‹ La Huronne: scènes de la vie canadienneChapitre 32 sur 33 · ÉVASION. — L£ CAPITAINE MATHIEU. — LES PIEDS-NOI&S · texte numérisé non relu

ÉVASION. — L£ CAPITAINE MATHIEU. — LES PIEDS-NOI&S

Cet animal était un ours colossal, le formidable ours gris des montagnes Rocheuses, à en juger par Tapparence.

Revenus de Tefiroi instinctif que leur avait causé une apparition aussi inopinée, Alfred et Yureska allaient se^ précipiter sur Tours, quand celui-ci se leva sur ses pattes de derrière, et des sons humains sortirent de sa gueule, armée d'une double rangée de dents qui luisaient à la clarté de la lune comme des lames de couteau.

— Suivez-moi et pas de bruit, dit le monstre.

Il se retourna après ces mots, et, retombant sur ses quatres pieds, il se mit à marcher vers le champ de maïs d'où il était sorti.

— Viens, mon frère, dit Yureska à Robin qui ne savait trop s'il devait en croire ses sens.

Et, comme il résistait, la jeune fille ajouta :

— Ce n'est pas un ours, mais quelque blanc qui a pris ce déguisement pour nous sauver.

Il avait semblé à Alfred qu'il reconnaissait la voix du prétenda quadrupède ; mais il n'en était pas bien sûr, et il n'aurait pu dira où il l'avait entendue,

— su —

Toutefois, fl garda ses observations pour lui et s'avança avcô Marie derrière Tours.

£n arrivant au bout dr cbamps de mais, ce dernier s'arrêta tout à coup et fit signe à ses compagnons de Fimiter.

Ils obéirent à celte muette invitation, et s'étendirent au milieu des épis, sur la rive du champ.

En avant s'ouvrait une étroite pelouse, tout argentée par les rayons de la lune, et bornée par une haute forêt.

La nuit était paisible, fraîche et pure.

Mais son calme venait d'ôtre soudainement troublé par le cri d*un goglu.

— Ce cri-là n'est pas le cri d'un oiseau, j'y mettrais ma tête h couper, dit Tour», dont la grosse tête frôlait 1 oreille de Robin.

— Le capitaine Mathieu l dit à voix basse, le jeune homme au comble de la surpr{se.

— Chut! Voici cet oiseau de> malheur qui recommence son chant. 11 doit y avoir des Indiens sous le fourré. Êtoi-vous armé?

— Je n'ai qu'an couteau, répondit Alfred.

— Et la jeune fille t

— Moi, je n'ai pas besoin d'armes, dit Yureska.

— Tu te trompes» ma sœur. Il est toujours bon, même pour une femme, d'être armée dans ce pays. Tiens, prend ceci, et n'oublie pas de t'en servir si l'occasion s'en présente.

Hlui tendit un pistolet à deux coups, qu'il avait retiré des plis de son ample fourrure.

Alfred reçut un autre pistolet, également extrait des mystérieuses profondeurs de la dépouille de Martin. '

^ Mais vous ? dit \é premier, voyant que Mathieu ne conservait aucude arme pour lui.

^ Oh ! moi, c'est différent ; les Indiens ne m'attaqueront pas ; j'en réponds.

— Bahl

--*- Non, par préjugé religieux, ils respectent les ours, qui leur inspirent d'ailleurs un invincible effroi. Mai<; silence, encore une ibis I et ayons l'oeil au guet.

Le goglu lançait loiyours de temps en temps ses gammes stri-

deDtes, dont le son paraissait se rapprocher. Cependant aucun autre bruit n'interrompait la tranquillité de la campagne.

Alfred se figurait que le capitaine Mathieu s'était trompé, lorsqu'un frou'frou de branchages attira subitement son attention vers rea» trée du bois.

Il ne tarda pas à apercevoir une ombre qui se mouvait lestemepi sous le couvert, en se dirigeant vers la pelouse.

D'autres se traînaient sur la trace de la première. Alfred en compta six.

— Ce sont des Knisteneaux, murmura le capitaine à son oreille. Ils sont en guerre avec la tribu d'Àssiniboines qui est campée ici, et ils profitent, sans doute^ du départ des guerriers pour envahir leur village.

— Qu'allons-nous feire ? demanda Robin du même ton.

-» Je ne le sais pas encore. Il faut attendre. Les circonstances dicteront notre conduite. Mais voici une autre^'troupe de Peauxrouges qui débûche... là-bas... entre ces deux chênes... à gauche... c'étaient eux qu'appelait probablement tout à Theure le cri du goglu. Ayons Tœil ouvert et feu ! si Tune de ces vermines nous flaire. A dix pas d'ici, sur la droite, j'ai remarqué un enclos où les Assiniboiues ont enfermé des chevaux. C'est là qu'il faudra courir, si nous sommes découverts. Vous m*entendez ? Et si par hasard nous nous séparions, portez-vous du côté où vous entendrez le gouglottement d'un dindon.

Comme il achevait ces instructions, un Indien, qui rampait en tête de la première bande, atteignait la lisière du champ de maïs, à quelques pas seulement du capitaine Mathieu, et tout près d'Yureska.

— Il va me voir, que faut-il faire ? dit-elle, d'un ton presque imperceptible.

— - Ne crains rien, ma sœur ; mais dérange-toi un peu que je passe devant toi, répliqua Mathieu.

Soit que le Peau-rouge eût entendu parler, soit que l'agilation des épis au mouvement du capitaine, lui eût donné des soupçons, il fit une halte, ramassa son corps comme une béte fauve prête à s'élancer sur une proie, et un couteau brilla dans ses mains.

Seul, il paraissait vouloir traverser le champ, car les autres sa*-

Vages le tournaient à droite et à gauche, sans doute pour cerner le village assiniboine.

— Dois-je tirer ? dit Alfred.

— Non, laissez-moi faire, répliqua le capitaine.

Et bondissant hors de sa retraite, il tomba, plus rapide que la foudre, sur le Peau-rouge, dont le corps se tordit aussitôt comme un serpent qu'on écrase.

Les convulsion ne durèrent qu^une minute. L'Indien ne proféra' pas une plainte, et cessa de remuer, pendant que Tours se refour» rait agilement dans le champ.

— Partons I dit il.

— Mais cet homme? dit Alfred en désignant le Knisteneau allongé, maintenant immobile sur le gazon.

^ N'ayez pas d'inquiétude. II est allé rejoindre ses ancêtres.

— Gomment î

^ En ma qualité d*ours, je Taf étouffé; mais venez vite, dit le capitaine, en les entraînant sur la pelouse vers une enceinte clôturée.

