FRÈRE IGNACE, F. GODERAN, F. SULPICE
F. IGNACE, une lettre à la main.
Il s'explique clairement, a Choisissez pour abbé « mon cousin », nous dit-il. La lettre est pressante,
elle est scellée de ses armes, et voici sa croix pour signature^^. Que devons-nous faire?
F. GODERAN.
Ce que fait le roseau quand lèvent souffle, plier*; nous sommes un faible roseau, et Gilbert d'Apremont est plus impétueux que l'aquilon.
F. IGNACE
Oui, Goderan, vous n'êtes pas pour les partis extrêmes: cependant, il doit vous en souvenir, nous avons juré à feu l'abbé Boniface à son lit de mort d'élire frère Jean son protégé, et depuis, n'avonsnous pas confirmé ce serment à frère Jean lui-même?
F. SULPICE
Voilà de beaux scrupules, ma foi! quant à moi, j'ai dit tout bas, en front^^, en parlant à feu l'abbé; et puis, d'ailleurs, ce frère Jean n'est qu'un vilain, et ce n'est point un vilain qu'il nous faut pour abbé.
F. IGNACE
Doucement; il est fort utile à la communauté.
F. GODERAN.
Et Gilbeit d'Apremont nous est encore plus utile. C'est notre chien de garde, notre homme d'armes. Croyez-moi, si nous sommes sages, nous nommerons pour abbé frère Honoré son cousin, comme il le souhaite.
F. SULPICE
Après tout, ne saurait-on se passer de frère Jean? Est-il donc si utile à cette abbaye?
LA JAQ(JI«;it[K 15
F. IGiNACK.
Sans (Joule. Sa science nous vaut de bons écus au soleil.
F. SULI'ICE.
A la bonne heure; mais il veut tout gouverner, tout faire aller à sa tête. 11 faisait faire tout ce qu'il voulait à feu l'abbé Boniface (Dieu veuille avoir son àme) ! 11 est temps que les autres aient leur tour. Enfin, je le répète, nous autres, il nous faudrait obéir à un homme de si bas lieu!
F. GODERAN.
Où est-il maintenant?
F. SULPICE
Dans son laboratoire, entouré de ses cornues, (ironiquement.) Sa modestie l'empêche d'assister au chapitre où il croit qu'on va le nommer.
F. IGNACE
Et frère Honoré?
F. GODERAN.
Belle demande! Il est dans sa cellule à prier. Il ne fait pas autre chose tant que le jour dure.
F. IGNACE
Oui; et j'ai peur, s'il devient jamais notre abbé, qu'il ne rende notre règle bien sévère. Frère Jean du moins nous laisserait du bon temps.
F. SULPICE
Qui sait? Peut-être serait-il pire que l'autre.
F. GODERAN.
Voyez-vous, Ignace, nous avons une ressource avec frère Honoré. Il ne s'occupera que de son salut, et cependant vous, Sulpice, et moi, nous le mènerons par le nez.
F. SULPICE
Ce qui serait impossible avec frère Jean.
F. GODERAN.
Le voici. Je pensais bien qu'il s'impatienterait à nous attendre.
F. JEAN, entrant.
Eh bien! mes révérends pères, il y a bien longtemps que vous êtes ici. N'avez-vous encore rien décidé?
F. IGNACE, à F. Jean.
Voici une lettre de messire d'Apremont qui nous
a arrêtés tout court. ^u m donne la lettre.)
F. JEAN, après avoir lu.
Quoi! ne savez-vous que lui répondre?
F. GODERAN.
Mais c'est là ce qui est difficile.
F. JEAN
Comment difficile! Qu'il se mêle de ses affaires. Sommes-nous donc ses vassaux pour lui obéir? et qu'y a-t-il de commun entre Tillustre abbaye de Saint-Leufroy et un Gilbert d'Apremont?
F. SULPICE
Si nous nous faisons un ennemi de ce Gilbert (i'Apremont, qui nous protégera contre les Anglais, les Navarrois^^, les Tard-Venus ^^, et tous les malandrins^^ qui courent la campagne.
F. GODERAN.
Sans parler du Loup-garou notre voisin.
F. JEAN
Et, de par saint Leufroy, quel besoin avons-nous de sa protection. N'avons-nous pas de hautes murailles? Ne sommes-nous pas ici quatre-vingts en état de faire le coup de flèche avec la plus rude compagnie franche ^^.
F. SULPICE
Vous dites cela, frère Jean, parce que vous avez été soldat, mais nous autres, nous savons prier, et nous n'aimons pas à faire le coup de flèche. On peut être bon religieux et ne pas savoir faire le coup de flèche.
F. JEAM.
Eh bien! si vous craignez les flèches, vous avez Jacques hon-homme^^ qui se battra pour vous : traitez bien vos serfs, et vous en ferez des soldats dévoués. Mais laissons cela. Je devine ce qui vous fait manquer à votre parole; Honoré, que vous voulez élire à ma place, est fils d'un gentilhomme.
