L'IDÉAL
'ai longtemps cru que je ne savais pas admirer... Étais-je trop
frêle devant les choses? Une désillusion sans cesse me venait.
Plus tard, mon âme s'est un peu révélée... Elle n'était pas
froide. Elle brûlait de ferveurs mystérieuses; elle était hantée
par la seule Chimère. Elle avait en elle les purs enthousiasmes spirituels...
J'ai toujours comme pressenti la Perfection, et je ne vois ici-bas qu'une
seule Splendeur : La prodigieuse mélancolie de tout.
O que le Rêve est frêle à côté du Possible! O le chef-d'œuvre humain qui caloninie encore le Rêve! Et Tinfinie misère enclose dans le Beau !
**« Ce&t d'aimer tant Tldéal que nous souffrons... Nous connaissons tous les cantiques des fêtes terrestres, mais nous avons trouvé que cette joie sonnait faux — d'un bruit sec et brusque de squelette... Nous devinons les hautes sensualités psychiques, l'Inaccessible indéfini... Il saigne en notre âme du ciel, comme il saigne du ciel sur la terre au crépuscule...
Mu * *
Nos aspirations sont noire vraie grandeur. Elles vont où elles veulent. Elles nous donnent comme un respect religieux de nous. Elles sont des actes de foi transcendantale...
J'ai senti, dès toujours, une malédiction peser sur le monde.
Tout petit, je regardais les étoiles. (Les enfants ne regardent pas les étoiles.) Mais je rêvais autre chose, déjà, si triste de ne pas savoir aimer la Viel
Je vécuSj adolescent, dans un peuple de statues et de chimères; mais cela n'a pas brisé en moi mes ferveurs...
Aujourd'hui l'Ombre me hante; je n'ose plus regarder les foules.
J'allunte à l'Inexistant mes frissons de beauté. Pourtant mon âme ne fut pas dirigée vers l'Idéal; mais dirige-ton une âme?
Rien du Réel ne fixe mes yeux absents. J'ai l'air d'attendre, moi qui ne sai^ pas espérer; j'ai l'air d'être exilé, moi qui ne crois pas à l'exil. Cette
hantise de l'Au-delà, cette hantise sans la foi, est la grande angoisse inéluctable de ma vie.
*** O Télrange route mystique où s'éteignirent lentement la clarté des lys passagers ei les blanches douceurs errantes î
Et je n'ai plus, pour m'enchanter un peu, que la lueur, quelquefois, de mon âme...
Victor Remouchamps
(Fragment de : Vers VAme, à paraître en février.)
CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Les Miroirs de jeunesse^ par Louis Delattrb. Bruxelles, Lacomblez. — V Ironique Amour y par Camille Lemonnier. Paris, Dcntu. — Les Préraphaélites. Notes sur l'art décoratif et la peinture en Angleterre^ par Olivier-Georges Destrée. Bruxelles, Dietrich et C»«.
es contes de M. Delattre évoquent de doux et malingres paysages, sous le velours délicat de cieux ardoisés ; des sites vaguement industriels, sur lesquels des fumées planent, que la pluie nettoie et dont elle fait luire, alors, la précaire fraîcheur, les bouquets d arbres grêles et la discrète bruyère, noire et violette. Contrée mitoyenne dont l'humide beauté sourit à ses horizons nuageux; qui ignore la vespérale désolation ensanglantée des landes campinoises et, aussi, l'insolite et translucide merveille des crépuscules ardennais.
Et, sans doute, cet indulgent pays insuffle à ses habitants ce caractère de quiétude, de laisser- vivre, cette bonhomie modeste qui lui sont propres; il communique même sa bénévolence à ses hôtes transitoires, les Aoûterons flamands; incline Jean Ressaix à perpétuer, sans plus, la tradition et l'héritage agricole de ses pères; amortit l'ardeur diffuse, l'esprit farouche et fier du jeune Fernand, pour lasseoir, énervé, dans l'habitude plantureuse et béate, la grasse existence journalière, lui faire recueillir avec la succession, la maîtresse du mort.
Le seul aspect, à l'étranger, d*un cabaret où l'apparence, la senteur des choses, le profil entrevu d'une compatriote, remémorent la province, émeut le passant, fait défaillir son cœur d'une refluente enfance, d'un trouble plaisir na'if ; et il hume, en même temps que le rogomme de ce mauvais lieu tout fleuri d'inconsciente innocence, tout l'élixir des souvenirs juvéniles.
Les personnages de M. Delattre divulguent, en ces rencontres, leur candeur à peine entamée qu'ils masquent de raillerie irrésolue; créatures
de demi-teinte, à la voix mousse, dans la bouche desquelles des paroles tragiques dissoneraient.