La porte de cette enceinte consistait en deux traverses de bois fixées par des liens d'osier à deux poteaux. Elle fut immédiatement enlevée. Robin et Yureska se préparaient à monter deux des che* vaux qui paissaient dans le parc, quand ils s^aperçurent qu'ils n'a* vaient ni bride, ni selle.

Cette observation fut faite au capitaine.

— On y a pourvu, répliqua-t-il froidement en exhibant deux longes en watap, arbrisseau dont les racines filandreuses servent, dans le Nord-Ouest, à fabriquer le fil et la corde.

Les jeunes gens saisirent ces longes, les placèrent dans la bouche des deux betes en manière de bridon, et sautèrent sur leur dos, pendant que le capitaine Mathieu se débarrassait de sa peau d'ours pour enfourcher aussi un quadrupède.

Ils se précipitèrent hors de l'enclos avec la célérité de l'éclair ; mais avant qu'ils eussent gagné le bois, le cri de guerre des Knisteneaux retentit derrière eux, et une grêle de flèches les assaillit.

— Pressez les chevaux , nous sommes découverts] ditlecapi- •taine en talonnant sa monture.

Alfred, au même instant, laissa échapper une exclamation de douleur.

— Qu'as-tu, mon frère? s'enquit Marie, en le voyant tressaillir et chanceler sur son cheval.

-^ Rien, répondit Rohin, qui essayait de se raffermir.

Par une voltige aussi prompte qu'habile, le capitaine se rapprocha de lui et arracha une flèche qui s'était fichée dans Tépaule du jeune homme.

A la faveur de la lune, et sans suspendre son galop, il examina la pointe de cette flèche.

— Nous avons de la chance, dit-il; elle n'est point empoisomiée. Souffîrez-vous beaucoup, mon ami?

— Un peu, mais c'est supportable, repartit Alfred.

— Tant mieux, si o*est supportable; car je crams que nous n*ayoAs une longue course à fournir. Les Indiens nous donnent la chasse. Ëntendez-vous les sabotiMe leurs cbevau](? Allons, poussons les nôtres l '

La forêt où ils étaient entrés se composait de grands arbres, assez espacés pour laisser passer la lumière des astres, et aux troncs assez dégarnis pour permettre à des cavaliers de la paroourir sans se heurter à leurs rameaux.

Les hurlements des Indiens volaient, pour ainsi dire, en croupe derrière les fugitifs. De temps en temps, les derniers pouvaient distinguer leurs ennemis, dont les corps à demi nus, bariolés de peintures éclatant|3s, apparaissaient à travers hs éclaircies. De temps en temps aussi, les flèches pleuvaient autour d'eux et aiguillonnaient leur fuite. Mais toujours des vociférations diaboliques remplissaient le bois.

— Il faut changer de tactique ou ces coquins-là vont nous rattraper, se dit le capitaine Mathieu.

A l'instant où il prononçait cette réflexion, un Indien que portail un grand cheval vigoureux arriva sur la Huronne. D'une main le sauvage dardait une longue lance, de l'autre il brandissait uu casse* tête. Avec les genoux il conduisait sa monture.

L'entendant venir, Yureska se retourna, ajusta le Knisteneau avec le pistolet que lui avait remis Mathieu, et fit feu.

Le Peau-rouge exhala un rugissement farouche. Il avait été touché ; mais la balle n'avait fait que labourer l'omoplate et la blessure

état peu iprave. L'Iudien fondit sur Yareska, qui tira une seeonde fois et manqua son but. La lancé du Knisteneau lui effleurait déjà les chairs, quand une main nerveuse étreignit celui-ci à la gorge et l'enleva comme un enfant de dessus son cheval.

Un gémissement rauque jaillit de la gorge du Peau-rouge, dont les doigts se détendirent. Sa massue et sa lance tombèrent sur le sol, où il roula bientôt lui-môme à moitié étranglé.

Cet incident s'était accompli dans Tespace de quelques secondés, et sans retarder la fuite et la poursuite.

— Pied à terre ! cria Mathieu, qui venait ainsi de sauvei la vie à Yureska.

Un large cours d'eau se déployait sous leurs regards.

Dans un massif de joncs, sur le bord de cette rivière, le capitaine avait caché un canot.

Les trois fuyards abandonnèrent les chevaux et se jetèrent dans cette embarcation, qui quitta le rivage alors que les Indiens l'atteignaient. En constatant la disparition des blancs» ils redoublèrent de cris. Quelques-uns essayèrent de mettre leurs chevaux à la nage ; mailla violence du courant les contraignit bientôt de remonter sur la berge.

Pendant ce temps, nos amis faisaient force de rames. Quand ils jugèrent qu'ils étaient suffisamment loin pour n'avoir plus h redouter les armes des Peaux-rouges, ils se reposèrent en s'abandonnant au fil de l'eau.

Le capitaine pansa la blessure de Robin, heureusement fort légère, et se fit raconter l'histoire d'Yureska.

— Pour moi, dit-il ensuite, je me doutais bien qu'Alfred avait été pris par les sauvages. Laissant la brigade sous les ordres d'un de mes capitaines, je me ^uis mis en quôte de lui. Un Assiniboine que je rencontrai, et à qui je donnai une goutte d'eau de feu, me dit que son chef, le Grand-Aigle-Noir, avait capturé un visage pâle. Ce visage pâle devait être celui que je cherchais. Je me dirigeai donc vers les loges des Assiniboines. En y arrivant, je m'affublai de la peau d'un ours gris, car, ainsi que je vous l'ai dit, les Indiens vénèrent cet animal comme un Manitou, et je me cachai pour surveiller les mouvements de ces démons de Peaux-rouges. C'est ainsi que j'appris qu'Alfred était au village et que je découvris la lente où on Tavait enfermé.

— Merci de votre attachement pour moi, monsieur, dit Robin en tendant la main au capitaine.

— Bon, bon, vous me remercierez une autre fois, jeune homme, répliqua-t-il d*un ton trop brusque pour ne pas être affecté.

U y eut un moment de silence gônant.

— - Mais ce canot ? demanda Alfred.

— Ce canot, c'est celui qui m'a amené aux loges des Assimboines. Nous sommes sur la rivière du Caribou, et, dans deux jours, nous débarquerons au camp*

— Il me tarde d'y être, soupira Marie.

— A propos, dit Alfred^ devinant la question que la jeune fille n^osaît faire, à propos, Alphonse...

Un Bois-brûlé nous a apporté de ses nouvelles avant mon

départ du camp. Il avait quitté la maison Norway et se dirigeait par terre sur Cumberland dans l'espoir de nous rejoindre en route.

— Tu ne m'avais pas dit, mon frère, qu'il fût resté à la maison Norway, dit Yureska d'un ton de reproche.

Alfred baissa la tête.

— Il a eu une petite indisposition ; mais elle est passée, rassuretoi, ma sœur, dit le capitaine.

