RUPTURE
lusieurs de nos collaborateurs, qui ont la
manie, chaque année, de quitter avec éclat
la Jeune Belgique pour y rentrer, avec
tout autant d'éclat,^ quelques mois après,
ont jugé opportun d*offrir au public le petit
divertissement périodique où ils excellent,
mais en le corsant — pour employer un
jargon vanté — par la création d'une revue,
destinée, s'il faut en croire les organes de
la société Biberon et Bourrelet, à nous assassiner, et aussi»
— selon le prospectus de Y Art moderne — à professer
réclectisme le plus raffiné.
IL est permis de trouver que l'assassinat, même littéraire, n'est pas la forme la plus raffinée de l'éclectisme ; maïs il s'agit de notre attitude et non des zigzags esthétiques de ces messieurs.
Les propriétaires de la Jeune Belgique tiennent, conformément à leur habitude, à mettre sous les yeux de leurs lecteurs les pièces du procès ; et, comme d'aimables génies d^estaminet, qui voient toutes choses à travers nos bières nationales, ont répandu le bruit que je désapprouvais la campagne menée par mes amis, c'est moi qui ai revendiqué l'honneur de faire connaître au public les étranges négociations qui ont précédé la nouvelle hégire de M. Eekhoud et de ses clients.
s • On m'excusera si, contrairement à la logique et à la nature des choses,
\x je suis ennuyeux en parlant de ces messieurs.
f / Le i3 janvier iSgS, M. Georges Eekhoud qui, depuis un an, était rede-
venu l'un des collaborateurs les plus assidus de notre revue, fit savoir par
.■" écrit à M. Iwan Gilkin que MM. Verhaeren et Demolder désiraient rentrer
à la Jeune Belgique. En même temps, ces deux Arcadiens écrivirent à M. Iwan Gilkin pour lui demander un entretien.
L'entretien eut lieu. MM. Eekhoud, Verhaeren et Demolder agitèrent des palmes de lieux-communs. L'heure était venue de s'entendre, de concentrer toutes les forces contre l'antique ennemi, de rallier les écrivains, les a vrais », les « sincères », sans distinction de tendances' ou de métier et de faire une plus large place à l'élément jeune, représenté surtout par le rival en prose de M. Delattre, M. Pierron. Je passe les variations, patibulaires ou hallucinées, qui furent exécutées sur ce thème patriotique.
Les oreilles encore tintantes de cette Brabançonne inattendue, le directeur de la Jeune Belgique soumit le cas aux propriétaires de la revue, et, après en avoir délibéré avec eux, écrivit à M. Verhaeren une lettre dont voici le passage essentiel :
« Sur le terrain littéraire notre situation est très claire. De profondes divergences esthétiques nous séparent et il serait puéril de chercher à concilier des convictions inconciliables, fatalement destinées à se combattre et à se disputer la direction du goût du public et la formation des jeunes écrivains. Sur ce terrain-là, il n'y a pas d'entente possible et les propriétaires de la Jeune Belgique gardent les convictions formulées dans les Déclarations de janvier iSgS.
« Mais, tout en gardant leurs convictions, dans l'intérêt supérieur des lettres belges et des écrivains de notre génération, ils consentent à accentuer le caractère éclectique de la revue, ouverte à toutes les écoles et à toutes les tendances. Mais cela ne se peut faire, si l'on veut une union sincère et durable, qu'en proscrivant de la revue tout ce qui pourrait y rallumer les querelles que l'on a précisément en vue d'éteindre. A cet effet, 1° le directeur de la revue exercera un contrôle sans appel sur les articles qui pourraient donner lieu à des répliques qu'il jugerait dangereuses; il décidera s'il convient ou non de les insérer; 2° les articles de théories, de critique ou d'esthétique ne seront admis que s'ils présentent l'allure d'une étude générale, calme et exempte d'attaques personnelles; LA REVUE CONTINUERA A PUBLIER DES CHRONIQUES LITTÉRAIRES, ARTISTIQUES ET MUSICALES... »
On le voit, sauf en ce qui concerne les droits de la critique littéraire, que
le souci de notre indépendance nous commandait de sauvegarder) M. Verhaeren et ses amis obtenaient tout ce qu'ils désiraient.
