‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 30 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

SCÈNfiS DE LA VIE INDIENNE ; UN PRIfcONNIEH BLANC.

Tel que le démon d'une légende allemande, le Grand-Aigle-Noir dévorait l'espace en emportant sa proie.

Quand, affaiblie par la quantité de sang qu'elle avait perdue, Yureska revint à elle, un moment elle put se croire transportée dans le royaume des âmes. N'eût- elle pas eu, comme tous les descendants de la race indienne, une prédisposition au merveilleux, que ' l'étrangeté de sa situation, la vivacité de la couche d'air qu'elle traversait et les splendeurs du firmament qui se déroulait majestueusement au-dessus de ses yeux, devaient, presque nécessairement, lui faire croire à quelque chose de surnaturel.

Ses paupières, après s'être un instant ouvertes, se refermèrent.

Yureska cherchait à recueillir les derniers souvenirs de ce qui avait été, pensait-elle, sa vie terrestre.

Peu à peu, l'étourdissement de ses facultés cessa ; sa mémoire s'éclaircit; elle se rappela le village de Lorette, Alphonse, son cher amant, leur voyage, le fort Williams et les odieuses tentatives de Baptiste, Mais là s'arrêtait le fil conducteur de son esprit. Qu'était-il arrivé?

La jeune fille rouvrit les yeux. A la faveur d'un rayon de lune, elle put voir qu'elle était entraînée avec une rapidité vertigineuse, dans une campagne sans limites. Mais où? par qui? pourquoi? Pro- Llêmes insolubles !

Une cuisante douleur à la fête la rendit à demi à la réalité. Elle fit un mouvement, aussitôt comprimé par une étreinte de fer.

— Je souffre, murmura Marie en français.

— Que dis-tu, ma sœur? demanda-t-on en algonquin, langue que parlent la plupart des tribus indiennes comprises entre le lac Supérieur, la baie d'Uudson, le lac de TEsclave et les montagnes Rocheuses.

L'accent de la voix était dur, étranger. Yureska tressaillit, mais ne répondit pas.

L'idée qu'elle iivait quitté notre monde reprenait de Fempire sur son cerveau , quand une violente secousse accompagnée d'une chute plus violente encore la ramena complètement sur cette terre.

C'était le cheval de l'Assiniboine qui, épuisé par la course qu'il avait fournie, venait tout à coup de s'abattre. Son maître n'essaya point de le relever ; mais il saisit Yureska dans ses bras et la transporta à une hutte de branchages, dont un menu filet de fumée révélait la présence à une faible distance.

Quatre Indiens occupaient cette cabane.

Un coup d'œîl du chef Assiniboine suffit pour les feire sortir. Le Grand-Aigle-Noir déposa alors Yureska sur une couche de mousse et de sapinette, puis il alluma une torche de résine et se rapprocha de la Jeune fille, qui le considéTait avec une muette surprise.

— J*ai sauvé la vie à ma sœur, la Rose parfumée des prairies, dit-il en se baissant pour examiner la blessure qu'elle avait au front,

— • Qui es-tu? et que me veux-tu? s'enquit elers Marie dans le dialecte empoyé par l'Assiniboine.

— Je suis un grand chef^ plus redouté de toute la famille indienne que le carcajou ne l'est des animaux de h forêt. J'ai pris à mes ennemis, les visages- paies, les Knisteneaux et les Corbeaux, autant de chevelures que j'ai voulu. On me nomme le Grand-Aigle- Noir. Les gens qui sont ici m'obéissent. Je leur ai commandé d'enlever aux blancs les chevaux et les pelleteries qu'ils pourraient leur prendre. Ils ont fait maintenant assez de butin ; nous allons retour»

nor à nos logés, où tu occoperas, panni mes femmes, la place d'honneur dans mon vigwam.

Ces explications lurent données avec Torgueilleuse emphase que le sauvage déploie dans ses moindres actes.

Yureskp ne savait que répondre. Sa condition ne lui |>ermettait^ du reste, guftre d'observation. Elle était à la merci de TAssiniboine, et connaissait trop bien par instinct et par ooi-dire les mœurs de la race qui lui avait donné le jour, pour essayer une résistance ouverte. Il valait mieux s'informer du lieu où elle était et attendre du temps roccasion de déjouer les projets du Grand-Aigle-Noir; car en sup^^ posant qu'elle eût pu les combattre, sa blessure l'en empêchait en ce moment. Aussi, après une minute de réflexion, et tandis qu'il pansait sa plaie avec des herbes aromatiques, Yureika le questionna adroitement et apprit le meurtre de Baptiste et renlèvement dont elle était la victime.