Ds continuèrent leur voyage sans accident.

. Le surlendemain, à la tombée de la nuit, ils rentrèrent au camp oiï les chasseurs apprêtaient un grand festin, tout en faisant du ftemmican.

Le pemmican est la base alimentaire des chasseurs et des voyageurs dans les déserts de l'Amérique du nord. Il consiste en un hachis de chair de bison, mêlé à la graisse bouillante de l'animal, et renfermé dans un sac fabriqué avec sa peau, par paquets de soixante à soixante-dix livres chaque, que l'on nomme taureau.

Dans la journée, on avait abattu plusieurs centaines de buffles, et la brigade se régalait de bosses, de langues, de cervelles et surtout d'os à moelle, dont les métis et les Indiens sont extrêmement friands. Ont-ils tué un buffle, ils lui coupent la cuisse ; avec l'os brisent le frontal du ruminant et enlèvent sa cervelle qu'ils font cuire sous les cendres chaudes, soit dans le crâne, soit dans un morceau de peau. Pour les os à moelle, ils les placent sur des tisons ardents, jusqu'à ce qu'ils jugent cuite la substance médullaire.

Us la retirent avec des bâtons pointus et en dévorent des quantités effrayantes. La somihe de vi<nde qu'absorbent ces nides estomacs est au surplus presque inconcevable. Ils reçoivent de la Compagnie sept à huit livres de chair par jour, sans compter le poisson. Il est vrai qu'ils ne mangent pas de pain et rarement des légumes. Mais un trappeur blanc ou indien de TAmérique septentrionale digérera aisément la moelle d'une demi-douzaine de bœufs.

Alfred Robin s*amusa considérablement de ces assauts de goinfrerie auxquels se livraient, avec une bruyante gaieté, les hommes de la brigade, pendant que boucapaient de gros quartiers de ve^ caison étendus sur des lianes, et exposés à la fumée odorante d'un feu lent de branches vertes et de grappes de gymnocladas ; ou que bouillonnaient, avec un sourd grondement de cataracte, les flots de graisse destinés à la confection des énormes saucissons de pemraican.

Le lendemain, les paquets de peaux, les provisions de bosses et de langues fumées, et contenus dans des paniers de joncs, en forme de bourriche, furent, avec les taureaux, chargés sur les charrettes, et la petite armée de chasseurs se divisa, une partie pour retourner aux forts Stone et Garry sur la rivière Rouge, Tautre à la maison Gumberland.

On était au mois d'août. Il faisait une chaleur excessive, qui incommodait beaucoup Alfred, déjà fatigué de cette longue et laborieuse pérégrination.

Après quelques jours d'une marche pénible, ils aperçurent les blancs versants des monts Baequiaux, situés à quatre mille pieds du niveau de la mer, et le point le plus élevé de l'Amérique septentrionale, entre l'Atlantique et les montagnes Rocheuses.

A la station Gumberland, sur l'île du Pin, Alfred fut informé qu'Alphonse était parti pour le poste Carlton, en compagnie d'un Indien chinook et d'un vieux trappeur libre, de grande réputation, nommé Nick Whiflfles*. Dans le portrait de l'Indien chinook, l'artiste n'eut pas de peine à reconnaître Tête-de-Renard, le sauvage qui avait apporté la nouvelle que Victorine était à la mission Vancouver, et qui était resté à Norway pour soigner Mougenot.

Quant au trappeur libre, il ignorait complètement qui il était.

* voir lei Pieds-Noin, ^ t

•^ Je vous conduirai jusqu'à YaucouTer, mes amiB« dit le capi-< taine Mathieu aux jeunes gens. Tai quelques affaires à régler au delà des montagnes Rocheuses, et si ma sociM ne vous déplsât pas, ie serai charmé de (aire route avec vous*

On conçoit qu'ils aceeptèreut avec empressement eetto proposition, etr indépeqdamment des services que le capitaine leur avait rendus, son expérience de la vio du désert et le pouvoir prrstigieui qu'il ekerçait sur tous les agents et employés de la Compagnie de la l)aie d*Hudson donnaient infiniment de prix à ses services»

Ils s'embarquèrent avec une diiaine d'hommes sur la rivière BaskatchaouanO) supelrbe cours d*eau qd tiftvone les plus beiies plaines du moudo» aujourd'hui incultes, quoique d'une fertilité iuxu riante, et où poussent en abondance les plantes que Ton tirouve sous les sones torrides.

Après trois semaines de navîption sur. ce beau fleuve, et tans avoir pu rattraper Mougenot, qui semblait fuir devant eux^ les aventuriers touchèrent au fort Edmonston, élevé au milieu des territoires de chasse des sanguinaires Pieds-noird.

A ce point, on laisse les canots ; et 'on fàil une quarantaine «le lieues dans les terres pour gagner le fort Asâiniboine sur la rivière Arthabaska ou la Biche.

D'après les renseignements qu'ils avaient obtenus, ils étaient à peu près certains de rejoindre Alphonse à ce fort, car il ne les précédait plus que d'une journée.

Us montèrent donc gaiement à cheval, par une brillante matinée du mois de septembre. Leur troupe se composait de douze personnes, en comptant Yureska. La pays était eScarpé, tourmenté, volcanique, hérissé de roches bitumineuses.

Quoique les chevaux fussent robustes, ils n'avaient fait que sept lieues au coucher du soleil. Le capitaine Mathieu ordonna de camper. Deux hommes furent postés en sentinelle sur les hauteurs voisines; on attacha les chevaux à des piquets; un grand feu fut allumé, et, aussitôt qu*on eut soupe en commun, les voyageurs, s'enveloppant dans leurs robes de buflklo, s'étendirent près du foyer pour se reposer.

Ils dormaient tous profondément, quand un cri lugubre et aiga comme les notes d'un clairon, ce cri qu^on n'entend jamais saosi

irimk dasB les solitudes du Nouveau-Monde, le houp ! de guofrc des Pieds-noirs les éveilla tous en sursaut.

Chacun se précipita sur ses armc8«

— A genoux, en rond, et tirez sur les brigands du disert! fcommanda le capitaine Mathieu, que sa présence d*esprit n'abandonnait •jamais*

Mais la nuit était sombre : le feu s'était éteint, et Ton ne distinguait pas à dix pas devant soi.

Un silence funèbre avait succédé au cri des Peaux-rouges.

Rangés en cercle autour de leur chef, un genou à terre, le doîgt sur la détente de la carabine, l'œil fouillant les ténèbres, les voyageurs attendaient, dans une fiévreuse an'xiété, une nouvelle manifestation de l'ennemi invisible qui les avait surpris.

Qu'étaient devenues les sentinelles? Égorgées, sans doute, car oo ne les voyait pas, on ne les entendait pas.