Pour s'attester leur indépendance, qu'ils sont émancipés et déjà vétérans, ces méphistos puérils nettoyent de leurs casquettes universitaires, et de leurs cœurs! les tables de marbre de la vie. Mais la moindre ressouvenance champêtre, la résurrection de ces paysages intimes, contemporains de leur adolescence et, pour ainsi dire, du meilleur d'eux-mêmes, incite ces cyniques imberbes à narguer, avec le sérieux passionné de leur âge, — et pour ne pas pleurer! Ils se jouent Tégoiste imaginaire, afin de se créer de stimulantes émotions, feignent et, peut-être, finissent par contracter une manière de scepticisme seniimenlal : forfantes de dureté, leurrés, bientôt, et déçus par leur propre malice et que le respect humain réduit, alors, à persifler encore, les larmes aux yeux! Amalgame amusant de présomptueuse science acide, d'expérience impertinente, de calculs illusoires à force de complication et de rouerie, dont le Philippe du Bruly-de-Pesches, ce Don Quichotte de rautolâtrie, loustic blasé — et blousé! — nous présente une vive et ressemblante image.
D'autres figures hantent les pages de ce volume, attrayantes de simplicité, comme ce Flip Clarent de Péchant^ cette petite Frémiée, savoureuses de claire santé et de cordialité, et qu'aussi M. Delattre raconte avec complaisance et dilection ; ne sont-elles pas l'incarnation heureuse de cette Hesbaye que l'écrivain se remémore avec ravissement, et dont il se détaille le charme d'une plume minutieuse, comme, pieusement, on se rappelle chaque trait et jusqu'aux tics d'une physionomie aimée.
Les Miroirs de jeunesse démontrent un talent, qui, sans rien perdre de sa grâce originelle, marche à sa maturité; précise et fine et attendrie, aiguisée de causticité, l'observation y réfléchit de captivants tableaux où la vérité apparaît sincère, à la fois, et habile.
En un monôme dérisoire dont le jeune Enchanteur indifférent et polymorphe qui, aux yeux de chacun, usurpe la forme préconçue de son désir, — r Ironique Amour , généreux et implacable, novice et perfide et mercantile, dévoué, corrompu et avare et fou ! — dont l'Amour, oui ! est le théore, voici défiler la farandole sinistre des âmes : Grandes coquettes, casuistes erotiques et minaudières; bourgeoises calculatrices; astucieuses paysannes; et leurs héros élégants, vigoureux, sordides ; leurs complices lourdauds ou spirituels : rastaquouères ambigus et basanés ; ruflians de tout aloi ; coulissiers de la Bourse ou delà politique; ouvriers, calicots ou honnêtes gens très^ bêtes...
Et, à l'appel de l'imprésario Camille Lemonnier, le cortège hétéroclite et monotone passe sur le théâtre, parcourt la scène au décor fuyant et divers, luxueux comme un parvenu, brillant comme une courtisane, ou agreste... Parmi la flore rudérale, la verdure authentique ou artificielle, des paroles s'échangent dont le sens fictif s'efîace vite pour révéler leur identité, l'éternel refrain que la complexité des mots, les voix grossières ou
musicales, la tournure rustique ou policée des phrases échouent à travestir. Car l'Ironique Amour se prénomme Myosotis, Manske, de Maufrigneuse, Bovary, ou Célimène, ou Martine...
Entre les contes de r Ironique Amour deux, surtout, sont à tirer hors de pair : Maison au bord d'une rivière, Thistoire d'une fruste campagnarde gouvernée par une cupidité presque ingénue ; la Petite Mousmé sans âme^ fillette surannée et bizarre, au cerveau de primate habité par Tunique récurrence d'un amour révolu et dont elle continue, dans son instinct sauvage, à dorloter le regret machinal et sénile...
M. Olivier- Georges Destrée publie chez Dietrich des Notes sur les peintres préraphaélites et lart décoratif anglais, très suggestives et illustrées de parfaites et subtiles traductions de quelques-uns des plus beaux poèmes de Dante-Gabriel Rossetli.
Il déduit, fort clairement, la généagenèse de Técole préraphaélite, née vers i85o, de la corrélation d'une parallèle et haute ambition esthétique en quelques cerveaux supérieurs. L'initiale tendance réaliste de la confrérie signifiait plutôt, qu'à ses yeux, l'attentive et même méticuleuse étude de la nature rendait, seule, l'artiste susceptible d'interpréter ensuite avec succès le rêve et la légende; aussi, ses préférences allaient elles à ces quatrocentisti qui, ressuscitant les fastes sacrés sous des traits, parmi des décors familiers, sublimèrent ceux-ci par la simple ferveur, la jeune foi émerveillée de leur génie marquant, de la sorte, le transitoire du signe magnifique de l'éternité.
Les membres de la P. R. B., en élisant ce titre, invoquaient donc les primitifs italiens et, sans s'assujettir à aucune imitation, confessaient un idéal de sincérité suprême et inspirée ; ils répudiaient, à la fois, l'habileté de mise en scène, le faire expéditif, la théâtrale et artificielle ordonnance dont Raphaël éblouit ses contemporains et la postérité; défauts d'un grand peintre devenus la substance même, l'arcane de l'enseignement académique, vulgarisés et pastichés, depuis, avec une fidélité cruelle.
Le mouvement préraphaélite résulta, selon une heureuse expression de M. Désirée, « d'une sorte de voyage de la pensée anglaise en Italie ». L'attraction exercée par la péninsule italique sur l'Angleterre anticipe ce siècle et de beaucoup, il est vrai; la fascination épouvantée, le vertige, dont le nom de Rome émouvait l'obscure âme tumultueuse du Barbare, survivent, peut-être, pacifiés et raisonnables, dans l'esprit du touriste asservi à l'agence Cook et déterminent sa nostalgie des rivages tyrrhéniens.
