êtes pas satisfait? riposta Mougenot,

— Je t'en conjure, insista Robin en lui prenant la main.

— Votre intention serait-elle de m'insulter? demanda Clairville.

— Il y a des espèces qu'on n*insulte pas! répliqua Alphonse. Léon pâlit.

— Monsieur, dit-il d'un ton sourd, vous...

— Soit I je suis à vos ordres ; et, pour vous le prouver, reccvex ma garantie.

Ce disant, l'étudiant appliquait da revers de la main un soufflet sur la face de l'avocat.

Alfred se jeta entre eux, mais trop tard. Une rencontre maintenant était indispensable.

L'affaire avait eu lieu rapidement, à l'une des extrémités de la salle. Trois gu quatre personnes seulement en avaient été témoins.

On convint de garder le silence et de partir le lendema'n pour la frontière des États-Unis ; car le duel est défendu au Canada et puni avec une rigueur excessive. Si l'un des deux combattants est tué, l'autre est traité comme homicide par la justice, et ses témoins comme complices dq meurtre.

Pour ne pas éveiller de soupçons, on se sépara aussitôt.

Alphonse Mougenot et Alfred Robin montèrent dans un traîneau et reprirent la route de Québec.

Le premier était enchanté de son équipée, l'autre était mélancolique.

— Je n'ai pas besoin de te demasder si tu m'accompagneras^ dit Alphonse en arrivant.

— Sans doute, je t'accompagnerai.

^- Et tu me serviras de second ?

-— Pour cela, je ne le peux, répondit Robin d'une voix ferme.

— Comment !

— Je dis qu'il me sera impossible d'être ton témoin. Quant à mes raisons, je ne puis te les donndr.

Mougenot laissa tomber sur son ami un regard profondément stupéfait.

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