— Surtout, quoi qu'il arrive, tâchez de me suivre, dit le capitaine à Robin.

— Oui...

La détonation d'une arme à feu lui coupa la parole.

— Encore un de ces bandits de moins, dit le capitaine en réchargeant sa carabine, tandis que ses hommes tiraient vers un rocher où, à la lueur du premier coup, ils avaieut aperçu une vingtaine de sauvages qui s'apprêtaient à fondre sur eux. Les Pieds-noirs portaient aussi des fusils et des pistolets. Ils répondirent vivement aux visages pâles et blessèrent mortellement trois des leurs.

— Ils vont se jeter sur nous ; si nous demeurons une minute de plus, nous sommes perdus, dit Mathieu à Robin.

— Que faut -il faire?

— Nous disperser, afin qu'ils nous croient plus nombreux ; mais pour vous, ne me quittez pas.

Alfred voulut se tourner pour donner ce conseil à Yureska ; mais le capitaine le saisit par le bras et Tentraîna avec une impétuosité irrésistible, en criant d'une voix qui domina le crépitement de la fusillade et les clameurs des Indiens.

— En fuite, frères, et chacun pour soi !

Ils ne savaient quelle heure il était, et priaient Dif u que la nuit se prolongeât car l'obscurité était leur meilleure égide contre la fc-

rodté àes Pieds-noirs. Malheureusement, vingt minutes après rengagement, l'horizon commença à blanchir à Test.

— Voici lè jour, dit le capitaine en s'arrétant pour s*orienter. Il se trouyaitseul avec Alfred Robin, dans une contrée rocailleuse,

plantée çà et là de colonnes basaltiques, entre lesquelles poussait, comme à regret, une végétation maigre et étiolée. Cette contrée était une de celles que les Canadiens appellent, dans leur langage figuré, Pays de Misère,

Mathieu grimpa sur un rocher du sommet duquel la vue embrassait un vaste périmètre.

n en redescendit bientôt.

— Les sauvages sont sur notrepiste, dit-il ; je crois, cependant, que nous leur échapperons si nous parvenons à franchir une rivière que j'ai aperçue à notre droite. Venez.

A une demi-portée de fusil, roulait un torrent qui descendait dés montagnes par une suite de chutes dont quelques-unes étaient fort

— Nous ne pourrons jamais le traverser, dit Alfred, en arrivant sur le bord d'une de ces cataractes, tombant d'une roche à pic qui avait plus de quarante pieds de hauteur.

Maître Mathieu ne répondit pas et se mit à étudier le terrain.

L'aurore éclairait alors le paysage.

Des lianes, des saxifrages, des mélèzes, et des pins rabougris défendaient les abords de la cascade, dont les tourbillons écumants s'irisaient aux premiers feux du jour.

Au loin, dans la plaine, on distinguait parfaitement une multitude d'Indiens qui marchaient vers le torrent à pas précipités.

— Plutôt mourir dans ce gouffre qu'entre leurs mains ! s'écria Alfred, cédant à un accès de désespoir.

— Pas dé faiblesse, jeune homme! lui dit sévèrement Mathieu. La Prorideace ne délaisse pas ceux qui ont confiance en elle. « Aidetoi, le ciel t'aidera; » Souvenez-vous toujours de cette maxime. Et, tenciî, il me vient une idée. Peut-être sommes-nous sauvés. Avezvous du sang-t-oid?

— Je ne sais trop...

— Venez toujours. Vous fermerez les yeux si la peur vous prend. Il écarta les broussailles qui masquaient le bord de la chute, et

cria bientôt à Robin ^

— Vous sommes sauvés.

Le rocher qui formait la cataracte était perpendiculaire. En se déversant, la masse d'eau, iqui arrivait d'en haut, faisait un angle entre lequel et la roche s'allongeait un intervalle vide assez spacieux pour admettre un homme sans quMl se mouillât. Le couloir avait quinze à vingt mètres de long, ce qui constituait la largeur du torrent, et à son extrémité apparaissait Tautre rive.

Les deux chasseurs s'engagèrent résolument dans cette galerie inter-aquatique, et ramenèrent soigneusement les buissons sur l'entrée.

Ils atteignirent le milieu sans encombre et s'y arrêtèrent durant quelques heures pour attendre que les Pieds-noirs, las de les chercher, se fussent retirés. Ensuite ils sortirent avec précaiition par Tissue de l'autre extrémité et examinèrent les lieux.

"jes deux bords du torrent étaient déserts. Fatigués de la poursuite ou supposant que les fugitifs avaient péri dans l'abîme, les Indiens avaient abandonné la piste.

Alfred et Mathieu avaient faim; mais la région dans laquelle ils étaient entrés ne produisait rien. Nul animal, nul volatile ne se montrait sur ce steppe désert. Quelques pâles lichens apparaissaient seulement çà et là. Us étaient de Fespèce désignée par les hommes du Nord sous le nom de tripe de roche,

— C'est un triste met, car il occasionae souvent de violentes coliques ; mais si nous avions un vase, pour le faire cuire, je m''en contenterais encore, dit le capitaine en indiquant du dQJgt la plante en question.

— Je possède une petite timballe dans ma carnassière, dit Alfred,

— Ah ! tant mieux.

Ils allumèrent du feu dans le creux d'un rocher et se firent, avec la tripe de roche, une sorte de bouillie, assez semblable à la gélatine liquide. Cette bouillie n'était pas des plus agréables ; mais ventre affamé n'a point de palais.

Leur chétif repas achevé, les voyageurs se remirent en marche, en allant à l'ouest et en suivant une ligne qui devait, d'après leurs calculs, les conduire à Edmonston, où ils espéraient retrouver ceux de leurs compagnons qui auraient échappé aux Pieds-noirs. Cependant ils s'éloignèrent, et pendant cinq jours, errèrent de côté et d'autre, en proie aux tortures de la faim, dans le Pays de Misère.

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Les moustiques et les màriogouins leur âdsaîaitt une gnené ciuelle qui doublait le poids de leurs nMntt. Si ]tfèi d'Alphonse et âTureska, né sachant s'il les revelrndt )aAiaiS) Alfired ÂoIhq était de^ venu sombre et morose. La fermeté et les exhortattoiis dn eaiÀtaiiie De réussissaie&t pas toujours à triompher de i'abattem«it qui s'était emparé de hii. Mathieu paraissait iAsensible aux pritatioBs; mm quand, parfois, son regard s'abaissait sur le tisage amaigri du jeu&e homme, un fHssonttement Pagitait, et des krmea moQiUaieat ses paupières. Il sonffrnit éridemment de toutes les souffirances à'MM, et sa douleur était d'autant plus aipë qu'il Êdsait des efforts suN humains pour la concentrer en lui-mémei

tne après-midi quils cheminaient Mtteneiit à k base d'usé montagne dont la cime, couverte de neige, se perdait da&s les nues, Mathieu- poussa, tout à coup une èxtlftmatton.