— Dors à présent, ma sœur, car nous lèverons le camp dès Tau* rore^ dit l'Indien quand il eut achevé son pansement, avec toute la dextérité d'un praticien consommé.

Mais Yureska était trop agitée pour s^abandonner au repos. Elle passa le reste de la nuit à méditer une évasion.

Le lendemain, le Grand-Aigle-Noir et ses hommes se mirent eti route, emmenant une quarantaine de chevaux, attachés par leur longe à la queue les uns des autres, et dont quelques-uns étaient chargés de paquets de pelleteries dérobés comme eux.

Prenant la soumission apparente d'Yureska pour un acquiesce* ment, le chef assinibotne la pla^a sur t8n cheval à côté de lui et passa une partie de la journée à lui parler de son amour et du bonheur dont elle jouirait dans son vdgwam.

— L'abondance y régnera toujours, vols-tu ? Rose des prairies, lui disait-il^ je suis un chasseur habile. Les plus belles peaux do vison et de renard argenté, tu les auras pour faire tes tuniques el jeté donnerai autant de wampums que tu en pourras souhaiter pour les broder et te fabriquer des colliers l

L'amoureux Assiniboine perdait son temps et ses fleurs d'éld** quence, mais Yureska le laissait complaisamment parler; elle semblait même l'écouter avec plaisir, car la dissimulation seule pouvait la sauver.

La troupe ne longeait pas le bord du lac» de peut de reoçoiitrer

des partis de trappeurs qui lui eussent fait payer chèrement le vo^ des clievaux \ elle suivait une lisière de bois à une dizaine de milles à rintérieur des terres.

Sur le soir, les Indiens entrèrent dans une grande plaine marécageuse, entre-coupée de bouquets de saules et de peupliers blancs. Un large ruisseau serpentait au milieu de la plaine que paraissait envelopper une profonde- forêt.

Yureska pensa que Tendroit était propice à une évasion. Qu'elle parvînt à frauchir le ruisseau, gagner la forêt, et elle aurait chance d'échapper à son persécuteur, car, aidée par la nuit qui approchait, elle réussirait peut-être à se cacher dans le fourré et atteindre ensuite les rives du lac Supérieur où les Indiens n'oseraient probablement pas la suivre.

La jeune fille montait parfaitement à cheval. Elle avait reconnu que le sien était vif, plein de feu. Elle résolut de risquer l'aventure.

Profitant donc d'un instant où le Granl-Ai^j;le-Noir avait les yeux détournés, Yureska piqua son pony qui se précipita à toute vitesse vers le ruisseau. Mais la pauvre fille n'avait pas songé que e sol était aqueux et mouvant. Les jambes de sa monture s'empêtrèrent bienlôt- dans ce terrain marneux, adhérent comme de la glu. Et l'animal haletant, s'arrêta, incapable d'avancer ou do reculer.

Yureska était si désolée d'avoir manqué son coup que, si elle avait eu une arme, elle s'en serait indubitablement frappe'e.

Tout en riant de sa mésaventure, les Indiens se mirent en devoir de la dégager, ce qui n'était pas chose aisée, car son cheval avait enfoncé jusqu'au poitrail, et le terrain était si mou qu'il cédait à la moindre pression. Quiconque eût voulu arracher la jeune fille à cette position critique se serait abîmé, perdu. Il fallut abattre quelques arbres et les jeter en travers du marais pour aller la délivrer- Quant au pony, il était impossible de le tirer du bourbier. On l'abandonna à son malheureux sort.

— Tu vois, ma sœur, lui dit le Grand-Aigle-Noir, enchanté du dépit qu'elle éprouvait, tu vois que les Manitous me protègent et qu'ils t'ont destinée à faire l'ornement de ma demeure,

Néanmoins, pour assurer plus efiicacement sans doute cette protection de ses dieux, le chef fit attacher les poignets de la captive t i^décida qu'on camperait à une portée de fusil de cet endroit.

Les premières ombres de la nuit s'épandaient sur la campagne;

Marie contemplait tristement le coucher de la nature, et les Indiens pétunaient autour du ieu, quand un hurlement farouche s'éleva du sein de la forêt.

