‹ La hyène enragéeChapitre 10 sur 27 · LETTRE A ENVER-PACHA · texte numérisé non relu

LETTRE A ENVER-PACHA

VOUS apporter un peu — oh! très peu — de réconfort; mais c'est égal, cela ne vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyezvous, ces gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors Thumanité; il deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher en leur compagnie.

» Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée; puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé ! Ma lettre mettra bien du temps à vous parvenir; quand elle arrivera, peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper; pardonnez-moi si j'ai voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un peu de vérité.

» Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma seconde patrie orientale s'ensevelissait sous le» décombres du hideux empire de Prusse ! »

Octobre 19ik,

Où donc cela se passait^il?... Une des parti*eularités de cette guerre, c'est que, malgré mon habitude des cartes, et malgré l'excellence détaillée de celles que j'emporte en route, je ne sais jamais où je suis... Enûn, cela se passait Lien quelque part. Même je suis sûr, hélas! que cela se passait en France. Et j'aurais tant préféré qne cela se passât en Allemagne, puisque c'était tout près et sous le feu des ligneei •nnemiesl

Depuis le matin, j'avais voyagé en auto, traversant je ne sais combien de villes, grandes ou petites. Je me rappelle cette scène, dans un village où j'avais fait halte, et qui n'avait certes jamais vu d'autobus, tant de soldats, tant de chevaux. On y amenait une cinquantaine de prisonniers allemands, pas rasés, pas tondus, bien vilains; je ne dirai pas qu'ils avaient l'air sauvage, ce serait les flatter, car la plupart des sauvages, les vrais dans la grande brousse, ne manquent ni de distinction ni de grâce; non, l'air qu'ils avaient, c'était l'air goujat, la laideur lourde, bête et incurable. Une belle fille plutôt équivoque, avec des plumets sur la tête, qui s'était postée pour les voir passer, les dévisageait avec une déception mal dissimulée : a Alors, dit-elle, c'est ces cocoslà que leur sale kaiser nous propose pour nous 3mbellir la race?... Ah! ben vrai!... • Et, pour donner plus de vigueur à sa phrase inachevée, elle cracha par terre.

Ensuite, pendant une heure ou deux, des

campagnes désertes, de grands bois jaunis, des forêts effeuillées, qui, sous le ciel triste, n'en finissaient plus. Il faisait froid, un de ces froids âpres, pénétrants, que Ton ne connaît guère dans mon Sud-Ouest français, et qui donnait l'impression des pays du Nord. De loin en loin, un village, où les barbares avaient passé, nous montrait ses ruines noircies par le feu; mais personne n y habitait plus. Çà et là, au bord du chemin, des petites sépultures gisaient, solitaires ou groupées, tertres tout fraîchement remués, avec un peu de feuillage jeté dessus, et une croix faite de deux bâtons : des soldats, dont personne ne saurait plus le nom, étaient tombés là, épuisés, pour y achever leur agonie «ans secours... Nous les apercevions à peine, dans notre course rapide, que nous accélérions de plus en plus, à cause de la nuit, déjà hâtive en cette fin d'octobre. A mesure que s'avançait la journée, un brouillard presque hivernal s'épaississait comme un voile mortuaire. Un silence plus morne qu'ailleurs tombait sur touta

aO LA EYÈiNE ENRAGEE.

cette région, dont les barbares avaient été chassés, mais qui se souvenait encore de tant de tueries, de fureurs, de hurlements et de feu. Au milieu d'une forêt, près d'un hameau qui n'avait plus que des pans de murs calcinés, il y avait côte à côte deux de ces tombes, près desquelles je m'arrêtai ; c'est qu'une petite fille d'une douzaine d'années, là toute seule, y arrangeait d'humides bouquets, quelques pauvres chrysanthèmes de son jardinet dévasté, et puis des fleurs des champs, scabieuses d'arrièresaison cueillies dans les funèbres entours :

— € Tu les connaissais, ma petite, ceux qui sont là couchés?

— Oh! non, monsieur. Mais je sais que c'étaient des Français... J'ai vu quand on les a enterrés... Monsieur, c'étaient des jeunes, ils n'avaient pas encore leurs moustaches tout à fait poussées. »

Rien d'écrit, sur ces croix que l'hiver va coucher sur le sol et qui seront bientôt émiettées dans l'herbe. Qui étaient-ils? Fils do

AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE. 3i

paysans, ou de bourgeois, ou de châtelains? Qui les pleure? Mère en grands voiles de crêpe élégants, ou mère en modeste deuil de paysanne? En tout cas, ceux et celles qui les aimaient achèveront de vivre sans jamais savoir qu'ils se seront décomposés là, au bord d'une route solitaire de l'extrême Nord, — ni que cette gentille petite, au logis détruit, est venue leur offrir des fleurettes, un soir d'automne, pendant qu'un grand froid descendait, avec la nuit, sur la forêt enveloppante..