De nombreux vestiges attestent, d'ailleurs, cette attirance aux pages les plus glorieuses de la littérature britannique : les prédécesseurs de Shakespeare, et lui-même, nourrirent leur drame des fictions célèbres des conteurs ultramontains. La sympathie, à l'époque de la Renaissance, s'accentuait encore, sans doute, par une certaine similitude de mœurs, la commune expansion d'énergie commerciale, en même temps, et militaire, les exigences d'un luxe outrancier, original et coloré.
Il n'est certes pas indifférent de remarquer, à un autre point de vue,
que Tefflorescence préraphaélite coïncide avec Theure précise où Tempire de la prévention anti-catholique, du national No popery! a commencé à déchoir. Car, aussi bien que dans l'Europe septentrionale, la Réforme avait strangulé Fart plastique en Angleterre, limité son activité au portrait et au paysage, à Texclusion du fertile domaine de la peinture religieuse. Et il semble bien que Tunique Rembrandt osa se soustraire à cette sectaire restriction.
L origine italienne de Rossetti le rendait inaccessible au scrupule protestant; il entraîna ses disciples à sa suite, leur communiqua la rigueur et la simplicité de son goût, son amour pour la vie quintessenciée de la légende. Sa transplantation en Angleterre contribua, sans conteste, à parfaire cette noble intelligence, à décupler la valeur de ses qualités admirables. L'exubérance natale de son sang s'y est cohobée, présumerait-on, et concentrée : un peu de neige est tombée dans le vin enflammé de son ardeur, l'a glacé et exalté.
Le type, le « poncif de beauté féminine » que ses principales œuvres reproduisent, influença fortement les artistes contemporains, mais d'une manière réflexe, surtout, par l'implicite conception esthétique qu'il manifestait, résolument spiritualiste, désireuse de faire s'épanouir simultanément la forme et l'expression, concourir la ligne et la couleur...
Toute une brûlante vie intérieure, impatiente d'agir et d'espérer, durcit le masque presque viril de sa Proserpine^ de The Lady with the gold chain^etc, et miroite derrière leurs prunelles passionnées. Art d'impétueuse inspiration; tandis que la propension méditative et rêveuse de celui de Burne-Jones s'apparie déjà mieux au ciel nuageux et brouillé du Nord.
Les contemplatifs personnages de ce dernier, engourdis dans l'extase par les doux accords intermittents de quelque pure musique; assis au milieu des ruines, ou chevauchant parmi les paysages éblouis ; aveugles au décor environnant, ouvrent tous des yeux élargis de la contention absorbée de leur songerie, et dont le regard taciturne converge, obstinément, sur l'occulte fantôme qui navre ou transporte leur pensée. — Pour équilibré que soit cet impeccable artiste, on conjecturerait Burne Jones avoir subi des phases alternatives où la silhouette et la physionomie, le contour sculptural et l'apparence colorée des choses le captivèrent, tour à tour. Mais ses chefs d'œuvre, le Chant d Amour, le Roi Cophetua, Pan et Psyché, etc., fusionnent ces éléments en un si somptueux accord lyrique, qu'il reste au spectateur la seule ressource d'exprimer sa gratitude par un muet applaudissement.
Les préraphaélites se sont efforcés de corriger et d'épurer le goût public anglais, d'apprivoiser les yeux de la foule à la beauté, pour la leur rendre habituelle et, finalement, nécessaire. Sans croire à l'efficacité de cette propagande au delà d'une certaine couche sociale élevée, on peut adopter l'opinion que le home, sa tradition de comfort et d'élégance, favorisera ce genre de culture. Marchand, industriel ou agioteur dans le brouillard de la Cité, chaque soir, l'Anglais va retrouver un autre et meilleur lui-même, en son cottage suburbain, sa villa du faubourg, au grand air, parmi de léni-
fiantes verdures et des arbres ; il devient capable, alors, de loisir et d'oublier le cours de la Bourse pour un plaisir intellectuel. D'autant plus que ces étonnantes universités contadines, Cambridge, Oxford, perpétuent, chez leurs élèves, comme une religion de salubres souvenirs, le respect de la pensée, une pondération mentale, la capacité, l'heure propice venue, d'exister par soi-même et de ressentir des émotions d*art.
La boutade de Baudelaire sur les Belges qui ne pensent qu'en troupe se généraliserait aisément et dénoncerait, avec autant de justesse, le vice de races plus sociables et loquaces; la familiarité des mœurs et la prolixité oratoire progressent en raison inverse de l'inclémence du climat.
Le club apparaît ainsi qu'une manière de solitude coopérative ; le continental, lui va chercher le bien-être, la société, la conversation, au café, — le luxe et lart, aussi, et l'archaïsme, représentés par les splendeurs que l'on connaît! Il réside, de plus, à l'endroit de son métier, de sa politique, de son commerce; inséparable de sa préoccupation accoutumée et, sinon superficiellement, inaccessible à toute excitation étrangère, littéraire, surtout, ou artistique.