— Les loups ! dit un des Peaux-rouges.

— Taisez-vous I fit le chef à ses hommes.

Il s'étendit tout de sou long, colla son oreille contre la terre et écouta.

Un second hurlement retentit. Il était plus rapproché que le premier.

— Ce sont les loups, murmura Tlndien qui avait déjà parlé. Le cri lugubre d'un hibou sembla répondre aux hurlements.

— Vous voyez bien que ce ne sont pas les loups ! dit le Grand- Aigle-Noir, en se relevant. Si ça avait été les loups, nos chevaux se seraient remués ; ils auraient henni, tandis qu'ils n'ont pas bougé. Ce sont ces lâches d'Ojibbeways. Us nous ont suivis...

Une grêle de flèches, accompagnée du terrible houp de guerre, coupa la parole au chef, qui saisit rapidement Yureska par la taille, se jeta avec elle sur un cheval et s'élança ^^ts l'orée de la forêt.

Vingt-cinq ou trente Indiens firent en même temps leur apparition dans la clairière.

Ils s'emparèrent des compagnons du Grand-Aigle et des chevaux qu'ils conduisaient; puis la bande se divisa et une partie se lança à la poursuite du chef.

Grâces aux ténèbres et à l'avacce qu'il avait sur eux, celui-ci put leur échapper toute la nuit. Yureska ne chercha point à le gêner dans sa fuite ; car elle présumait, avec raison, que si elle passait aux mains des Ojibbeways, elle tomberait de mal en pis. Par fierté de caractère, le Grand- Aigle- Noir ne la violentait pas;, les autres n'auraient pas manqué de lui faire subir d'odieuses brutalités. Le lendemain matin, 'espérant que la poursuite avait cessé ou s'était égarée, l'Assiniboine et sa prisonnière prirent quelques heures de repos. Mais aussitôt qu'il fit grand jour, l'Aigle Noir déchira en morceaux son capot de daim, et attacha ces morceaux aux pieds de son cheval pour que l'empreinte trompât l'œil des ennemis.

Il avait délié Yureska, en lui faisant promettre qu'elle n'essayerait plus de se soustraire à sa puissance et en la menaçant de mort si elle manquait à ce serment, ^ ^.. „,..

La jenne fille monta en croupe derrière lui, et fls chevauchèrent du côté du Grand-Portage. C'était la meilleure voie pour éviter les Ojibbeways; et maintenant qu'il n'avait plus avec lui sa bande de chevaux volés, le Grand-Aigle-Noir appréhendait moins de rencontrer les visages pâles, quoiqu'il les craigntt cependant encore à cause de la liuronne.

Ils n'avaient rien mangé depuis la veille ; mais le désir d'échapper aux ennemis leur avait dtd l'appétit. Cependant^ vers le milieu de la journée, les aiguillons de la faim se firent sentir. Les deux cavaliers descendirent de cheval pour chercher quelques fruits nourrissants. Mais la saison n'était pas assez avancée et aucune baie n'était mûre. Us durent se contenter de quelques épis verts de zizania ou riz sauvage et de l'herbe appelée par les Indiens tige à flûte, parce qu*elle est creuse et qu'ils s'en servent pour fabriquer leurs instruments de musique. Ses jeunes pousses et ses racines forment un aliment substantiel, dont les Peaux-rouges sont très-friands.

Pendant que nos fugitifs faisaient un sobre repas, leur cheval se reposait dans la rizière, dont les hautes touffes le recouvraient entièrement.

Us n'osaient allumer du feu, dans la crainte d'attirer l'attention des poursuivants. Cette précaution n'était pas inutile; car, tandis qu'ils mangeaient, les Ojibbeways passèrent à quelques pas d'eux. A Textrémité de quatre perches, à chacune desquelles on avait fixé un petit cercle de bois, ils portaient attachées les cheveldres des infortunés compagnons du Grand-Aigle-Noir. /Ce sanglant trophée disait assez le destin qu'ils réservaient au chef assiniboine, si jamais ils le rattrapaient.

— Les vils assassins ! d»t-il, à cette vue ; ils s'abattent vingt sur un seul, comme des loups poltrons sur un corps mort. Mais je me vengerai; j'irai jusque dans leurs cabanes, je leur reprendrai ces chevelures, et j*emmènerai leurs femmes et leurs enfants en captivité, après avoir massacré tous leurs guerriers.