Plus loin, dans certain village où s'est établi le commandant d'une armée, un officier monte avec moi pour me guider vers un point déterminé de rimmense front de bataille.

Encore une heure de route, très vite, à travers des solitudes. Cependant nous dépassons un de ces longs convois d'autobus, jadis parisiens, qui depuis la guerre sont devenus des boucheries à roulettes. Aux places où s'asseyaient bourgeois et bourgeoises, des moitiés de bœufs se balancent, toutes saignantes, pen-

dues à des crocs. Si on ne savait qu'il y a des centaines de mille hommes à nourrir là-bas dans les champs, on se demanderait pourquoi charroyer tout ça, au milieu de ce désert où nous courons à toute vitesse.

Le jour baisse beaucoup, et on commence à entendre le grondement continu d'un orage qui semble se déchaîner à fleur de terre. Or, ce tonnerre-là, depuis des semaines, il gronde sans interruption sur toute une ligne sinueuse qui va de l'Est à l'Ouest de la France, et où chaque jour, hélas! s'amoncellent des morts.

c Nous voici arrivés », dit l'officier qui me guide. Si je ne connaissais déjà les aspects nouveaux que les Allemands ont donnés aux fronts de bataille, je croirais, malgré la canonnade, qu'il se trompe, car, à première vue, on n'aperçoit ni armée, ni soldats; nous sommes dans un lieu sinistre, sur un vaste plateau où la terre grisâtre est pelée, déchiquetée, avec çà et là des arbres plus ou moins brisés comme par quelque cataclysme de foudre et de grô-

Ions; aucun vestige humain, pas même les ruînei d*un village; rien qui précise telle oa telle époque de l'histoire, ni même de la géologie. Et, comme on aperçoit au loin d'immenses horizons de forêts, qui vont de tous côtés se perdre dans les brumes presque noires du crépuscule, on pourrait aussi bien se croire ramené aux périodes primitives du monde.

€ Nous voici arrivés » — cela veut dire qu'il est temps de cacher notre auto sous des arbres, pour ne pas lui attirer un arrosage d'obus et risquer de faire tuer nos chauffeurs, — car il y a, dans la forêt embrumée d'en face, beaucoup de vilains yeux qui nous guettent, et de merveilleuses jumelles qui leur font la vue aussi perçante que celle des grands Rapaces. Donc, pour arriver sur la ligne de feu, notre devoir est de continuer à pied.

Quel étrange sol î II est criblé de ces trous que font les obus et qui ressemblent à de gigantesques entonnoirs, et puis il est égratigné, piqué, il est semé de balles pointues, de douilles

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de cuivre, de débris de casques à pointe et d'autres saletés barbares. Mais cette région qui semblait déserte, au contraire elle est très peuplée! Seulement c'est par des troglodytes sans doute^ car les habitations, disséminées sons bois et invisibles d'abord, sont des espèces d© cavernes, de taupinières, à demi recouvertes de branches et de feuillages; jadis, à Tile de Pâques, j'avais vu de telles architectures... Et dans ce vaste décor de forêt sans âge, ces demeures humaines complètent l'impression, que l'on avait déjà, d'un recul au fond des temps.

En vérité, cela revenait de droit aux Prussiens, de nous faire rétrograder ainsi. La guerre qui était autrefois une chose élégante, où l'on paradait au soleil, avec de beaux uniformes et des musiques, la guerre, ils l'ont rendue sour* noise et laide, ils la font comme des animaux fouisseurs. Et il nous a fallu les imiter, bien entendu.

Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour voir qui arrive. Et

elles n*ont rien de préhistorique, non plus que les képis qui les coiffent : figures de soldats de chez nous, Tair bien portant et de belle humeur, Tair amusé de vivre là comme des lapins. Un sergent s'avance, aussi terreux qu'une taupe qui n'aurait pas eu le temps de faire sa toilette» mais il a une jolie expression jeune et gaie. — c Prenei donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y trouverei un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à passer le temps dans les tranchées. » — Quel dommage que je ne puisse pas rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux?

Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne de feu... Un vent glacé souffle des forêts d'en face, de plus en plus noyées dans des brumes noires, des forêts hos-

tiles OÙ gronde ce semblant d'orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des pauvres taupinières, et j'admire qu'ils puissent être si gais, nos chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.

Marchant sur ce sol criblé, oii la tourmente de mitraille a laissé à peine une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre fleur, j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui sera la seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, viendrait à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y travaillent, la pelle et la pioche en main, tous décidés et joyeux, s'empressant de la finir, et elle sera terrible, entourée des pires embûches. Ce sont les Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, dans leurs cervelles prudentes et mauvaises, tout ce système de galeries et de pièges; mais, comme nous sommes plus fins qu'eux et d'esprit plus prompt, en peu de jours nous les avons égalés» sinon dépassés.

Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit et jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là, terrés à peine pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les obus recommenceront leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se risqueraient dehors, crevant les poitrines ou déchiquetant les entrailles. Ils savent aussi qu'à n'importe quelle heure imprérue, au pâle soleil ou dans l'obscurité du milieu de la nuit, il y aura contre eux des ruées ie ces barbares, dont la forêt d'en face est encore pleine ; ils savent comment ils arriveront en courant, avec des cris pour essayer de faire peur, se tenant tous par le bras en une seule m«.sôe enragée, et comment, avant de s*empêtrer pour la mort dans nos fils de fer bajbelés, ib U^^uveront moyen, comme chaque fq^s, de faire beaucoup de mal. Ils savait, car ils ont déjà vu tout oda, mais quand même ils sourient aVec une dignité graVe. Depuis bientôt

as LA HYÈNE ENRAGÉE.

huit jours ils sont dans cette tranchée, attendant la relève qui va venir, et ils ne se plaignent de rien : « On est bien nourri, disent-ils, on mange à sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se tient chaud la nuit, dans nos trous de renard, avec une bonne couverture. Mais, des vêtements de dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons encore pas tous, et il nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à Paris, mon colonel, vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement et à toutes ces dames qui travaillent pour nous. »

{Mon colonel, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour les officiers à cinq galons. Pendaj^* la dernière expédition de Chine, j'avais déjô été mon colonel, mais je ne m'attendais pas à le redevenir un jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)

Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée, appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des

laboureurs; il y en a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, dont il vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont devenus ici quand même, non seulement des garçons braves, mais des braves garçons. Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos distances, nous aura tous purifiés et grandis : les Allemands, sans le vouloir, nous auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la peine. Et puis nos soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se battent, et c'est leur suprême force; l'indignation les stimulera jusqu'à leur dernier souffle : 4 Quand on a vu, me disent deux jeunes paysans de Bretagne, quand on a vu de ses yeux ce que font ces brutes-là dans les villages où ils passent, c'est tout naturel, n'est-ce pas? de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne viennent en faire autant chesi-nous. » Et la canonnade accompagne d'une basse ineossante et profonde cette déclaration naïve.

Or, il en est ainsi d'un bout à Tauke de la

ligne sans fin ; partout même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi réconfortïmt et commande une admiration égale.

Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de l'Est à rOuest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des doubles, des triples, courant ininterrompues sur des centaines de kilomètres, comme une sorte de muraille de Chine cent fois plus redoutable que la vraie qui gardait des Mongols, une muraille qui serpente, presque souterraine, en tapinois, et que garnit toute une héroïque jeunesse française sans cesse en alerte et sans cesse ensanglantée...

Le crépuscule ce soir, sous le ciel épai», se traîne tristement et n'en finit plus ; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux heures, et cependant on y voit encore-r Devant nous 08 distingue toujours, ou se devine, le déploiement à perte de vutB de deux plans de forêt,

dont la plus lointain n'a presque plus de contours dans les ténèbres. Le vent continue de se refroidir. Et le cœur se serre dans l'impression plus poignante encore d'une replongée, sans abri et sans recours, au fond des primitives barbaries.

— c Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous les soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester un peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard. »

Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été donnée ailleurs de voir t comme ils tirent vite et presque au hasard t. On dirait quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire qu'ils ont des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je resterai bien volontiers un moment de pius, pour revoir ça en leur compagnie.

Ah!... En effet, voici «n l'air une espèce de bruissement de vol à^ perdrix, — des perdrfx qui pagineraient très vite, avec des ailes en

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métal. Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et c'est dans notre direction que cela commence à . venir. Mais c'est beaucoup trop haut et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à gauche que ce n'est pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il faudrait qu'ils fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de causer, l'oreille aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.

