SENSATIONS BRUGEOISES
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A M. Arnold GoFPm
j n côté de Bruges l'attirait toujours avec une particulière insistance, lui faisait presser le pas et négliger les vieilles mes, c'était Tonde hypnotisante du Minnewater, où la quintessence du paysage dormait, constellée de nénuphars, dans une eau verte. Le fascinant miroir, brodé de plantes aquatiques, enfermait Fâme merveilleuse d'un site, où parmi de grands pans d'arbres ascendants et des peupliers mystiques isolés, montaient les trois tours séculaires de Notre- Dame, de Saint-Sauveur et du beffroi. Avec ses grandes lignes, austères et raides comme des moines, debout dans leur bure; jaillissantes conune des élancements de foi extatique, le lieu exprimait éloquemmentles postulations ardentes d'un-moyen âge agenouillé. Seule, la tour du beffroi détonnait dans cet ensemble, pareille à un sourire ambigu et profane; svelte et couronnée, évoquant je ne sais quelle figure de reine accueillante et protectrice, dont la grâce obsédante vous poursuit et vous pénètre, come un sortilège. A mesure que l'on marche, les yeux la rencontrent à tout moment, dans une soudaine déchirure d'arbres ; dominant la dentelle vétusté des vieux pignons, au fond d'un canal abandonné, où son reflet brusquement plonge, sous la surface d'une eau léthargique. Et René songeait, en continuant sa flânerie, tandis que la tour le poursuivait de la sorte : « Tu fus autrefois l'insidieuse sirène ; celle qui hélait vers ici les lourdes galères hanséatiques, victorieuses enfin des colères stridentes et convulsées de l'océan, pour y couvrir les quais de leurs inestimables cargaisons. »
Une des beautés décisives de Bruges, et ce qui produit toute la magnétique puissance de son charme, ce sont les vieux canaux qui s'allongent par toute la ville et dorment vitrifiés, emprisonnant dans leur tain immobile et plane, le surgissant souvenir de sa défunte opulence. S'appuyant au parapet effrité d'une arche, le rideau écarté d'un frissonnant feuillage, ployant ses guirlandes d'or vert au-dessus de l'eau torpide, Raimbaud se disait que ce qu'il voyait miré là, projeté en ce canal conmie dans jadis, était la réelle Bruges. De ce miroir céruléen, où des végétations émergeaient en une flottille dérisoire de feuilles, émanait, vêtue de songe et de soleil, la fantômale image d'une ville en allée, renaissant, pierre à pierre, de la mémoire. N'était-ce pas l'unique Bruges, que cette abstraction de sa réalité présente ; que ce lointain reflet couché entre ses quais parallèles, comme au
fond d'un inoubliable reliquaire. Et l'esprit, mis en sa présence, ne pouvait-il tenter Fentière et capiteuse possession de son passé, submergé là? Tandis que se juxtaposait, dans son cerveau, aux impressions reçues, une affluehce d'idées évocatoires, et qu'il s'incorporait toute l'âme de la ville morte, un cygne glissa, royalement beau, qui déchira et brisa la vision de son sillage, comme un diamant strie une vitre.
Dans l'air brusquement s'essaimaient les notes du carillon, éployées en un vol d'ailes tintinabulantes, se heurtant à la musicale paroi d'im illusoire cristal. Sur toute la ville descendait, comme pour s'y poser, l'essaim enchevêtré des notes grêles, trouant le silence d'une lumineuse neige de sons, pareille, eût-on dit, au soleil tombant de feuille en feuille, à travers le dais rutilant des arbres.
Raimbaud souriait d'enfreindre par un pas d'homme indifférent, le magique pouvoir de cette musique, qui l'aurait rivé immobile au bord de l'eau, sans le proche et attirant jardin calme dû Béguinage.
Conmie un arc de triomphe ingénu, se dresse la porte hospitalière, avec, sous la niche d'une statuette de vierge, des fleurs et des fruits sculptés en guirlande, et ces mots de ferveur et d'espoir, brillants comme des cierges : Ora pro Nobis. Révélateur d'un abri sûr et d'un parvis silencieux, un mot s'ajoute encore à ceux-là, qui prévaut par son impérieuse douceur : Sauvegarde. Il signale le havre grand ouvert qu'est-ce lieu, où se réfugient, sous l'aile invisible d'un ange, des femmes vieilles, pour y savourer un avantgoût du paradis, dans une ambiance d'encens, de verdure, d'oiseaux et de cloches.
