‹ La jeunesse blancheChapitre 62 sur 72 · DEGOUT · texte numérisé non relu

DEGOUT

Car la foule a fermé ses yeux aux vers si beaux Comme des yeux d'aveugle aux étoiles tranquilles, Pour voiries histrions publics, maîtres des villes, Qui taillent leurs habits de clowns dans nos drapeaux. ^

Mais laissons la Bêtise écumer sur la plage 1

Bien qu'un temps soit tragique où les Cœurs, les Esprits,

N'ont que l'activité du rêve et du mépris

Et planent, dédaigneux de s'ouvrir un sillage!

Ce sont les goélands, songe blanc de la mer. Vers qui cherche à monter l'insulte des écumes ; Mais dans leur vol épars la chute de leurs plumes Tombe comme un pardon sur l'océan amer.

^^:si^tic^^*j.

PÉCHÉ

1 ÉCHÉ ! Tentation du soir ! Chairs profanées, Lampe éteinte où ne brûle aucun reste de feu, Lèvres ne sachant plus les douceurs de l'aveu Et s'effeuillant pour tous comme des fleurs fanée$

Chambres de volupté, rouge et flambant décor Dont les miroirs profonds redisent la féerie, Alcôves où la chair lamentable et fleurie Off're son plaisir rose et nu sur des fonds d'or.

PECHE. 14

O baume du Péché ! courtisanes menteuses. Muses des soirs mauvais, versant des élixirs Qui sont entremetteurs d'amour et de désirs Et du Champagne blond aux mousses chuchoteuses.

Douceur des seins s'ofFrant comme un coussin moelleux Où reposer sa tête endolorie et pâle Quand l'ivresse, à travers les vins couleur d'opale, Fait surgir des lits d'or sous de grands rideaux bleus.

Et vers ces lits profonds, baignés d'odeur légère, On marche, halluciné par des fantômes nus. Et l'on va demander, dans des bras inconnus, La minute d'oubli d'une mort passagère !

Oh 1 dormir ! oublier tout ce qui peut mentir ! Les lèvres et les yeux, amante ou fiancée ! Étouffer les coups d'aile aux murs de sa pensée Et calmer peu à peu la douleur de sentir.

C'est comme qui dirait une agonie heureuse ! On divague, on s'endort dans un énervement Et les choses au loin flottent confusément Dans l'aube du sommeil fragile et vaporeuse !

Et vaincu, tout un soir, dans l'ombre, sans flambeau, On enlace une chair que le spasme importune, Triste comme les morts caressant sous la Lune L'ange de marbre blanc couché sur leur tombeau !

Mais quel retour navré dans le matin vermeil Avec le grand dégoût d'une nuit de débauche, Quand, parmi les rumeurs du plein jour qui s'ébauche, L'Ame aussi s'ensanglante aux flèches du soleil !

On va comme un voleur qui s'esquive et se sauve Ne regardant personne et longeant les murs gris ; On sent encor sur soi de la poudre de riz Et le reste obsédant des senteurs de l'alcôve.

Il semble qu'on épande une odeur de péchés ! Et dans le brouillard pâle où meurent les lanternes Les passants matineux plaquent des ombres ternes Comme des remords noirs au cœur des débauchés.

PÉCHÉ

Et dans l'éloignement, sous les lueurs accrues Qui percent peu à peu Thorizon morne et lourd, Les premiers omnibus avec un fracas sourd Passent en cahotant le silence des rues.

Et machinalement, par un instinct secret, On va vers les maisons des cruelles amantes Dont les volets fermés ont des douceurs calmantes Et la honte n'est plus qu'un douloureux regret.

On leur fait, sans les voir, des gestes de reproches Avec Tespoir prochain d'un amour partagé Tandis que tout là-bas, dans le ciel affligé. S'adoucit par degrés la tristesse des cloches !

lO

L'EAU QUI PARLÉ

V^UAND le poète las s'est enivré de vin

Pour échapper un soir à son tourment divin,

Et qu'il va seul, le long des quais couverts de câbles,

Écouter l'eau qui parle en humides vocables,

Le fleuve s'allongeant est comme un corps épris

De femme qui le veut pour amant à tout prix ;

Car l'eau sombre, où le ciel étoile se reflète,

Semble avoir fait pour lui sa nocturne toilette,

Enroulant à son cou les astres par milliers

Comme d'étincelants et somptueux colliers;

Et les rayons de lune ouverts en chevelure

Épandent «^ur son lit leur vivante brûlure

Où le croissant s'enfonce ainsi qu'un peigne d'or.

l'eau QUI PARLE. I47

Et telle elle apparaît dans le soir qui s'endort,

Grande Prostituée aux formes désirables

Dont la couche s'entr'ouvre à tous les misérables :

Va-nu-pieds, loqueteux, ivrognes, débauchés,

Filles-mères portant le poids de leurs péchés.

Assassins qui s'en vont vers sa froideur qui bouge

Dans l'espoir d'y laver leurs taches de sang rouge,

Artistes dédaignés aux tragiques profils

Dont un coup de folie a mêlé tous les fils

Qui tournent dans la tête aux fuseaux blancs du rêve.

Tous elle les attire, elle les veut, sans trêve î

Encor! Toujours! Encorî Des amants! Des amants !

Et, fausse, elle leur fait de sensuels serments

Qu'ils s'en iront bien loin, ses amoureux cadavres,

Voyager dans les meVs, dans les ports, dans les havres.

Sentant ses baisers froids — si froids qu'ils brûleront —

Passer toujours sur eux, sur leur bouche et leur front ;

Et l'eau pour les avoir dans sa couche profonde

Entre-bâille soudain, comme un peignoir, son onde

A tous les douloureux, à tous les détraqués,

Et leur tend les grands bras de pierre de ses quais !

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