Il paraît toutefois que nos concessions n'étaient pas suffisantes. C'est ce qui ressort du passage suivant d'une lettre écrite par M. yerhaeren :
« Nous sommes d'accord, excepté sur ce point :
« Tu m'écris : « Mais en gardant leurs convictions, dans l'intérêt supérieur des lettres belges et des écrivains de notre génération, ils (les propriétaires) consentent à accentuer le caractère éclectique de la revue, ouverte à toutes les écoles et à toutes les tendances. »
« Voici la rédaction que je propose : « Mais tout en gardant leurs convictions, dans l'intérêt supérieur des lettres belges et des écrivains de notre génération, les propriétaires renoncent à faire de la Jeune Belgique une revue à programme qui juge les œuvres au nom des principes littéraires formulés dans la déclaration de janvier iSgS... »
Cette fois, on levait le masque.
Défendre aux écrivains chargés de la critique littéraire de juger les œuvres au nom de tels ou tels principes, c'était renoncer à toute critique, c'était abdiquer le droit d'exprimer notre avis dans notre revue. Si nous avions consenti à subir pareille exigence, M. Arnold Goflin et M. Valère Gille, actuellement chargés de la Chronique des livres, eussent été privés de leur liberté d'écrire. En d'autres termes, nos contradicteurs prenaient possession de notre balcon et de toutes nos fenêtres, pour prêcher à la foule l'Évangile des toqués; quant à nous, pieds et poings liés, bâillonnés hermétiquement selon les règles de la politique d'union, on nous descendait dans la cave, où nous conservions la liberté grande de penser sans rien dire, jusqu'au jour « piaculaire » où la divinité de MM. Verhaeren, Eekhoud, Demolder et de quelques autres candidats à l'apothéose ne connaîtrait plus d'athées.
Les négociations furent rompues sur le dos des négociateurs, et on lança contre nous, héroïquement, quelques bonshonmies de plume âgés de seize ans, qui annoncèrent au monde la naissance d'un a Coq assassin ».
Les lecteurs de la Jeune Belgique en savent assez pour se prononcer sur la moralité de l'incident, et je pourrais m'en tenir aux documents cités, s'il ne me plaisait de les faire suivre, en mon nom personnel, de quelques réflexions sur les procédés, l'état d'âme et ce qui tient lieu d'esthétique à ces messieurs du a Sincère-Club ».
Donc ces clubmen — qui ont besoin d'intermédiaires — ont jugé bon d'exciter contre nous les rédacteurs en chef de certaines revuettes, mortes ou
à naître — on ne sait jamais. Est-ce que ces messieurs de l'éclectisme assassin s'imaginent que je vais tomber sur des adolescents en mal de moustache?
Je les ai vus naguère, en 1894, pendus en grappes suppliantes au cordon de la sonnette directoriale. Ils disaient, en usant les bords de leur chapeau : « Lorsque je me présente chez un écrivain belge, dois-je l'appeler cher maître 1 » Je répondais avec douceur : « Si c'est un imbécile, n'hésitez pas! » Et les sonnets sortaient spontanément de leurs poches ambitieuses. Je priais ces visiteurs de revenir lorsque le sonnet serait meilleur. Ils ne revinrent point, naturellement, trouvèrent des « chers maîtres » à qui le sonnet parut admirable, et se niirent à sonner le glas de la Jeune Belgique dans des revues de combat auxquelles ils avaient pris la précaution d'abonner les membres de leur famille.
Je n'ai rien à dire à ces sonneurs-là. C est à leurs « chers maîtres » que je m'adresse. Allons ! Messieurs du Coq, ne vous cachez pas derrière les poussins! Montrez les visages que vous avez et écoutez-moi !
Ainsi, Messieurs du Sincérat, vous aviez décidé de nous interdire la critique ? Et, comme vous êtes équitables, afin de nous indemniser de notre silence forcé, vous nous offriez des vers de M. Verhaeren et de la prose de M. Demolder, — sans compter les petites surprises! C'était une bonne affaire, — pour vous. Vous ne pouviez qu'y gagner, — mais nous? Pensezvous que la perspective de lire dans la Jeune Belgique la prose saoule de M. Verhaeren ou les mémoires inédits de Koedijck sur Jésus de Nazareth soit si riante qu'elle me fasse renoncer au plaisir de siffler les mauvais acteurs de la comédie artistique ? Ah ! vraiment, vous êtes fous, mes maîtres !