L'entrée ouverte découvre, en perspective, un chemin de silence, bordé d'une rangée d'identiques et muettes maisons, solidaires, en quelque sorte, d'un besoin, partout le même, d'effacement et de calme. Depuis la voûte du corridor jusqu'au bout du religieux enclos, l'air s'immobilise devant les demeures uniformes, dort à l'égal des canaux emplis de songe. Et l'on se figure, au fond des logis centenaires, les vieilles femmes se confrontant obstinément à leur passé, comme la ville aussi se mire dans ses léthargiques miroirs.
Au sortir du corridor, une joie forte résultait, chez Raimbaud, de cette atmosphère pacifiée, soudain élargie sur un décor d'efficace fraîcheur, tout en gazon et en feuillages, rehaussés par le pourtour rectangulaire des mais<Hi$ blanches. Festonnant le ciel candidement bleu, les branches balancées secouaient leur goupillon de lumière, sur l'herbe haute et drue, où s'éteignaient à peine de fastueuses perles.
Tandis que ses pas le menaient au long des demeures closes, René ne
se souvenait guère d'avoir antérieurement vu le Béguinage; sous les caresses alternées de la brise et du soleil, par un chemin de branches bénissantes, lui semblait nouveau ce lieu unique de dilection, onctueux d'une joie sans amertume, où Ton se sent tellement, oh! tellement loin de la rancœur!
Les fenêtres, quasi toutes semblables, qui répétaient, de maison en maison, leurs croisées vertes à petites vitres, attiraient son regard, une à une, comme de naïfs reposoirs, où son esprit s'attendrissait. Circonscrite par les malheurs, une vie désemparée drapait là, sur son ultime phase de silence, des rideaux d'une inmiaculée blancheur; arrosait et veillait d'humbles fleurs éclatantes, avec cette même sollicitude émue de jardinière, qu'elle devait apporter, sans doute, aux soins assidus de sa frileuse âme.
En longues songeries, écoutant les piaillements étouffés des oiseaux en séquelles; suivant des yeux, dans la cour, les descentes rectilignes des colombes et leurs brusques envols effarouchés, s'achevait cette existence de recluse, dans la maison du souvenir. Retours vers le passé, à pas hésitants de vieille, retours vers d'autres maisons : la paternelle et la nuptiale, retours vers des baisers d'enfant et d'épousée, les joies, si douces après longtemps, si calmes après longtemps, ressuscitaient au long des lents pèlerinages. Génuflexions, devant d'adorables et émouvantes reliques, au fond des anciens jours ressurgis, c'étaient elles qu'on vénérait : les bonnes joies perpétuées, pénétrant la mémoire de leur parfum d'amour et de simplesse. Puis croulaient, en grands pans d'écrasants nuages, sur la gloire du soleil, les heures indiciblement noires, exterminatrices de ces pauvres joies râlantes. Eternités douloureuses que ces lointaines heures d'agonie, si lourdes encore à se remémorer : heures jadis subies, seconde par seconde, dans l'anxieuse attente, en face du vaciUement éperdu d'une vie près de s'éteindre. Ténèbres denses, grandes ailes immenses de la mort, l'irruée des larmes, ensuite, à travers la certitude qui s'était faite, tout le ciel miséricordieux qui s'était muré, le long jaillissement des larmes avait agrandi la douleur en nostalgie pesante. La certitude était là, de glace et inflexible, qu'il avait fallu s'afiBrmer encore, en couchant son amour dans le cercueil, en le couvrant de suprêmes baisers, stériles et amers.
a Bonnes âmes, se disait René, il vous faut le silence et le calme, l'efficient dictame de cet air tranquille, pour que se cicatrisent lentement vos lancinantes plaies! Afin que la foi descende claire et roborative en vous, comme Je soleil ruisselle aussi, de la croix dressée de vos fenêtres, il vous faut la paix d'ici, sereine et ineffable. Troubler ce silence qui amortit vos souvenirs douloureux, où derrière des cloisons de quiétude, s'est épanouie votre résignation, semble un sacrilège qu'on n'oserait commettre, tant le calme
est contagieux de ce lieu, où lentement vous allez à la dérive, vers ce que vous présumez un océan d'amour inextinguible. »
II sembla à René, qu'il restituait au jardin du Béguinage en le quittant, le prestige sacré de son entière solitude, un moment peuplée des pas discrets, étoufiës dans ITierbe, de son intruse flânerie.