‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 18 sur 33 · En a-t-il raconté des histoires · texte numérisé non relu

En a-t-il raconté des histoires

— Des blagues I

— Je ne pense pas, car j'avais déjà lu la substance de la dernière dans la Minerve, celle des Canadiens anthropophages, tu t'en souviens?

— Voilà mon flacon, c'est de la Jamaïque premier choix. Bois, et ne l'assèche pas d'un seul coup. Mais peut-être qu'un soupçon,

. pour humecter les ^vres de mademoiselle...

•** Ohl merci, monsieur. Je n'ai absolument besoin de rien.

•^ Que d*ttn bon Ht bien bassiné, riposta Mougenot, après avoir avalé une gorgée de rhum.

— Quant à cela j'avone ma faiblesse, répondit Emma, car il no fait pas des plus cbaud ici.

— La neige se calme; si notfs faisions du feu? dit Alfred

— Du feu ! mais avec quoi?

— C'est donc bien difficile ! Est«-ce que nous n'avons pas les matériaux ? 11 ferait beau voir que, moi, qui me chauffe les trois quarts de Thiver, et les trois tiers de l'autre quart sans dépenser un sou en combustible, il ferait beau voir, dis-je, que je fusse embarrassé pour me procurer du feu, et un feu magnifique encore, un feu de la Saint-Jean, quand j'ai en ma possession tous les objets nécessaires.

— Je ne...

— Tu ne comprends pas que ce traîneau est en bois, et qu*avec du bois et des allumettes phosphoriques...

— Très-bien. Mais ce traîneau ne nous appartient pas.

— Il ne nous appartient past La belle raison. Vas-tu laisser ta sœur se morfondre, compromettre peut-être sa santé par un scrupule stupide? Est-ce notre faute, à nous, si cet ivrogne de charretier nous a réduits à celte extrémité f D ailleurs, on le lui payera son traîneau. Qu'est-ce que ça vaut une machine comme ça? Vingtcinq ou trente francs! N'est-ce pas, mademoiselle, que vous avez froid et que vous désirez du feu ?

Emma ne répondit point; mais ses dents claquetaient et ses membres frissonnaient. En dépit de sa répugnance, Alfred lui €t prendre quelques gouttes de rhum qui la ranimèrent, et il se mit en devoir d'effondrer la caisse du traîneau.

Une flamme pétillante dansa bientôt sur la glace et éclaira une large circonférence autour des trois égarés.

•^ Nous aurions dû songer plus tôt à cet expédient, dit Alfred, en se grattant le front.

— Et pourquoi?

— Parce que, comme nous ne pouvons être à une bien grande distance de la traverse, ce feu indiquera aux passants qu'il y a dumonde ici.

— Oui| dit Emma» mais il ne les amènera pas.

— Qui sait? Uo feu à pareille beure^ en pareil lieu, n*est pas chose ordinaire. Peut-être en cherchera-t-on la cause I i

— Dieu vous entende ! proféra la jeune fille qui tremblait tou-| Jours, malgré les peaux dont elle était enveloppée. |

Les heures passaient lentement; les débris du trataean aehe* vaient de se consumer; le firoid augmentait et Taube n'était pas encore près de se lever. Pour résister à Fengourdissement qui les gagnait, Alfred et Mougenot se frottèrent le visage avee ûvl rhum, et en absorbèrent, de temps en temps, une légère gorgée, afin de ' stimuler la circulation du sang. Quant à Emma, elle était tombée dans une sorte de somnolence torpide»

Tout à coup, le vent tourna et dispersa les nuages. Il cessa d« neiger. Peu après, un son de cloche frappa les ordUesdlAIfred.

•— J'ai enteodu tinter, dit-il.

— £n imagination, répliqua Alpbonsai

— Non; je suis certain de ce que j'avance. Le son venait de IL £t il indiqua le nord.

— Puisses-tu dire vrail

— Le ciel se dégage ; voici la lu&e qui se montre ; si nous ten- . tions une reconnaissance?

— Volontiers.

— Montons sur cet amas de glace. De son sommet nous distin<* guerons peut-être quelque chose.

Ce disant, il gravissait 1« monticule.

Alphonse le suivit. Ensemble ils arrivèretti au &îte, et ensemble poussèrent une exclamation de joie!

— Qu'y a-t.il? demanda Emma d'une voix affaiblie. Et elle murmura plus bas encore :

^Mon Dieut je croyais que j'allais mourir. J'étais si heureuse !

