‹ La jeune Belgique [microform]Chapitre 42 sur 215 · LE DIABLE CHEZ TAVE NICOLE · texte numérisé non relu

LE DIABLE CHEZ TAVE NICOLE

A Ernest Verlant

u temps que je fréquentais le caté-

tliisme de persévérance pour me préparer

LiLi sacrement de confirmation, devenir

partait chrétien et soldat de Dieu, ainsi que

l'enseignait le manuel de Mgr Labis, j'ac-

compai^nais quelquefois un galopin à peu prés

de mon âge chez Anne Djo qui habitait une petite

^maison blanche couverte de tuiles rouges et adornée de

volets verts, entre les grands arbres de la demi-lune, non

loin du rond du charmes où l'on danse à la ducasse du

Crépion.

n y avait toujours là une réunion de vieilles commères assises autour dune table en bois blanc auprès de la fenêtre, sirotant, le coude droit dans la main gauche, une tasse de léger café.

11 y avait Hyacinthe qui daignait avoir là quelque aménité pour moi, bien qu'elle me gendarmât fort lorsqu'elle venait en journée chez ma tante où elle m'attirait de sévères remonstrances quand je prenais plaisir à renverser ses seaux d'eau, et me poursuivait à travers la cour et les sentiers du jardin, brandissant un manche à balai et me criant comme suprême injure que j'étais un « mauvais pwèie ». Il y avait encore Tantine, une femme avisée et pleine de bons propos qui connaissait par leurs noms les membres de toutes les familles royales

d'Europe, les parentés, les alliances des souverains, les mariages morganatiques des princes, etc., etc., et s'y intéressait autant qu'à son entourage.

Il y avait en outre quelques autres commères à qui je ne prêtais qu'une médiocre attention, car elles étaient, pour moi, dépourvues d'intérêt.

Mon petit ami était fort choyé dans ce milieu de vieilles femmes. Une armoire à côté de la cheminée contenait toute une collection de jouets, cadeaux de ses protectrices.

Depuis plusieurs années déjà il faisait l'objet de leur admiration, parce qu'il lisait très bien. Elles en avaient fait leur lecteur. Il apportait de chez lui le journal, s'installait sur une chaise rembourrée de laine, placée sur le vieux coffre.

Les vieilles, attentives, mettaient leurs lunettes pour mieux écouter ou pour ne pas perdre, sans doute, un mouvement de la bouche de l'enfant perché sur cette estrade improvisée, entendaient les nouvelles de l'étranger, les épisodes de la guerre russo-turque, la défense héroïque de Plewna par Osman pacha.

Toute la gazette y passait, jusqu'aux moindres méfaits sinistres et accidents qui provoquaient souvent de longs soupirs, des mouvements de lèvres marquant l'étonnement ou des gestes avec les bras qui témoignaient l'indignation, car personne n'aurait osé interrompre par un vocable quel qu'il fût.

Plus d'une fois on fut obligé de m'exclure de ce grave aréopage pendant la lecture, parce que, ne sachant me tenir tranquille, je me mettais à m'agiter sur le cheval de bois, à lâcher un petit couac dans la trompette ou bien à faire retomber le chien d'un fusil, ce qui empêchait les vieilles à l'ouïe un peu dure de saisir tous les mots que mon petit ami disait sur un ton monotone et chantant de litanie.

Le journal fini, nous pouvions jouer et crier tant que nous voulions, livrer assaut au vieux fournil et commettre tous les méfaits que nous suggérait notre imagination turbulente, Anne Djo, Hyacinthe, Tantine et les autres se mettaient à potiner sans plus nous prêter d'autre attention que pour nous offrir une tartine de confitures au moment venu.

Un jour qu'il pleuvait trop abondamment pour que nous pussions nous livrer à nos ébats sur la demi-lune, j'étais absorbé dans un coin de la maison par la confection d'un filet pour tendre à pierrots, mon attention fut tout à coup attirée par une histoire qu'Anne Djo rappelait à ses camarades.

— Quand je vous dis que le diable est venu chez Tave Nicole. C'est lorsque celui-ci est entré dans la maison que son fils occupe actuellement un peu au delà du « Petit Paradis » sur la route de Biesmes. Et le diable y resta longtemps.

