‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 87 sur 127 · SIWARD, ISABELLE · texte numérisé non relu

SIWARD, ISABELLE

Laissez-moi embrasser vos genoux!

SIWARD

Relevez-vous de grâce.

ISABELLE

Non, laissez-moi demeurer dans cette posture. Vous m'avez rendue la plus malheureuse des femmes; il faut que vous m'accordiez une grâce, ou que vous me donniez la mort.

SIWARD

Parlez, madame; mais je vous en supplie, asseyezvous.

ISABELLE

S'il y a quelque chevalerie en vous, sire capitaine, ayez pitié d'une malheureuse damoiselle que vous

pouvez arracher au déshonneur. Si vous êtes chrétien, messire Siward, donnez- moi votre anneau* devant un prêtre; daignez m'épouser!

SIWARD, étonné.

Vous épouser 1

ISABELLE

Pour prix de cette faveur, tous mes biens en Artois, tout ce qui appartenait à mon père, tout ce qu'on pourra recueillir de sa fortune dans des tems moins désastreux, tout cela, je le mets à vos pieds, monseigneur, et je me tiendrai pour heureuse si vous l'acceptez.

Madame!...

ISABELLE

Au nom de notre Sauveur, ne me refusez pas.

SIWARD

Vous refuser! (a part.) malepeste! quelque sot! (Haut.i Fort honoré de votre préférence.

ISABELLE

Vous consentez à me donner votre nom?

SIWARD

De tout mon creur, foi de chevalier. Vous savez que j'en ai toujours eu le désir.

ISABELLE

Encore une ori'âce. Permettez-moi de me retirer dans un couvent, chez l'abbesse de Saint-Denis, ma

parente. Je sens que je ne pourrais vivre auprès du meurtrier... Je ne serais qu'un fardeau pour vous... La vie d'aventure que vous menez...

SIWARD

Madame, il m'en coûtera sans doute de me séparer de vous...

ISABELLE

Ah! monseigneur...

Si vous l'exigez... j'y consens... pour quelque tems encore.

ISABELLE

La dernière prière ([ue je vous ferai... messire de Siward... si... j'avais... un fils, permettez-moi de l'élever, permettez qu'il porte le nom d'Apremont; le fief que je vous apporte en dot, et dont il sera l'héritier après vous, lui en donne le droit.

SIWARD

Le nom de Siward en vaut bien un autre. Mais pourtant, qu'il s'appelle Apremont, je ne m'y oppose pas. Quant à l'élever, apprenez-lui votre clergie, rien de mieux; mais à seize ans, envoyez-le-moi, je lui apprendrai à porter la lance, et j'en ferai un homme de guerre.

ISABELLE

Je vais à l'instant écrire la donation de mes biens.

SIWARD

Nous parlons d'élever notre fils, et nous ne sommes

pas même siirs... Ah! çà... vous vous retirez au couvent, à la bonne heure... mais l'hiver prochain, quand on ne se battra plus... suis-je condamné à rester sans femme?... Me comprenez-vous? On ne renonce pas à un si friand morceau...

(Il lui prend la main.) ISABELLE.

Siward! vous avez du sang sur votre épée...

(Elle fond en larmes.)

Allons... calmez-vous... .fe vous demande pardon de vous parler de ces choses-là. (a part.) Laissons-la pleurer, et nous verrons ensuite.

ISABELLE

Faites venir un prêtre... Il faut qu'il se presse... je suis bien mal.

SIWARD

J'en suis désolé; mais cela ne sera rien. Remettez-vous. — Voulez-vous que je prie le père Jean de bénir notre mariage?

ISABELLE

Non... pas ce prêtre, il me fait horreur^.

SIWARD

Eh bien! voulez-vous un brave Irlandais, moine noir, et confesseur de ma compagnie?

ISABELLE

S'il a les pouvoirs... Faites-le appeler.

SIWARD à un écuyer

Holà, Louis, va chercher le moine, qu'on le décrasse, qu'on lui mette sa belle soutane, et qu'il vienne à la chapelle avec son livre. — Moi, je vais chercher de ce pas mes bons amis Eustache de Lancignac et Perducas d'Acugna : ils nous conduiront à l'autel. — Vous êtes bien pâle, ma chère Isabelle... Ne voulez-vous point prendre quelque chose?

ISABELLE

J'aurai encore assez de force pour descendre à la chapelle.

Derrick, va chercher un verre de vin épicé pour madame. Apporte aussi une feuille de parchemin et une plume. — Je vais chercher mes amis, et je reviens près de vous. (ii sort.)

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