Les conseils de M. Olivier-G. Destrée aux artistes flamands ne peuvent, cependant, laisser de porter leur fruit : la tendance décorative des dernières expositions marquait plus d'ensemble que de discernement; mais nombre d'oeuvres y surgirent, nerveuses et robustes, superbes de relief ornemental et du plus encourageant augure pour la cause dont M. Destrée s'est constitué l'éloquent et persuasif héraut.
Arnold Goffin
CHRONIQUE MUSICALE
Ijendant qu'Eugène Ysaye pérégrine à travers les États-Unis, récoltant triomphe sur triomphe, ses amis Marchot, Ten Hâve, Van Hout et Jacob (sans s /), avec son frère Théophile, ont repris la série des séances de musique de chambre si appréciées par l'élite des dilettanti.
Comme il fallait s'y attendre. César Franck, — le maître liégeois dont tous nos jeunes artistes ont assumé la lourde tâche de vulgariser l'art aristocratique et intransigeant, — César Franck occupait une place importante dans le progranmie de la première séance, où figurait le Prélude^ Choral et Fugue pour piano, et le Quintette pour piano et cordes.
M. Th Ysaye a parfaitement saisi l'allure passionnée et indépendante du premier morceau, interprété avec une variété d'accent, des ondulations de mouvements et un chatoiement de nuances étonnants. On eût dit que Tartiste improvisait, — ce qui est le critérium de la bonne interprétation d'une œuvre où la forme se subordonne absolument à l'idée et au sentiment,
Mais il faut un pianiste d'une virtuosité peu commune, comme M. Th. Ysaye, pour résoudre le problème avec des œuvres aussi ardues que celles de pésar Franck, que Ton sent écrites par un organiste habitué aux ressources de la pédale et des multiples registres.
La rare délicatesse du nuancé de M. Ysaye devenait parfois un défaut dans le quintette, où certaines nuances, rendues de la même manière, disparaissaient dans lensemble. Cest ainsi que les pp du piano étaient souvent imperceptibles, écrasés par les sonorités plus fortes du quatuor. Les nuances du soliste ne sauraient être de la même dynamique que celles du quintettiste. MM. Marchot, Ten Hâve, Van Hout et Jacob ont excellemment interprété leurs parties respectives. A louer particulièrement le poétique adagio, et \t finale^ d'une fougue vraiment effrayante.
Le concert commençait par le second Quatuor de Beethoven, qui, pour paraître facile, n'en est pas moins d'une polyphonie terriblement compliquée, surtout dans le finale, où l'on sent le maître chercher déjà au delà des quatuors de Haydn et de Mozart qui l'influencent. Excellente interprétation, dans laquelle le beau son de M. Marchot faisait merveille ; je me permettrai toutefois de faire quelques réserves à propos de certains rubato dans les traits en triples croches du début de la première partie.
A mon très vif regret, il m'a été impossible d'assister à la seconde séance, dont le programme comportait le Quatuor à cordes de Lalo, une Sonate de Locatelli pour alto (M. Van Hout) et le Quintette de A. de Castillon.
— Une Société des Nouveaux Concerts s'est fondée à Bruxelles. Tant mieux. Il n'y en aura jamais de trop, à condition que l'on nous fasse entendre de bonne musique et dans de bonnes conditions. On se plaint de ce que le mouvement musical n'est pas intense à Bruxelles ; il m'a toujours paru que c'était plutôt le public qui ne manquait pas une occasion de témoigner d'une indifférence peu encourageante envers les organisateurs... Tout au contraire, le premier concert de la nouvelle société, sous la direction de M. Franz Servais, et avec le concours de M™* Bréma, — une cantatrice anglo-allemande qui chanta cet été à Bayreuth, — avait attiré à l'Alhambra une foule compacte.
La séance en elle-même rappelait en tous points les Concerts d'Hiver de M. Servais, dont l'intérêt constant du programme compensait un peu l'insuffisance de l'exécution.
Insuffisante, celle-ci l'a été encore cette fois-ci, malgré l'excellence des éléments recrutés consciencieusement parmi les artistes de cet orchestrecaméléon qui est tout à la fois celui des Concerts du Conservatoire, des Populaires et du Théâtre Royal.
C'est que M. Servais — un musicien de grand mérite et un artiste sincère — n'est pas un véritable chef. On sent que, malgré la barbe de fleuve, la haute taille et l'élégance plastique qui en font un chef très décoratif, il ne parvient pas à s'imposer à l'orchestre, qui le mène bien plutôt qu'il n'est mené par lui. Même les attitudes bizarres de M. Servais au pupitre, les gracieuses ondulations de son bras, qui pour certains sont la caractéristique d'une personnalité, ne font qu'arrondir encore les angles de sa mesure, jus-
qu a en faire quelque chose d'indéfinissablement mou où le public comprend ce qu'il peut et dont lorchestre fait ce qu'il veut. De là, un manque de rythme, d'ensemble, surtout répréhensible dans des œuvres intangibles comme l'ouverture de Fidélio (Léonore) de Beethoven, si connue, si entendue, qu'instinctivement l'attention va surtout à la qualité de Tinterprétation.
Le concert commençait par l'ouverture du Barbier de Bagdad de Peter Cornélius (ne pas confondre avec Pierre Corneille), morceau intéressant et de facture solide, mais d'une harmonisation un peu surannée.