— Que voyez-vous donct lui demanda Hobin, sortant de sa fôverie.

— Un trappeur libre ; tenez, rapereé?ii«tôiia sur k pointe de ee rester. On ëf^l qu'U est à l'iMt.

CHAPITRB IX

B8 «tlAUTBlft m WSitLké

11 était à plus de cent mètres d'élévation, blotti dmn «n i eammX qui l«â penaiHtail d« ^vt mir !• flflteatt «ttpédbiur sans être vu,

G9 iriat^^ii étatt beité^ à Texoeptioii 4 we losg!» «aUlie proj«^ coBame im from^ttoire, au^esstia du vide.

-^ Quelle «ofte d^ g^itr peui «UendM oet boame? dmianda AU fred au cafÀtme. Depuis FMt9f|ue de» Pieds^noirsy mm ^'wnm pas reivswtyé ie mindH amial,,.

— C'eat vm> jeu^e homm ; am aeus boiks «omauM n^pro** chés des KMmUgnes Rocheuse», durM ce pie doil elfe une dee aeoii'» neilee avancées» et le «baseciur ^ui est U-baut pourrait biea guetter un daim traqué psM? lee k>ttp&« h m me ti oiape pus» £AleBde»<votti des torleme«tii l ^^ Tiè»-biei.

-^ JkJttéiàm-f^v» ki ; ieue eerei» lémeuit de k cbiin, et loia^u'eUn sefa finie» mu» tàohereiis de aons sbeieka ame le tni^peur.

ftutoi^aiélMaMW<ttdi«tingttall pttUteneBi te 4MBlKe ioal

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le fatte s'abaissait comme un toit et finissait brusquement à un pan de rocbe qui partait verticalement des premières assises de la montagne.

Alfred et Mathieu causaient encore quand un animal de forte taille, la tête chargée de grands andouillers plats^ débuquadu bois. Il allait très-vite, la langue pantelante, comme après une longue course. Derrière lui arrivèrent, presque en même temps, une meute de loups qui, eu sortant du fourré, se serrèrent les uns contre les autres, de façon à occuper toute la largeur de la saillie et à acculer leur proie jusqu*au bord du précipice.

Le daim s'arrêta devant l'abîme, en mesura du regard la profondeur, et se retourna vers ses impitoyables ennemis, qui trottaient lentement en cherchant à Tentourer. Il n'avait que deux partis à prendre : sauter dans le gouffre ou tenir tète aux carnassiers ; mais, de ces deux partis, ni l'un ni l'autre ne pouvait le sauver. Si la chute du haut du rocher eût été mortelle, un combat avec une bande de loups nei'eût pas été moins. Un coup de fusil mit fin à ses embarras en mettant fin à ses jours. Le bruit de la détonation intimida les loups, qui rentrèrent précipitamment dans la forêt, tandis que l'affûtier, ayant rechargé sa carabine, montait sur le plateau pour saigner la victime.

— Maintenant, dît Mathieu, nous pouvons rejoindre ce brave chas-' seur; il doit avoir une cabane dans les environs; nous nous y reposerons ; et, en tout cas, nous ferons un bon souper ce soir. Allons, courage, jeune homme ! Vous voyez que j'avais raison ed vous di--* sant que Dieu n'abandonnait jamais ceux qui luttaient contre la^ mauvaise fortune. Bon, vos jambes ont repris leur élasticité.

— Dites-moi donc, je vous prie, capitaine, pourquoi les loups' chassent ainsi le daim ? demanda Robin, à qui Tespéruice avait effectivement rendu une partie de ses forces et de sa souplesse. . — C'est bien simple, jeune homme. Les loups ont l'habitude de* chasser ensemble les grandes espèces de la race animale, depuis le' chevreuil jusqu'au buffle et au grosses-cornes, qu'ils surprennent au gîte, ou à qui ils coupent la retraite en le poussant, par une ruse, à la crête d'un précipice comme celui-ci. Si le trappeur n'eût tiré le daim, ce dernier se serait rué sur les loups, en aurait éventjré quelques-uns, et serait enfin tombé sous le nombre. Heureusement que la saison n'est pas avancée et que la faim ne les pressait pay

trop, car, sans cela, ils ne l'auraient pas si facilement laissé, et le chasseur eût lui-même couru grand risque de servir à leur festin Tout en causant, ils atteignirent lé plateau.

— Bonjour, mon cousin*, dit Mathieu en tendant la main au trappeur.

Celui-ci jeta sur les arrivants un regard soupçonneux. '

— Bonjour, répliqua-t-il rudement, mais en refusant la main qu'on lui offrait.

Sans s'offenser de la réception,, le capitaine reprit :

— Mon cousin, nous nous sommes égarés, après avoir été poursuivis par les Pieds-noirs. Depuis cinq jours nous errons à l'aventure dans le Pays de Misère, n'ayant pour toute nourriture qu'un peu de tripe de roche. Veux-tu nous donner à manger? On m'appelle Poignet-d'Acier !

— Poignet-d' Acier ! tu es Poignet-d'Acier ! dit le trappeur, d'un ton qui exprimait autant d'admiration que de surprise.

— Oui.

— Alors tu es un brave. Je te connaissais de réputation, je suis content de connaître ta personne. Tu as fait trembler plus d'une fois, jusque dans leurs repaires, ces vermines de Pe^ux- rouges. C'est un honneur pour moi de prendre ta main ; donne-la-moi. Ton camarade et toi, vous trouverez un abri sous ma hutte, une place à mon feu. Mais vous avez besoin de vous restaurer. Buvez un peu de sang chaud : il n'y a rien de meilleur pour réparer une constitution affaiblie.

— Tu dis vrai, mon cousin, répliqua le capitaine Mathieu, en faisant signe à Robin de remplir sa tasse du sang qui sortait d'une large ouverture que le chassfur avait faite au cou du daim.

Mais cette boisson, chère aux trappeurs, répugnait à l'artiste. Il n'y voulut point goûter, malgré les instances de son compagnon, qui en avala une notable quantité.

— Comme ma cabane est à quelques milles d'ici, je vais, dit le chasseur, allumer du feu, et nous mangerons une grillade de cette venaison.