On le voit bien, votre esthétique se réduit à une admiration instinctive pour tout ce qui tombe de votre plume. Ne connaissant point le monde des idées, vous êtes incapables de comprendre que Ton puisse vivre d'amour pour elles et que la confession de cet amour soit une jouissance à laquelle certains esprits, quoi qu'il leur en coûte, ne renoncent jamais !
Il s'agit bien des déclarations de 1893 ! En 1894, elles n'étaient contraires ni à la dignité de M. Eekhoud ni à la dignité de M. Delattre, puisqu'elles ne les empêchèrent point de collaborer à la Jeune Belgique. Or, la simple poHtesse m'interdit de supposer que ces deux conteurs aient une dignité pour l'année 1894 et une dignité pour l'année 1895 !
La vérité, mes maîtres, c'est que vous avez peur de ne pas obtenir de la Jeune Belgique, pour toutes vos œuvres et pour celles de vos caudataires, les éloges frénétiques et les convulsions d'enthousiasme auxquels vous croyez avoir droit ; la vérité, c'est que vous ne voulez pas que la Chronique
des livres soit confiée à un seul écrivain. Voilà le vrai motif de Thégire! A / ;|
force de vous encenser mutuellement, vous en êtes arrivés à considérer la \\^
critique comme une trahison et comme une voie de fait. Vous êtes impec- 3
cables, infaillibles, divins. Trop enclins à vous faire comparer, par des , ;|
enfleurs de métaphores provinciales, qui à TOrénoque, qui à Notre-Dame de Paris, qui au mont Blanc, vous avez fini par vous conduire en consé- \
quence et par regarder de travers le passant littéraire qui se permet de dire : ,^v
B Qu'est-ce que ce ruisseau ? Comment se nomme cette chapelle rustique ? ;•
Il semble qu'une taupe a soulevé le sol ! » Je Taffirme, si nous vous avions ;^
permis de vous proclamer dieux les uns les autres ; si, sous couleur de '3
critique littéraire, nous avions laissé M. Demolder coiffer M. Eekhoud du (i
chaperon d'Alighieri et M. Eekhoud décerner à M. Demolder l'héritage ';'
combiné de Van Eyck et de Rabelais, en un mot, si chacun avait pu choisir '%
son vis-à-vis dans la danse sacrée, je sais un Coq rpuge qui serait encore /
dans Toeuf. câ
Mais vous savez bien que ce jeu ne prend pas chez nous. Allez, allez ailleurs avec votre grosse caisse, votre musique foraine, votre voiture dorée, le vieux fromage d'Yperdamme que vous portez comme le globe impérial, et le moule à gâteau que vous prenez pour la couronne de Charlemagne !
Faites Charlemagne où il vous plaira, mais pas chez nous !
Certes, quand il vous arrivera, grâce à la bonne discipline de naguère, d'écrire encore une belle page, — je m'empresserai de la signaler à notre public. Mais n'espérez point que je sois clément pour vos folies, vos incohérences,votre français en Espagne,vos grimaces de style et vos pataquès (Doorik). Lorsque vous publierez pêle-mêle avec des contes tragiques comme Appol et Brouscard et Climatérie, ces pages d'apprenti. Le N^ 23 du Tramu^ay faune et Bernard Vital , lorsqu'après de beaux drames de rêve semblables à Pelléas et MéHsandCy vous vous oublierez jusqu'à bafouiller l'éternelle complainte des trois princesses et des trois anneaux, je continuerai à vous crier de loin : « Holà ! les génies ! Casse-cou, les dieux ! » Et s'il vous plaît de donner au monde, comme un pendant au Cantique du Soleil, le livre navrant où M. Elskamp imite, à faire pleurer, les salivations pieuses d'un vieux nègre tombé en enfance auquel on ferait faire sa première communion — je prétends user de mon droit au rire, et calculer publiquement la dose de ridicule que l'on peut supporter en Belgique sans être tué.
Lamentez-vous ou faites-moi insulter, dans des revuettes éphémères, par de petits polissons masqués, peu m'importe! Je ne composerai point avec une émeute de marionnettes, avec votre conspiration des Pupazzi.
