LE DÉMON DU CALVAIRE
Dans foratoire obscur^ où brûle une veilleuse^ A genoux pour dompter ma révolte orgueilleuse. Je fixe éper dûment mon regard éperdu Sur un tableau bigarre au vieux mur suspendu.
Là roulent à grands flots. sur les choses chagrines. Au fond d'un ciel verdâtre aux lueurs sous-marines. Des nuages houleux où nagent des corbeaux.
Il y passe parfois des rougeurs de flambeaux Ou de lointains reflets de flammes infernales. Et le vent et la pluie et la grêle en rafales Soudain font rage avec de rauques hurlements. Cest la sinistre nuit des épouvantements.
Les démons ailés d'ombre errent dans la tempête Et brûlent les rochers de leurs ongles Au faite D'un roc lugubre et noir on aperçoit des croix. Des brouillards ténébreux les baignent toutes trois Mais on les voit surgir au feu des éclairs blêmes. Et des plaintes, des cris, des râles, des blasphèmes Dominant le chaos hideux des éléments Elèvent vers le ciel ces lourds gémissements :
« Là-bas, dans le cachot, les bourreaux sans entrailles
« Ont fait jaillir mon sang jusque sur les murailles.
« Les lâches m'ont fouetté d'âpres verges de fer
« .Où pendaient les lambeaux pantelants de ma chair.
« Les crachats se mêlaient aux soufflets sur ma face,
« Puis, mourant, j'ai traîné ma croix sur cette place
« Et dans mes pauvres mains et dans mes pieds des trous
« Horribles ont subi la torture des clous.
« La croix, alors, ils Vont dressée et dans la fosse
« Lourdement fait tomber avec un choc atroce
(( Où chaque plaie encore plus large a dû s'ouvrir.
« Oh ! je souffre ! je souffre ! Oh ! comme on peut souffrir !
« Tout cela, Dieu puissant, mon Père, par ta faute !
« Voilà ton univers ; voilà Vhomme, son hôte ;
(c Voilà ton œuvre enfin, cet enfer monstrueux
« Plein de crimes, d'horreurs, de forfaits tortueux.
« De souffrances sans nom et de sanglants délires.
« Uaffreux martyres, puis de plus affreux martyres,
(' Du sang coulant à flots sur du sang mai séché,
« Le voilà, ton chef-d'œuvre, ô Père, — ou ton péché!
« Penses-tu fexpier, crois-tu sauver le monde
« En me crucifiant sur cette croix immonde?
« Tout ce que tu veux faire avorte et c'est en vain
« Que je laisse en ton nom couler mon sang divin.
tt La douleur, je la bois jusqu'au fond du calice.
« Père, comment veux-tu que ton Fils te bénisse t
« Ah ! je ne voudrais pas être le créateur :
{( Les maux de Vunivers me briseraient le cœur
« Et je mourrais d'horreur en voyant mon ouvrage,
« Mais tu vis sans remords et ton lâche courage
« Regarde sans rougir ceux qui meurent pour toi.
« Du fond des maux humains /entends monter vers moi
tt Un horrible concert de sanglots et de râles.
« Ils f accusent, ô Père, et tes anges, tout pâles,
« Sur fescalier de feu des saintes visions
« T'apportent l'encens noir des malédictions.
« Etais-tu sage et tout-puissant lorsque ta force
« Créa ce triste monde et peupla son écorce,
« Ou la folie a-telle égaré tes esprits
« Et la faiblesse fait trembler tes doigts surpris?
« Moi qui souffre et qui meurs pour ta honte, ô mon Père,
« Je f accuse! Car c'est par Toi quon désespère;
(1 Cest toi qui mets la haine au fond des cœurs malsains;
{( Tu formes les bourreaux après les assassins ; ^
« Dans tous les paradis tu glisses la couleuvre;
« Le Démon n'a rien fait de pire que ton œuvre
a Et lui-même est ton fils, et le plus malheur enxl »
— Q"^ frissonne f A genoux sur les carreaux poudreux Prie un bel ange noir aux grands yeux d'émeraude.
— Et j'ai baisé ses pleurs sur sa chair tendre et chaude.
Toutes les visions ont disparu ; mais mon Triste cœur arrosé par les pleurs du Démon
Et tout brûlant encor des flammes de ses lèvres
Roulait mille pensers oii bouillonnaient les fièvres.
— a Quel monstre fais-tu donc, disais-je, ô Dieu puissant !
« Quel noir Baal gorgé de larmes et de sang!
a Les fétiches honteux, les idoles terribles,
« Les dieux mangeurs d'enfants moins que toi sont horribles.