Tandis qu'il faisait rôtir un quartier de daim, suspendu au-dessus

* Les voyagears du Nord-Oaest s'appellent généralement : « mon frère ou mon cousin, '^

niw hroebe âe bois placée sur deux petites fourches, i'I^T^rti^Mn'iner leur hôte.

rv/ it va homme jeune encore, mais vieilli avant Tâge par une • de privations ou d'excès, peut-être des deux à la fois. Son visage n'apparteflaft ni à la famille blanche ni à la famille rouge, il participait des deux. Il avait les pommettes saillantes, le teint hâlé des indiens, mais le front bombé, les yeux bien ouverts et le nez correct d'un Européen. Le cachet du métis était imprimé sur son costume comme sur sa face. Étrange était aussi ce costume. Sa longue chet«lure, que sillonnaient de longs fils argentés, flottait autour de son eou en nattes entremêlées de rubans multicolores, et s'échappait d'un large chapean de paille de riz écrasé de plumes aux nuances chatoyantes. Une chemise de chasse en cuir passé, hlancfai à la pierre ponce et bordé de curieusss broderies en rassade, tombait sur ses genoux, auxquels venaient se rattacher des mitas ou guêtres, ornées de franges en piquants de porc-épic chargés die perles fausses. Il était chaussé de mocassins bizarrement ouvragés. Mais ce qui le earactérisait surtout y c'était une couverte écarlate, dont il s'était affublé après avoir tué le daim, et dans laquelle il se drapait comme dans un manteau. Une ceinture rouge serrait sa chemise au-dessus de ses hanches^ et à cette ceinture pendaient des pistolets, un couteau et un calumet indien.

— Tu es, à ce que je vois, un trappeui' libre, mon cousin, dit le capitaine à cet individu pendant qu'il apprêtait le repas.

— Oui, je suis un trappeur libre , un franc trappeur, un ennemi juré de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui nous fait payer trop cher le droit de trapper sur son territoire: Cinq cents peaux de castor par an 1 n^est-ce pa« une monstruosité, à présent que le gibier diminue de jour en jour? Ah! le bon temps des grandes chasses n'est plus. Je me souviens, moi qui vous parle, d'une époque oii l'on n'avait pas besoin de sortir de sa cabane pour faire des provisions de venaison. C'était comme une fourmi Jère d'animaux à fourrures dans tout le désert. Mais les compagnies ont tant détruit, tant détruit, que bientôt il n*y aura plus moyen de vivre dans ce pays où jadis nous nagions dans Tabondance. A peine puis-je nourrir trois femmes! ajouta-t-il avec iin soupir de regret.

— Trois femmes! répéta Alfred étonné.

— • Eh oui» seulement trois \ reprit le trappeur croyant que

rétonnement du jeune homme était causé par Ift modestie de ce chiffre ; oui, irms seulement, mais autrefois f en ayais bien plus, castors et buffles ! j'étais un chasseur en renom ; les squaws savaient bien qu*âvec moi elles ne seraient pas exposées à mourir de faim, même pendant les plus rigoureux hivers; aussi les plus belles se disputaient -elles la faveur de partager mon wigwam. Aujourd'hui, ce n*est plus cela; le poil et la plume ont quitté les boi-ds des lacs; ils remontent vers le nord. Certaines espèces ont déjà disparu. Dans quelques années le castor et le buffle manqueront. Et déjà un fhnc trappeur a bien de la peine à suffire à ses besoins. Mais, nos gn\^ lades sont cuites, fai là quelques fruits d'arbre à pain, mangeons.

Uarbre à pain, ainsi nommé par les Canadiens, est un pin, qui produit des cônes farineux très-nourrissant.

Durant le repas, le trappeur dit à ses convives :

— Ne'm'avez-vous pas dit que vous aviez été attaqués par les Pieds-noirs?

— Oui, répondit Mathieu; ils nous ont attaqués une nuit, sur la route d'Edmonston au fort Assimboîne.

^ — Y a-t-il longtemps de cela?

— Cinq jours seulement.

— Alors vous aviez dans votre parti une jeune squaw?

— Non, répliqua le capitaine.

— Je m'entends, continua le trappeur ; cette squaw n'appartient pas aux tribus du désert. Ëile vient des établissements, de Québec, et elle avait un habillement d'homme.

— Yureskaî s'écria Alfred.

— C'est son nom, dit le trappeur ; ma foi, c'est une ûère créature, ^t si je ne lui déplaisais pas...

— Vous l'avez vue? elle a échappé aux Indiens? Où est- elle? Jites-le-moi, je vous en prie, interrompit Robin, avec un empressement qui fit sourire le chasseur.

— Ah! aht vous aussi, vous en seriez amoureux, mon jeune gars, dit-il d'un ton un peu narquois.

— Non ; mais où est-elle? de grâce répondez-moi.

— Castors et buffles ! elle est dans ma cabane où mes femmes la soignent, pas de très-bon cœur, je vous assure, étranger, car elles sont jalouses en diable» et il } a de quoi, ma parole.

«-- Vous dites qa*elle est malade !

— Oh ! peu de chose, un accès de fièvre ; ça allait mieux ce matin.

— Gomment se ûiit-il qu'elle soit chez vous?

— Mais parce que je l'y ai amenée, répliqua le trappeur en riant.

Et il raconta à ses hôtes qu'il avait acheté la Huronne aux Piedsnoirs. Ceux-ci après avoir égorgé et scalpé les hlessés de la brigade, s'étaient emparés d'Yureska et Pavaient tirée au sort. Elle échut en partage à un vieux chef, qui se dirigea aussitôt avec elle vers les montagnes Rocheuses' dans le but de la vendre à quelqu'un des trappeurs libres qui font, dans ces parages, la traite des pelleteries pour leur propre compte et qui, véritables sultans du désert, attachent plusieurs femmes à leurs inconstantes amours. Ce sont, pour la plupart, des Indiennes, des Bois-brûlés et quelquefois, mais rarement des blanches. Elles accompagnent le trappeur dans sél expéditions, portent son bagage (car lui ne doit avoir souci que de ses armes), dressent sa tente, cuisent ses aliments et servent ses caprices.

Le mattre d'Yureska rencontra notre trappeur, nommé Louis le Bon, et lui vendit sa prisonnière contre une bouteille de rhum et une demi-livre de poudre.

Louis le Bon n avait fait cette acquisition que pour la placer au nombre de ses rouges odalisques ; mais en apprenant Fhistoire de Marie, il avait changé de projet ef promis .à la jeune fille de la mener à la maison Jasper, dès qu'elle serait remise d'one fièvre putride dont elle avait été saisie en arrivant à la cabane de son prolecteur.

Je n'essayerai pas de vous peindre le plaisir d'Alfred en recevant ces renseignements. Il avait hâte d'embrasser son amie. Aussi, dès qu'ils furent rassasiés, Robin, Mathieu et leur nouvelle connaissance dépecèrent le daim, et, chargeant sur leurs épaules sa peau et les meilleurs quartiers de viande, se dirigèrent vers la cabane du trappeur.