Comme le chef 4)roférait ces mots à voix basse, en surveillant le défilé rapide des Ojibbeways, près de ia rivièrç, son cheval exhala soudain un long hennissement qui fit aussitôt retourner les ennemis.

Us s'arrêtèrent et apprêtèrent leur armes.

Quelques-uns d'entre eux, munis de carabines achetées ou sous*

traites, aux agents de la Compagnie de la bue d'Hndsen, mirent pied à terre et pénétrèrent avec précaution dans le champ de riz où bondissait le cheval du 6raiid*Ais^6»Noir, qui flairait les juments des Ojibbeways.

Heureusement t TAssiniboine Pavait dessellé pour le laisser pattF« et avait caché ses harnais dans des buissons. Lui«-même, un fusil double aux mains, guettait tous les mouvements de ses adversaires.; Agenouillée derrière lui, Ynreska attendait, anxieuse, le résultat de ' leurs recherches. ËUes ne furent pas longues. Les Ojibbeways se contentèrent de s*eiRparer du dieval et poursuivirent leur route.

— Partons, dit la Huronne, dès qu^iis se furent éloignés,

— Non, répondit la chef; les loups^cerviers rddent encore dans les environs. C'est un piège qu'ils nous ont tendu, mais le Grand- Aigle-Noir ne se laisse pas prendre comme un oisillon impru* dent.

L'Assiniboine prévoyait juste% Au bout d*une heure, trois Ojibbeways se remontrèrent au détour d*une éminence ^uée au nord de la rizière.

Ils étaient à cheval et étudiaient attentivement, du regard, le terrahi qui ondulait devant eux.

— - Ne bouge pas, ma sœur, dit FAigle-Noir, en ajustant un des cavaliers.

«^ Quoi ! tu le tuerais ! dit involontairement Marie*

L'Indien se prit à rire d'un rire muet.

Les cavaliers marchaient doucement en redoublant de circonspection.

Soudain, deux coups de feu résonnèrent simultanément et deux Ojibbeways roulèrent sur le sol. Le troisième tourna bride et s'enfuit.

— Vite! vite, ma steur 1 saute sur un cheval et filons 1 s'écria le Grand-Aigle-Noir qui venait de tirer ses deux coups de fusils.

Yureska ne se le fit pas répéter. Avec la souplesse d'une jeune panthère, elle s'élança sur un des chevaux; l'Assiniboine enfourcha l'autre et ils partirent à fond de train. Une troupe de Peaux-rouges ne tarda pas à voler sur la trace des fuyards ; mais, comme ils 86 dirigeaient vers les postes des blaacs, les Ojibbeways se relâchèrent insensiblement de leur poursuite et fimreat par y renoncer.

Une fois sur la route <iidiaairo4e8tran<«v>pi^^ttlaeâ«ipérîeun

; lechefetsacaptivenefarentplus inquiétés. Le premierne parcourait cependant cette route qu'avec répugnance. Pour rassurer la jeune . fille, il lui dit qu'il la reconduisait au fort Williams. Yureska se défiait bien de Flndien ; mais, n'ayant aucune connaissance des régions où ils se trouvaient, elle ne pouvait raisonnablement tenter de le quitter. Où était-elle ? 'Où serait-elle allée? Elle entretenait un secret espoir de se croiser avec quelques chasseurs de la Compagnie. Mais cet espoir fut déçu. Une nuit^ FAssiniboine la fit embarquer dans un canot d'écorce et, depuis ce moment, ils tournèrent le dos au lac Supérieur. Yureska n'était pas assez ignorante pour ne point's'en apercevoir. Elle en fit la remarque au chef, qui répliqua d'une manière évasive, et lui ordonna péremptoirement de céder 'à sa volonté. Yureska fléchit naturellement. N'était-elle pas au pouvoir de l'Indien ? Du reste, il la traitait avec douceur, et même avec une déférence que n*ont point, d'ordinaire, les siens pour les femmes. Ils vivaient de gibier aquatique, de poisson et d'œufs qu'ils trouvaient dans les nombreuses Qes semées sur leur route.

. Dans l'une de ces tles, au pied du portage du Rat, embouchure de la rivière Ouinipeg, dans le lac des Bois, Yureska sauva la vie da Grand-Aigle-Noir.

