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A PROPOS D'UN LIVRE NOUVEAU

Un Chant dans Fombre,

1 est beau, ce titre d'un beau livre, qui vient nous consoler des platitudes emphatiques et des incohérences calculées dans lesquelles il faut verser aujourd'hui pour attirer Tattention de î®l la foule. Un chant dans l'ombre, oui, comme l'ardente et douce élégie du rossignol dans la nuit : on ne voit pas l'oiseau, et c'est comme un cœur solitaire qui célèbre la splendeur des choses et la divine tristesse de l'Amour. Un chant dans l'ombre, oui; un chant dans l'obscurité fièrement acceptée, dans cette obscurité qu'en cette misérable époque de cabotinage le poète respectueux de la beauté pure amasse naturellement autour de lui. Un chant dans l'ombre, parce qu'il est trop simple et trop pur pour frapper les oreilles gâtées, mais un acte d'adoration exempt de colère et de haine, parce que — selon la profonde parole de Gœthe — le poème, lorsqu'il est parfait, porte en lui-même sa récompense.

Naguère, lorsque l'art occupait dans la cité la placé à laquelle il avait droit, lorsqu'il était le rêve commun de tous les acteurs de la vie ancienne, et non la fantaisie individuelle, poussée jusqu'à la déformation et la caricature, de quelque misérable vaniteux, lorsqu'il était, au sens primitif du mot, une religion, c'est-à-dire un lien entre l'esprit et le cœur des hommes, — ce n'était pas dans l'ombre qu'on chantait. Quand Cimabuc eut achevé de peindre la Madone de Santa Maria Novella, son œuvre, rapportent lés chroniqueurs, « excita l'émerveillement de tous, au point qu'on mena le roi d'Anjou dans l'atelier, que toutes les femmes et tous les hommes de Florence accoururent en très grande fête, avec la plus grande affluence de

monde, et que le tableau fut porté de la maison de Cimabuc. à l'église en grande pompe, avec trompettes et procession solennelle. » Taine a consacré d'admirables pages à expliquer comment, à la suite de quelles transformations de la cité, l'art n'est plus le lien sacré des âmes. Le poète aujourd'hui n'a plus sa place marquée entre le prêtre et le soldat. Il ne chante plus que pour quelques esprits d'élite, capables de partager son rêve, et son génie s'atteste, non plus par les démonstrations naïves d'un peuple, mais par le culte discret qui lui est rendu, de génération en génération, par une poignée de fidèles, perdus dans la tourbe indifférente ou hostile. Le jugement de la postérité, comme l'a dit magnifiquement Théodore de Banville, n'est que l'éternel écho du cri d'admiration poussé de siècle en siècle par quelques voix dévouées à Toeuvre.

Cette solitude est dangereuse pour les esprits faibles, incapables de sacrifier à la dignité de leur art les satisfactions d'amour-propre que le talent obtenait naguère naturellement, et par surcroît. Loin de renoncer aux pompes de la vanité, et d'entrer dans leur art comme dans un couvent, on les voit, hélas! courir le monde à la poursuite d'une fausse gloire, et pour attirer l'attention d'une foule qu'ils méprisent en l'adulant, forcer leur génie, travestir leur âme, se prostituer à la mode et, dérision suprême, accepter l'admiration des imbéciles comme si elle entraînait le don de l'immortel laurier. Lamentables défaillances, qui font du poète le valet de toutes les causes et le boufifon de la reine du monde, la Bêtise au front de taureau !

Mais si cette solitude est dangereuse pour les esprits faibles, elle est douce, bonne et maternelle à ceux qui ont prononcé leurs vœux de fidélité à l'idéal. L'ombre rend plus belle et plus pathétique la voix du chanteur. Jamais elle ne m'a ému comme aujourd'hui, cette voix chère du Lys et du Don d'Enfance, L'œuvre récente de M. Severin semble venir à son heure pour nous consoler du naufrage où notre jeune poésie française est en passe de sombrer, et pour donner aux nouveaux venus un lumineux et nécessaire exemple.

Employer les mots de tout le monde dans leur sens exact, répudier nonseulement tout néologisme, mais toute expression capable de rompre la ligne ou d'altérer la musique de la période, respecter la prosodie classique, pousser l'indifférence envers la mode nouvelle jusqu'à l'usage presque continuel de l'alexandrin, et se révéler poète à la fois spontané et savant, n'est-ce pas démontrer la vanité et le ridicule des prétendues réformes que l'on rêve d*imposer au Parnasse français?

Ecoutez-le, le chant dans l'ombre, « ce chant simple et nouveau comme le bruit des feuilles », et vous comprendrez que, l'ayant chanté, M. Fcrnand

Severin ne s'inquiète guère de l'avenir. Il est de ceux dont le nom est mùr

pour la lente gloire mesurée aux poètes, et qui ont le droit, dans les pires

traverses, de répéter le mot de Charles- Albert après Novare : « J'attends

mon astre. /)

ALBERT GiRAUD

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