‹ La Jaquerie; la famille de CarvajalChapitre 90 sur 127 · LE LOUP-GAROU, BROVVN · texte numérisé non relu

LE LOUP-GAROU, BROVVN

BROWN

Enfin je l'entends ce boule-selle si désiré! Je croyais que nous resterions ici jusqu'au jour du jugement.

LE LOUP-GAROU

Oui, j'entends bien les trompettes de vos aventuriers et le cor* de mon lieutenant, mais le diable sait si cela fera bouger les vilains.

BROWN

La robe noire a fait lever la grande bannière. Nous allons à Meaux.

LE LOUP-GAROU

Nous devrions y être déjà; mais ces lourdauds de paysans veulent rester dans leur pays. Morand, Simon, Renaud, ne parlent que de retourner à leur charrue.

BROWN

Pauvre espèce! toute l'ambition d'un vilain est d'avoir un bel attelage de bœufs et un beau fumier. Par le sourcil de Notre-Dame ! ils mériteraient qu'on les étouffât dans leur fumier.

LE LOUP-GAROU

Quant à moi, j'ai bientôt oublié charrue, forge, cl tout, une fois que j'ai goûté de la vie d'homme d'armes.

BROWN

Renaud, dis-tu, veut aussi retourner à son fumier?

LE LOUP-GAROU

Il me l'a dit lui-même. Je l'avais cru d'abord un luron, à cause de son affaire avec le sénéchal; mais il n'a du courage que par accès, et comme un autre a la fièvre.

BROWN

Le voici qui vient de ce côté avec Barthelemi.

LE LOUP-GAROU

Il faut les faire boire pour leur remettre le cœur au ventre. Holà! hé! Renaud! Renaud!

BROWN, montrant une bouteille.

Venez ici tous deux; venez boire avec nous le coup de l'étrier.

RENAUD, s'approchant.

Volontiers, capitaine. Le révérend père Jean veut donc aller à Meaux, pour en chasser la noblesse qui s'y est réfugiée ?

BARTHELEMI

A votre santé, camarades. — Je ne sais si nous serons assez nombreux pour aller jusque-là.

BROWN

Comment?

BARTHELEMI

Morand, et la moitié des hommes d'Apremont veulent rester chez eux.

BBOWN.

Les lâches!

Il faut empêcher ces coquins de quitter ainsi l'armée.

RENAUD

Ecoute, Franque; ces braves gens se sont battus comme toi, tant qu'ils ont eu des ennemis devant eux. A présent que nul danger ne nous menace, ils veulent revoir leur famille. Et puis il faut bien achever la récolte.

LE LOUP-GAROU

Et qu'ils laissent là leur récolte, par cent pannerées de diables! Ils auront assez à récolter dans les hôtels de Paris ou de Meaux.

RENAUD

11 faut bien qu'il y ait quelqu'un pour cultiver la terre.

BROWN

Bon ! il faut laisser cela à la canaille.

BARTHELEMI

Qu'appelez-vous canaille?

RENAUD

Et comment ferait-on*^ sans laboureurs? Vous ne pourriez vivre sans eux, sire archer.

BROWN

Tout homme qui se sent un cœur dans le ventre et un arc au poing, ne doit semer ni bled* ni avoine, puisqu'il peut prendre du pain pour lui, de l'avoine pour son cheval dans les coffres de ses ennemis.

Vous m'avez l'air d'avoir pour ennemis tous les gens paisibles.

LE LOUP-GAROU

Renaud, ne dis pas d'injures à mon ami l'Anglais, entends-tu? — Il faut faire travailler les nobles, leur faire porter le fumier, et leurs femmes scieront le bled et porteront la hotte. Ce sera pour crever de rire, que de les regarder, courbées en deux et se donnant des ampoules à manier la faucille de leurs petites mains blanches.

BARTHÉLEMI

L'idée n'est pas mauvaise: et nous autres, pendant ce tems-là, nous nous gobergerons dans les châteaux.

RENAUD

Si vous continuez comme vous avez commencé, vous risquez bien d'être obligés de travailler vousmêmes. Il ne restera bientôt plus de nobles dans le Beauvoisis.

LE LOUP-GAROU

Nous verrons, nous verrons. — Est-ce que tu veux nous quitter aussi, Renaud?

RENAUD

Non, je ne puis. J'ai juré au père Jean de le suivre partout.

BROWN, à Barthélemi.

Et vous, compère, est-ce à remuer du fumier que vous destinez* ces bras-là? On jurerait qu'ils n'ont été faits que pour manier le sabre.

BARTHELEMI

Moi, voyez-vous, je resterai encore jusqu'au sac de Paris; après quoi, ma petite fortune sera faite, ou bien j'aurai les reins cassés.

LE LOUP-GAROU

Voilà ce qui s'appelle parler d'or. Trinquons ensemble, mon brave. ,0n entend des cris confus.)

RENAUD

Oh! oh! D'où vient ce tumulte?

BARTHÉLEMI

Tout le camp est en émeute.

(Entrent F. Jean suivi d'une troupe d'aventuriers, et Morand avec une troupe de paysans.)

F. JEAN

Vous nous suivrez à Meaux, vilains; je vous l'ordonne sous peine d'excommunication.

MORAND

Oh! nous ne craignons pas les excommunications. Vous nous avez dit vous-même de n'en point être effrayés, et que personne n'en mourait.

F. JEAN

Si VOUS osez vous révolter*, si vous ne suivez pas la grande bannière, je saurai vous y contraindre.

Mais, mon révérend père, vous nous avez dit dans le tenis que nous étions tous libres de faire ce que bon nous semblerait. Pourquoi maintenant, si bon nous semble de rester, ne resterions-nous pas? Et puis nos champs ont besoin de nous.

F. JEAN

Vos femmes les cultiveront.

MORAND

Et si quelque malandrin vient courir le pays, qui défendra nos femmes?

F. JEAN

Nous avons purgé le pays de malandrins. Il n'y a rien à craindre.

MORAND

N'importe. Je ne suis pas un soldat, moi : je suis soûl de la guerre, et je reste chez moi.

F. JEAN

Espèce indocile! misérables vilains! il n'y a donc que les châtiniens qui puissent vous toucher? — Le premier qui quittera la bannière sera pendu comme déserteur.

LE LOUP-GAROU

Bien dit.

MORAND

Pendu ! Qui êtes-vous donc pour nous faire pendre? quel droit...

Allons, Morand, tais-toi.

F. JEAN

Je suis votre capitaine! Vous m'avez choisi, vous devez m'obéir.

MORAND

Nous vous avons fait notre capitaine : eh bien! maintenant nous vous défaisons.

F. JEAN

Insolent! (Aux aventuriers.) Holà, uicssicurs ; aidcz-uioi à châtier cet audacieux rebelle.

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