Quoique le sol fût encore sablonneux, on voyait çâ et là des places couvertes de végétaux, annonçant que les bornes du Pays de Misère n'étaient pas loin. A

Après une heure de marche, tantôt sur une lande stérile, tantôt

â travers ces petites oasis dont je viens de parler, ils débouchèrent dans une plaine magnifique, où la nature étalait avec amour les trésors de sa fécondité.

Le contraste de cette vallée avec le steppe qu'ils avaient tant fatigué de leurs pas, arracha un cri' d'admiration à notre artiste.

— Mon Dieu t que c'est beau! et qu'il doit faire bon vivre icii exclama-t-il.

Le soleil couchant secouait ses gerbes d'or pourpre sur le vallon. Vous eussiez dit qu'il était tapissé parla main des fées, si brillantes, si variées étaient les teintes des miUiers de plantes qui le couvraient.

Les voyageurs descendirent vers un petit ruisseau qui ondulait mollement à Touest, sous de larges feuilles de nénufar aux fleurs blanches^ et jaunes, que rasaient de ses ailes diaphanes tout un monde de libellules et d'insectes bourdonnants.

— Fameuse place pour un trappeur ! dit le capitaine à leur guide.

— Oui, passable. Il y a, au bout de ce ruisseau, un petit lac où s'est établie une colonie de castors, et j'ai fait assez bonne chasse, l'hiver dernier. Les alentours de la prairie ne sont pas mauvais non plus. On y trouve du buffle, de l'orignal, du caribou et de l'ours. Ce canton était une vraie mine de richesses il y a quelque temps ; mais les Indiens l'ont éventé, et j'ai toujours peur qu'un jour ou l'autre, ils ne me jouent quelque méchant tour.

— Est-ce que vous demeurez seul ? "^

— Seul avec mes femmes. J'avais un compagnon, mais il est mort de froid l'hiver dernier, en revenant de visiter nos pièges à martre; et... Castors et buffles 1

— Qu'y a-t-il? demanda Alfred, surpris de cette exclamation, faite d'un ton qui indiquait la colère et l'inquiétude.

Louis le £ou s'était baissé. Il examinait avec attention des impressions de pieds humains marqués sur les bords humides du ruisseau.

— Castors et Buffles l répéta-t-il en se relevant. Les Janktons ont passé par ici. Doublons le pas, mes amis ; je crains bien que nous arrivions trop tard.

— Que veut-il dire ? dit Robin au capitaine, tout en courant sur les traces du trappeur, qui arpentait le terrain avec la plus grande

— Let JtBittoM umi éet mnit^ maiandean, les écuncnn de

eetle contrée, répondit Mathieu.

— Cela ne m'explique pas.,.

^ Il tppiéhende sans donte «{u'ile..*

— le m'en doutai», malédiction l a'éeria Louis le Bon. Rdefant k tête, Alfred aperçut à quelque distance devant lui, et,

dans un pU de la vallée, les ruines fumantes d'une grande cabane. Tout autour, le sol était battu, couvert de débris, comme s'il avait été le théâtre d'une lutte vigoureuse entre plusieurs personnes.

Le trappeur considéra un instant les décombres noircis, et, d'une voix sourde, il prononça ces mots :

-^ Je me vengerai!

Et une minute après :

^ Poignet-d' Acier, tu m'aideras, n'est-ce pas? On rapporte que tu es tort, que tu es habile et rusé; eh bien! accompagne-moi, et je te promets belle occasion d'exercer ce poignet, qu'on dit plus inflexible que le métal.

— J'irai avec toi, mon cousin, dit simplement le capitaine. Alfred était stupéfait par cette scène inattendue, dont les détails

lui échappaient, quoiqu'il comprît bien que le feu avait -été mis à la hutte de Louis le Bon, que ses femmes avaient disparu, et avec elles la Huronne.

C'était un rude coup dont la destinée frappait le pauvre jeune homme, lui qui s'était fait, dans son cœur, une si grande fête de revoir Yureska I

^ Les Indiens ont pris à l'est, voici leur piste; allons, en avant! dit le trappeur.

— Mais, observa Mathieu, ils doivent avoir beaucoup d'avance sur nous.

— Quelques heures; ce qui ne nous empêchera pas de les rattraper ce soir, car j'ai près d'ici quatre chevaux qu'ils n'auront sans doute pas' enlevés.

— Où sont-ils?

— Dans une île du lae.

Ce lac s'étendait à un demi mille de la cabane incendiée. En arrivant sur le bord, Louis le Bon se déshabilla, se jeta à l'eau et nagea jusqu'à une Ile, d'où il re\int bientôt monté sur un cheval et m conduisant deux autres par leurs bridesfedbyvj^^w^ic

Le trappeur aborda, remit rapidement ses têtemeiits ; les trois aventuriers renouvelèrent Tamorce de leurs armes, sautèrent en selle et partirent au galop à travers une prairie dont les hautes herbes montaient jusqu'à leurs genoux.

A en juger par les traces, les Indiens devaient être huit, tous à pied, et quatre femmes les accompagnaient. On reconnaissait les unes et les autres aux empreintes de moc^^sin laissées sur la terre molle.

La nuit n'était pas encore venue quand le capitaine Mathieu, à qui sa haute taille donnait un avantage sur ses compagnons, annonça qu'il dislhiguait un nuage de fumée à un mille environ.

— Ce sont nos voleurs! s^écria impétueusement Louis le Bon; ours et buffles! précipitons nous sur eux et hachons-les I

— Non, dit le capitaine, pas de guerre ouverte. Procédons par ruse, cela vaudra mieux. Vous et moi, nous allons mettre pied à terre ; ce jeune homme gardera les chevaux ; nous nous glisserons jusqu'au camp des Indiens, et tâcherons de leur reprendre vivantes les malheureuses femmes ; car si nous tombions à Timproviste sur eux, ils pourraient bien les égorger avant de nous laisser le €hamp libre.

— Ton avis est bon, Poîgnet-d'Acier, répliqua le trappeur en hochant affirmativement la tête.

Alfred aurait bien voulu accompagner les deux chasseurs, mais le capitaine s'y opposa formellement, et notre ami resta avec les chevaux à cet endroit.

Mathieu et Louis le Bon parvinrent inaperçus en face ^ du bivac indien, et se tapirent derrière un buisson d'amélanchier.

Le trappeur ne s'était.pas trompé. Il avait été victime des Janktons. Accroupis près d'un feu, les voleiirs segorgeaient de vvhiskey quils avaient pris dans la cabane du trappeur avant de la brûler.

Trois femmes prenaient part à ces libations, et excitaient même les Indiens à boire. L'une avait sur les épaules une couverture rouge, l'autre une couverture bleue, la troisième une couverture verte.

— Mes squaws, dit le trappeur en les apercevant.

— Il paraît qu'elles ne sont pas fâchées de la compagnie, répliqua Mathieu avec un sourire.