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Il y parut la première fois un soir d'hiver. On ne le vit pas, mais on sentit ses coups. Tave, sa femme et ses enfants étaient assis autour du feu de bûches qui pétillait dans la grande cheminée et dont les flammes léchaient la marmite noire où cuisaient les pommes de terre du souper que l'on attendait dans l'obscurité.

Les enfants, soudain, se mirent à hurler. Les uns avaient été pinces jusqu'au sang, les autres avaient reçu des coups violents; la femme de Tave avait été renversée avec la chaise sur laquelle elle était assise. Quant à Tave, il criait plus fort encore que les autres, car il avait, prétendit-il, senti deux mains osseuses lui faire un collier pour l'étrangler. Quand chacun fut remis un peu de son émoi, on constata qu'une forte odeur de soufre empestait toute la chambre.

A partir de ce jour-là les enfants ne rentrèrent plus jamais qu'en tremblant chez eux. Il ne se passait pour ainsi dire pas de soirée qu'ils ne reçussent des claques ou des horions dans l'ombre.

Je me souviens qu'à l'école de mamselle Charlotte, de la place du Grand- Puche, Bertine arriva toute émue et tremblante un matin.

La veille elle avait vu le mauvais. Par la porte entre-bâillée du fournil, elle avait aperçu un petit diable venir boire au chaudron à la caboulée.

Il était tout pareil au Lucifer d'une image qu'il y avait dans le corridor de M. le vicaire. Il portait un pourpoint et une pèlerine à grand collet relevé de velours rouge, sa barbe était noire et taillée en pointe, il avait pour coiffure un béret orné de deux grandes plumes écarlates, ses yeux étincelaient comme du phosphore et il avait le pied fourchu.

Nous en fûmes toutes saisies d'effroi. Mamselle Charlotte elle-même n'était pas rassurée et nous fit réciter des prières toute la journée.

On dit alors que c'était une punition du bon Dieu. Tave Nicole était en brouille avec le curé. 11 ne lui payait pas les quelques francs qu'il lui redevait encore pour l'enterrement de son oncle, prétendant qu'on n'avait pas usé toutes les bougies comptées par le clerc.

Mais après quelques mois, voyant que le diable ne partait pas de chez lui, il alla s'acquitter de sa dette. Le doyen vint alors dans la maison hantée, marmotta des oraisons en latin, jeta de l'eau bénite avec le goupillon sur les murs et dans la cheminée, après quoi l'on n'entendit jamais plus parler du démon chez Nicole.

Ce récit nous avait rendu silencieux et fait une grande impression. Je crois bien que le soir je me fis une friction à l'eau bénite, de peur de recevoir des coups du diable en traversant le corridor obscur pour aller me coucher. Je revis même en rêve le petit diable rouge décrit par Anne Djo, qui était allé boire au chaudron à la caboulée.

L'histoire m'intriguait fort, j'en parlai à plusieurs grandes personnes de ma parenté, j'en entretins le vicaire au sortir du catéchisme, mais on m'éconduisit en opposant à ma question cette fin de non-recevoir que les enfants ne devaient pas s'occuper de ces choses-là, que j'étais encore trop petit pour les comprendre.

Je ne me le tins cependant pas pour dit.

A quelques jours de là, on me chargea d'une commission pour mon vieux cousin Châle à pommes qui habite au delà du Chant des oiseaux, au « Tieu de pannes », une belle métairie perchée au sommet de la colline dans un verger qui donne les meilleures pommes de Thuin et des environs, des grisettes couleur de rouille, savoureuses et exquises, que toutes les bonnes maisons se disputaient pour le jour de la ducasse.

J'aimais à aller au « Tieu de pannes » qui était pour moi une maison de bombance et de plaisir. C'est là que notamment j'appris à amorcer le poisson dans le réservoir creusé par le cousin et alimenté par le petit ruisseau qui descend en murmurant des prairies prochaines.

C'est là que je pouvais me gorger de fruits, et de quels fruits ! Je me rappelle, outre les grisettes couleur de rouille, des poires de Tongres, des soldats-laboureurs et des calebasses que portaient les espaliers grimpant le long du pignon de la demeure. Et le petit raisin noir de Saint- Laurent sur la vigne qui encadrait de verdure la fenêtre de la cuisine I

N'était-ce pas encore là que je pouvais fumer dans une petite pipe de terre dont la tête figurait une tête de coq crêtée de rouge, alors que le tabac m'était formellement interdit par mes parents.

