PAYSANS INSURGÉS
F. Jean est debout à l'écart, appuyé contre un arbre; les autres sont assis ou couchés par terre autour d'un feu et mangent avec avidité quelques provisions. — Quelques-uns sont blessés, et tous semblent accablés de fatigue.
LE LOUP-GAROU
Quarante-trois hommes! Perdre en un seul jour
LA JAQUEHIK 301
quarante-trois des plus braves archers qui jamais aient encoche llèclie! (^ue la peste étouffe les aventuriers qui nous ont trahis!...
SIMON
Que le diable étrangle le captai 1
MORAND, à basse voix.
Et le moine de Mahom qui nous a menés à la boucherie.
LE LOUP-GAROU
Toujours le même, vieux Morand. Tu te tais, et tu te caches quand les horions pleuvent. Mais on est sûr de te revoir et d'entendre tes croassemens auprès du feu de la cuisine. Ventre de bœuf! Renaiid est mort, c'était le seul brave d'entre vous.
MORAND
Toi qui parles, n'as-tu pas couru aussi vile que nous autres?
LE LOUP-GAROU
Morand, ne m'échauffe pas les oreilles, je ne suis pas en belle humeur, et il m'en coûterait moins de te casser la tête que d'avaler le reste de cette bouteille.
MORAND
Tu te fâches toujours pour rien.
LE LOUP-GAROU, se levant.
Eh bien! mes loups, fînirez-vous de manger! Jour de Dieu! on dirait, à les voir mâcher si lentement, qu'ils sont assis à une table de noce. Debout, co-
quins ! Nous avons encore une longue traite à faire avant de gagner nos bois.
SIMON, bas à .Morand.
Voilà notre vaillant champion qui se trouve encore trop près du captai.
F, JEAN, s'avançanl.
Nous allons lever le camp...
SIMON, bas.
11 appelle cela un camp.
F. JEAN
Franque, tu feras l'arrière-garde avec tes braves archers. Demain nous serons en sûreté derrière rOise, et nous pourrons recommencer la guerre.
MORAND, bas.
Tu n'en as donc pas assez?
LE LOUP-GAROU
Mes archers et moi, nous ferons notre retraite tout seuls.
F. JEAN
Que veux-tu dire? Obéis.
LE LOUP-GAROU
Père Jean, écoutez. Vous êtes devenu notre chef, le diable sait comment et pourquoi. Avant vous je m'étais fait libre. — Je vous ai aidé de tous mes efforts; moi et mes gens, nous avons fait rage pour vous : maintenant vous voilà retombés dans le bour-
J,A JAQUERIE 303
hier... Par la barbe de Mahom ! tirez-vous-en tout seul. Et adieu.
F. JEAN
Je m'étais trompé sur ton compte. Je t'ai cru un soldat, tu n'es qu'un voleur. Tu es âpre à la curée après la victoire; maintenant...
LE LOUP-GAROU
Maintenant. . . Si vous m'aviez laissé dans ma forêt, je serais maintenant à la tête d'une centaine de bons lurons libres comme l'air; au lieu qu'avec votre belle manière de faire la guerre, vous nous avez presque mis la corde au cou à tous tant que nous sommes. Or sus, adieu !
F. JEAN
Eh bien! Fuis, lâche que tu es. Je reste avec ces braves gens. Avec eux je saurai triompher de nos ennemis...
LE LOUP-GAROU
Je vous le souhaite, mon révérend.
F. JEAN
Mais sache que si tu reviens jamais à mon armée dans un tems plus heureux, je te ferai pendre comme un brigand, et...
(Le Loup-g'arou sonne du cor avec force, rassemble sa petite troupe et s'enTonce
dans la forèl.)
MORAND
Il a raison, le Loup-garou ; nous sommes bien dupes de rester avec ce maudit sorcier.
F. JEAN
Simon, et toi, Gaillon, rassemblez ce qui nous reste d'archers. Vous commanderez l'arrière-garde avec moi.
Bien obligé de votre arrière-garde ! Pour nous faire mettre en hachis? Quelque sot!...
SIMON
Père Jean... Père Jean...
MORAND, bas à Simon.
Est-ce que tu veux lui obéir?
F. JEAN, à Simon.
Tu hésites?
SIMON
Ma foi, l'armée est en déroute. Chacun pour soi. Les boiteux feront l'arrière-garde.
BARTHELEMY
Vous voulez donc toujours nous commander?
F. JEAN
Prétendriez-vous me désobéir? Parle, toi, Gaillon.
([1 le prend à la gorge.) GAILLON.
Moi... Non, non, père Jean... mais...
SIMON
C'est vous qui êtes cause de tout ce qui est arrivé.
GAILLON
Vous nous avez menés ici.
LA JAQIERIE 305
Vous nous avez poussés à la révolte...
MORAND
Contre nos bons seicrneurs.
o F. JEAN, s'ar«DÇ«nt rers loi.
Que dis-tu, misérable? (Mor«nd recule tSnjé.)
SIMON
Nous nous sommes fiés à vous.
GAILLON
Vous nous avez fait tuer comme des moutons.
MORAND, aux paysans.
Si vous aviez du cœur, il ne serait plus notre capitaine.
SIMON
Vous n'êtes plus notre chef.
BARTHÉLÉMY
Vous nous avez trahis.
TOUS
Trahison! trahison'.
MORAND
C'est lui qui a fait assassiner le vénérable abbé d'Apremont.