« Ta sagesse destine aux souillures les fleurs;
« Tu créas par plaisir le monde et les douleurs
« Et les milliers et les milliers de maux infâmes
« Qw' gangrènent les chairs et torturent les âmes.
a C'est à toi que ron doit et les os cariés
(( Et le sang noir dans les muscles putréfiés
M Et la lèpre et la peste et les hideux ulcères
« Et tous les maux secrets qui rongent nos viscères,
{{ Et r abrutissement des cerveaux ramollis,
« Nous te devons aussi les jeunes cœurs salis
« Et la honte, et f envie et le meurtre et la guerre l
« Que tes bienfaits sont grands, ô Seigneur, notre Père,
« Toi qui fis les péchés et la mort et l enfer,
u Le crime et le bourreau, la victime et le fer l
« Triple lâche, abusant de ta force infinie
« Pour jouir de nos maux et de notre agonie,
« Sache que nous valons mille fois mieux quun Dieu!
« Notre mépris te frappe au fond de ton ciel bleu
(; Mais nous brillons d'amour et de miséricorde :
« Dieu, pour te rendre bon, que le Destin f accorde
« De nétre, un jour, qu'un homme et de pouvoir souffrir
« Et de pouvoir aimer enfin jusquà mourir!.., »
Or, un homme eut pitié de ce Dieu misérable.
Il assuma le poids de son œuvre exécrable
Et tenta d expier les crimes du Seigneur.
O Christ ! Le Créateur eut besoin d'un Sauveur!...
Il était doux et pur comme un lys de lumière;
La bonté parfumait sa bouche printanière;
Ses doux propos chantaient comme de gais oiseaux.
Au bord dun lac tranquille, assis dans les roseaux.
Il contait doucemeut de fraîches paraboles ;
Les ailes de l'amour battaient dans ses paroles
Et ceux qui f écoutaient sentaient fondre leur cœur.
Il chassait les démons, la haine et la rancœur
D'un geste harmonieux et dun calme sourire.
Sur la nature entière exerçant son empire
Il n*avait quà parler, leau se changeait en vin
Et pour nourrir un peuple il suffisait d'un pain.
Il guérissait d*un mot, sous les obcurs portiques,
Les aveugles, les sourds et les paralytiques
Et quand il se penchait sur Ihumaine douleur
Ses lèvres tendrement enfantaient le bonheur.
Dans la joie et l amour il fondait son royaume.
Sur tous les cœurs blessés versant l'huile et le baume.
Il faisait de la terre un jardin de douceur
Et réparait le mal fait par le Créateur, Quand il se proclama Eils de lÊtre-Supréme Quel était son dessein? Se disant Dieu lui-même Afin de laver Dieu de tous les maux humains Voulait-il, sur la croix oii le clouaient nos mains. Montrer que le bourreau pour expier ses crimes Devenait la victime enfin de ses victimes?... Que ta cendre tressaille, ô Christ, dans le tombeau! V univers nest, hélas! ni meilleur ni plus beau.
Dieu, tu l'es devenu, comme le Bouddha, comme
François d'Assise, mais comme eux tu nés quun homme,
Le plus grand, le plus saint, le plus pur, le plus doux
Des hommes, et l'on doit t'adorer à genoux.
O Christ, on t'a fait Dieu pour mieux fêtre infidèle.
Homme, tout homme eût dû te prendre pour modèle.
Mais hypocritement ils ont dit : « // est Dieu !
« Et qui de nous pourrait être semblable à Dieu ? »
— Dieu, tu t'as devenu dans l'idéal du monde
Par ta pitié sans borne et par ta mort féconde
Qui nous donna t amour, Fespérance et la foi
Et seuls ceux-là sont Dieux qui sont pareils à toi.
O Fils de l'Homme, ô Christ, je faime et je t'adore
De tous les feux du vaste amour qui me dévore.
De toute la pitié qui déchire mon cœur
Dès que /entends gémir l éternelle douleur.
Et de tardent espoir où mon âme s'embrase :
Car ta voix nous convie à la suprême extase.
Tu nous as délivrés du joug de tous les dieux
Et tu fais rayonner /'HOMME au plus haut des deux !
Un long rugissement ébranla foratoire,
Lange noir devant moi dressa sa tête noire
Et son torse d^ébène et ses sinistres l$ras.
Il leva sa tunique en riant aux éclats
Du rire qui Jadis incendia Sodome :.
« Baise humblement cela^ cria-t-il : VOILA L*HOMME!