Le poème symphonique de Liszt, Die Idéale (i), sur lequel se sont déchaînées toutes les foudres de la critique, reste, malgré son interminable longueur, une composition extrêmement curieuse, d'une complète indépendance de forme, et d'une audace harmonique incroyable, pour l'époque déjà reculée où l'œuvre fut écrite. Die Idéale^ antérieure aux grandes œuvres de Richard Wagner, contient une foule d'effets employés plus tard par le maître, dont Liszt fut le véritable précurseur.
On a entendu aussi deux fragments de VApollonide de M. Servais (d*aucuns disent VApollinaris) : un Hymne de fort belle allure, et une Danse d'un caractère délicat, mais d'une inspiration assez pauvre ; œuvre, en tout cas, d'un artiste sérieux et consciencieux.
lAj^ Bréma a remporté un grand et légitime succès. C'est une chanteuse de style, et de grand style, servie d'ailleurs par un organe remarquable. Elle a chanté Schmers^en et Tràume, les deux beaux poèmes de Wagner, dans un mouvement un peu lent, mais l'interprétation était si personnelle, elle y mettait tant d'art, d'intelligence et de conviction, que l'on ne pouvait qu'applaudir. Le succès s'est changé en triomphe après le prodïgitux finale du Crépuscule des Dieux, où M^^ Bréma a déployé une grandeur de style incomparable, avec des accents de la plus saisissante émotion. C'est véritablement une très grande artiste.
C'est la troisième fois que nous entendons à Bruxelles cette page surhumaine de Wagner, — et, cela, grâce à M. Servais. L'ouverture de Cornélius et Die Idéale de Liszt étaient exécutés pour la première fois.
Il faut reconnaître à la louange de M. Servais que, s'il ne nous donne pas la perfection d'exécution à laquelle les Concerts populaires nous ont habitués, nous ne lui en sommes pas moins redevables de nous avoir appris à connaître un certain nombre d'œuvres, d'inégale valeur peut-être, mais inédites pour nous, et d'avoir ainsi contribué, jusqu'à un certain point, à l'extension de nos connaissances artistiques.
C'est quelque chose, cela ; c'est même beaucoup.
Ernest Closson
(i) Il eût été élémentaire de mettre sous les yeux du public le poème de Schiller qui a servi de thème à la composition de Liszt, et qui débute par cette belle strophe : « Tu veux donc infidèlement me quitter, — Avec ta douce fantaisie, avec tes douleurs, tes joies, — Avec tout, inexorablement! — Rien ne peut-il donc t'arrêter, 6 fugitive, — Age d'or de ma viet — Vaine prière ! tes flots courent et se pressent — Vers Tocéan de réternité. »
CHRONIQUE ARTISTIQUE
Exposition F, Toussaint et Verdussen, au Cercle artistique. — Exposition James Ensor. — Exposition permanente : Société anonyme L'Art.
M. F. Toussaint est avant tout le peintre aux qualités o impatientes ». Il est tout jeune et admirablement doué, mais on le sent sollicité par différentes admirations qui le font tâtonner beaucoup dans la recherche de sa voie propre. Le métier est beau et simple, peut-être un peu trop facile et ce qui me paraît faire défaut à ce peintre, quant au genre d'art qu'il veut aborder : c'est la culture intellectuelle.
Son grand portrait de femme assise rappelle un peu la manière de Whistler, mais il est pourtant d'un sentiment personnel et intense; la tête, souffrante, aux yeux d'incisif acier, surgit dans les tons sombres comme une calme et froide apparition. Le Portrait de Cuvelier est original de composition, mais la facture en est matérielle et négligée. Fantaisie' çX Souvenir du moyen-âge offrent le même défaut, mais la fougue de la couleur fait oublier le reste. — Psaumes est un tableau à refaire, car on le sent traité (du moins les têtes) avec une émotion très pure et un vif désir d'exprimer beaucoup, mais il y a ces mains coupées à l'avant-plan et levées sur le clavier d'un orgue sans intérêt. Dans de pareils tableaux on ne peut négliger le plus petit détail.
M. Verdussen avait là beaucoup de toiles, j'oserai dire beaucoup trop. — Une fougueuse page d'un sentiment romantique : Chênes et sapins, est une fort belle chose, qui, entourée de trois autres, suffit à prouver que M. Verdussen a de grandes qualités Cette impression est vue avec une personnalité certaine; Nuit et Soir; Campine un peu moins déjà, et Lever de lune, pour être charmante de couleur grise, n'en est pas moins d'un œil connu de paysagiste. Le reste de l'envoi, d'ailleurs antérieur, marque de bonnes fadaises de débutant; on y rencontre différentes influences trop écoutées et des sous- bois qui sentent encore leur académie sous les feuilles rousses.
Enfin, M. Vauthier est un travailleur consciencieux et laborieux. Il a un Menuisier peint avec recherche et un portrait de jeune homme très dessiné.
Le cercle o artistique » a exhibé ensuite de navrantes éjaculations signées Moerenhout, un Bouddha entr'autres qui est d'une belle joie et des toutous de M^^® A. Léotard, auxquels on aurait bien dû faire des niches. — M™« Lacroix, par contre, a des notes intéressantes, mais d'un métier par trop sommaire.
