‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 117 sur 127 · DON JOSÉ, DONA AGUSTINA · texte numérisé non relu

DON JOSÉ, DONA AGUSTINA

DONA AGUSTINA.

Vous m'avez fait appeler, mon ami?

DON JOSÉ

Oui, approchez.

Me voici prête à entendre vos ordres.

DON JOSÉ

Plus près. Je n'ai pas envie de m'enrouer à force de crier. Je sais que vous avez l'oreille dure.

DONA AGUSTINA.

Je VOUS entends très-bien, maintenant. Que vous plaît-il de me commander:'

DON JOSÉ

Il vous souvient peut-être, madame, de l'aventure de la nuit dernière?

DONA AGUSTINA.

J'en suis encore tout effrayée.

DON JOSÉ

N'avez-vous aucune explication à me donner à ce sujet?

DONA AGUSTINA, troublée.

Moi! monsieur... que vous dirais-je?

DON JOSÉ

Vous pâlissez?

DONA AGUSTINA.

Vous avez une manière si dure... c'est-à-dire si imposante d'interroger... que...

Des voleurs ont escaladé les murs de mon jardin la nuit dernière...

DONA AGUSTINA, à part.

Je respire! (Haut.) Oui, mon ami, c'étaient des voleurs.

DON JOSÉ

Je n'aime pas que l'on m'interrompe quand je parle. — Des voleurs se sont introduits dans ma

maison... et dites-moi : les connaissez-vous, ces voleurs?

DONA AGUSTINA.

Moi!... Jésus Maria! Si je les connais! Non, certainement!

DON JOSÉ

Vous mentez avec impudence. J'ai reconnu ces prétendus voleurs. Vous les attendiez, je le sais. — Point de vos signes de croix, ni de ces simagrées qui ne me trompent plus. — Je croyais mettre mon honneur en sûreté, en m'unissantà une femme qui n'était ni jeune, ni jolie, ni aimable*. Je me suis trompé. Ma femme, toute vieille qu'elle est, donne la nuit des rendez-vous ; elle attend de jeunes cavaliers, et s'embarrasse peu que ses amans deviennent les assassins de son mari.

DONA AGUSTINA.

Aussi vrai que je suis votre femme, aussi vrai que Dieu...!

N'ajoutez pas le blasphème à l'adultère; je sais tout.

DONA AGUSTINA.

Le ciel m'est témoin si jamais!...

DON JOSÉ

Taisez-vous, perfide! Vos complices ont tout avoué. Don Alonso est venu cette nuit pour vous enlever. Je sais qu'il est votre amant; j'en ai des preuves.

DONA AGUSTINA.

O ciel ! Lui ! Don Alonso ! . . . Ah ! vous ne croyez pas ce que vous dites.

DON JOSÉ

Quelle audace! me nier l'évidence! Il n'est plus tems d'afficher une feinte réserve. Je vous connais à la fin et je vois toute la noirceur de votre âme.

DONA AGUSTINA, joignant les mains.

Don José, mon cher mari!

DON JOSÉ, metlant la main sur sa da^ue.

Et tu oses encore m'appeler de ce nom !...

DONA AGUSTINA.

O! grâce, grâce! au nom de notre sauveur! Je vous dirai la vérité.

DON JOSÉ

Parlez. — Ainsi c'était pour vous que venait don Alonso?

DONA AGUSTINA.

Non, mon ami... Mais vous savez bien qu'il est amoureux de notre fille, et probablement... mais sans qu'elle en sût rien, il est venu pour la voir.

DON JOSÉ

Ainsi, infâme que tu es, tu n'es pas contente de donner l'exemple du crime à ta fille, tu veux encore souiller sa réputation virginale par tes lâches calomnies.

DONA AGUSTINA.

.l'en atteste le ciel et cette image de Notre-Dame de...

DON JOSÉ, tirant sa dague.

C'est trop souffrir tes blasphèmes! Tu mourras.

DONA AGUSTINA.

Au secours! Il veut me tuer! au secours!

DON JOSÉ, la saisissant par le bras.

Confesse ton crime, ou tu vas mourir de ma main.

DONA AGUSTINA.

Grâce, au nom de Dieu!

DON JOSÉ, la menaçant.

Tu ne veux point avouer?