Et puis mon cousin Châle à pommes me racontait de si vieilles histoires ! Pas un pour connaître comme lui les événements qui s'étaient passés à Thuin et dans tous les environs depuis sa plus tendre enfance. Il pouvait dire la date précise des moindres faits de sa vie, comme par exemple que tel jour du mois de février de telle année il avait déniché un nid d'agacés avec quatre jeunes sur un peuplier dont il s'offrait à me montrer la place. Et ses récits de guerres, de l'invasion, des soldats français, autrichiens et russes, ah ! comme ils m'intéressaient.

Je trouvai mon cousin qui achevait de renouveler la litière de ses vaches et leur préparait de la « rafîourée » dans le râtelier. Une buée dense montait du fumier brun aux pailles dorées sur lequel les poules s'étaient précipitées.

Le cousin termina sa besogne, endossa son tricot de laine brune qu'il avait pendu à un clou de la muraille et nous entrâmes.

Il m'offrit un « canada à l'pelaque » qui avait cuit dans les cendres.

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Tout en le mangeant par petites bouchées, de peur de me brûler le palais, je lui parlai des visites du diable chez Tave Nicole, prévoyant qu'il pourrait me donner toutes les explications que je désirais.

Je lui dis ce que j'avais entendu raconter par Anne Djo.

Il se mit à rire.

— Comment, fit-il, on a vu un petit diable rouge boire au chaudron à la caboulée ! Elle est bien bonne, il n'était pas dégoûté le diable de ce temps-là, pour préférer le manger du cochon et des vaches à celui des chrétiens.

Tout ça, m'fi, c'est des couïonnades. Il est bien vrai que pendant tout un temps on entendait chaque soir un vacarme épouvantable chez Tave Nicole et que les enfants racontaient qu'ils recevaient des taloches très rudes dans l'obscurité. Bert, son fils, m'a montré plusieurs fois à l'école, dans la classe de M. Pierre où nous étions tous deux, des traces de coups marqués en bleu sur ses bras et ses jambes. Moi-même, et j'étais gamin comme toi alors, je crus à ces apparitions du diable. Mais j'appris la vérité dans la suite.

La maison de Tave Nicole appartenait à la vieille Pauline Barbier, tu sais celle chez qui on a trouvé tant de pièces d'or dans de vieilles chaussettes et des cartons à chapeaux, lorsqu'elle mourut, rue du Prince de Liège, en ville.

Je ne sais comment elle avait fait payer deux fois, l'avare, le même terme de loyer à Tave, son locataire.

Voilà comment Tave s'est vengé.

C'est lui qui était le diable dans sa propre demeure, lui qui frappait sa femme et ses enfants et les épouvantait pour qu'ils allassent raconter à toute la ville le malheur qui leur arrivait.

La vieille Barbier, bigote comme pas une, fut si troublée d'apprendre que le diable était dans une de ses maisons qu'elle voulut se débarrasser à tout prix de l'immeuble. Tave le racheta pour presque rien, pour un morceau de pain.

C'est après cela qu'il fit venir le curé pour chasser le démon. Il savait bien ce qu'il faisait, le malin. Il se réconcilia de la sorte avec le prêtre qui, satisfait de sa victoire, parla de lui comme d'un saint homme et lui procura de l'ouvrage dans toutes les maisons cossues de la ville. La femme et les enfants de Tave furent l'objet de la sollicitude de toutes les bonnes âmes, en raison des dures épreuves qu'ils avaient subies.

C'est ainsi, m'fi, que les Nicole se sont fait une pelote très ronde, que Tave ébrécha cependant sur le tard quand il se mit à lever le coude.

Je m'en retournai ce jour-là les poches bourrées de grisettes que je grignotai le long de ma route, rempli plus que jamais d'admiration pour mon

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cousin Chàlc à pommes dont l'esprit solide avait pénétré la ruse géniale de Tave Nicole, et c'est à partir de ce moment-là que je commençai d'entendre avec une pitié un peu ironique les récits de la pauvre Anne Djo, dont le bon Dieu a repris Tàme simple et crédule il y a quelques années, quand sa petite maison fut expropriée et que la bonne vieille dut entrer à l'hospice.

Maurice des Ombiaux

ODELETTES PAÏENNES

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