Nous connaissions l'art de M J. Ensor, mais son tempérament intense de coloriste ne s'est jamais tant affirmé qu'en sa dernière exposition. On comprend clairement cette fois que le curieux peintre qu'est Ensor présente l'ensemble de facultés inouïes d'art mises au service d'un cerveau d'enfant doux et craintif. — Il est tour à tour mystique, souffrant, compatissant, fougueux, observateur et... joyeux. — On sent planer sur son art une impression d'efifroi spectral, l'étrange peur enfantine des silences peuplés de rêves et de visions, et, par ce côté de son tempérament on pourrait, jusqu'à un certain point, l'assimiler à Jérôme Bosch. Il ne faut pas demander de grandes portées philosophiques ou savantes à ces œuvres qui ont toujours en elles une large part d'inconscience : telle la Morl mystique d'un théologiertj qu'un de ses amis a sans doute baptisée et que l'auteur eût probablement plus clairement dénommé d'un titre plus simple et .. différent.
La Dame en détresse, le Pouilleux et ces curieux Masques scandalisés, puis le Vieux meuble avec une fillette qui paraît, sœur d'âme du peintre, rêver délicieusement d'effroi, Masques regardant des crustacés. Masques narguant la mort, toutes œuvres attirantes en elles, troublantes parfois. Alors de superbes pages de couleur : Fleurs des champs. Lampiste, Ma chambre préférée. Paysage.
C'est vraiment un charme exquis que la visite de Texposition de la Société anonyme VArt, avenue de la Toison d'Or, et c'est une entreprise bien faite pour modifier, si possible, le goût douteux de nos contemporains chez eux ».
Pas encore pourtant en ce qui concerne le meuble proprement dit, car celui-ci n'est qu'une redite mesquine des modèles les moins originaux et les plus répandus à Londres. — Mais ces étains, ces poteries, ces ivoires, ces vitraux, ces cuirs ornés, qu'ils sont délicieux ! — Presque aussi jolis et beaucoup plus abordables de prix, les grès de Virginal font une guerre acharnée aux Delaherche. Des verres anglais, allemands et liégeois affectent les formes les plus originales et certains aux coulées d'opale paraissent attendre de rares liqueurs ou des fleurs précieuses de serres. Charpentier nous montre des reliures de cuir vert dont les tons d'ombre obtenus par la différente chaleur du fer sont d'une étonnante joliesse d'effet.
De Samuel une intéressante Katheiine de la légende, d'un caractère profond, et de Craco une merveilleuse tête ivoire et bronze, dont le modelé sage et la quasi perfection étonnent. — Ici, dans les petites salles du premier étage, deux vitraux d'Overloop aux coulées de bleu et de vert d'une rutilence inouïe; celui surtout aux pommes d'or, est d'une harmonie chatoyante : d'ailleurs obtenue par la simple mosaïque de verres teintés sans retouche. — Dans la même salle, deux précieux dessins de Khnopff et aussi deux reproductions de. .. Burne-Jones ; La Belle au bois dormant. Cette survenue m'étonne, car, au dire de certains esthètes il y a lieu de croire que le grand Anglais aura bientôt son tour d'être délaissé, si pas renié : Il y a vraiment déjà trop de « gens » qui l'admirent.
— -gè —
Voici au second une joyeuse collection d'affiches où celle, interdite, de Toulouse-Lautrec, Reine de joie, est presque terrifiante de modernité. — J'allais partir sans deviner, au détour de la mignonne vérandah,une salle de bains dont les pastels pour céramiques de Morren sont très neufs, très originaux et qui plus est très spirituels. Ils pourraient s'intituler si vous voulez « la suggestion par l'exemple » ou « le lever d'une âme d'élite », comme aurait dit Jean Floux. Ces panneaux encadrés dénormes nénuphars feuillus qui couvrent les murs sont d'une composition charmante et d'un crayon je veux croire infatigable.
Bravo à l'heureuse initiative de UArt.
Kalophile
MEMENTO
Le Mouvement flamand. — On se rappelle l'article que nous avons publié sous ce titre en 1893. Depuis lors les choses ont marché.
Aujourd'hui Ton prononce, aux Chambres belges, des discours en famand et les prétentions des flamingants ne font que croître. Voici ce que publie à ce propos un journal que nul n'accusera de parti pris, Le Soir, sous ce tiire suggestif : Le Pan-Germanisme :
« Ce mouvement qui, depuis une dizaine d'années, a pris une extension nouvelle, dans certaines de nos provinces, porte le nom, non pas de mouvement flamand, comme on le dit souvent à tort, mais de mouvement néerlandais ; Nederlandsche beweging. Pour ceux qui s'en sont faits les apôtres, la constitution du royaume de Belgique, en 1830, a été un accident déplorable. Aussi sefibrcent-ils d'en tenir aussi peu compte que possible. Pour eux, il n'y a que la Néerlande du Nord et la Néerlande du Sud. Récemment encore cette géographie ultra-fantaisiste a été confirmée dans une cérémonie où le gouvernement était officiellement représenté. Il n'y a été question de la Belgique que sous l'appellation de Zuidelijke Nederlanden, Du reste, chez la plupart des poètes et écrivains flamands on trouvera des affirmations patriotiques (?) de ce genre : « Belges et Bataves, nous sommes frères, la Néerlande est notre mère. »
« Depuis quelques années, ce mouvement linguisuque et politique tend à s'étendre en dehors des limites où il se contenait jusqu'ici. Oubliant la parole du vieux Wiliems : Mtjn vaderïand is mij niet te klein, les protagonistes flamingants trouvent aujourd'hui que la Néerlande du Nord et celle du Sud ne leur suffisent plus. Us ont inventé le mouvement thiois ou Dietsche beweging, sous prétexte que la langue parlée dans les Flandres et en Hollande a des ressemblances frappantes avec celle parlée dans le Bas-Rhin, la Wesiphalie, le Hanovre, etc. Voici sur quoi on se base.