— Vivat! s'écria le sculpteur; nous sommes près de Trois- Rivières, aune portée de carabine au plus. Allons, en route! le fouet de Jean est rest^ là. Nous nous en servirons comme d'une sonde et dans dix minutes nous toucherons au port. Alphonse, donne le bras à ta sœur. Je vous frayerai le chemin.

Emma se laissa machinalement conduire. On eût dit qu'elle était fâchée d'une découverte qui leur rendait Texistence. Us entrèrent à Trois-IUvièr«8 par k f 96 des Forges.

Une lumière brillait au premier étage dVne maison de belle apparence.

A sa vue, Emma tressaillit au bras de son frère.

— Qu*es(-ce donc? lui dit-il affectueusement. Encore, un peu de courage, petite sœur.

Et se penchant vers Robin, qui marchait à son côté :

— Il veille, lui dit-il.

— Qui ça? . •^

— Le Clairville.

Emma tressaillit de nouveau.

Sous prétexte de ne pas éveiller leur mère, Alphonse proposa d'aller coucher dans une auberge. Sa sœur s'y laissa mener sans faire de réflexion. Après lui avoir prodigué les soins qu'exigeait son état, Mougenot rejoignit Robin dans une chambre où ce dernier Tattendait^ en dégustant un verre de punch brûlant.

— J*ai , lui dit Alphonse, préféré descendre ici afin d'être plus libre. Ma mère m'aurait accablé de questions , lu conçois. Maintenant, nous allons déjeuner. Ensuite, je prendrai mes témoins et nous partirons pour la frontière, où nous nous battrons au pistolet, suivant les conventions. Clairville avait, a-t-il prétendu, quelques actes à signer avant le duel, et nous avons choisi les environs de Stanshead pour théâtre de notre rencontre. Dans la matinée, tu accompagneras ma sœur chez nous, et tu diras que je suis resté à Champlain, pour une affaire d'intérêt, et que j'arriverai dans quelques jours. Quant au reste, tu sais ce que tu dois faire.

Us déjeunèrent, s'embrassèrent, et Alfred Mougenot sauta en traîneau, avec deux amis dont l'un était docteur en médecine.

On était au jeudi.

Le dimanche suivant, à midi précis, trois jeunes gens se promenaient près de Stanshead, dans un petit bois que traverse le quarantecinquième parallèle, ligne frontière du Canada et des États-Unis. I Ces trois personnes se trouvaient sur le terriloire de la République fédérale.

) C'étaient Alphonse Mougenot et ses deux témoins.

L'atmosphère était douce pour la saison , et saturée de moiteur. Aussi la forêt offrait-elle un spectacle féerique. Tandis que le sol avait i'édat d'un miroir d'argent, les arbres étaient comme transformés eu un immense asseoîblage de lustres de cristal éliucclunt

des couleurs de raf6-ên»ciel. A leur cime, ainsi que des épis d'of pur, resplendissaient des concrétions formées par la gelée, et leurs rameaux inférieurs, leurs troncs apparaissaient semblables à d'immenses girandoles, semés de rubis, de perles et d*amétbystes. Vous eussiez dit qu'ils avaient été arrosés par une pluie de diamants.

Néanmoins la scène, si attachante qu^elle fût, manquait de charme pour Alphonse et ses seconds.

Leur esprit n'était point tourné vers la poésie. Us attendaient Clairville, et Clairville n'arrivait pas, quoique le rendez-vous eût été donné pour midi.

A deux heures, Tavocat n'ayant point paru et personne ne s'étant présenté en son nom, les deux parrains de Mougenot rédigèrent, sur place, un procès-verbal, pour constater le manque de parole dont Léon Glair?ille s'était, suivant toute probabilité, rendu coupable.

— Le lâche i marmottait Alphonse, pendant qu'ils écrivaient ce document, le lâche ! je m'en doutais presque. Mais il ne m'échap* pera pas. Un jour ou l'autre, je lui réglerai son compte.

— Bast ! lui dit un des seconds, il n'en est pas à son début ! ^ Parbleu, ajouta l'autre, c'est, pour ma part, la troisième fois

qu'il me fait poser ainsi.

Quarante-huit heures après, Alphonse, de retour à Trois-Rivières, racontait à Alfred l'insuccès de sa pérégrination jusqu'au delà des lignes.

— Je n'en suis pas surpris, répliqua le sculpteur ; le jour môme de ton départ d'ici, Clairville prenait la malle-poste de Montréal, en annonçant qu'il se rendait à New-York,

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