* Voulant pocher, FAssiniboine avait barré la tète d'une cascade d'un petit cours d*eau, et avait planté, au bas, une grande quantité de pieux derrière lesquels il avait tressé une claire-voie d'osier, en creusant une fosse au bas de la claire-voie. Il ouvrit ensuite le barrage ; Feau se précipita du &îte de la chute sur Festacade» et s'écoula dans la fosse. Les poissons qui descendirent avec le flot furent retenus par la claire-voie, et Fludien eut bientôt fait une poche abondante.

Pendant ce temps, Marie recueillait des baies pour assaisonner le poisson. La chaleur était accablante. L'Aigle-Noir s'étendit sous un merisier pour s'y reposer. Pendant qu'il sommeillait, un hideux reptile se dressa dans l'herbe^ en s'approchant de lui. U avait la grosseur du bras, cinq ou six pieds de long, un corps flexible, cuirassé d'écaillés jaunâtres qui luisaient comme des pierreries aux rayons du soleil. Par moment, il s'arrêtait, tendait au vent sa gueule enflammée, puis l'abaissait et touchait légèrement de la langue les feuilles et les herbes, comme s'il eût été à la quête d'bna

l^ste ; ptiis il sifflait et recommençait à glisser silencieusement en raccourcissant de plus en plus Fintervalle qui le séparait du dormeur.

Ses petits yeux brillaient de Féclat des diamants.

Déjà il n'était plus qu'à deux pas de llodien, et se hissait sur sa queue pour s'élancer sur lui, quand un cri perçant réveilla ce dernier et, en même temps, le monstre retombait sur le gazon, partagé en deux tronçons.

— Merci, ma sœur; le Grand-Aigle-Noir n'oubliera jamais ce que tu viens de faire pour lui, dit à Marie TAssiniboine en lui tendant la main.

La jeune fille, encore trmnblante de son action, regardait tour à tour et Taifreux animal qui se tordait dans les convulsions de l'agonie, et la hachette avec laquelle elle lui avait tranché le corps. Et, pourtant, elle ne savait pas que cet animal était le terrible serpent à sonnettes, le plus dangereux des reptiles de l'Amérique septentrionale.

Yureska avait réellement sauvé la vie à l'homme qu'elle détestait le plus au monde. I! lui renouvela ses protestations de reconnaissance. Mais lorsqu'elle lui parla de la ramener au fort Williams, il fronça les sourcils, et la jeune fille vit bien qu'il refuserait toujours de se séparer d'elle. C'est que le Grand-Aigle-Noir était sérieusement épris de sa belle captive, et qu'il avait résolu de Tépouser aussitôt qu'il serait rentré dans son village. £n vain, Yureska lui aurait-elle dit qu'elle en aimait un autre : par vanité^ il ne l'aurait pas crue ; en vertu de sa supériorité masculine, il ne l'aurait pas écoutée. ^

Ils poursuivaient leur navigation vers le Saskatchaouane, où ils entrèrent à la fin de juin. Quittant alors leur route fluviale, ils s'enfoncèrent dans les terres vers le nord.

Un matin, iU découvrirent un monticule, sur lequel s'élevaient des constructions étranges. C'étaient des échafaudages faits avec quatre pieux fichés en terre et recouverts d'une claie chaînée de corps et de divers objets.

Ce monticule était un cimetière indien. Le Grand-Aigle-Noir, qui avait tué un daim la veille, déposa, suivant l'habitude, les meilleurs parties du gibier sur un des monuments où gisait le squelette d'ua de ses patras ou ancêtres,

Ce pieut devoir rempli^ l<t Peaii«rotige dit à Yareska s .

— Notre iroyage est terminé. Tout près d'id est mon wigwam. Tiens, voici une de mes squaws qui s'avance.

En effet, une jeune Indienne arrivait près d'eux. Elle pliait sous le poids d'un tikkinago, sorte de berceau plat, curieusement déroré de peintures et de verroteries qui, retenu au front par un apekum, courroie de cuir, sert aux mères à porter leurs enfants jusqu'à Tâge de deux et trois ans. Le tikkinago est une planche de bois léger avec un rebord inférieur et supérieur. L'enfant est placé entre les rebords et maintenu solidement par une couverture et un bandage de drap. L'orgueil des Indiennes est de garnir cette bande de rubans et de broderies. Du rebord supérieur, pend un joujou brillant pour attirer Tatteniion du marmot. Entre les talons des filles, on met de la mousse de façon h faire prendre aux pieds une position' rentrée. Entre Jes talons des mftles, la mousse est ajustée pour déterminer une position parfaitement droite des pieds.