a Le teuton se divisait en deux dialectes bien distincts : le haut-allemand et le basallemand. Le premier était propre aux contrées supérieures de l'Allemagne, à l'Autriche, à la Bavière. Le. second constituait le
langage de la basse Allemagne et des pays limitrophes. Le bas-allemand se divisait luimême en bas-saxon ou Platt Deutsch et néerlandais. Le bas-saxon tenait le milieu entre le haut-allemand et le néerlandais. Il est encore parlé dans certaines parties de la Prusse rhénane, en Westphalie, dans les duchés d'Oldenbourg, de Lunebourg, etc.
C'est avec les populations de cet idiome que nos particularistes flamands veulent établir une vaste solidarité de race et de tendances. Ecrivains néerlandais et bas-saxons fraternisent dans des publications périodiques, où Ton chante l'avenir du mouvement thiois.
« Le mouvement flamand s'est transformé en mouvement néerlandais; celui-ci s'est transformé, à son tour, en mouvement thiois; bientôt le pan-germanisme va montrer le bout de l'oreille, et nous ne tarderons pas à le voir à l'œuvre.
On n'est plus séparé du haut allemand que par le bas-saxon et rapidement la distance sera franchie. On n'hésite pas à reconnaître un beau jour que le haut allemand est notre langue, mais idéalisée jusqu'à la perfection Enfin la presse flamande, aplanissant cette fois tout obstacle, nous affirme que « la Prusse est un peuple frère, dont la langue, indice unique de la nationalité, est apparentée à la nôtre, comme la main droite à la main gauche ».
C'est alors que la presse d'outre-Rhin s'occupa à son tour de la question par des déclarations de ce genre : ce Si l'Allemagne pouvait exercer quelque influence sur tout ceci, nous devrions mettre tout en œuvre pour soutenir la cause flamande en Belgique. »
Et cette autre encore : « Jusqu'ici toute l'affaire n'a pas été suffisamment appréciée par l'Allemagne dans sa haute signification pour la race germanique; le peuple allemand devrait de temps en temps s'en occuper. »
Quand nous aurons dit que la conquête du Hanovre et l'annexion des différents Etats constituant aujourd'hui l'Empire allemand, se sont faites sous le prétexte de Vunité de race, basée sur la similitude du langage, nous aurons fait toucher du doigt le grave péril de ce mouvement pan-germaniste dont nos flamingants sont en Belgique les agents conscients ou inconscients.
Je ne suis pas seul, du reste, à taxer de dangereuses les utopies du nouveau pan-
germanisme qui voudrait rattacher le mouvement flamand à 1 œuvre de Punité allemande. Je trouve, sur ce terrain, des alliés puissants parmi les écrivains flamands euxmêmes, et il n'y a pas longtemps qu'un d'entre eux écrivait à ce propos : ce En obéissant aux suggestions du pan-germanisme nous tomberons au rang d*une province éloignée, et notre absorption intellectuelle {opslorping op geestelijk gebied) sera suivie, à bref délai, de la perte de notre indépendance nationale. »
Là est le danger. »
La réaction contre le flou, le désordre et Tabscons s*accentue de plus en plus. Ses manifestations se multiplient. Les jeunes revues nous apportent presque chaque mois quelque imitation de Tantique qui semble annoncer un retour à l'esprit classique, à la poésie harmonieuse et claire. Après les brumes du Nord, les horizons lumineux de la Grèce ; c*est I éternelle balançoire. Cest ainsi que nous trouvons dans la Revue du Nord ces beaux vers signés Henri Potez :
•LA SOURCE Un sculpteur à la main habile, aimé des dieux, A fait d'un bloc de marbre un'' satyre joyeux. Dionysos, ami des vignes, me protège.
Je bois autant que lui. Je suis de son cortège. Je partage les jeux des nymphes dans les bois. Mais, au lieu de verser du vin comme autrefois, Mon urne épanche à flots une claire fontaine. Passant, suspends ton pas et retiens ton haleine : Ne va pas éveiller l'Amour, l'enfant vermeil. Qu'enchaîne â mes côtés un paisible sommeil.
LE MERLE Pourquoi, beau merle noir, perché sur les yeuses, Troubler ces bois obscurs de tes notes joyeuses ? Quitte ce lieu lugubre, ami, viens te loger Dans cette vigne dont le feuillage léger Fait trembler sur le sol des ombres incertaines. Que ta chanson, pareille au bruit clair des fontaines. Avec l'odeur subtile et sauvage du thym.