— Erreur, mon cousin. Les commères sont fines. Elles n'aiment

pas plus les Janktons que toi et moi, car ils n*ont aucun égard pour elles, et les trailent comme des bêtes de somme; mais elles ont, vois-tu, sur le bien et le mal, leurs idées à elles. Je suis sûr qu'elles se proposent d'enivrer les Indiens et de s'échapper quand ils dormiront comme des brutes.

— Possible, mon cousin, possible, mais leur fidélité pourrait bien recevoir un accroc?

— Ob ! c'est un détail dont je me soucie comme d'une balle perdue. Mais je ne vois pas l'Indienne des établissements.

— Oui. Ours et bulHes 1 s'ils avaient touché à un cheveu de sa tête!

— La voici 1 regarde ; elle est étendue derrière ce lot de pelleterie qu'ils t'auront enlevé aussi, sans doute.

En effet, Yuresku, les pieds et les mains liés, était couchée à côté d'un gros paquet de fourrures. Aux lueurs projetées par le feu, on découvrait son visage pâle, mais résigné, tourné vers le ciel.

— Que décidons-nous? dit Louis le Bon.

— Les Janktons sont tous armés de carabines. Si nous attendions qu'ils fussent tout à fait ivres?

— Ce n'est pas mon opinion, répliqua le trappeur, que la jalousie commençait à picoter ; nous avons chacun trois coups à tirer ; avec cela, on démolit six hommes. Us sont huit; ainsi donc, nos armes déchargées, les chances demeureront en notre faveur, car iessquaws nous prêteront ieurs ongles et leurs dents.

Ce plan souriait peu au capitaine ; naturellement opposé à l'effusion i^ sang ; mais, sans plus attendre, Louis le Bon avait, d'un coup de carabine, tué un Indien qui pressait amoureusement la squaw à la couverture bleue.

Avec ses pistolets, il coucha aussitôt à terre deux autres Janktons; le reste de la troupe, abruti par les spiritueux, et s'imaginant qu'ils fêtaient surpris par une armée d'agresseurs, se dispersa dans la prairie, en proie à une irrésistible panique.

Aucune des femmes ne les suivit.

— Ours et buffles 1 il était temps, s'écria le trappeur en se précipitant vers les misérables créatures qui, terrifiées, se cachaient la face dans leurs couvertures.

Ls capitaine Mathieu courut à Yureska, coupa les liens, dont elle

était garrottée, et Fassit sur le paquet de pelleteries^ car rémotion Tavait presque paralysée.

— Ah I mes belles, il paraît que you^. avez du goût pour les Termines ; mais je ne m'atcommode pas de ces plats-là; moi I disait Louis le Bon à son trio féminin. Allons! deBout! et chargeons sur nos épaules le butin dont m'avaient dépouillé ces serpents à sonnettes. Des fourrures pour plus de cent louis, mes cornes, mon mobilier, mes trappes^ mes effets, et jusqu'à ma provision de whiskey, voyez-vous ça, les gredins !... sans compter mes femmes! On vous en donnera des brins de fille comme ceux-là pour les gâter l tas de bandits ! Voyons, La VipéAne, dépéchons, mademoiselle pas pressée ! £t toi, Grapaude, pas de ces fainéantises ; ce sac n'est )as trop lourd pour toi. Tu préférais faire des mamours à cet ^reux Peau-rouge, hein ? Que je t'y reprenne un peu, et malgré toute ma tendresse pour tes beaux yeux, je te ferai faire connaissance intime avec la baguette de ma carabine. Frétillante, tu porteras la grande chaudière. Gomme tu m*as eu Tair plus sage que ces vilaines gourgandines, il est juste que tu sois récompensée. Ohé ! capitaine, étes-vous prêt? Vous avez eu tort de ne pas m'imiter. Les scélérats ne sont pas loin. Ils reviendront ; détalons au plus vite.

Tandis que le trappeur stimulait ainsi son monde, en ramassant çà et là les objets dont les Janktons l'avaient dépouillé, Alfred, cédant i Tardeur de son âge, accourait avec les chevaux.

Vous dire sa joie, en retrouvant Yureska saine et sauve, n*est pas en mon pouvoir. L'heure n'était pas propice aux longs épanchements. Les trois hommes tinrent conseil et résolurent de retourner auprès du petit lac passer le reste de la nuit. Tout le bagage fut placé sur le dos des chevaux. Louis le Bon rechargea ses armes et la troupe se remit en marche, Yureska donnant le bras à Robin.

— A-t-on des nouvelles d'Alphonse?

Telle avait été la première question de la jeune fille.

— Hélas! aucune ; mais nous avons bien lieu de croire qu'il est arrivé sans encombre à la maison Jasper.

— Puisse-t-il, mon Dieu, en être ainsi ! soupira Marie.

— Mais toi, ma sœur? s'informa Robin.

Yureska lui redit l'histoire que leur avait con%,J!ftytjraipp^ii^

ajoutant qu'il a^ait eu pour elle les égards d*uB frire et qu'elle lui devait bien certainement la vie.

— Ce matin, ajouta-t-elle, comme ce brave homme était absent, des Indiens nous surprirent. Nous essayâmes de nous défendre, mais sans succès. Après nous avoir désarmées, les assaillants pillèrent la cabane, la livrèrent aux flammes, et ils nous emmenaient captives^ lorsque le capitaine Mathieu et Louis le Bon nous ont délivrées,

— Quel bonheur d'être enfin réunis ! dit Alfred en pressant doucement le bras de la jeune fille sous le sien.

Yureska allait lui répondre, mais une éblouissante clarté qui jaillit tout à coup sous leurs yeux Ten empêcha,

— Ours et buâles I la prairie est en feu 1 proféra le trappeur en arrêtant les chevaux.

— En feu 1 répéta machinalement Alfred.

— Oui. en feu i Quelques tisons auront roulé de la calane et enflammé les fougères qui Tenvironnaient.

-* Alors, obliquons à droite ou à gauche, pour éviter Tincendie, dit le capitaine Mathieu,

— Impossible, repartit brusquement Louis le Bon ; à droite et à gauche s'étend un marais infranchissable. Il faut rétrograder au risque de rencontrer encore les Janktons. Ah 1 Poignet-d'Acier^ vous avez commis une faute grave en les ménageant. Quand on trouve un serpent sur son chemin c'est folie que de ne pas Técraser. Bat^tons en retraite^ car le feu marche à pas de géant et, avant un quart d'heure, il envahira cette place*

La petite troupe fit volte-face; mais, comme elle achevait ce mouvement, des glapissements sinistres s'élevèrent de différents points de la prairie.

— Ce sont les maudits Janktons qui se rappellent ; nous sommes pris entre deux dangers ! dit le trappeur Louis, en s'arrôtant de nouveau pour écouter.

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