Eh bien! oui, je l'avoue. Don Alonso venait pour m'enlever*... puisqu'il faut le dire.

DON JOSÉ

Cet aveu vous sauve la vie. Mais ce n'est pas tout. Asseyez-vous dans ce fauteuil, et répondez franchement si vous tenez à la vie. — Je sais que vous me trahissez depuis long-tems et que Catalina n'est point ma fille.

DONA AGUSTINA.

Juste ciel! Catalina!

Dorîi JOSÉ.

Non, elle n'est point ma fille, et je veux savoir qui est son père.

DONA AGUSTINA.

Ah! mon Dieu! faut-il endurer cette croix!

DON JOSÉ, la menaçant.

Répondez! quel est son père?

DONA AGUSTINA.

Par pitié!...

DON JOSÉ

Ainsi, vous ne voulez point avouer?

DONA AGUSTINA.

Catalina est votre fille...

DON JOSÉ

An! tu veux mourir. (II appuie lég^èrement la pointe de sa Hague sur le sein de dona Aguslina.)

DONA AGUSTINA, criant.

Ah! je suis morte! il m'a tuée!

DON JOSÉ

Eh bien! parleras-tu?

DONA AGUSTINA.

Mon sang coule, j'en suis sûre... J'en mouirai.

DON JOSÉ, menaçant.

Meurs donc!

DONA AGUSTINA, à genoux.

Grâce!... J'avouerai tout ce que vous voudrez... Mais jurez-moi de me donner la vie.

DON JOSÉ

Je vous en donne ma parole.

DONA AGUSTINA.

Jurcz-nioi par Notre-Dame de Chimpaquirà*'.

DON JOSÉ

Allez-vous-en au diable! je vous ai donné ma parole. Allons, parlez... Quel est le père de Catalina?

DONA AGUSTINA, à part.

Quel nom lui dirai-je?

DON JOSE, voyant son embarras.

Don Diego Ricaurte était assidu auprès de vous...

DONA AGUSTINA

Eh bien! c'est don Diego Ricaurte.

DON JOSÉ, jouant avec sa dague.

Je le savais. Voici du papier sur la table. Approchez-vous et écrivez.

DONA AGUSTINA.

Que j'écrive?

DON JOSÉ

Oui, écrivez ce que je vais vous dicter, ou bien cette dague s'enfoncera dans votre cœur... Voici ce que j'exige de vous. — Je veux que vous fassiez l'aveu de votre crime à votre confesseur : après quoi, pour toute punition, vous quitterez ma maison et vous irez dans un couvent.

DONA AGUSTINA, à part.

Quel bonheur!

DON JOSÉ

Écrivez. Mettez la date. Vous savez le jour du

mois. Je ne sais jamais ces choses-là. Ecrivez maintenant : « Mon père... mon révérend père, animée par le repentir, et résolue à quitter ce monde, je veux soulaqer ma conscience... »

DONA AGUSTINA.

0 ciel! comment puis-je écrire?...

Voulez-vous que je vous donne de l'encre rouge? vous en écrirez mieux peut-être. — Avez-vous mis? « Je ceux soulai^er ma conscience du fardeau â!un crime, que je vous ai toujours caché. J^ ai trahi la foi conjugale, que j'avais jurée à don José, mon mari. J^ ai commis adultère avec don Die^o Uriarle... »

DONA AGUSTINA.

Uriarte?

DON JOSÉ, en fureur.

« Ricaurte! » Vous moquez-vous de moi? Je jure Dieu!,..

DONA AGUSTINA.

Je n'écris que ce que vous voulez...

DON JOSÉ

Ecrivez : « Il est le père d' une fille, nommée Catalina, portant improprement le nom de mon mari. Je demande pardon à Dieu et aux hommes du scandale que j^ ai donné, et dont j'espère faire pénitence dans la retraite oii je vais cacher ma lionte. Aidez-moi de vos conseils, je les attends avec anxiété. » Avez-vous mis? Signez maintenant.

ob4 PROSPER MERIMEE

DONA AGUSTINA.

Etes-vous satisfait?

DON JOSÉ, après avoir Ju la lettre.

