EN ROUTE
e livre aura eu la rare fortune damcuter contre lui Tunanimitc, presque, de la presse ; de andaliser également les défenseurs attitrés
J^des opinions les plus inconciliables.
P Une 1
telle œuvre, effrontément incongrue
p aux idées modernes^ vouée, toute, à des préoc-
|( ^ cupations discréditées, — illusions enfantines
^^ >x^^^ ^^"^ ^^^^ ^^"^ corrigea l'humanité! — était,
'^J*~f-f^* certes, pour déconcerter les chroniqueurs
^^ divers<]mcnt sceptiques qui, chaque matin, distribuent la
manne intellectuelle aux foules libres-penseuses.
Un notoire écrivain, — adepte obligé, donc, comme tout individu conscient, de la plus récente et irréfutable philosophiif, ou. pnur le moins, incapable de superstition et d'aveuglemelSt. d Une nature caustique plutôt que contemplative ; — un perspicace et indépendant esprit formule tout à coup un acte Je loi d'une folle simplicité, excessif, sans restrictions ni réticences ! Les conquêtes de la science, pourtant, ses sûres iuvestigalitin.^, ses laborieuses enquêtes évincèrent le surnaturel, pirThiherent l'inexplicable, ces fallaces sacrés, terreur et ravissement de cerveaux maladifs et puérils, jadis ; — inotfensifs depuis que des méthodes douces ont rendu la santé et l'équilibre mental — avec ses droits ! — à l'homme.
Et, inconcevable blasphème, dérision extraordinaire, l'auteur d'En Route tourne délibérémjent le dos aux effigies, très laides mais si triomphales ! de
la logique contemporaine pour entreprendre un pèlerinage rétrograde, aussi absurde que peu lucratif...
Evidemment, expliqua la critique retorse, cette manifestation marque un période nouveau, mais non définitif, du raffinement de Des Èsseintes ; la dernière tentative, l'avatar suprême d'un blasé de jouissances esthétiques et sensuelles, — expérience précaire, d'ailleurs, macérations de sybarite dont l'inanité le surprendra, bientôt... Au reste, ce geste illuminé était-il peut-être dû, simplement, à la fantaisie archaïque d'un enthousiaste artiste épris de formes, de cérémonies et d'édifices vétustés, touchants vestiges des siècles de servitude et de débilité rationnelles et d'ignorance, destitués des lumières positives dont notre ère glorieuse aveugle, impartialement, les croyants et les incrédules? ou, hypothèse probante, aussi, ce livre exprime la paradoxale révolte, la réaction singulière d'un réfugié parmi la solitude, l'inconnu et leurs imaginaires fantômes ; l'espèce de romantisme mystique d'un lettré écœuré des mœurs brutales et des basses admirations en vogue.
Quelques gazetiers érudits, provision faite d'arguments et de texte dans la boutique frelatée de l'omniscient Larousse, tranchèrent la question, doctement : En Route TQSSOTtSiit de la clinique phrénologique ; et l'état mental de J.-K. Huysmans tombait sous les précises définitions de Lombroso: délire religieux, phénomène catalogué dans les pathologies matérialistes et qu'une hygiène connue guérit...
— L'hostilité ne parut pas moindre, ni moins hargneuse, du côté des catholiques : à quelques exceptions près, leur opportunisme récusa un adepte d'une ferveur tellement intégrale, dont la foi impérieuse et outrancière morigénait la politique tiédeur des séculiers, se désaltérait aux sources mêmes de la mystique, dans les ouvrages d'authentiques canonisés, saints louables, certes, mais démodés, apôtres rudes dont le langage et l'ascétisme exagérés effarouchent notre dévotion ombrageuse et douillette.
La vigueur acide, le haut relief du style devaient suffire à rendre l'œuvre suspecte dans ce milieu prudent et blafard. Mais la forme inusitée, l'ardente sincérité, sans feintes ni dissimulations, des confessions et des syndérèses de Durtal ; les motifs qui l'induisent à choisir la Trappe pour y parfaire sa guérison morale; cette cure, elle-même, entachée de trop d'examen audacieux et d'art, provenue de la spontanée efflorescence intime, la progression naturelle de la pensée du pénitent, sans intermédiaire ni secours théologiques, hors des voies consacrées, par des chemins personnels, parurent insupportables. Et, plaisant spectacle! où toute l'équivoque ironie de la mascarade contemporaine s'accuse, Ton vit les Israélites boulevardiers,
rédacteurs du Gaulois, inculper Huysmans d'orgueil, lui donner de judicieux conseils .d'humilité, d'utiles avis sur la direction orthodoxe de sa conscience!...
La surprise fut identique des deux parts, au surplus, devant une évolution que l'on proclamait imprévue, comme si chacun des livres d' Huysmans, depuis A Rebours, n'aiguillait vers ce but, ne portait les indices, les stigmates douloureux d'une préoccupation de plus en plus obsédante et vive, n'acheminait l'artiste vers cette fatidique conclusion, nécessaire et prédite.