— c C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. Et c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui écopons... Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les Boches. >

Il fait nuit et je devrais être loin. D'ailleurs ils vont se eoucher tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières ; des cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de maint à la fîl» et je les quitte, les pauvres

enfants de France, dans leur dortoir qui tout à coup, avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une longue fosse commune au cimetière.

Octobre i9iU.

Pour la voir, notre légendaire et merveilleuse basilique francise, pour lui dire adieu avant sa chute et son émiettement sans espoir, j'avais fait faire un détour de deux heures à mon auto militaire, en revenant d'une mission de service terminée.

Le matin d'octobre était brumeux et froid. Les coteaux de la Champagne, ce jour-là déserts avec leurs vignobles aux feuilles d'un brun noir, humides de pluie, semblaient tout revêtus d'une sorte de basane luisante. Nous avions

aussi traversé une forêt, en tenant l'œil au guet et les armes prêtes, en cas de uhlans en ma- ^ raude. Et enfin nous avions aperçu, très loin dans le brouillard, se dressant de toute sa grande taille au-dessus d'un semis de carrés rougeâtres qui devaient être des toits de maisons, une forme immense d'église : c'était évidemment cela.

L'entrée de Reims : défenses de toute sorte, encombrements de pierres, tranchées, chevaux de frise, sentinelles, la baïonnette croisée. Pour passer, l'uniforme et l'appareil militaire ne suffisent pas; il faut parlementer, donner le mot de ralliement.

Dans la très grande ville, inconnue pour moi, je demande le chemin de la cathédrale, car on ne l'aperçoit plus; sa silhouette qui, vue des lointains , dominait si bien toutes choses , comme un château de géants dominerait des demeures de nains, sa haute silhouette grise semble s'être accroupie pour se cacher, c La cathédrale, répondent les gens c'est d'abord

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tout droit par là; ensuite voue tournerez à gauche, puis à droite, etc. » Et mon auto s'engage dans les rues pleines de monde. Beaucoup de soldats, des régiments en marche, des files de voitures d'ambulances; mais aussi beaucoup de passants quelconques, pas plus anxieux que si de rien n'était; même beaucoup de femmes en toilette, un livre de messe à la main, car c'est dimanche.

A un carrefour, un rassemblement devant une maison aux murailles égratignées de frais; e'est qu'un obus est tombé là tout à l'heure, sans utilité du reste comme sans excuse. Simple petite farce de brutes, pour dire : vous savez, nous sommes là; simple jeu, histoire de tuer quelques personnes, en choisissant le dimanche matin parce qu'il y a plus de monde dans les rues. Mais, en vérité, on dirait que cette ville a tout à fait pris son parti d'être sous les jumelles féroces et sous le feu des sauvages embusqués aux coteaux voisins; ces passants s'arrêtent une minute pour regarder

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- -- - . I I II III. "• .. Il

le mur, les traces des éclats de fer, et puis achèvent tranquillement leur promenade dominicale. Cette fois, ce sont des femmes, nous dit'on, et des petites fîlles que cette gentille farce a couchées dans ces mares de sang; on nous apprend cela, et on n'y pense plus, comme si c'était la moindre des choses, par les temps qui courent...

Maintenant le quartier se fait désert; des maisons fermées, du silence comme pour un deuil. Et, au bout d'une rue, les grandes portes grises apparaissent, les hautes ogives merveilleusement ciselées et les hautes tours. Pas un bruit et pas une âme vivante, sur la place où trône encore la basilique-fantôme, et un v»nt glacé y souffle, sous un ciel opaque.

Elle tient encore sa place comme par miracle, la basilique de Reims, mais tellement criblée et déchirée qu'on la devine prête à s'effondrera la moindre secousse; elle donne l'impression d'une grande momie, encore droite et majestueuse, mais qu'un rien ferait

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tomber en cendres. Le sol est jonché de ses débris précieux. On l'a entourée en hâte d'une solide barrière de bois blanc, en dedans de laquelle sa sainte poussière a formé des monceaux : fragments de rosace, cassons de vitrail, têtes d'anges, mains jointes de saints ou de saintes... Du haut en bas de la tour de gauche, la pierre calcinée a pris une étrange couleur de chair cuite, et les saints personnages, toujours debout en rang sur les corniches, ont été comme décortiqués par le feu; ils n'ont plus ni visages ni doigts, et, avec leur forme humaine qui cependant persiste, ils ressemblent à des morts, alignés à la file , dont les contours ne s'indiqueraient plus que mollement sous des espèces de suaires rougeâtres.

