UN OUVRIER
Oui, maître; mais je voudrais bien vous dire un petit mot, sauf Thonneur de toute la compagnie.
MAILLY
Parle, mon compère; n'aie pas peur, mon ami.
COUPELAUD.
Qu'on donne un verre de vin à ce brave homme.
LAGUYART.
Comment se porte ta femme?
l'ouvrier.
Elle est en couche de son septième.
COUPELAUD.
Voilà un brave homme qui donne sept enfans au roi. Combien de garçons, mon camarade?
l'ouvrier.
Cinq à votre service, notre maître.
COUPELAUD.
Tu venais nous demander des armes, n'est-ce pas?
L OUVRIER, prenant un verre qu'on lui apporte.
Je bois à toute l'honorable compagnie.
BOURRÉ
Merci, mon ami. — Au fait.
l'ouvrier.
Notre maître, les cardeurs de laine, sauf votre respect et celui de la compagnie, m'ont envoyé vous demander... Je n'ose vous dire quoi.
COUPELAUD.
Parle, mon enfant.
l'ouvrier. Dame! maître, c'est que les cardeurs de laine, révérence parler, ne gagnent que trente deniers par jour, ce qui est bien peu quand on a, comme moi, femme et enfans. Dieu soit avec nous! Et... nous vous demandons... Nous vous prions de vouloir bien nous en donner soixante au lieu de trente.
COUPELAUD.
Soixante deniers, coquin! soixante deniers au lieu de trente!
MAILLY
Et tu as l'impudence de nous proposer cela en face.
LAGUYART.
Un bâton ! un bâton !
BOURRÉ, bas.
Doucement, beaux sires, l'ennemi est aux portes. (A l'ouvrier.) Tu demandes soixante deniers, dis-tu?
l'ouvrier.
Ce n'est pas moi tout seul, maître, ce sont tous les cardeurs de laine, sauf votre bon plaisir.
COUPELAUD.
Ah, scélérat! je vais te faire mettre en piison.
MAILLY
Il faut le faire pendre pour l'exemple.
BOURRÉ
Eh! messieurs, ne nous amusons pas à ferrer des cigales, (a rouvrier.i Mon brave homme, retire-toi pour un instant, nous allons te rendre réponse tout à
1 neure. (L'ouvrier sort.)
COUPELAUD.
Soixante deniers! soixante pannerées de diables les prennent au corps !
BOURRÉ
Mais, voisin... Ah! que nous veut le garde du beffroi?
LE GARDE DU BEFFROI, entrant.
Messires, les Jaques appellent à grands cris les ouvriers à la révolte. Les aventuriers ont mis pied à terre, retaillé leurs lances''^, et ils vont donner l'assaut. Tous crient : A sac! à sac!
BOURRÉ
Vite, donnons-leur ce qu'ils demandent.
COUPELAUD.
Hélas! soixante deniers; mais nous serons tous ruinés !
BOURRÉ
Aimez-vous mieux être pillés?
LAGUYART.
Soixante deniers ! il faut bien en passer par là.
MAILLY
Ils nous revaudront cela dans un autre tems. Faites
rentrer ce coquin. (L'ouvrier rentre.)
BOURRÉ
Mon camarade, vous aurez soixante deniers à l'avenir, mais courez vite aux murailles.
l'ouvrier.
Maître, soixante deniers c'est bien peu. Les cardeurs de laine en voudraient quatre-vingts, s'il vous plaisait les leur donner.
COUPELAUD.
Ahî traître, tu n'en demandais tout à l'heure que soixante.
l*ouvrier.
C'est que je me serai trompé, notre maître.
bourré.
Aux murailles, aux murailles ! nous parlerons de nos comptes une autre fois.
LAGUYART.
Entendez-vous ces cris?
LA JAQUERFE 227
CUIS derrière la Rcène.
Vivent les niétieis! à bas les boiirt^eois! Aux baluns !
COUPELAUD.
Hélas, ils se révoltent!
BOURRÉ
Oui, vous aurez quatre-vingts deniers.
OUVRIERS, entrant en tumulte.
Douze sous par jour! du vin au lieu de bierre! du travail toute la semaine!
COUPELAUD.
Que dites-vous, coquins?
BOURRÉ
Nous sommes perdus! je cours chez moi pour tâcher de sauver quelque chose. iii sort.)
OUVRIERS
Douze sous ou pillage, pillage !
COUPELAUD.
Vous serez tous pendus, misérables !
LE CHEF DES ARBALÉTRIERS entrant.
Messires, nous ne pouvons plus long-tems défendre seuls la muraille. Les métiers nous assomment à coups de pierres, et déjà ils jettent des cordes et des échelles aux vilains.
COUPELAUD.
Hélas! que faire? Ah! notre-Dame de Beauvais, je
VOUS promets un chandelier d'argent haut comme moi... si...
OUVRIERS
Vingt sous par jour, ou nous mettons tout au pillage !
COUPELAUD, MAILLY, LAGUYART.
Mes enfans, mes enfans! mes bons amis!
OUVRIERS
A sac, à sac !
COUPELAUD.
Mes chers enfans, écoutez-moi!
OUVRIERS
A sac, à sac ! à bas les riches ! à bas les bourgeois !
CRIS, derrière la scène.
Ils sont entrés ! A sac ! à sac les bourgeois !
COUPELAUD, MAILLY, LAGUYART.
Miséricorde! on nous pille! sauvons-nous!
(Ils sortent.) PAYSANS et AVENTURIERS, derrière la scène.
Leufroy! ville gagnée! A mort! à sac les bourgeois!
OUVRIERS
A sac les bourgeois! vivent les métiers!
(Ils sortent.)