Demain, vous quitterez ma maison, et l'on vous mènera dans un couvent. Mais si vous y répandez le bruit de mon déshonneur ou si vous y faites courir quelques calomnies contre moi, songez-y bien, ma vengeance vous poursuivrait jusqu'aux pieds des autels.

DONA AGUSTINA.

Puis-je me retirer?

DON JOSÉ, montrant une porte latérale.

Jusqu'à demain voici votre appartement; vous n'en sortirez pas, s'il vous plaît.

DO>A AGUSTINA.

Comment? Ne pourrais-je pas embrasser ma pauvre fille avant de partir ?

DON JOSÉ

Non : l'innocence de cette enfant ne doit point être ternie par la société dune femme corrompue.

DONA AGUSTINA.

Je ne demande qu'à l'embrasser. Je ne lui dirai pas un mot, si vous l'exigez.

DON JOSÉ

Nous verrons. Retirez-vous.

(Dona Agustina sort avec lui. — Entre .Mugnoz, blessé.)

LA FAMILLE DE CARVA.IAL 365

MUGNOZ.

Où est-il, pour apprendre cette belle nouvelle? Cela va lui donner un accès de rage. Nous allons en entendre de belles. Pourvu qu'il ne s'en prenne pas

a moi. (Don José entre et ferme la porte par où il est entré.)

Ha, ha! Eh bien! Mugnoz, suis-je vengé?

MUGNOZ.

Vous vovez comment ie suis arrangé.

DON JOSÉ

Et don Alonso, est-il mort?

MUGNOZ.

Ah bien, oui! — Je ne sais comment le scélérat a su l'embuscade que je lui avait dressée. Monseigneur, c'était la plus jolie position du monde. Nous étions tous les six couchés à plat ventre, bien dispos, chacun une bonne arquebuse auprès de soi, l'oreille au guet, comptant les instans et attendant notre homme. Ces diables d'Indiens ont deviné l'affaire. Ce sont de fins drôles, vous le savez, ils se sont glissés, en rampant comme des serpens qu'ils sont, parmi les buissons et les roches où nous étions embusqués. Nous ne pensions à rien... Tout d'un coup, paf! un coup de pistolet de don Alonso, accompagné d'une volée de flèches... et les voilà sur nous, avant que nous ayons le tems de nous lever. Jacques le mulâtre, qui était à côté de moi, a été cloué à terre

d'une de leurs grandes flèches; les quatre autres, tous morts ou blessés, sont restés sur la place. Quant à moi, après avoir inutilement déchargé mon arquebuse, j'ai quitté le champ de bataille à toutes jambes, mais je n'ai pu courir aussi vite que la flèche d'Ingol. Le scélérat m'a labouré les côtes, comme vous pouvez le voir. Le grand diable sait si la flèche n'est pas empoisonnée.

DON JOSÉ

Comment! tu as vu don Alonso et tu ne l'as pas tué?

MUGNOZ.

Parbleu! monseigneur, j'aurais voulu vous y voir! Croyez-vous qu'il soit si facile?... Au reste, il a un bras en écharpe, ce qui prouve qu'il a reçu un cadeau de nous la nuit dernière.

DON JOSÉ, froidement.

Une autre fois... Va te faire panser.

MUGNOZ, a part.

Il n'a pas l'air plus touché que si l'on n'avait fait que boire un verre de vin pour lui faire plaisir.

(Il sort.) DON JOSÉ, aprùs un moment de réflexion.

Holà! quelqu'un !

UN NÈGRE, entrant.

Monseigneur?

DON JOSÉ

Que dona Catalina vienne me parler. (Le nègre sort.) La vieille est enfermée... nous sommes libres enfin.

— Catalina a deviné mon amour. — Déclarons-le.

Voici pour le justifier, m montre la lellre de dona Agustina.) La

ruse... Le rôle est nouveau pour moi... et je ne sais si je pourrai faire le renard, moi qui suis accoutumé à saisir ma proie comme le lion. Allons, une dernière tentative!... Si je ne suis le plus fin... eh bien!... je serai toujours le plus fort. — La voici.

(Finirent dona Catalina et Dorothéa, négresse.)

Vous m'avez fait demander?

DON JOSÉ

J'ai à vous parler. Dorothéa, laisse-nous.

DONA CATALINA

Dorothéa, écoute. lEUe lui parie bas.)

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