L'art de Huysmans a été en continuelle ascension depuis ses débuts et En Ménage, A Rebours, En Rade, Là-Bas sont, pourrait-on dire, les consécutifs chapitres de la monographie d'un personnage dont l'intellectualité s'élargit, à chaque étape, et s'épure. Et le phénomène est unique, sans doute, d'une telle œuvre : l'histoire d'un cerveau, laboratoire de sensations, plutôt, d'abord, hanté de précises visions, analytiques et colorées, et où, graduellement, les résultats accumulés de son assidue expérience engendrent et propagent les hautes idées qui s'épanouissent dans En Route.
Épris de l'art roman et gothique, sous ses formes plastiques et musicales, l'admiration sans plus échoue à satisfaire Durtal ; une sorte de langueur, le regret d'une communion incomplète étiolent son plaisir; car, perçue, 3
soupçonnée au travers ces signes magnifiques, la vérité qu'ils proclament inquiète et préoccupe sa contemplation. Certes, l'effusion radieuse et naïve des primitifs; l'élan hardi, la témérité fièrc des architectures; le cri suppliant ou humilié du plain-chant; ces clochers, ces campaniles qui élèvent vers le ciel la visible prière perpétuelle, le iaus perennis du monastère ou de la cité ; ces milliers de monuments prodigieux, chœur foudroyant et unanime agenouillé au pied de la Croix; — toute cette vie, cet inépuisable génie dépensés n'ont pu mentir ni glorifier une imposture, et la flamme inspirée qui s'allumait au front des maîtres du Moyen-àge et de la Renaissance darde et brûle encore aujourd'hui.
— « Seigneur, suppliait des Esseintes, Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque, seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir ! »
Cette clameur naufragée, cette incantation jaillie d'une âme en détresse ne pouvaient rester sans écho; la créature qui les prononçait déterminait sa propre vocation : de ce germe devaient éclore, fatalement, les fleurs suaves et violentes de la conversion...
Un émoussé à force de subtilité comme Bourget, sollicité par trop de
solutions et trop ingénieuses, restera toujours, quoiqu'il en ait, « un chrétien de désir ». L'amére contrition n'est jamais assez poignante et ardue, la pensée ne s'arme jamais d'une assez exigeante rigueur, en des esprits de cette trempe, pour obliger leur indécision à un choix irréparable. Ils temporisent avec leur inclination, se contentent d'errer autour du temple, sous le péristyle, d'un pas respectueux, satisfaits des méritoires velléités pieuses qui ennoblissent et parfument leurs jours.
Mais, à uneâme intransigeante, qui ne peut point ne pas aller jusqu'au bout, il ne saurait suffire de songer avec enthousiasme et onction à l'inégalée beauté du Catholicisme, à son rôle prépondérant depuis les âges premiers de cette ère, à la traînée miraculeuse de splendeur qui dénonce son passage à travers les siècles, à l'évidence métalogique de ses dogmes et que ses livres sont le réser\'oir de tout art — et de toute fortitude. Une telle religion esthétique ou littéraire, — aspiration polémique ou spéculative, — doit, ou se détruire, ou entraîner bientôt la conviction de la nécessité efficace des rites et des sacrements et exclure, alors, la possibilité de s'y soustraire par lâcheté, indolence, respect humain ou en se leurrant d'illusoires scrupules...
La décisive démarche qui doit sauver Durtal de lui-même, le régénérer, mais aussi révolutionner son existence, désormais, régir ses actes, il Teffectue, à la fin, mais après quelles transes intimes, quelles luttes, quels débats opiniâtres entremêlés de rechutes et d'abominables angoisses...
Démoralisé, rétif à d'indubitables prémotions, à son instinctive tendance vers la conception qui rallierait tous les éléments épars, les notions dispersées, les vœux contradictoires de son intelligence et de son cœur, — Durtal atermoie, longtemps, comme retenu dans l'aître, sous le narthex de l'Église, au milieu des interdits et des catéchumènes, par des préjugés indécis, de vagues et tenaces mécréances, des vergognes...
Il craint, de plus, pour cette réconciliation, les paysages réfractaires, les suggestions de son habitacle accoutumé ; les insidieux et démoniaques rappels des habitudes dont, depuis si longtemps, il est le désolé prisonnier. Sa susceptibilité maladive redoute, aussi, les heurts triviaux, les affligeantes rencontres qui, à Paris, le distrairont, terniront, à ses yeux, l'essentielle vertu des épreuves ; et davantage, d'échoir à quelque prêtre minutieux et casuiste.
L'abbé Gèvresin, qui est à Durtal comme une seconde conscience, guérie de sa versatilité, courageuse et gaie, le dirige sur l'oasis espérée, le cloître dont l'exorable et pure atmosphère, l'égale et contagieuse ferveur apaiseront l'alarme de cette âme tourmentée.
Et sa mémoire associera, désormais, au souvenir de sa rénovation, celui
de Notre-Dame de TAtre, de cette cime de catholicité; de ces Trappistes,
confinés volontaires et magnanimes, ambitieux, seulement, d'humilité, qui
ont renoncé le périssable, le subalterne, le plausible, pour conquérir la joie
perdurable et la paix indéfinie; — pour rendre leur abnégation digne de
participer à l'incessante prière, au cantique ininterrompu des quelques justes
mortifiés qui, sansdoute, sauvegardent encore Sodome, — cet affreux monde
cvnique et gouailleur...
ARNOLD GOFFIN
SATAN