Mais — passez-moi ce coq-à-l'âne rouge! — ne vous avisez pas de sou-
I tenir, autrement que par poussin interposé, que la Jeune Belgique n'est
f pas restée fidèle à son credo littéraire. Vous savez bien que nous n'avons
f;\ pas changé, que nous servons encore les dieux de notre jeunesse. C'est
^ vous qui les avez reniés, beaux sires, le jour où vous vous êtes mis à loucher
j' d'un œil vers la rue de la Loi et de l'autre vers la rue de Bavière!
1 Est-ce nous qui avons siégé dans des commissions officielles, composé
:^ des anthologies à 6,000 francs la tranche, postulé des cours de littérature,
^ guigné des prix, imploré des subsides ? Est-ce nous qui larmoyons parce
i : qu'on ne rougit pas notre boutonnière et qui rêvons d'organiser des meetings
t de protestation? Est-ce chez nous que l'on trouve les candidats perpétuels
iÇ à toutes les fonctions et à toutes les candidatures ? Ah ! vous me la baillez
•^' ' belle, avec votre appel aux armes contre l'officialisme renaissant ! S'il renaît,
p. c'est grâce à vous, et si vous vous cabrez, c'est parce qu'il ne renaît pas
(- assez vite !
1; Quant à vos génuflexions littéraires devant l'idole démagogique, jamais
Max Waller ne les eût apprises sans bondir! Qu'êtes- vous allé faire à la Maison du Peuple, au milieu des courtisans de la foule et des chatouilleurs i du suffrage universel? Vous y avez sali notre idéal en servant de parure
Y vivante à des politiciens avisés et astucieux. Vous vous êtes laissés encar-
magnoler, Messieurs, et en attendant le ruban rouge, vous avez mis le bonnet! Ça ira, ça va! Déjà votre art semble frappé d'une mystérieuse déchéance, châtiment de ceux qui, n'ayant pas la patience de servir la Beauté pure, demandent une appauvrissante aumône de gloire aux vociférateurs de la place publique et à l'incurable bêtise du mob.
Vous titubez ainsi du socialisme à l'anarchisme, sans même savoir que ces deux doctrines sont inconciliables, tant votre pauvreté intellectuelle est navrante, tant il vous siérait de porter votre tête en écharpe, comme un bras cassé. Et vous ne vous doutez pas qu'en écrivant, si je puis dire, la Légende dorée des Henry et des Caserio, vous versez l'envie et le meurtre dans les âmes obscures, vous réveillez le porc et le loup qui dorment au fond des cœurs convulsifs. Vous n'êtes que les serviteurs de la Bête sanglante : je ne vous connais plus !
Où donc auriez-vous puisé le droit de juger la Poésie? Vous ne pouvez rien comprendre à nos tourments et à nos joies, vous qui reçûtes pour la plupart, dans votre jeunesse, le coup de pied qu'Apollon décoche aux versificateurs malheureux. Vous pataugez dans le fait-divers sentimental ; — ne discutez point les miracles de la Rime et du Nombre! Incapables de vous élever à la synthèse, je vous défie de vous hausser jusqu'à une parole d'humanité universelle, et, selon la belle expression d'un vrai poète,
M. Pierre Quillard, de projeter dans Tinfini et dans l'éternel ce qui fut auparavant le tressaillement momentané de l'individu. C'est l'Art désintéressé qui est la Charité suprême, et non le cri de guerre que vous arrachez à votre égoïste, à votre haineux amour !
Quoi ! Vous en êtes maintenant, vous qui nous aidâtes jadis à porter le poids d'un grand rêve, vous en êtes à geindre publiquement parce qu'on n'achète pas vos livres, à déplorer que l'hommage posthume rendu à Charles De Coster n'ait servi qu'à a faire décorer un bourgmestre », à prendre parti, le poing tendu et la gorge gonflée d'invectives, entre les politiciens qui se disputent le pouvoir. L'odeur de comptoir qui s'élève de vos manifestes me donne la nausée. Ah ! les pauvres, pauvres vaniteux à qui j'ai vainement, depuis quinze années, donné des leçons d'orgueil !
Passez votre chemin ! Ceux qui vivent au-dessus de vos têtes se détournent de vous. Votre révolte impuissante n'est qu'un épisode de la lutte entre la progéniture de Caliban et les fils de Prospero.
ALBERT GjRAUD
SONNETS