Nous faisons le tour de la place sans rencontrer personne, et la barrière qui isole le fragile et encore admirable fantôme est partout solidement fermée. Quant au vieux palais attenant à la basilique, le palais épiscopal oh venaient se reposer les rois de France le jour du sacre.

il n'est plus qu'une ruine sans fenêtres ni toiture, partout léchée et noircie par la flamme.

Quel joyau sans pareil elle était, cette église, plus belle encore que Notre-Dame de Paris, plus ajourée et plus légère, plus élancée aussi avec ses colonnes comme de longs roseaux, étonnantes d'être si frêles et de pouvoir tenir; merveille de notre art religieux de France, chefd'œuvre que la foi de nos ancêtres avait fait éclore là dans sa pureté mystique, avant que nous fussent venues d'Italie, pour tout matérialiser et tout gâter, les lourdeurs sensuelles de ce que Ton est convenu d'appeler la Renaissance... Ohi la grossière et lâche et imbécile brutalité de ces paquets de ferraille, lancés à toute volée contre des dentelles si délicates, qui depuis des siècles s'élevaient en confiance dans l'air, et que tant de batailles, d'invasions, de tourmentes n'avaient jamais osé atteindre!...

Cette grande maison fermée, là sur la place, doit être l'archevêché. Je tente de sonner au

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portail, pour demander la faveur d'entrer dans la cathédrale, c Son Ëmînence» me dit-on, est à la messe, mais va bientôt rentrer. Si je veux attendre. .. B Et, pendant que j'attends, le prêtre qui me reçoit me conte l'incendie du palais épiscopal : t D'avance ils avaient arrosé les toits avec je ne sais quelle substance diabolique; quand ensuite ils ont jeté leurs bombes incendiaires, les charpentes ont brûlé comme paille, et on voyait partout des jets de flammes vertes qui fusaient avec un bruit de feu d'artifice. »

En effet, les barbares avaient prémédité et préparé de longue main ce sacrilège; malgré leurs prétextes niaisement absurdes, malgré leurs* dénégations éhontées, ce qu'ils avaient ^oulu anéantir ici, c'était le coeur même de la vieille France : quelque idée superstitieuse les y poussait, autant que leurs instincts de sauvages, et c'est à cette besogne qu'ils se sont acharnés, alors que, dans la ville, rien d'autre ou presque rien n'a souffert.

— € Ne pourrait-on pas, dis-je, essayer de

remplacer la toiture brûlée de la basilique, recouvrir bien vite les voûtes, sans quoi elles ne résisteront pas au prochain hiver?

— Évidemment, dit-il, aux premières neiges, aux premières pluies, tout risque de crouler, d'autant plus que ces pierres calcinées ont perdu leur résistance. Mais nous ne pouvons même pas tenter cela pour les préserver un peu, car les Allemands ne nous quittent pas des yeux; au bout de leurs lorgnettes, c'est la cathédrale, toujours la cathédrale, et dès qu'un homme seulement paraît sur un clocheton dans une tour, la pluie d'obus aussitôt recommence. Non, il n'y a rien à faire. A la grâce de Dieu ! »

En rentrant, le prélat me donne gracieusement un guide qui a les clefs de la barrière, et je pénètre enfin dans les ruines de la basilique, dans la nef dénudée, qui paraît ainsi plus haute encore et plus immense. Il y fait froid, et il y fait lugubre à pleurer. Ce froid inattendu, ce froid, bien plus âpre que celui de

l'extérieur, est peut-être ce qui dès l'abord TOUS saisit et vous déroute ; au lieu de cette senteur un peu lourde qui d'ordinaire traîne dans les vieilles basiliques — fumées de tant d'encens qu'on y a brûlé, émanations de tant de cercueils qu'on y a bénis, de tant de générations humaines qui s*y sont pressées pour l'angoisse et la prière, — au lieu de cela, un vent humide et glacé, qui entre en bruissant par toutes les lézardes des murailles, par toutes les brisures des vitraux et les trous des voûtes. Ces voûtes, là-haut, de place en place crevées par la mitraille, les yeux tout de suite se lèvent d'iustinct pour les regarder, les yeux sont comme entraînés vers elles par le jaillissement de toutes ces colonnes, aussi minces que des joncs, qui s'élancent en gerbes pour les soutenir ; elles ont des courbes fuyantes, ces voûtes, des courbes d'une grâce exquise qui semblent avoir été imaginées pour ne pas rompre la montée des prières, pour ne pai faire retomber les regards en quête du ciel. On ne se lasse