Le berceau ne quitte jamais la mère. Elle le porte partout où elle va, le dépose à côté d'elle quand elle s'arrtte et le reprend d^s qu'elle repart.

— Tu ne diras point à cette squaw que tu es une vierge, dit encore le Grand -Aîgle-Noir à Yureska, qui n'avait pas repris les habits de son sexe.\ .

Elle fit un signe d'assentiment.

La femme du chef s'était tout à fait approchée et comblait son époux de respectueuses tendresses, auxquelles il répondait d'un air froid et distrait.

L'Indienne jeta sur Yureska tin regard inquisiteur aiguisé par la défiance. Malgré Ue déguisement de la jeune fille, elle pressentait déjà une rivale. L'œil d'une femme qui aime un homme est la plus pénétrante de toutes les polices.

Le retour du chef dans le village assiniboîne fut salué par des fêtes qui durèrent plusieurs jours. Il présenta Yureska comme ua jeune Dacotas qui s'était égaré en se rendant au fort Carieton. Les Assiniboines firent bon accueil ^ leur hôte et lui donnèrent une cabane semblable aux leurs, qui étaient faites d'écorces de bouleaux» en forme de ruche.

Ensuite, le Grand -Aigle-Noir rassembla le oonseil des chefs, ra*^

conta rinfiuccès de son expédition, et one chaste au daim fut dé»

cidée.

Cent guerriers furent choisis pour y prendre part.

Les sorciers consultèrent le \ol des oiseaux et le déclarèrent &• vorable.

Avant de s'éloigner, le Grand- Aigle-Noir les ayant réunis sur les bords de la rivière du Caribou, chanta la chanson de chasse en s'accompagnant d'un tambourin formé avec un cerclé recouvert de peaux d'elk, entre lesquelles on avait mis cinq ou six galets :

c mes amis, assis autour de moi, je donne maintenant mon attention au meta!.

t Qui fait couler cette rivière? G*est l'Esprit; il fadt couler cette rivière.

• Examinez-moi bien, mes amis ; examinez-moi et comprenez que nous sommes compagnons.

» Qui a fait marcher le peuple ? Un oiseau a £iit marcher le peuple.

' » Je vais me mettre en marche^ et si j'aperçois quelque animal, je tirerai sur lui.

» Je frappa ton cœur, j'atteins ton cœur ; ô animal, c'est ton coeur que j'atteints, c'est ton cœur.

» Je me reuds semblable au feu.

» Je puis attirer Teau d'en haut, d'en bas et d'autour de moi.

» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour un homme.

» Je peux rendre semblable aux morts ; je l'ai fait pour une femme.

» Je peux rendre semblable aux morts ; je Tai Mt pdur un enfant.

» Tel que je suis, mes amis, tout animal; tout animal je le frappe juste, mes amis. »

Les chasseurs écoutèrent en silence l'hymne cynégétique. Ils partirent les uns à cheval, les autres à pied, armés de lances, d'épieux, d'arcs, de flèches et de quelques carabines. Leur cantonnement était si proche des territoires giboyeux que, le jour même, ils dépistèrent un troupeau de daims. \

Alors, dans une clairière du bois, ils entourèrent, une immense surface, avec des piquets en forme de nasse, devant une

fuite où les animaux avaient coutume de passer. Puis la troupe se dispersa dans la forêt en battant le fourré et poussant de grands cris. Les daims effrayés se jetèrent dans Tenceinte clôturée dont Fouverture fut aussitôt fermée et où les Âssiniboines les assommèrent facilement.

La nuit venue, les Indiens campèrent sur le théâtre de leurs exploits et se livrèrent à un copieux banquet avec la chair et la graisse de leurs victimes.

Au fest -\ succédèrent les chants et les jeux.

Pendant qu'ils s'abandonnaient à ces tumultueux plaisirs, deu> des leurs qu'ils avaient détachés à la découverte d'une nouvelle proie à chasser le lendemain, rentrèrent au camp en criant :

-• Un visage pâlel un visage pâle !

Et ils montraient un prisonnier qu'ils avaient fait dans leur excursion.

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