F. IGNACE
En vérité, frère Jean, ce n'est pas là notre motif.
La Jéigiterie. 2
F. GODERAN.
Ne sommes-nous pas tous frères ici-bas, et surtout dans l'abbaye de Saint-Leufroy ?
F. JEAN
Allez, quittez ces feintises avec moi, je vous connais trop bien. Vous, Goderan, vous êtes fils d'un hobereau de l'Artois, et vous, Ignace, et vous, Sulpice, vous êtes bâtards de quelque baron, comme vous osez vous en vanter. Vous ne voudriez pas obéir à un fils de vilain, comme moi. Je suis fils de vilain, mais je puis parler de ma mère sans rougir.
lll se promène à grands pas, donnant des signes de colère.) F. GODERAN, bas à [gnace.
Voyez quel caractère violent! Il en vient tout de suite aux injures, (a Suipice.i Recueillez les votes, il faut en finir.
F. JEAN
Honoré!... Frère Honoré, abbé de Saint-Leufroy! Et croyez-vous qu'il puisse seulement lire sa messe?
F. IGNACE
Ah! si l'on choisissait un abbé pour la science, sans doute que l'on vous élirait.
F. GODERAN.
Mais il faut vivre en bonne intelligence avec ses voisins. La paix avant tout.
F. JEAN
Honoré! en vérité cela me fait rire! Dites-moi, de grâce, est-ce lui qui vous gagnera de l'argent en
LA JAQUERIE VJ
éblouissant nobles et vilains? Franchement, qui de vous sait faire des miracles? Quel autre que moi aurait pu faire la chasse de saint Leufroy qui sue tous les ans le jour de sa fête? Et la couronne d'épines, qui sait la faire fleurir à Pâques? Ne vous rapportet-elle pas cinq cents bons florins par an? Seul j'ai le secret des miracles, sans miracles point de religion dans ce temps-ci; point d'otîrandes au tronc de Saint-Leufroy. Tenez, les dames de Sainte-Radegonde, à dix lieues d'ici, ont une couronne d'épines. Eh bien! comme elles ne savent pas l'alchymie, elle ne leur rapporte pas un sou.
F. IGNACE
Nous espérons que vous voudrez bien nous continuer vos bons offices, dans l'intérêt de la relicrion et de la communauté.
F. JEAN
Vous avez compté sans votre hôte! suis-je donc un serf pour travailler pour mes seigneurs?
F. SULPICE, qui a recueilli les voles.
Toutes les voix sont pour le frère Honoré; vos trois votes seuls manquent encore.
F. IGNACE à F. Jean.
Vous le voyez, je n'y puis rien. Je vote donc pour le frère Honoré. (n écrii son voie.)
F. GODERAN, écrivant aussi.
Et moi de même.
F. SULPICE, après avoir examiné les votes*.
Très-révérends pères en Dieu, par l'inspiration
du saint Esprit, nous avons nommé à l'unanimité frère Honoré d'Apremont abbé de cette abbaye. Que notre dame et saint Leufroy le prennent en leur garde !
TOUS, excepté F. Jean.
Amen !
F. JEAN, avec un sourire amer.
A l'unanimité ! je n'ai pas donné mon vote. (A f. suIpice.) Pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé?
F. SULPICE
Ah! pardon, c'est un oubli!
F. JEAN
Je donne ma voix au révérend père Sulpice.
F. SULPICE
Grand merci, mais elle m'est inutile, et frère Honoré n'en est pas moins notre abbé. Allons lui porter les insignes en cérémonie. Mais le voici lui-même. (Entre F. Honoré.) Très-révéreud père, le chapitre assemblé vous supplie humblement de vouloir bien être notre abbé, et d'accepter les insignes de cette illustre charge.
F. HONORÉ
Votre choix aurait pu tomber sur un plus digne; mais je m'efforcerai de mériter l'honneur que le chapitre veut bien me conférer.
F. JEAN, à F. Ignace.
Voilà donc celui qui représentera l'ordre dans un concile^^!
F. HONOHÉ.
Avec l'aide du saint F^sprit, les bègues deviennent éloquens.
F. JEAN, ironiquement.
Oui, nous verrons des miracles au prochain concile !
F. HONORÉ
Suivez-moi à l'église, mes pères, j'ai besoin d élever au Seigneur une courte prière d'actions de grâces, et d'ailleurs nous devons nous préparer à la fête de demain.
F, IGNACE, à F. Honoré.
Mais, sire abbé, il est temps de souper.
F. HONORÉ
Mon père, il en sera toujours temps.
UN MOINE entrant.
Ah! mes pères, vit-on jamais rien de pareil? Bien heureux l'abbé Boniface, qui est mort avant un tel sacrilège !
F. HONORÉ
Qu'est-ce? quel sacrilège? C'est à moi qu'il faut porter plainte pour obtenir redressement : je suis l'abbé.