plus de pencher le front en arrière pour les voir, les voûtes sacrées qui vont s'anéantir ; «t puis il y a là-haut aussi, tout là-haut, les longues séries d'ogives presque aériennes sur quoi elles s'appuient, des ogives indéfiniment ' pareilles d'un hout à l'autre de la nef, et qui» malgré leurs découpures compliquées, sont reposantes à suivre, dans leur fuite en perspective, tant elles ont d'harmonie. Ces immenses plafonds de pierre, en apparence si légers et de plus si lointains, n'oppressent ni n'enferment; vraiment on les dirait affranchis da toute pesanteur et à peine matériels.

Du reste, mieux vaut s'avancer là-dessous lête levée et ne pas trop contrôler sur quoi < Ton marche, car ce pavage, un peu tristement sonore, vient d'être souillé et noirci par des carbonisations de chair humaine. On sait que, le jour de l'incendie, l'église était pleine de blessés allemands, étendus sur des couches de paille qui prirent feu, et cela devint une scène d'ho|*reur digne d'un rêve du Dante; tous ces

êtres, dont les plaies vives cuisaient à la flamme, se traînaient en hurlant, sur des moignons rouges, pour essayer de gagner les portes trop étroites. On sait aussi l'héroïsme de ces brancardiers, prêtres et religieuses, risquant leur vie au milieu des bombes pour essayer de sauver ces malheureuses brutes que leurs propres frères allemands n'avaient même pas songé à épargner ; ils ne parvinrent cependant pas à les sauver tous, il en resta, qui achevèrent de brûler dans la nef, laissant d'immondes caillots sur les saintes dalles où jadis des cortèges de rois et de reines avaient traîné lentement leurs manteaux d'hermine, au •on des grandes orgues et du plain-chant...

— c Tenez, me dit mon guide, en me montrant on large trou dans l'un des bascôtés, voici le travail d'un obus qu'Us nous ont lancé ixier au soir. £t pois, venez voii le miracle. »

Et il me mène dans le chœur, où la statue de Jeanne d'Arc, préservée, dirait-on, par

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quelque grkee spéciale, est toujours là, intacte, avec ses yeux de douce extase.

Le plus irréparable désastre est celui de ces grandes verrières, que les artistes mysté* rieux du xiii* siècle avaient religieusement composées, dans la méditation et le songe, assemblant par centaines les saints et les saintes aux draperies translucides, aux auréoles lumineuses. Là encore la ferraille allemande s'est ruée par gros paquets stupides, crevant tout. Les chefs-d'œuvre, que personne ne reproduira plus, ont semé sur les dalles leurs débris, à jamais impossibles à démêler, lef ors, les rouges et les bleus dont on a perdu le secret. Finies, les transparences d'arc-en-ciel; finies, les jolies attitudes naïves de tous ces personnages et leurs pâles petites figures extasiées; les mille cassons précieux de ces verreries, qui au cours des siècles s'étaient irisées peu à peu à la façon des opales, gieent à terre, où du reste ils brillent enoore oomiae des gemmes...

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Silence aujourd'hui dam cette basilique, comme sur la place déserte alentour; silence de mort entre ces murs qui avaient si longtemps vibré de la voix des orgues et des vieux chants rituels de France. Le vent froid est seul à y faire un semblant de musique, ce matin de dimanche, et, lorsque par instants il souffle plus fort, on entend aussi comme la chute de perles très légères : c'est ce qui restait encore en place des beaux vitraux du Treizième, qui achève de s'effriter sans recours.

Tout un cycle magnifique de notre hirtoire, qui semblait continuer de vivre dans ce sanctuaire, d'une vie presque terrestre bien qu'immatérielle, vient d'être soudain plongé plus au fond de l'abîme des choses révolues dont le souvenir même s'abolira bientôt. La Grande Barbarie a passé par là, la barbarie moderne d'outre-Rhin, mille fois pire que l'ancienne, parce qu'elle est bêtement et outrageusement satisfaite d'elle-même, et par conséquent foncière, incurable, définitive, — destinée, si on

ne l'écrase, à jeter sur le monde une sinistre nuit d'éclipsé....

Vraiment cette Jeanne d'Arc, dans le chœur, est étrange d'être restée debout, si calme, intacte, immaculée au milieu du désarroi, n'ayant même pas sur sa robe la moindre égratignure.

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