Se répande dans l'air limpide du matin.
Fuis la forêt : le gui des chênes empoisonne Les oiseaux : le raisin n'est funeste à personne ; Il se chauffé gahnent au soleil des hauteurs. Viens donc : Dionysos aime les bons chanteurs.
EX-VOTO Je suis la flûte au chant mélancolique et doux. Un pâtre enfant me garde avec un soin jaloux. Au pied de ta statue, Apollon, je repose.
Très lanse, car voici la vieillesse morose.
Or, Jiraitais la voix limpide des oiseaux.
Le bruit du vent léger qui berce les roseaux.
Le babil argentin des sources, les murmures
Qui s'éveillent la nuit dans les sombres ramures.
Mon maître Alcidamas habitait autrefois
Sur les pentes des monts sauvages, dans les bois.
Autour de lui broutaient ses blancs tronpeaux dechè-
Alcidamaa parfois m'approchait de ses lèvres : [vres.
Je charmais l'horizon tranquille des forêts.
J'ai pendant bien longtemps, au bord des antres frais.
Chez les pitres, couverts de peaux âpres et rudes.
Chanté dans le sommeil divin des solitudes.
Et mon maître, en mourant, m'a consacré au dien
Qui marche vêtu d'or an fond du ciel en Un.
La Plume publie le sonnet suivant, composé par M. S. Mallarmé pour le Tombeau de Charles Baudelaire :
HOMMAGE Le temple enseveli divulgue par la bouche Sépulcrale d'égoût bavant boue et rubu Abominablement quelque idole Anubis Tout le museau flambé comme un aboi farouche Ou que le gax récent torde la mèche louche Essuyense on le sait des opprobres subis Il allume hagard un immortel pubis Dont le vol selon le réverbère découche Quel feuillage séché dans les cités sans soir Votif pourra bénir comme elle se rasseoir Contre le marbre vainement de Baudelaire Au voile qui la ceint absente avec frissons Celle son Ombre même un poison tutélaire Toujours à respirer si nous en périssons
A RETENIR. — Dans la Revue des Deux- Mondes, M. R. de la Sizeranne a publié une étude approfondie sur la peinture anglaise contemporaine. Cest un travail d*un haut intérêt, où se rencontrent les qualités les plus éminentes qu'on aime à trouver dans la critique. L*auteur parle de la peinture en connaisseur; il a de Térudition et de la philosophie, et il mêle agréablement dans sa composition ordonnée avec clarté et méthode, les faits piquants, les considérations générales» les anecdotes biographiques et les aperçus techniques.
Les débuts de Técole préraphaélite, ses combats et ses victoires lui ont inspiré quelques réflexions que nous avons lues avec d'autant plus d'intérêt que, feisant un retour sur nous-mêmes, nous n'avons pu nous empêcher de les appliquer aux débuts de la Jeune Belgique,
« Lorsque la généralisation, dit M. de la « Sizeranne, règne en maîtresse dans une tt académie, dans une école, cette école est « perdue : il faut, par un procédé quel- « conque, délier le faisceau des règles, u briser les stéréotypes, jeter les moules, « chasser les modèles qui prennent d'eux u mêmes la pose des Ju pi ters tonnants ou « des Vénus sortant de l'onde et brouiller «< toutes les lignes pompeuses qui n'expri- <€ ment aucune attitude définie mais un état a de corps et d'esprit appliqué a tout un K ensemble d'idées et de sentiments, parce « que en ce cas on enseigne Vhabileté au ce lieu d'enseigner Vétude et Von conduit « rélève au résultat sans qt^il ait vu par M quels moyens. Il faut qu'au moment où « Ton va profiler de mémoire le bras de « Tatius lançant son javelot, on s'arrête et tt on se demande si c'est là le geste le plus ce personnel qu'on lui puisse donner et si tt vraiment l'on sait, comme David le savait, « ce que signifie cette périphrase pour oser c< remployer. Non que l'art généralisateur €< soit à proscrire, — toutes les /ois que Vart « s'élève^ il généralise^ — mais parce qu'il tt feut, pour aborder l'expression d'une idée « générale, savoir quelles sont les idées «c particulières qui lui ont donné naissance; <c pour se permettre une ligne qui résume, ce savoir ce qu'elle résume, et une ligne qui ce ennoblit, connaître ce qu'elle ennoblit ; en t> un mot, pour parler le langage littéraire, a pouvoir parler le langage courant. Les tt académiciens de 1850 ne le pouvaient ce plus. La généralisation des formes n'était « plus pour eux la haute difficulté qu'on « peut aborder quand on a surmonté toutes ce les autres, mais une collection de recettes «c héréditaires, de formules magiques, qu'on « se transmet sans les analyser et où Ton «c se lient sans savoir ce qu'il y a dedans. »
Nous saluons avec plaisir la naissance d'une jeune revue d'art et de littérature :
L'Art Jeune. Au sommaire du premier numéro les noms de MM.ÉmileVerhaeren, Henri VandePutte, André Ruyters, A.Stassart, A. Levêque.