EL GUITARE
Lorsque Pablo Picasso, délaissant un instant la peinture, construisait cette immense guitare de tôle dont les plans peuvent être expédiés à tous les ignorants de l'univers qui la recommenceront aussi bien que lui, j'ai vu l'atelier de Picasso et cet atelier, plus hallucinant que le laboratoire de Faust, cet atelier qui, assureront certains, ne contenait pas une œuvre d'art, au vieux sens, était meublé des objets les plus nouveaux. Toutes les formes sensibles dont j'étais entouré m'apparaissaient proprement neuves. Je n'avais rien vu de neuf auparavant. Je ne savais pas ce que c'était qu'un objet neuf !
Des témoins, déjà choqués par ces choses dont ils voyaient les murs couverts, et qu'ils se refusaient à nommer des tableaux parce que fait avec de la toile cirée, du papier d'emballage et des journaux, dirent en montrant d'un doigt supérieur l'objet des soins intelligents de Picasso :
— • Qu'est-ce ? Cela se pose sur un socle ? Cela s'accroche au mur ? Qu'est-ce, de la peinture ou de la sculpture ?
Picasso, vêtu du bleu des artisans parisiens» répondit de sa plus belle voix andalouse :
— Ce n'est rien, c'est el guitare !
Et voilà. Les cloisons étanches sont démolies. Nous sommes délivrés de la peinture et de la sculpture déjà libérées de la tyrannie imbécile des genres. Ce n'est plus ceci et ce n'est plus cela. Ce n'est rien. C'est el guitare !...
L'art va se confondre enfin avec la vie, lorsque nous aurons tout à fait fini de faire pénétrer la vie dans l'art, comme on nous l'enseigna grossièrement au début de ce siècle, ce siècle dont ce sera l'honneur d'avoir tout renouvelé sans rien renier.
On conviendra qu'une telle entreprise a ses hasards, parfois décevants. Et voilà pourquoi notre fille fut muette, ou maussade, parfois.
Un de mes adversaires (je ne suis pas le sien) espéra me faire rougir en m'appelant : Humoriste à froid. J'ai feint de m'en fâcher, parce que mon adversaire affecte l'attitude de ceux qui n'entendent pas à demi-mot et veulent ignorer les délices de la nuance.
Il n'en va plus ainsi. Je suis ici à l'aise pour
EL GUITARE lOî
proclamer que les artistes modernes sont fiers d'une gaîté inconnue de leurs prédécesseurs immédiats. Ils ne s'ennuient plus, ils ont délivré la joie de sa vulgarité !
...Et quelques-uns d'entre eux pourront bien réaliser quelques plaisanteries sublimes (1).
L'art est infini et indéfini,
En art, les découvertes sont toujours possibles, perpétuelles et permanentes.
L'esprit scientifique du xx® siècle absorberat-il le sentiment de l'art ?
Il est possible que durant ces quinze premières années l'esprit de découverte, de recherche, d'investigation a t dépassé cet esprt de perfection que nous ont légU'j nos maîtres.
(1) C'est une croyance qu'on commence, enfin, d'accepter.
Demain décidera qui nous sera sans doute favorable.
Quand même c'aura été une fière aventure !